‹ Le clergé à l'AcadémieChapitre 14 sur 30 · FÉNELON. — LES ABBÉS BIGNON, DE CAUMARTIN · texte numérisé non relu

FÉNELON. — LES ABBÉS BIGNON, DE CAUMARTIN

BOILEAU. — M«r DE CLERMONT-TONNERRE,

GLÉRAMBAULT, FLEURY, GENEST

Nous rencontrons à cette place une figure de tout premier ordre et Tun des grands noms littéraires du XVII® siècle ; l'auteur du Télémaque^ du Traité de Vexistence de Dieu^ des Dialogues sur \ Véloquence et de tant d'autres ouvrages écrits dans un style plein de limpidité, de grâce et de douceur; Fénelon, le vertueux archevêque, qui parut toujours semblable à lui-même dans la faveur comme dans la disgrâce, qui sut mêler au génie tous les charmes d'un esprit séducteur et montrer sans cesse, à travers les vicissitudes de sa carrière, la sainteté d'un homme d'église et la noblesse d'un homme du monde.

C'est au château de Fénelon, en Quercy, que naquit, en i65i, celui qui devait être le Cygne de

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Cambrai. Sa famille était de bonne noblesse et il eut dans la maison paternelle une éducation soignée. Placé à l'université de Gahors, il alla achever ses études à Paris, sous la surveillance de son oncle, le marquis de Fénelon, lieutenantgénéral des armées du roi. Sans se laisser éblouir par la vie brillante qu'il y trouvait, il entra de bonne heure dans l'état ecclésiastique et, dès l'âge de dix-neuf ans, prêchait déjà avec succès.

Lorsqu'il fut devenu prêtre, IN'P'" de Harlay lui confia l'aumônerie des Nouvelles Catholiques, où il put montrer toute la douceur de son caractère, toute retendue de son zèle pour la conversion des hérétiques et où il se prépara à la composition de son premier ouvrage, le Traité de V Éducation des filles, « chef-d'œuvre de délicatesse et de raison que n'a point surpassé l'auteur à^Émile^ ». Louis XIV le choisit bientôt pour prêcher une mission en Saintonge, et la seule grâce qu'il demanda alors au monarque fut d'éloigner les troupes et tout l'appareil militaire des lieux où il était appelé à exercer son ministère de paix et de charité. A son retour, le roi le fit Précepteur des Enfants de France qui « lui donnèrent le plus bel éloge en restant toujours fidèles aux principes

* M, ViLLEMAiN. Notice sur Fénelon. — Son oncle l'évêque de Sarlat résigna aloi's en sa faveur un pi*ieuré où il fut reçu admirablement puisqu'il écrit, rendant compte du discours par lequel on l'accueillit : « Il me compara au soleil : bientôt après, je fus la lune. Tous les astres les plus radieux eurent ensuite l'honneur de me ressembler, y»

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qu'il leur avait inculqués. ^ )> Ce fut pour eux qu'il écrivit son Télémaque. Il sut contracter alors à la Cour des amitiés puissantes et des patrons illustres, s'insinuant par sa douceur et sa grâce, au point que M. Brunetière a pu écrire : « C'est eux-mêmes en effet que ses amis ont aimé en lui, parce que c'est lui qu'il a mis en eux. »

En 1693 il remplaça Pellisson à l'Académie . Le directeur Bergeret vanta « la vaste étendue de ses connaissances..., son discernement pour en faire l'application et l'usage..., cette imagination, de la beauté de celle qui fait les plus grands hommes dans tous les arts ». Et la réponse que lui fît Fénelon « brille dans le recueil des harangues académiques comme la lune parmi les astres^ ».

Cependant, au début, sa conduite fut si prudente, qu'en 1695 il fut nommé archevêque de Cambrai et sacré par Bossuet lui-même, qui devait lui porter bientôt de si rudes coups dans l'affaire du Quiétisme. Adonné depuis longtemps à la vie intérieure, il se lia en effet avec M°'^ Guyon, « cette femme pieuse et folle » a dit Villemain, et dès lors commença entre eux cette célèbre correspondance, offrant des alternances de sublimité doctrinale et de petits vers, généralement médiocres^,

* MoRONi. Dizionario storico-ecclesiastico. « Louis XIV cependant avait peu de goût pour lui; il ne le fit jamais prêcher à la Cour. Peut-être faut-il y voir un signe de l'influence de M. de Harlay qui ne l'aimait pas non plus. » (F. Brunetière).

' Bibliothèque britannique, T. XIX.

* Henri Joly. Correspondances mystiques.

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de romances mystiques en tête desquelles sont inscrites des mentions comme celle-ci : Air : Si tu voulais^ Lisette.

