CI-DEVANT DE NESMOND
C'est dans son éloge de Nesmond que d'Alembert, qui ne saurait être suspect d'une exagération de sympathie à l'égard du clergé, a écrit ces mots qu'on est heureux de reproduire à cette place : « Nous remarquerons ici, et l'histoire de l'Académie en fournit la preuve, que les prélats qu'elle admit parmi ses membres et que, par conséquent, elle en a jugés dignes par leurs talents, ont été presque tous des hommes distingués et respectables par leur charité et leur bienfaisance, c'est-à-dire par les vertus que l'Etre suprême a le plus recommandé aux chrétiens et surtout à leurs ministres. »
Avec Henri-Charles du Camboust de Coislin, nous trouvons un parent du cardinal de Richelieu, un descendant du chancelier Séguier, un nom connu à l'Académie et qui y avait été déjà porté deux fois. Né le i5 septembre 1664, il avait été d'abord destiné à l'Ordre de Malte, puis était entré dans les ordres à la mort de son frère. Il fit
d'excellentes études sous la direction de son oncle, Févêque d'Orléans, prit le bonnet de docteur en Sorbonne, devint abbé de Saint-Georges de Boscherville au pays de Caux, premier aumônier du Roi, chevalier de l'ordre et fut nommé évêque de Metz presque en même temps que son oncle au cardinalat*.
Mais à peine était-il installé dans son diocèse qu'il faillit être perdu par une calomnie qu'on répandit sur lui, et voici comme la raconte Saint- Simon : (( Jamais aventure si éclatante ni si ridicule. Un enfant de chœur..., fils d'un chevau-léger de la garde, sortit fuyant et pleurant de l'appartement de M. de Metz, où il était seul pendant que les domestiques dînaient, et s'alla plaindre à sa mère d'avoir été fouetté cruellement par M. de Metz ; de ce fouet indiscret et, s'il fut vrai, fort peu du métier d'un évêque, des gens charitables voulurent faire entendre pis et le chapitre de la ville à s'émouvoir et à instrumenter. »
On sut bientôt que l'affaire avait été suscitée par les ennemis de l'évêque ; le Roi ordonna, après une longue attente, que le chevau-léger, avec toute sa famille, irait demander pardon en public à M^"" de Goislin, chez lui, dans révêché,et que les registres du chapitre de la cathédrale seraient visités et
* Dans son livre sux* Les quarante fauteuils de l'Académie, M. Ch. Barthélémy attribue à Msr de Goislin les titres de cardinal et d'évèque d'Orléans. L'évêque d'Orléans, cardinal de Goislin, n'a jamais été de l'Académie. Son neveu, dont nous nous occupons ici et qui, lui, en était, eut l'évêché de Metz et ne fut jamais cardinal.
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tout ce qui pouvait y avoir été mis et qui pouvait blesser M. de Metz, entièrement effacé; « tellement que ce vacarme, épouvantable d'abord, s'en alla bientôt en fumée )>.
« La suite de la vie de M. de Metz, ajoute Saint- Simon, a magnifiquement démenti ou l'impudence ou le guet-apens dont son oncle et lui pensèrent mourir de douleur et dont la santé du premier ne s'est jamais bien rétablie ^ »
En 17 10, M^'" de Goislin devint duc et pair par la mort de son frère aîné; mais il dut attendre plus d'un an pour pénétrer au Parlement, par suite des difficultés que faisait Louis XIV à vérifier ces dignités, car il avait toujours sur le cœur les propos de l'évêque. Celui-ci, en effet, qui était petit et très laid, comme tous les Goislin, avait plus qu'eux encore son franc-parler et la répartie vive. Un jour que Louis XV, encore enfant, ayant rencontré le prélat dans les galeries de Versailles, s'était écrié : « Ah ! mon Dieu, qu'il est laid !» — « Voilà un petit garçon bien mal appris », dit aussitôt Goislin au gouverneur du prince ^
Une précieuse consolation lui était réservée dans sa disgrâce: le lo septembre 17 10, l'Académie française Félut à l'unanimité pour succéder à
* Saint-Simon. Mémoires, III.
