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CHAPITRE X

Msr DE GHAMILLART. — LE CARDINAL DE POLIGNAC

Msr BRULART DE SILLERY. — LOUVOIS.

MONGIN. — FRAGUIER. — Ms^ DE NESMOND.

Msr DE GOISLIN. — L'ABBÉ MASSIEU.

« Messieurs,

« Si, pour être reçu au nombre de ceux qui composent votre illustre corps, il suffisait de Festimer beaucoup, j'ose dire, sans présomption, que jamais personne n'aurait mieux mérité que moi Fhonneur que vous me faites aujourd'hui. »

C'est en ces termes que Jean-François de Ghamillart, évêque de Senlis, premier aumônier de Madame la Dauphine, prenait possession, le 7 septembre 1702, de son fauteuil à l'Académie française.

Cet événement marque une date dans les annales de la Compagnie ; car les nièces de Chamillart, dans l'intention de s'amuser et de « se moquer du pauvre Senlis^ », voulurent assister à sa réception

* Saint- SiMOiN. Mémoires.

qu'elles troublèrent d'ailleurs par leurs éclats de rire : elles furent placées dans vme tribune, et de ce jour les femmes furent admises aux séances publiques de l'Académie.

L'évêque de Senlis était né à Paris en 1637, y avait fait ses études et, une fois docteur en théologie s'était livré à la prédication avec un grand succès, puisquel'abbéGalloispouvaitluidire, en le recevant à TAcadémie : « La modestie qui vous a empesché de laisser publier ces Harangues, n'a pu empescher la renommée d'en publier le succez. » Il fut bientôt nommé prieur de l'Isle-Adam, abbé de Fontgombault (1687), évêque de Dol en Bretagne (1692) et enfin transféré, en 1702, au siège de Senlis.

(( L'évêque de Senlis joignait à ses talents la connaissance profonde et la pratique rigoureuse de ses devoirs ; son discours de réception en est une preuve édifiante par le regret qu'il y témoigne de ne pouvoir joindre que rarement les travaux académiques à ceux de l'épiscopat, et concilier son goût et son plaisir avec les fonctions indispensables de son ministère ^ » Le temps qu'il refusait aux Lettres, il le donnait au gouvernement de son diocèse, à l'instruction de son peuple, au soulage-

* « II semble donc, Messieurs, que je sois réduit à la nécessité de manquer à l'un ou à l'autre de ces deux devoirs, et dans cette conjoncture, s'il fallait choisir, je n'aurais pas même à balancer ni à délibérer. » [Recueil des pièces d'éloquence, etc., t. XIY-XV.)

ment des pauvres et « l'Académie n'a garde de se plaindre de cette préférence, malgré tout ce qu'elle y a perdu * ».

M^"" de Chamillart mourut le i5 avril 17 14? à l'âge de cinquante-sept ans et trois mois ; il est inhumé dans la cathédrale de Senlis.

Avec le cardinal de Polignac, nous trouvons un personnage de plus haute envergure. « La nature lui avait prodigué ses faveurs à pleines mains. Il était si grand par lui-même qu'il eût pu se passer de ses ancêtres, puisqu'il a fait rejaillir sur leurs cendres l'éclat de la gloire qu'il s'est acquise ^ » Il était né au Puy le 11 octobre 1661 et était le second fils de Louis-Armand, vicomte de Polignac et de Jacqueline de Rouvre, sa troisième femme. Très jeune encore, le cardinal de Bouillon l'emmena à Rome, où il se rendait lui-même pour le conclave où fut élu Alexandre Vllï, et le pape dit de Polignac cette parole qui laissait présager sa brillante carrière : « Ce jeune abbé est un séducteur ^ » Excellent courtisan d'ailleurs, on connaît sa réponse à Louis XIV, sous une averse battante à

* D'Alembert, Op. cit., t. IIL

* Ghrysostomb Faucher. Histoire du cardinal de Polignac.