Et c'est ici qu'on peut bien sentir toute la différence de tenue qui existe entre le clergé d'alors et celui de maintenant. Que penserait-on d'un évêque qui, écrivant aujourd'hui des lettres de spiritualité à sa pénitente, les ferait précéder d'un semblable texte ? Non pas que les prélats de nos jours n'aient point à envier les vertus du pieux archevêque de Cambrai ; mais on sent chez eux l'influence qu'a eue peu à peu sur leur attitude la solide discipline de Saint-Sulpice.

Fénelon et M™^ Guyon, qui avait pour lui « un amour de mère* » n'échappèrent pas sans doute à la malignité des gens du monde : leur correspondance éveilla aussi la vigilance des autorités ecclésiastiques et « cette déviation du mysticisme » aboutit, sous le souffle de Bossuet, à la condamnation, par Innocent XII, du livre Explication des Maximes des Saints (1697) ^

* Elle lui écrivait qu'elle espérait qu'il voudrait bien « cesser d'être grand homme pour devenir petit enfant ».

* « On est étonné de ne trouver dans un ouvrage fait contre un confrère soumis à l'Église, aucune trace de cette modération qu'on avait louée dans vos écrits contre les Protestants. » Troisième lettre de M. Varcheuêque duc de Cambrai (Voir la Relation sur le Quiétisme, de Bossuet). « Bossuet porta à Fénelon des « coups de massue » lorsqu'il vit que son adversaire ne se déclarerait jamais touché, à moins d'être assommé. Les artifices où sa franchise butait le rendaient brutal et violent. (G. Lanson. Bossuet). Il stigmatise en effet « les pieux excès, les saintes folies, les amoureuses extravagances » qu'on trouve partout dans ces lettres. [Remarques sur la réponse de M. V archevêque de Cambrai à la Relation sur le Quiétisme). Et Saint-Simon

A peine Fénelon en fut-il informé, qu'il réprouva son ouvrage du haut de la chaire et publia une Lettre Pastorale où il déclara qu'il se soumettait sans réserve à la Constitution dlnnocent XII : ainsi la victoire qu'il remporta sur lui-même fut plus glorieuse peut-être que celle que Bossuet remporta sur lui et « Tédification qu'il donna par cette attitude surpassa le scandale qu'il avait causé par son livre* ». Ce ne fut pas tout. Louis XIV retira à Fénelon son titre de Précepteur des Enfants de France et ordonna la suppression de tous les écrits composés pour la défense des Maximes des Saints.

C'était la disgrâce : « une disgrâce complète, une disgrâce retentissante ». Fénelon l'accepta fièrement, sans ostentation, mais aussi sans fausse humilité. Loin de plier, c'est alors qu'il se redressa et que « de l'ancien Fénelon souple et aimable,

adroit et flatteur on vit sortir et se dégager

l'héritier de sa race, l'aristocrate, le grand seigneur^ ».

Son exil dura quinze ans. Il vécut dans son diocèse tel qu'un évêque des premiers siècles, toujours occupé des œuvres de charité, toujours absorbé dans ses devoirs de pasteur, doux, vertueux et bon, ayant pour unique distraction la lit-

ne donne pas un jugement moins pittoresque de ces relations de Fénelon avec M»» Guyon quand il dit : « Leur sublime s'amalgama. »

* MoRONi. Diz. stor.-ecclesiastico.

* F. Brumetière. Fénelon.

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térature et l'amitié ^ Saint-Simon nous trace son portrait en ce temps-là : « C'était, dit-il, un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle que je n'en ai point vu qui y ressemblât et qui ne se pouvait

oublier quand on ne l'aurait vue qu'une fois

elle sentait également le docteur, l'évêque et le grand seigneur ; ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c'était la finesse, l'esprit, la grâce, la décence et surtout la noblesse. 11 fallait faire un effort pour cesser de le regardera » La mort du duc de Bourgogne lui porta le dernier coup et ruina ses suprêmes espérances. Les circonstances l'empêchaient pour jamais de jouer le grand rôle qu'il avait rêvé. Sa vie ne fut plus désormais qu'une préparation à la mort. Au milieu de ses devoirs d'évêque, il écrivit cependant encore sa remarquable Lettre à V Académie^ que le cardinal de Bausset a appelée avec raison « un de nos meilleurs ouvrages classiques ^ » et que le cardinal Maury proclamait « un chef-d'œuvre ».

* M. DE Barante.

* Voici un autre portrait, attribué à tort à d'Aguesseau, et qui fait saisir, sous son allure assez peu respectueuse, le génie ondoyant de Fénelon : « Jamais homme n'a mieux su réunir en lui des qualités contraires : simple et délié, ouvert et profond, modeste et ambitieux, sensible et indifférent, capable de tout désirer, capable de tout mépriser; toujours agité, toujours tranquille; ne se mêlant de rien, entrant dans tout ; sulpicien, missionnaire même et courtisan; propre à jouer les rôles éclatants, propre à vivre dans l'obscurité; suffisant à tout, et se suffisant encore plus à lui-même. » {Conservateur, t. II).