' Visitant la nouvelle chapelle du château de Versailles, et frappé de la magnificence de ce lieu, Goislin « ne put s'empêcher de dire que le Roi ferait bien mieux et une œuvre bien plus agréable à Dieu, de payer ses troupes qui mouraient de faim, que d'entasser tant de choses superbes, aux dépens du sang de ses peuples qui périssaient de misère sous le poids des impôts... » {Mémoires de Saint-Simon.)
son frère \ Mais sachant bien que, malgré son réel mérite, le nom qu'il portait, et qui rappelait le souvenir de Richelieu et de Séguier, était ce qu'on avait surtout recherché en lui, il commença en ces termes délicats son discours de réception, d'ailleurs fort remarquable :
«Messieurs,
« En m'accordant cette place à laquelle je n'aurais osé prétendre de moi-même, ne craignez-vous point qu'on puisse vous accuser d'avoir trop écouté les grands noms qui vous parlent en ma faveur? Ne vous reprochera-t-on pas que vous avez voulu me faire un mérite de celui de mes ancêtres, et que vous avez considéré comme un devoir à leur égard, ce qui n'était qu'un excès d'indulgence pour moi ? »
A quoi l'abbé de Ghoisy, directeur, répondit : « C'est le mérite, c'est Téloquence qui donnent les places de TAcadémie ; et ce que nous venons d'entendre, composé avec tant de justesse, prononcé avec tant de grâce, justifie assez notre choix. Vos qualités personnelles ont enlevé nos suffrages. » Me* de Coislin était en effet un lettré et un bibliophile. Il avait hérité de la magnifique bibliothèque Coislin, qui venait du chancelier Séguier et renfer-
* Celui-ci avait succédé lui-même à son père. Il en résulta que le même fauteuil, le vingt-cinquième, fut ainsi occupé pendant quatrevingts ans par la même famille : exemple unique dans l'histoire de l'Académie.
igo LE CLERGE A L ACADEMIE
mait 4 000 manuscrits rares. Il en avait fait dresser le catalogue par Montfaucon.
A Metz, où il résida fidèlement, M^"" de Goislin se signala par les plus éclatantes libéralités. Dernier héritier d'une fortune immense, il la partagea tout entière entre les pauvres, les gens de lettres, les besogneux de toute nature de son diocèse. Il justifiait ainsi les paroles de saint Ambroise : Nam divitiee^ ut impedimenta improbis, ita bonis sunt adjumenta virtutis. L'embellissement de la ville et de ses environs figura aussi largement à son budget; il fit bâtir, en 1709, le château de Frescati pour fournir aux ouvriers, pressés d'une espèce de famine, le moyen de gagner leur vie, et de magnifiques casernes, élevées par ses soins, portaient à Metz le nom de Quartier Coislin^. Il veillait avec une égale sollicitude aux besoins religieux de ses diocésains et avait restauré la discipline ecclésiastique dans son clergé, lorsque la bulle Unigenitus vint jeter un sombre nuage sur son administration éclairée. Le mandement qu'il fit à cette occasion fut révoqué par le Roi comme /«i^ au préjudice des lettres patentes de Sa Majesté, et condamné par le Pape comme scandaleux^ présomptueux, téméraire et injurieux au Saint-Siège ^ Devant ce coup sen-
* Ce quartier forme un immense quadrilatère entourant une vaste cour. Lors de l'occupation prussienne en 1870, il a perdu son nom, mais les quatre rues qui l'entourent s'appellent encore aujourd'hui rue Saint-Henri, rue Saint-Charles, rue du Gamboust et rue de Goislin (Henri-Charles du Gamboust de Goislin).
* Il n'est pas inutile, devant ces expressions formidables, de
sible,révêque courba la tête en silence. Son unique marque de mécontentement fut d'interdire les jésuites dans son diocèse, et d'expulser de la ville l'archevêque de Sens, Languet de Gergy, son collègue à l'Académie française, qui y prêchait à son retour d'Allemagne ^ Puis il se renferma dans les devoirs de sa charge, étendant sur tous sa sollicitude pastorale, et, lorsque l'âge vint pour lui, se préparant à la mort. Quand son dernier jour fut venu, le 28 novembre lySa, on put admirer les dispositions qu'il avait prises dans son testament pour disposer de sa fortune « avec prudence et sagesse, religion et grandeur d'âme '^ ». Ce fut son dernier acte, et il était digne de lui. Aussi son successeur à l'Académie put-il dire en prenant sa place : « Sa charité se hâte et s'étend à mesure qu'elle va se perdre dans Jes miséricordes de Dieu, comme un fleuve qui coule plus rapidement et
montrer en quels termes l'évêque de Metz parlait, dans son mandement, de la bulle : « Nous recevons, disait-il, et acceptons ladite constitution af^ec respect et avec la soumission que les saints canons prescrivent. » Il n'est pas non plus inutile de citer le fragment suivant de la lettre qu'écrivait le cardinal de la Trémoïlle à Noailles, le 4 septembre 1714 • « J'^^i 6U samedi dernier une longue audience du Pape... Sa Sainteté me parla aussi du mandement de M. l'évêque de Metz; et quoiqu'il ait été condamné par un décret du Saint-Office, ce décret n'a apparemment l'apport qu'à la forme, car Elle m'en a paru, contente quant à la doctrine. » Et le même cardinal écrivait à M. de Torcy, le 9 octobre suivant : «... Je puis dire qu'Elle (Sa Sainteté) m'en a loué la doctrine (du mandement de M. de Metz). » (D. Vincent Thuillier. La seconde phase du Jansénisme.)