^ Une autre fois, discutant avec le Pape les libertés de l'Église gallicane, celui-ci lui dit avec bonté : « Vous paraissez toujours être de mon avis, et à la fin c'est le vôtre qui l'emporte. » Et lorsque l'abbé de Polignac alla rendre compte à Louis XIV de cette négo-

Marly : « Sire, la pluie de Marly ne mouille point. » Et d'Aguesseau a bien rendu toute la séduction du personnage quand il a écrit : « C'est une sirène ecclésiastique *. »

En 1693, l'abbé de Polignac fut nommé ambassadeur en Pologne. Il s'y employa activement, après la mort de Jean III, à procurer le trône au prince de Gonti, mais se brouilla avec la reine, ce qui entraîna l'échec de sa mission. Il encourait par là la disgrâce de Louis XÏV qui le rappela en France et l'exila dans son abbaye de Bonport. C'est là qu'il commença son poème de V Anti-Lucrèce qu'on a pu appeler « le chef-d'œuvre de la poésie latine moderne-. »

Rappelé à la Cour en 1702, l'abbé de Polignac fut élu deux ans plus tard membre de l'Académie française. Il occupait le fauteuil de Bossuet ; aussi commença-t-il son discours de réception en s'écriant d'une voix émue : « Messieurs, comment puis-je paraître devant vous : quand je songe à la place que vous me donnez et au grand homme à qui je succède ! » Ce discours obtint un succès extraordinaire et fut regardé comme un chefd'œuvre d'éloquence et d'esprit.

ciation,il n'agit pas différemment, car le Roi, racontant cette entrevue, disait : « Je viens d'entretenir un homme, et un jeune homme, qui m'a toujours contredit sans que j'aie pu me fâcher un moment! »

* Mém. hist. sur les affaires de l'Église de France. « C'était un bel esprit plus qu'un bon esprit, un esprit de ruelles plutôt que d'affaires. » (Labbé Legendre, Mémoires.)

* Chrysostome Faucher. Loc. cit.

En 1706, M^"" de Polignac était auditeur de rote et retourna à Rome où il devait plus tard tenir une si grande place et où ses talents singuliers, ses manières délicates, son aspect agréable lui valurent de grands succès. Il y resta trois ans, après lesquels le Roi l'envoya comme plénipotentiaire au Congrès de Gertruydenberg ^ C'est là qu'il apprit, en 1713, que, sur les instances de Georges III, roi d'Angleterre, Clément XI l'avait créé cardinal. Aussi ne signa-t-il pas, par délicatesse, le traité de paix qui excluait pour toujours du trône d'Angleterre la maison de Stuart à qui il était redevable de la dignité dont il venait d'être décoré'.

Peu après, il vit la disgrâce s'abattre de nouveau sur lui pour s'être mêlé, pendant la Régence, aux intrigues des princes légitimes. Il reprit donc le cbemin de l'exil et « enveloppé dans son propre mérite )> se retira à Anchin où il se remit à travailler avec ardeur à son poème de Y Anti-Lucrèce^ qu'on a pu appeler, non sans raison, le fruit des disgrâces de son auteur. Mais c'est le moment de placer ici son portrait. « C'était un grand homme très bien fait, avec un beau visage, beaucoup

* C'est là qu'il fit aux Hollandais cette belle réponse : « Messieurs, vous parlez comme des gens qui n'êtes pas accoutumés à vaincre ! » Et aux républicains de Hollande qui voulaient le faire sortir du pays, il dit : « Non, Messieurs, nous ne sortirons pas d'ici : nous traiterons chez vous, nous traiterons de vous et nous traiterons sans vous.» Polignac était d'ailleurs un homme d'esprit et de talents et « il ne lui a manqué pour être grand qu'un peu plus de nerf dans le caractère ; son âme était molle et paresseuse ; les dépêches souvent sacrifiées aux muses ». (Cardinal de Bernis. Mémoires, t, I, ch, x.)