' Histoire de Fénelon.

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Dacier, secrétaire perpétuel, avait été en effet chargé par l'Académie de demander à Fénelon ses vues et ses pensées sur le plan qu'elle devait suivre pour la nouvelle édition de son Dictionnaire. Celui-ci profita de cette occasion pour donner plus d'étendue aux vues de l'Académie, et lui proposa un plan utile aux progrès des bonnes études et digne de la gloire littéraire de la nation. Cette lettre avait un autre but encore et devait procurer à Fénelon le moyen de reparaître à la Cour^ Mais ce ne fut qu'un éclair : son détachement était complet et la mort pouvait venir.

Elle vint le 7 janvier 171 5, à la suite d'un accident de voiture où il ne fut pas blessé, mais qui lui causa une telle commotion qu'elle détermina la fièvre et divers accidents dont la faible constitution de l'archevêque ne put triompher. Sa tête resta toujours libre et saine ; il s'éteignit à peine âgé de soixante-quatre ans, « insensible à tout ce qu'il quittait et uniquement préoccupé de ce qu'il allait trouver ». Il mourut « sans devoir un sou et sans nul argent^ ». La consternation dans les Pays-Bas fut extrême, les regrets de son diocèse unanimes, et Saint-Simon a bien

* Cette hypothèse m'a été donnée par M. le professeur Gazier. II l'a formulée à la suite de l'étude réfléchie qu'il a faite du dossier de

|r Fénelon, d'après la copie des Archives du Vatican qui a été prise à Paris avant que Napoléon les restituât. Fénelon avait alors pour lui

u « le roi, le confesseur du roi, l'épouse morganatique du roi » et la mort seule l'empêcha de gravir les hauts sommets.

* SAINT-SIMO^'. Mémoires,

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résumé sa vie en disant : « A tout prendre, c'était un bel esprit et un grand homme. »

L'abbé Bignon, né à Paris le 19 septembre 1662, était petit-fils du célèbre Jérôme Bignon, fils de Jérôme Bignon, conseiller d'Etat, et de Suzanne de Pontchartrain \ Au collège d'Harcourt, où il fit ses études, il soutint sa thèse de philosophie en présence de Bossuet, qui fut si content « de son habileté à prévenir d'avance et même à détruire les objections qu'on pourrait lui faire », qu'il se chargea de le diriger désormais dans ses études.

Son amour pour les lettres et les sciences le fît embrasser l'état ecclésiastique. Il entra ensuite à l'Oratoire. Se trouvant même trop exposé aux distractions à Paris, il se retira à la maison de Saint-Paul-aux-Bois, près de Soissons. Mais ayant quitté la congrégation en 1691, il revint à Paris et tout de suite s'y fit connaître. Dès la fin de cette année, il était à l'Académie des Sciences. M. de Pontchartrain lui confia ensuite la direction de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres qu'il venait de fonder, et enfin, s'étant fait une grande réputation par ses sermons, Bignon entra à l'Académie française en 1693, en remplacement

' Il était donc neveu du ministi'e. Cf. Éloge de M. Vabbé Bignon (Histoire de l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XVl), * Éloge de M. l'abbé Bignon, déjà cité.

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du comte de Bussy-Rabutin \ Il y marqua bien sa place, car il fut le premier qui imposa aux académiciens l'éloge de leur prédécesseur, et cet usage s'est maintenu jusqu'à nos jours et forme même la partie la plus intéressante des discours de réception.

Bignon fut conseiller d'État en 1 701. La variété de ses talents, son application, l'étendue et l'exactitude de ses connaissances le mettaient en état de suffire à tout le travail que lui imposaient toutes ces charges. Il était lié avec tous les savants de l'Europe. A la mort de l'abbé de Louvois, il fut choisi pour être Intendant de la Bibliothèque du roi et c'est surtout dans cette charge qu'il rendit les plus grands services. On lui doit notamment deux réformes qui ont fait époque, car il dressa d'abord le catalogue des richesses qui étaient renfermées dans la bibliothèque, puis il obtint que le public put avoir librement accès dans ce magnifique dépôt. « Si l'on voulait détailler toutes les obligations que les lettres et ceux qui les aiment ont à M. l'abbé Bignon, il faudrait donner une histoire universelle de la littérature ^. »

* « Quoique nos applaudissements vous puissent faire connaître^ dit M. Chai'pentier en l'y recevant, combien nous avons été touchés de votre éloquence, je doute qu'ils soient suffisans pour vous découvrir tout ce que nous pensons du bonheur de l'Académie quand elle s'allie à un nom aussi célèbre que le vôtre et qu'elle entre dans le partage des grandes et glorieuses espérances où le mérite doit vous élever. Nous vivons dans un siècle où il n'est pas permis à une vertu extraordinaire de demeurer dans une fortune médiocre. »

* Loc. cit.