* Journal de Dangea.u.
* Il légua sa superbe bibliothèque à l'abbaye de Saint-Germain-dcs- Prés. Elle est aujourd'hui à la Nationale.
iga LE CLERGE A L ACADEMIE
s'élargit davantage, près d'entrer dans l'Océan immense, pour ne faire qu'un avec lui* ».
Comme Boisrobert, Golomby, Segrais et Huet, c'est à Caen que naquit l'abbé Massieu en i665 : il fît ses études chez les jésuites qui, ayant vite distingué leur élève, « se rendirent avec plaisir à l'empressement qu'il marqua d'entrer dans leur société ». Venu à Paris après son noviciat, M. de Sacy se l'attacha pour diriger l'éducation de son fils. Il connut là M. de Tourreil et celui-ci eut recours à ses lumières pour sa traduction de Démosthène que l'abbé Massieu réédita d'ailleurs en 171 1, en la faisant précéder d'une préface fort estimée.
Reçu en 1706 à l'Académie des Inscriptions, on vit « qu'il n'avait besoin que de se trouver ainsi en place pour paroître tout ce qu'il estoit ». Aussi fut-il nommé bientôt à une chaire de Professeur royal en langue grecque, et il fit, le jour de son installation, un discours latin « dont les meilleurs siècles n'auroient pas rougi. On croyait entendre un Romain de la cour d'Auguste, qui, envoyant son fils se perfectionner à Athènes, lui découvroit tous les avantages qu'il pouvoit encore puiser dans cet ancien séjour des Lettres, de la politesse et de l'urbanité^ ».
* SuRlAN. Discours de réception. Le tombeau de Mer de Goislin a été détruit à la Révolution ; on n'en trouve plus de trace dans la cathédrale de Metz.
* Histoire de l'Académie royale des Inscriptions, i. V.
PROTECTORAT DE LOUIS XIV igS
L'Académie française eut vite fait de remarquer le brillant professeur : pendant plusieurs années même, son nom fut prononcé toutes les fois qu'elle avait quelque perte à réparer, et il semble « que ce ne fut que pour l'adopter plus singulièrement qu'elle tarda tant à le faire ». Il y fut reçu le 29 décembre 1714 et y remplaçait l'abbé de Clérambault.
Les dernières années de l'abbé Massieu furent troublées par de pesantes épreuves. Il perdit, grâce à des mandataires infidèles, tout l'argent qu'il avait pu acquérir par son travail depuis qu'il avait quitté les jésuites : il perdit la santé ; il perdit même la vue, ce qui l'empêcha de mettre la dernière main à son Pindare. Il se faisait porter aux séances des deux académies auxquelles il appartenait, et supporta ces disgrâces avec une profonde philosophie *.
Il mourut d'apoplexie le 26 septembre 1728, laissant, outre sa traduction de Pindare^ une Histoire de la Poésie française et un poème latin sur le Café^ dont on ne contestera pas la valeur lorsqu'on aura lu les paroles suivantes : « Il connaissoit et rendoit trop bien les charmes de la Poésie, pour croire que le don luy en eût esté refusé^. »
* Comme il ne s'était fait opérer que d'un œil, afin de n'être pas réduit absolument à l'inaction, il disait plaisamment qu'il tenait l'autre en réserve comme une ressource contre de nouveaux malheurs.
* M. DE Boz£. Élo^e de M. l'abbé Massieu.