• Ce fut Louis XIY qui lui remit la barette rouge à Versailles.

d'esprit, toute sorte de savoir, avec le débit le plus agréable, la voix touchante, une éloquence douce, insinuante, mâle, des termes justes, des tours charmants, une expression particulière ; tout coulait de source, tout persuadait... Il voulait plaire au valet, à la servante, comme au maître et à la maîtresse. Il butait toujours à toucher le cœur, l'esprit et les yeux ^ ))

Louis XV, en 1722, le rappela gracieusement à la Cour où il prit part aux affaires. Puis, s'étant rendu à Rome pour le conclave de Benoît XIII, celui-ci conféra divers honneurs au cardinal de Polignac, le nomma archevêque d'Auch et voulut lui-même le sacrer.

Ambassadeur de France près le Saint-Siège, il parvint à réduire à sa dévotion les appelants de la bulle Unigenitus qu'il fit accepter par le cardinal de Noailles ; il tint à Rome une place considérable, y donna plusieurs fois des fêtes magnifiques, protégea les arts et les artistes et contribua à d'importantes découvertes archéologiques"; il y fut aimé et estimé de tous. Son nom y est immortalisé par l'inscription lapidaire qui orne la seconde plate-forme du magnifique escalier de la place

* Saint-Simon. Mémoires.

- Il disait quelquefois qu'il n'aurait souhaité être le maître de cette capitale du monde que pour détourner pendant une quinzaine de jours le cours ordinaire du Tibre, depuis Ponte molle jusqu'au Testaccio, et en retirer les statues, les trophées, et les autres monuments qui y avaient été précipités dans le temps des factions, des guerres civiles, et de l'incursion des barbares. (M. DE Boze. Eloge de M. le cardinal de Polignac.)

d'Espagne ; c'est sous son administration en effet et aidé par sa munificence que Bernini construisit, en 17^5, cette œuvre admirable.

Après l'élection de Clément XIÏ, on accorda au cardinal son rappel et il revint à Paris où il se remit à sonfameux poème. Jusqu'à la fin de sa vie il y travailla, le corrigea, l'embellit. Trois jours avant sa mort, il dit encore quelques vers qu'il y avait ajoutés : mais sa voix était si faible qu'on n'en entendit qu'un seul, celui par lequel il termine sa comparaison de l'homme voluptueux^ toujours agité, toujours inquiet au sein même des plaisirs avec le malade qui, dans le lit où il est retenu, cherche inutilement une place qui le puisse calmer :

« Quaesivit strato requiem, ingemuitque negato. »

Enfin il mourut, à quatre-vingts ans, le 20 novembre 1741» laissant le souvenir d'un homme considérable, d'un grand politique, d'un grand savant, d'un grand évèque : il justifia bien l'inscription qu'on voit sous son buste fait par Bouchardon :

Ortu et décore, ingenio operibusque pariter insignis.

Le château de Pressigny, en Touraine, vit naître, le 2D octobre i655, Fabio Brulart de Sillery. Celuici était l'arrière-petit-fils du chancelier qui négocia

PROTECTORAT DE LOUIS XIV lyS

le divorce d'Henri IV avec Marguerite de Valois et le mariage du Roi avec Marie de Médicis. Il fut tenu sur les fonts baptismaux par le cardinal Piccolomini, ce qui explique son prénom italien, qui était celui du pape régnant Alexandre VII, Fabio Ghigi.

De bonne heure il entra dans les ordres, fut reçu docteur en Sorbonne en 1681, devint membre de l'Assemblée du clergé en i685 et fut fait évêque d'Avranches en 1689 \ Nous avons vu plus haut qu'il permuta ce siège avec celui de Soissons dont Huet était titulaire : il rêvait en effet Tarchevêché de Reims et trouvait avantageux de s'en rapprocher. Mais il ne l'obtint jamais, malgré son dévouement à la Cour, malgré tout ce qu'il fit pour soutenir la bulle Unigenitus.