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Il se levait chaque jour à quatre heures du matin « et même plus tôt » et conserva cette habitude jusque dans les dernières années de sa vie. Se voyant près de sa fin, il demanda lui-même à recevoir les sacrements, et régla avec la plus profonde tranquillité le cérémonial qui devait accompagner cette action suprême. Il mourut le i4 mars 1743, à l'âge de quatre-vingts ans et six mois.

Le 16 décembre 1668 naissait, à Ghâlons-sur- Marne, Jean-François-Paul Le Fèvre de Gaumartin, deuxième fils de François, intendant de Champagne, et de sa seconde femme, Catherine de Verthamon. Il était Tarrière-petit-fils du garde des sceaux. Filleul du cardinal de Retz, il fut, dès le berceau, chevalier de Malte : mais, destiné à Tétat ecclésiastique, il ne profita pas des avantages que ce titre lui réservait et, en compensation, son parrain résigna en sa faveur l'abbaye de Buzay au diocèse de Nantes. Il n'avait pas sept ans, et cela lui valut de jouer aussitôt un rôle aux Etats de Bretagne où il accompagna son père et qu'il présida gentiment en camail et en rochet.

Lorsqu'il en revint, on ne crut pas convenable de mettre au collège ce petit personnage : on lui donna donc les meilleurs maîtres pour diriger en particulier son éducation. Malgré son jeune âge, il eût à Paris une belle maison où il recevait volon-

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tiers à sa table les gens de lettres. Gela lui créa vite une situation fort appréciable et lui fit de grandes relations dans le monde littéraire. Garde de la Bibliothèque du roi, il était académicien à vingt-six ans^ G'est en cette qualité qu'il prononça, en 1694,1e discours par lequel il répondait à M^"" de Glermont-Tonnerre lors de la réception de celui-ci, et ce discours, dont nous parlerons plus loin lorsqu'il sera question de Tévôque de Noyon, le fit tomber dans la disgrâce ^

Il se renferma dès lors plus étroitement dans ses devoirs d'ecclésiastique, devint supérieur du séminaire des irlandais et fut très en faveur auprès du cardinal de Noailles qui se servait de lui pour l'administration de son diocèse. Nous le trouvons, en 1713, doyen du chapitre de Tours, puis vicaire capitulaire pendant la vacance de ce siège, évéque de Vannes en 1717, évêque de Blois en 1719.

G'était un « excellent canoniste », un « théologien profond », il se montra « prélat zélé, attentif et heureux à perfectionner le bien ou à réformer les abus par la seule voie de la persuasion^ ».

Ayant eu vers la fin de sa vie une attaque d'apoplexie, cela l'obligea à prendre de violents remèdes, et, pour s'assurer de leur impunité, pour se con-

^ Il était aussi membre de l'Académie des Inscriptions.

* « Monsieur, lui dit Fénelon en sortant de cette séance, je vous ai entendu et entendu. » {Archives du secrétaire perpétuel de l'Académie française).

^ Histoire de l'Académie des Inscriptions^ t. IX.

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vaincre qu'il n'avait rien perdu du côté de Tesprit et de la mémoire, « il récita par cœur un chapitre entier d'Isaïe et un long psaume en hébreu* ».

Le 3 août 1733, M^'de Gaumartin venait d'achever sa messe, lorsqu'il fut frappé dans sa chapelle d'une nouvelle attaque qui l'emporta : mort touchante et très belle pour un prêtre, et que peuvent envier tous les prêtres.

Tandis qu'on voit, au cours de ces pages, les noms de fils ou de parents de personnages célèbres, les Golbert, les Louvois, les Goislin, les Dangeau, celui de Gharles Boileau ne doit pas être assimilé à ceux-là. L'abbé de Beaulieu n'avait en effet aucun degré de parenté avec Boileau. Originaire de Beauvais, où il était né en 1648, il se fit connaître par des homélies et des sermons sur les évangiles du carême, et devint ainsi prédicateur du roi Louis XIV c( auquel il plut fort ». D'Alembert estime que ses sermons renferment plus d'esprit que d'éloquence : on en a pourtant extrait des Pensées qu'on peut lire encore avec intérêt. Mais, comme le prédicateur manquait totalement d'onction et se laissait trop aller en chaire au désir de briller, Bourdaloue disait de lui : « Il a deux fois plus d'esprit qu'il n'en faut pour bien prêcher. »

* Hisi. de V Académie des Inscriptions.

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Il entra à l'Académie au mois d'août 1694, ce qui n'empêcha pas les mauvaises langues de s'exercer à son sujet. Une actrice, la Champmeslé, ayant demandé un jour à Racine comment il se faisait que la Judith de l'abbé Boyer, applaudie avant Pâques, ait été sifflée après : « C'est, répondit le poète, que pendant le carême les sifflets étaient à Versailles aux sermons de l'abbé Boileau ; ils en sont revenus avec la fin de la station*. »

L'abbé Boileau mourut à Paris, à l'abbaye de Saint-Victor le 4 mai 1704- Saint-Simon en parle ainsi : « L'abbé Boileau mourut en ce temps-ci assez promptement d'une opération au bras fort semblable à la mienne, pour avoir fait un effort en prenant un in-folio de trop haut. C'était un gros homme, grossier, assez désagréable, fort homme de bien et d'honneur, qui ne se mêlait de rien, qui prêchait partout assez bien et qui parut à la cour plusieurs avents et carêmes, et qui, avec toute la protection de Bontemps, dont il était ami intime, ne put parvenir àl'épiscopat^ »

Il eut pour successeur à l'Académie l'abbé Abeille dont nous avons parlé au chapitre des poètes.

* « La dignité ne donne pas de rang, dit l'abbé Boileau dans son discours de réception, ni la réputation de supériorité... Je vous déclare, messieurs, que je ne demande pas à partager vos honneurs, mais à profiter de vos lumières. Oserais-je dire que je renoncerais à la gloire de votre société pour l'avantage de vos censures ?... Il est vrai que c'est toujours une assez grande gloire, quand on se borneroit à celle d'estre votre disciple. »

' Saint-Simon. Mémoires.

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François de Glermont-Tonnerre fut reçu à l'Académie en 1694. Il était évêque de Noyon depuis 1669, et pair de France. De plus il était Glermont- Tonnerre et la haute idée qu'il avait naturellement de sa maison, et qui se trahissait dans ses moindres gestes, a jeté un ridicule exagéré sur sa mémoire. Voici comment en parle Saint-Simon : « Toute sa maison était remplie de ses armes, jusqu'aux plafonds et aux lambris ; son chapeau d'évêque, des clefs partout (qui sont ses armes), jusque sur le tabernacle de sa chapelle ; ses armes sur sa cheminée en tableau, avec tout ce qu'on peut imaginer d'ornements, tiare, armures, chapeaux, etc., et toutes les marques des offices de la couronne ; dans sa galerie, une carte que j'aurais prise pour un concile, sans deux religieuses aux deux bouts ; c'étaient les premiers et les successeurs de sa maison ; et deux autres grandes cartes généalogiques avec le titre de : Descente de la très-auguste maison de Clermont-Tonnerre d'Orient^ et à l'autre des empereurs d'Occident. Il me montra ces merveilles, que j'admirai à la hâte dans un autre sens que lui\ »

Ces derniers mots sont bien sévères. Un tel étalage serait sans doute ridicule chez un hobereau.

* Saint-Simon. Mémoires.

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Chez le prélat dont nous parlons, il n'était que la conséquence de ses dignités. Glermont-Tonnerre, il lui fallait bien timbrer ses armes d'une couronne ducale; évoque, d'un chapeau; pair de France, d'un manteau d'hermines. Mais nul n'y pensait en son temps et nous ne reproduirons pas les cent anecdotes qui ont eu cours sur sa personnel On alla jusqu'à dire qu'il ne voulait pas faire l'éloge de son prédécesseur, selon l'usage, parce que celui-ci était roturier. Il le fit pourtant, et fort bien, puisqu'il débuta en disant modestement : « J'avoue que les talents de mon prédécesseur me seraient aujourd'hui nécessaires. » Et après avoir loué l'attachement que celui-ci portait à l'Académie, il conclut : « C'est, Messieurs, en ce point seul que je ne lui cède pas et que j'espère même le surpasser. »

Ce n'est pas ainsi que parle un orgueilleux.

L'abbé de Caumartin lui répondit et, quoiqu'il s'en fût défendu plus tard, sa réponse parut un persiflage déguisé : « Le confrère que nous avons perdu, disait-il en louant Barbier-Daucourt, Jie devait rien à la fortune. Riche dans toutes les parties qui font le véritable homme de lettres, il n'avait aucun des titres éclatants qui relèvent son succès^ seur, » Et plus loin, parlant du Roi, il ajoute : « Ce grand prince... veut bien encore être attentif à la

* Il y en a d'ailleurs autant d'apocryphes que de réelles, notamment la. prière que l'évêque aurait faite pendant une maladie « Hélas 1 Seigneur, ayez pitié de ma Grandeur ! »

perte que nous avons faite, et la réparer dignement en nous donnant un sujet auquel nous n'aurions jamais pensé sans lui. »

Si ce n'est pas là de l'ironie, il faut bien avouer que ça en a tout l'air*. Ce discours déplut du reste à Louis XIV qui ne le cacha point. Gela perdit Caumartin, et d'Alembert écrit à ce sujet : « Si le Directeur eut dessein en cette occasion d'immoler bénignement le récipiendaire à la risée publique, il eut un tort très grave et à Fégard de son confrère, et à l'égard de son corps... L'évêque de Noyon... avait fait son devoir de récipiendaire : nous laisserons à décider si Tabbé de Gaumartin fit son devoir de directeur. »

M^'" de Glermont-Tonnerre était cependant loin de manquer d'esprit. Louis XIV lui ayant demandé un jour comment il se faisait que ses ancêtres n'aient pas occupé de places à la Cour, il répliqua : « G'est que mes ancêtres étaient trop grands seigneurs pour servir les vôtres. » Assistant une autre fois au coucher du Roi, et celui-ci lui ayant fait remarquer avec bienveillance qu'il était bien vieux pour s'astreindre à ce tardif office, le prélat répondit : « Sire, le cœur ne vieillit point^ ».