Il est vrai qu'à son lit de mort, Févêque témoigna le plus vif regret d'avoir soutenu cette bulle contre sa conscience : on le vit pleurer de n'avoir pas eu assez de fermeté pour suivre ce qu'il croyait juste. Il avouait, avec de grands soupirs, que « toute l'affaire, du commencement à la fin, n'avait été qu'un mystère d'iniquité contre le cardinal de Noailles, que, quelque parti qu'il eût choisi, à moins qu'il n'eût été déshonorant pour lui, on eût pris l'opposé " ». Ce fut une sorte de scandale. « On mit bon ordre, dit Saint-Simon, que le Roi n'en sût rien, et avec cela tout fut gagné. »

* 11 ne fut sacré que trois ans plus tard, en 1692. ' DucLOS. Mémoires secrets, ï, p. i5i.

En peu de temps, le désespoir mina la santé de Févèque et ses derniers mois se traînèrent dans les angoisses du repentir. Il demanda pardon au cardinal de Noailles et laissa un testament olographe où il disait : « Je déclare que, dans tout ce que j'ai fait par rapport à la constitution Unigenitus, j'ai agi contre mes lumières et contre ma conscience. J'en demande pardon à Dieu que j'ai offensé en cela, à l'Eglise que j'ai scandalisée, et au roi que j'ai trompé *. »

Il était charitable et bon. Lors d'une affreuse disette, on le vit « sans autre cortège que celuy de sa charité et de son amour » aller lui-même de maison en maison recueillir et solliciter les aumônes, et avec tant de succès que les pauvres de la ville de Soissons « n'eurent jamais une subsistance ni plus réglée, ni plus abondante que dans ces temps malheureux ». Il savait rendre ses jours plus longs par le secret qu'il avait d'en mettre tous les moments à profit. Saint-Simon ajoute que ce prélat avait beaucoup d'esprit et du savoir, mais l'un et l'autre fort désagréables « par un air de hauteur, de mépris, de transcendance » et qu'il « se piquait de beau monde, de belleslettres, de beau langage ».

Il avait été élu membre de l'Académie des Inscriptions en 1701 et devint, en 1705, membre de l'Académie française.

* Cf. A. Le Roy. La France et Rome de 1700 à 1715.

Il a laissé des Harangues^ des Statuts synodaux^ des Dissertations et quelques pièces de vers remontant à sa jeunesse.

Camille était le quatrième fils de Louvois et naquit en 1675. Il n'avait que neuf ans lorsqu'il fut nommé prieur de Saint-Belin, et cette extraordinaire faveur se trouva justifiée par les talents singuliers de l'enfant. Voici comment en parle Adrien Baillet dans ses Enfants célèbres : quoique un peu longue, cette citation mérite d'être rapportée ici :

« Nous les embarrasserions (les ennemis de l'Etude) du spectacle nouveau que l'on vient de nous donner dans la Bibliothèque du Roy, où les Belles-Lettres semblent être enfin remontées sur leur trône en la personne d'un jeune et illustre Abbé de douze ans. Le Public a reçu avec étonnement les preuves éclatantes qu'il lui a données d'une littérature fort avancée, mais en même temps fort solide et soutenue sur d'excellents fondements. On avait choisi pour être les témoins et les juges d'une érudition si extraordinaire la fleur des Savants et Télite des gens de lettres répandus dans Paris, c'est-à-dire tous gens difficiles dans leur goût, peu accoutumés à l'indulgence, bien résolus de ne se point laisser imposer ni par la naissance du jeune Abbé, ni par sa qualité glo-

178 LE CLERGÉ A l'aGADÉMIE

rieuse de Bibliothécaire du Roi, ni par le grand nom d'un premier Ministre qui honorait l'action de son fils de sa présence. Vous savez. Monsieur*, vous qui fûtes appelé à ce spectacle, et qui fûtes chargé de la commission honorable de faire l'ouverture d'une action si fameuse ; vous savez, disje, qu'on ne fit point de grâce à l'illustre répondant et que les plus critiques d'entre les savants qui y étaient entrés dans la résolution de ne rien admirer, en sortirent tout interdits, bien heureux de pouvoir recouvrer la parole pour publier leur

admiration M. l'Abbé de Louvois avait pour

agresseurs les plus doctes et les plus aguerris d'entre les Prélats et les Magistrats ; et personne ne peut mieux qu'eux raconter la surprise et le contentement qu'ils ont eu de se voir désarmés avec tant de force, tant d'adresse et tant d'honnêteté par un enfant de douze ans. Gela serait presque suffisant pour établir la réputation d'un esprit du commun ; mais M. l'Abbé, loin d'en vouloir demeurer là, prétend bien nous faire voir de plus en plus que ce qui pourrait être le terme de l'érudition d'un autre, n'est que le commencement de la sienne ^ »