* « Il se proposa (Gaumartin) de divertir le public aux dépens de l'évêque. » (Saint-Simon, Mémoires).

* Léon XIII fit, dans une circonstance un peu analogue, une réponse bien différente. Gomme il avait quatre-vingt-onze ans et que l'archevêque de Paris, plus jeune que lui de deux lustres, lui faisant un jour ses adieux, soupirait mélancoliquement : « Hélas ! Saint-Père, nous reverrons-nous jamais? », le Pape répondit : « C'est vrai... vous êtes bien vieux! i>

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D'Alembert nous apprend d'ailleurs que « de tous les académiciens à qui leur rang a ouvert l'entrée de cette Compagnie, il est un de ceux qui a le mieux justifié, ou, si l'on veut, le mieux payé l'honneur qu'elle lui avait fait^ ». Il y fonda en efïet en 1698, un prix, destiné à récompenser le meilleur ouvrage céiéhrsintàpej'pétuitélsi gloire duRoï, car, dit-il à cette occasion, « le principal objet de l'Académie est de consacrer le nom de l'incomparable Louis à l'immortalité ». L'Académie a conservé le prix, mais elle en a changé le sujet ^.

M^^ de Glermont-Tonnerre gouverna son église pendant trente-six ans. Il a toujours donné des marques « de son insigne piété aussi bien que de sa profonde doctrine^ ». On peut ajouter : et de sa grande bonté.

Voici en effet un dernier trait fort touchant, que nous raconte Saint-Simon : « Il faut dire que, peu après son retour, il tomba si malade qu'il reçut les sacrements. Avant de les recevoir, il envoya chercher Fabbé de Gaumartin, lui pardonna, l'embrassa, tira de son doigt un beau diamant qu'il le pria de garder et de porter pour l'amour de lui. » Et quand il fut guéri, il fît tout ce qu'il put pour le raccommoder avec le Roi et même pour le faire nommer évêque ! Il est donc juste de ne pas prendre trop à la lettre le jugement extérieur des contemporains

* Apologie de François de Clermont-Tonnerre.

' Archives du secrétaire perpétuel de V Académie française.

^ Mémoires de M. Lucas, chanoine de Noyon.

et de le saluer comme un prélat qui a grandement honoré l'Église de France.

On ignore la date et le lieu de la naissance de Jules de Palluau de Clérambault, second fils du maréchal de ce nom, le héros de Montrond. Il avait environ trente-cinq ans lorsqu'il fut reçu à l'Académie, en 1695, à la place de La Fontaine*. Et ce qui peut faire voir qu'il avait quelque droit à y occuper un fauteuil, c'est que M. Rose, président de la Chambre des Comptes, répondant à son discours de réception et faisant allusion à son Abrégé de l'histoire de Louis XIV, ne craignit pas de dire : « C'est un chef-d'œuvre trop accompli pour entreprendre d'y rien ajouter. » Quoique l'abbé de Clérambault n'ait rien publié, il n'en était d'ailleurs pas moins estimé de son temps pour la vivacité de son esprit, l'étendue de son savoir, sa prodigieuse mémoire « que ceux qui la consultaient ne trouvaient jamais en défaut^ ». Ses connaissances en histoire étaient si grandes que l'abbé Massieu, son successeur à l'Académie, disait dans son discours de réception : « On eût dit qu'il avait vécu dans tous les siècles et qu'il avait vu toutes les nations. »

* Cela donna lieu à un jeu de mots facile, car, le voyant contrefait, les mauvais plaisants disaient qu'on avait remplacé La Fontaine par Esope.

* D'Alembert. Loc. cit.

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C'était, nous apprend Saint-Simon, « un assez vilain bossu qui avait de l'esprit et de la science et ne se produisait pas beaucoup ». Il était, en i665, abbé commandataire de Saint-Taurin d'Evreux, plus tard de Saint-Savin et du Jard, près de Melun, enfin de Ghartreuve, au diocèse de Soissons. C'est le 17 août 17 14 qu'il mourut à Paris. « La maréchale de Clérambault, qui n'avait plus d'autres enfants, dit méchamment l'auteur des Mémoires^ ne crut pas que ce fût la peine de s'en affliger. »

L'abbé Claude Fleury fut d'abord un avocat brillant qui se fit connaître par une remarquable Histoire du Droit Français. Sous l'influence de Bossuet, il quitta le barreau pour entrer dans les ordres et ne tarda pas à être fait sous-précepteur des princes de Conti, puis précepteur du prince de Vermandois, fils naturel de Louis XIV. En i683, il eut l'abbaye de Loc-Dieu, et s'unit à Fénelon pour les missions de Saintonge, après la révocation de l'édit de Nantes.

Entre temps, il avait été admis aux conférences que Bossuet tenait chez lui sur l'Écriture sainte et où il n'y avait pas d'assistants médiocres. Il devint même le secrétaire de cette illustre société, et c'est là qu'il fît le premier essai des talents qu'il devait employer plus tard pour le bien de l'Eglise. Puis il fut nommé sous-précepteur des petits-fils du Roi,

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les ducs de Bourgogne, d'Anjou et de Berri. « Il passa seize ans à la Cour en cette qualité, admiré de tous pour la simplicité de sa vie, Fétendue de son savoir et la bonté de son cœur^. » Il disait, avec son esprit pratique : « L'homme qui enseigne doit se rappeler sans cesse que nos enfants ne vivront pas dans la lune, mais bien sur ce globe terraqué et dans ce siècle si corrompu. »

Cependant, comme il risquait d'être enveloppé dans la disgrâce de Fénelon, avec qui on le savait en termes d'étroite amitié, Bossuet s'employa à le sauver et y parvint. En 1696, l'abbé Fleury remplaça La Bruyère à l'Académie, et c'est lui qui eut l'honneur d'y recevoir à son tour Massillon ^.

Nommé prieur de Notre-Dame d'Argenteuil, il donna un bel exemple de désintéressement, et bien rare alors, en offrant sa démission d'abbé du Loc- Dieu. Il devint enfin confesseur de Louis XV, parce qu'il n'était, dit le Roi, « ni janséniste, ni moliniste, ni ultramontain » et il garda cette charge

* Larousse. Grand Dictionnaire. « L*abbé Fleury fut associé à Fénelon, après la révocation de l'Édit de Nantes, pour les missions de la Saintonge et du Poitou. On sait que cette mission s'accomplit sans le secours des dragonnades, et les deux prêtres, restés fidèles au pur esprit de l*Évangile, furent assez hem^eux pour éviter l'effusion du sang. »

* « Qu'y a-t-il de plus difficile, dit-il dans son discours de réception, que de parler de soi-même sans choquer la droite raison et la bienséance? Si je loue votre choix, je semble m'en juger digne par une présomption qui suffirait pour m'en exclure; si je pai*le de mon indignité, pour relever la grandeur de votre bienfait, il semble que je blasme votre choix et que j'ôte à votre jugement ce que j'attribue à votre indulgence. »

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délicate jusqu'à ce que son âge avancé le forçât, en 1722, à se retirer.

Son ouvrage principal (car il écrivit beaucoup) est une Histoire ecclésiastique dont Voltaire disait : « C'est la meilleure histoire de l'Église qu'on ait jamais fait », et au sujet de laquelle Régnier s'écriait, en répondant au discours de réception de l'abbé Fleury : « Quels portraits admirables ! Il a paru à tout le monde que c'était en même temps le vôtre que vous aviez fait sans y penser. La candeur et Finnocence de leurs mœurs, leur probité, leur droiture, leur zèle, leur piété, tout cela ne se trouve pas moins fidellement représenté dans vostre personne qu'il est naïvement exprimé dans vos escrits ».

Il faut donner aussi une mention spéciale à son Traité des devoirs des maîtres et des dom,estiques ^ sujet scabreux dont il se tira à sa louange, exposant, en homme et en chrétien, les obligations que la religion et les lois de la société imposent à ceux qui servent et à ceux qui sont servis.

L'abbé Fleury mourut à Paris, en 1728, à l'âge de quatre-vingt-trois ans. Ses vertus lui méritèrent la vénération de ses contemporains et le cardinal de Bausset a pu écrire de lui : « Son nom est encore prononcé avec respect dans un siècle si différent de celui où il a vécu ^ »

* Histoire de Fénelon.

i64 LE CLERGÉ A L ACADÉMIE

C'est une carrière qui ne manque pas de pittoresque ni de variété que celle de l'abbé Genest. Il eut avec Socrate ce trait de ressemblance qu'il était fils d'une sage-femme. On conçoit d'après cela que son éducation dut être fort négligée ^

Un beau jour, il partit pour les Indes, mais, pris par les Anglais, il fut ramené par eux captif en Angleterre. Ayant acquis on ne sait où une particulière connaissance des chevaux, il entra au service d'un lord, où il devint promptement un écuyer fort habile. Chez ce lord, il fut un jour remarqué par un écuyer du duc de Nevers qui l'enleva à son maître et le ramena en France. Présenté au duc, celui-ci se l'attacha et l'emmena même à sa suite dans les campagnes de 1672 et 1673 où Genest devint officier.