On a vu, par ce que dit Baillet, que l'abbé de Louvois avait déjà, malgré son jeune âge, le titre de Bibliothécaire du Roi. Il remplit avec soin une

* M. de Lamoignon, fils de Ms^ l'Avocat général.

* Des enfants devenus célèbres par leurs études ou par leurs écrits. Paris, 1688 (sans nom d'auteur).

charge aussi délicate et enrichit la collection royale de So.ooo manuscrits. Il devint plus tard grandmaître de la librairie, intendant du cabinet des médailles et eut l'abbaye de Bourgueil. Ses études avaient été d'ailleurs particulièrement soignées par des maîtres éminents et sa carrière fut rapide et brillante. Nous le trouvons, en 1702 docteur en Sorbonne, en 1704 grand vicaire de Reims, en 1706 membre de l'Académie française, puis de celle des Sciences et de celle des Inscriptions et Belles-Lettres, en sorte qu'on peut dire qu'il a tenu toutes les promesses qu'il avait fait naître dès son enfance.

Enfin, en 1707, il était nommé évéque de Glermont, mais fut contraint de refuser pour des raisons de santé : atteint de la pierre, il subit Tannée suivante une opération dont il mourut, laissant à Massillon, qui avait occupé à sa place le siège de Glermont, son fauteuil à l'Académie *.

C'est à Baroville, dans le diocèse de Langres, que naquit, en 1668, Edme Mongin. Dès l'âge de dix-neuf ans, il était déjà apprécié comme prédicateur et il obtint jusqu'à trois fois le prix d'éloquence à l'Académie qui sembla ainsi le désigner

* « Il mourut de la taille, dit Saint-Simon ; ce fut dommage ; un homme d'esprit, savant, aimable, que les jésuites empêchèrent d'être placé et qui eût été un très digne évêque et qui aurait honoré et paré l'épiscopat. » (Mémoires, t. XIV, ch. v.)

i8o LE CLERGE A L ACADEMIE

pour la place qu'il devait occuper plus tard*. Il fut précepteur des princes de Bourbon et de Charolais, prononça le Panégyrique de saint Louis au Louvre et l'oraison funèbre de Louis XIV. Cette oraison funèbre donna même lieu à un assez grave malentendu. L'Académie avait reçu l'abbé Mongin en 1708, et celui-ci, sans penser à mal, avait fait publier son discours chez un autre éditeur que celui qui avait le monopole des ouvrages des académiciens. Une députation fut donc envoyée à son domicile pour lui présenter ses observations, et il « témoigna estre très fâché d'avoir fait cette démarche puisqu'elle luy estoit désagréable et s'excusa sur ce qu'il n'avoit jamais seu qu'il y eust sur cella aucune loy ni aucune délibération contraire ». Etant venu ensuite à l'Académie, « il a adjouté que comme c'estoit une chose faite et que l'oraison funèbre estoit chez le relieur, tout le remède qu'il pourroit y apporter estoit de supprimer l'attestation et de faire paroistre cet oraison

funèbre sans aucune approbation ». L'Académie

a esté satisfaite de ses excuses^.

L'abbé Mongin eut, en 171 1, l'abbaye de Saint- Martin d'Autun et fut nommé, en 1724, évêque de Bazas où il se fit respecter en même temps que chérir, et où il entretint soigneusement la paix au milieu des querelles religieuses qui troublaient

* Tyrtée Tastet appelle ce fait une espèce de phénomène académique.

* Les Registres de V Académie française, t. III.

PROTECTORAT DE LOUIS XIV i8i

l'Eglise de France. Très modéré dans ces querelles, il disait un jour à un prélat trop zélé : a Croyez-moi, parlons beaucoup et écrivons peu ! » Entièrement livré aux devoirs de son état et à l'administration de son diocèse, il fut dès lors comme perdu pour l'Académie ; mais il l'aima et s'en souvint toujours.

M^*^ Mongin mourut à Bazas en 1780, laissant de nombreuses œuvres surtout oratoires : sermons, panégyriques, oraisons funèbres, mandements, pièces académiques où l'on trouve « cette solidité d'instruction qui doit faire la base de l'éloquence chrétienne^ ».

Claude-François Fraguier, né à Paris en 1666, fît ses études chez les jésuites, au collège de Clermont, où il eut pour condisciple le prince Louis de Condé. L'inclination qu'il eut pour son professeur lui en inspira pour l'ordre même auquel celui-ci appartenait : il entra donc, en i683, dans la Compagnie de Jésus. Lorsqu'il eut achevé son noviciat, on l'envoya à Caen pour y enseigner les belles-lettres. Il y connut Huet et Segrais, qui lui inspirèrent le goût des auteurs grecs et latins.

Rappelé à Paris pour y étudier la théologie, il se

* Cf. MiGUÀUD, Biographie universelle ; d'Alembert, Histoire de l'Académie.

i8a LE CLERGÉ A l'aCÀDÉMIE

délassait de cette austère occupation par des poésies latines (c que ses supérieurs n'approuvèrent pas toujours ». Se sentant du reste peu de goût pour la prédication et le professorat, seules occupations qu'il serait à même d'exercer chez les jésuites, il quitta leur Compagnie « sans rien perdre de l'attachement qu'il avait pour eux ». Rendu ainsi à lui-même et en état de suivre son inclination, il se remit à étudier.

a Jusqu'alors il avait manqué de secours pour acquérir la politesse de la langue française et il sentait bien sa faiblesse sur ce point. Mais il profita beaucoup depuis des leçons de M"^ de La Fayette et de Ninon de Lenclos. Elles tenaient toutes deux le premier rang parmi les beaux esprits et étaient regardées comme les juges souverains de l'urbanité française. Poli par le commerce de ces deux muses, il se donna un style élégant, châtié, nerveux, mais sans aucune affectation*. »

Il était déjà membre de l'Académie des Inscriptions lorsque l'abbé Bignon le fit entrer, en 1706, au Journal des Savants. Il traduisit alors Platon en latin, cette langue qu'il écrivait aussi bien que le français. Et cet ouvrage, précédé de beaucoup d'autres, le fit recevoir en 1708 à l'Acîadémie française. Il fut même élu deux fois, car sa première élection fut recommencée par ordre du Roi, faute

* NicÉRON. Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres, t. XYIII.

PROTECTORAT DE LOUIS XIV i83

d'un nombre suffisant de votants ^ Il succédait à M^** Colbert, archevêque de Rouen, et on peut voir, par son discours de réception, à quel point il goûtait l'honneur d'appartenir à cette Compagnie puisqu'il y met ce membre de phrase : « avant que l'honneur d'en être fût la principale affaire de ma vie. »

Mais ayant eu l'imprudence de travailler plusieurs nuits d'été la fenêtre ouverte, Fraguier fut pris d'un refroidissement qui lui paralysa les muscles du cou. Malgré l'infirmité qui en résulta pour lux, il travaillait toujours et, après cet accident, vécut encore dix-neuf ans sans avoir rien perdu de sa tranquillité d'esprit ni des manières aisées avec lesquelles il recevait les visites des gens de lettres.

Sa mort, quoique subite, ne le surprit point, car il se tenait toujours prêt. Une attaque d'apoplexie l'enleva le 3 mai 1728, dans sa soixante-deuxième année.