A son retour, on le trouve un moment commis dans les bureaux de Golbert. C'était une jeune fille, habitant la même maison que lui, qui l'avait peu à peu mis en état d'écrire, et, comme il n'était pas riche, il passait une partie de ses nuits à faire des copies « pour pouvoir aller à la comédie ^ ».

On ne saisit pas très bien jusqu'ici que nous traçons la vie d'un abbé-académicien. C'est ainsi

* Il était né à Paris le 17 octobre lôJg.

' M. MiCHAULT, avocat au Parlement de Dijon. Mélanges historiques et philologiques.

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cependant, et on ne va pas tarder à voir poindre son étoile.

Car, durant les loisirs que lui laissaient ses occupations variées, Genest s'adonnait à la poésie, et il arriva même qu'ayant envoyé une pièce au concours, FAcadémie la couronna ^

Dès lors le jeune homme releva la tète. D'humeur joviale et bon convive, il fêtait un jour avec quelques officiers ses succès poétiques, lorsque le P. Ferrier, confesseur du Roi, vint à passer et lui dit à l'oreille : « Je voudrais bien vous voir plus de sagesse et un autre habit ! »

Genest ne se le fit pas dire deux fois ; il avait compris. C'était tout un programme : c'était aussi le chemin de la fortune. Mais à peine l'ancien écuyer avait-il fait les premiers pas dans cette voie nouvelle où il s'engageait d'un cœur si joyeux, que le P. Ferrier vint à mourir. Tout était remis en question.

Genest cependant ne voulut pas reculer ^ Après avoir erré quelques années, il fut un jour présenté à Bossuet, auquel il eut la chance de plaire, car il était un zélé cartésien. Il fut même admis, par une singulière faveur, à assister chaque matin au lever de Févêque de Meaux et « de ces conversations cartésiennes sortit un poème dont Genest

* Il fit plus tard une tragédie en 5 actes, Joseph.

' Il y avait d'ailleurs des précédents dans sa famille. Genest était le frère de cet évoque du Vaison qui se noya près d'Avignon, en traversant un torrent au cours d'une de ses visites pastorales.

i66 LE CLERGE A L ACADEMIE

s'occupa près de trente ans et qu'il publia sur la fin de ses jours : Principes de philosophie^ ».

Il n'avait rien négligé pour réussir dans le monde. Il entra comme précepteur auprès de M^^^ de Blois, fille du Régent, et put ainsi pénétrer à la Cour oii son large nez fit les frais de bien des divertissements, égaya le duc de Bourgogne et « dérida même le grand Roi^ ». Il eut enfin l'abbaye de Saint- Wilmer, une pension du Régent et 2 000 livres sur l'archevêché de Sens, ce qui, sans lui donner la richesse, lui apporta au moins Faisance, car « il avait l'âme assez belle pour ne pas connaître l'avidité^ ». Il fut reçu enfin à l'Académie, en 1698, en remplacement de l'abbé Boyer. « J'ai donné ma voix, écrit Racine, à Tabbé Genest à qui j'étais engagé. » Ce n'était pas trop mal pour « un ancien maquignon * ».

Lorsque, terrassé par la maladie et réduit à l'inaction, Bossuet s'occupait à écrire en vers une

* « Si l'on s'apercevait quelquefois de son peu d'études, dit M. Michault, ce n'était que par un silence également sage et modeste. »

' L'anagramme du nom de Charles Genest était justement : Eh ! c'est large nés.

^ M. M1CHA.UT. Op. ciU

* Gaston Boissier. V Académie au XVII* siècle. — La duchesse du Maine donnait souvent à Genest l'hospitalité à Sceaux. Il y eut même là une jolie aventure, malheureusement diflBcile à raconter. L'abbé Genest était habituellement négligé dans son costume et avait cette fâcheuse coutume que M™» de Sévigné prête au marquis d'Hocquincourt. Un soir qu'un prestidigitateur opérait en présence du roi, il remarqua la chose et, ayant fait disparaître un gobelet, l'alla reprendre là où il avait vu solution de continuité. « Jamais le Roi n'a ri de si bon cœur. »

traduction des Psaumes, il communiqua ce travail à l'abbé Genest, qu'il avait toujours honoré d'une particulière estime : celui-ci l'encouragea à se livrer à ce genre d'amusement dans les intervalles où l'excès de ses souffrances ne lui permettait pas de s'occuper de travaux plus importants *.

Il mourut à Paris en 1719. « Homme sans éducation, sans fortune, sans étude, mais qui, par son bon sens, par ses talents, par sa bonne conduite, parvint à un rang distingué et dans les lettres et dans le monde ^. »

* Cf. Cardinal de Bausset. Histoire de Bossuet.

* L'abbé d'Olivet. Loc. cit.

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