Il nous reste de Fraguier de nombreux ouvrages traitant presque tous des poètes latins. On peut cependant citer en dehors de ceux-ci un Examen

* M. l'abbé de Gaumartin ayant été porter au Roi le scrutin du 26 mai en faveur de M. l'abbé Fraguier, Sa Majesté a répondu qu'il n'y avait que dix-sept académiciens le jour du scrutin de la proposition, quoique suivant les statuts de l'Académie il fallait que l'assemblée fût au moins composée de vingt. Et que cela étant, elle n'avait rien à répondre sur la proposition qui lui était faite, mais qu'elle ferait savoir sa volonté à l'Académie. Pontchartrain écrivait quelques jours plus tard : « Sa Majesté m'a commandé de déclarer... que ce serait mal expliquer cet ordre que de croire que le Roi donne aucune exclusion à M. l'abbé Fraguier, dont le mérite est connu, rien n'étant plus contraire à l'intention de Sa Majesté. » (Cf. Les Registres de r Académie française, t. I.)

(T un passage de Platon sur la musique^ un Discours pour établir qu'il ne peut y avoir de poème en prose, un écrit Sur les imprécations des Pères contre leurs enfants.

Fraguier fut un homme très estimé et jouit toujours delaplus grande considération. « Sa candeur, sa doctrine, son désintéressement, sa douceur, ne lui avaient pas moins gagné l'estime et Tamitié de ceux qui le connaissaient que ses talents littéraires. » Et on lui a décerné le plus bel éloge en disant de lui : « Il est du petit nombre des savants dont les écrits attachent le lecteur ^ »

La famille du pré-lat dont on trouve maintenant le nom était originaire de l'Irlande, et vint au XVI® siècle s'établir dans FAngoumois. Henri de Nesmond naquit à Bordeaux le 27 janvier i655. Très jeune, il se livra à la parole, et le succès de ses prédications, lorsqu'il était abbé de Ghésy, lui valut de bonne heure Févèché de Montauban. Il se fît un nom dans la chaire (Louis XIV l'appelait le plus beau parleur de son royaume), tandis qu'un de ses frères, le chevalier de Nesmond, illustrait le sien dans la marine au point qu'on a pu l'appeler « un des plus grands hommes de guerre de son temps ^ ». Ayant gouverné seize ans son église,

* G. Barthélémy. Les quarante fauteuils de V Académie.

' Bulletin de la Soc. archéologique et historique de la Charente, 1868.

PROTECTORAT DE LOUIS XIV i85

Ms" de Nesmond passa, en 1703, à l'archevêché d'Albi.

C'est en 17 10 qu'il fut élu membre de l'Académie française, où il occupa le fauteuil de Fléchier dont il reproduisit, sinon le talent, du moins toutes les vertus évangéliques. « Quelle doit être ma crainte, disait-il dans son discours de réception, lorsque je pense au grand Prélat dont j'occupe aujourd'hui la place, et à la distance infinie que le mérite mit entre nous ! La gloire de lui succéder ne me console point de la douleur de l'avoir perdu. »

Nommé archevêque de Toulouse, il porta sur ce nouveau siège les vertus et les talents qui l'avaient distingué ailleurs. Il y convertit beaucoup d'hérés tiques, s'acquit promptement la vénération de ses diocésains, et n'eut recours qu'aux voies douces et persuasives pour essayer de ramener à l'unité de la foi les protestants qui remplissaient son diocèse. « Son revenu était vraiment celui des pauvres ; il le partageait avec eux ou plutôt il le leur abandonnait V)) Louis XIV lui-môme avait pour l'archevêque de Toulouse la plus grande estime et c'est lui qui, voyant un jour le prélat hésiter et perdre le fil de son discours, lui dit avec bonté : « Je suis bien aise que vous me donniez le temps de goûter les belles choses que vous me dites. »

M^"" de Nesmond, lui aussi, avait cultivé agréablement la poésie dans sa jeunesse. Il mourut à

* D'Alembert . Elosre de Henri de Nesmond.

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Toulouse en juin 1727, laissant tous ses biens aux pauvres. L'hôtel de sa famille se voit encore à Paris, près de la Morgue, en face du pont de la Tournelle. Sur le vaste portail qui donne accès dans la cour, on lit sur une plaque de marbre noir :

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