‹ Le clergé à l'AcadémieChapitre 17 sur 30 · DUBOIS · texte numérisé non relu

DUBOIS

A la mort de Louis XIV, le litre de Protecteur de TAcadémie française passa tout naturellement à son successeur malgré le jeune âge de celui-ci. Toujours animée de sentiments monarchiques et religieux, la Compagnie nomma, dès sa première élection, au fauteuil de Gallières le précepteur du jeune roi, le futur cardinal de Fleury. C'est la période où se manifesta, plus encore que dans les dernières années du règne précédent, la tendance d'admettre à l'Académie nombre de personnages recommandés plus encore parleur haute situation, leur grand nom, leurs attaches à la Cour, que par leurs titres littéraires *.

* C'est ce qui donna lieu à cette boutade de Voltaire définissant l'Académie : « Un corps où l'on reçoit des gens titrés, des hommes en place, des prélats, des gens de robe, des médecins, des géomètres et même des gens de lettres. »

PROTECTORAT DE LOUIS XV igS

L'Église n'eut point à souffrir de cet état de choses, puisqu'on ne compte pas moins de quarante-deux ecclésiastiques, cardinaux, évêques, abbés, nommés sous ce protectorat, et que, parmi tant d'autres qui se distinguent par le mérite ou la valeur de ceux qui les portent, on voit briller les noms de Massillon, de Rohan, de Luynes, de Bernis, et surtout celui de Fleury*. Les hommes de cette génération-ci, qui pleurent la perte de la Lorraine, doivent saluer avec émotion le nom du vieux ministre qui, par son habileté et son patriotisme, sut procurer à la France cette belle province. Et c'est là son plus beau titre à la reconnaissance des Français.

Il naquit à Lodève en i653 et, dès l'âge de dixsept ans, était fait chanoine de Montpellier, après avoir commencé ses études chez les jésuites. Il les termina à Paris où il fut reçu docteur en Sorbonne. Prêtre, il se lia d'amitié avec le cardinal de Bouillon. Bossuet l'apprécia vite et c'est sur sa proposition qu'il fut nommé aumônier de la reine Marie-Thérèse, puis du Roi.

C'est encore grâce à Bossuet et malgré l'antipathie de M™* de Maintenon qu'il fut fait, en 1701,

^ Nous avons reporté au chapitre suivant, consacré aux oratoriens, les noms de Mongault et de Massillon qui furent élus presque aussitôt après Fleury.

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évêque de Fréjiis\ Il fut un prélat vigilant, éclairé, zélé, prêchant lui-même au peuple et visitant sans cesse son diocèse, qui fut cité bientôt comme Tun des premiers. Pendant la guerre qui eut lieu alors en Provence, il sauva sa ville épiscopaledu pillage, et quand le roi de Sardaigne et le duc de Savoie lui demandèrent le serment de fidélité, il répondit : « Il n'y a que trois jours que vous êtes dans mon diocèse ; peut-être n'y resterez-vous pas longtemps. N'obligez pas un évêque à manquer à la foi qu'il a jurée à son souverain, car vous ne voudriez pas que vos évêques, dans des circonstances analogues, soient traîtres à leur devoir^ ! »

Le duc et la duchesse du Maine parvinrent à faire nommer Fleury précepteur de Louis XV, qui n'était alors âgé que de cinq ans. Il sut se maintenir dans ce poste difficile entre le Roi, le Régent et les coteries de la Gour^.

Il fut nommé, en 17 17, membre de l'Académie française, puis de celle des Sciences et de celle des Inscriptions. Il exerça dans la première une très grande influence, et combattit passionnément les candidatures des philosophes et des jansé-

* Le roi, dit Saint-Simon, s'était buté à ne pas lui en donner (d'évêché),.. il disait... que trop de gens lui parlaient pour lui. Il avait souvent refusé. »

* On ne voit donc pas bien pourquoi Larousse affirme qu'il reçut le» princes at^ec plus de courtoisie que de patriotisme.

* Un père de l'Oratoire lui avait dit : « Je vais vous donner un conseil pour vous y conduire (à la Cour) avec sagesse et sûreté : assotisez votre esprit et endurcissez votre cœur. »

nistes*. A la mort du Régent (1723), il ne chercha pas à s'emparer du pouvoir, mais désigna pour l'exercer le duc de Bourbon. Ce n'est que trois ans plus tard qu'il devint premier ministre, « laissant Louis XV dire qu'il voulait être désormais son propre premier ministre, comme Louis XIV^ ». 11 avait alors soixante-douze ans, et pendant dix-huit années il soutint sa charge sans le plus léger nuage, ce qui a fait dire à Saint-Simon : « Jamais roi de France, non pas même Louis XIV, n'a régné d'une manière si absolue, si sûre. » Il est juste de dire que le contentement que produisit la nouvelle de son élévation fut immense, tant chacun comprenait ce qu'on pouvait attendre de cet homme prudent, réservé, économe, éclairé. Nous rappellerons seulement que c'est durant son ministère que le cardinal (car Benoît XIII l'avait fait entrer, en 1726, dans le Sacré-Collège) fit signer le traité de 1787 qui donnait à Stanislas les duchés de Bar et de Lorraine, avec cette condition qu'à sa mort ils seraient réunis définitivement à la France.

L'influence du cardinal était énorme à l'étranger. Frédéric II l'appelait « l'Atlas de FEurope, l'homme d'État le plus habile que la France ait eu » ; il lui écrivait : « Mon unique ambition est de voir de près le plus grand homme d'Etat de l'Europe ». Et après sa mort il a encore écrit : « Son économie

* G est lui qui fit fermer le club de VEnlresol quayait fondé l'abbé Alary.

* L. Farges. Fleury.

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fut aussi utile à la France que l'acquisition de la Lorraine lui fut glorieuse. »

Le cardinal de Fleury mourut le 29 janvier 1743. Il avait eu le tort de trop vivre : il ne fut pas regretté*. On répandit pendant son agonie des quantités de libelles, de chansons, d'épigrammes ^. Louis XV ordonna qu'on lui fît à Notre-Dame de magnifiques obsèques. Ce qui peut ajouter à sa gloire, c'est qu'il ne laissa à sa famille, après dix-huit ans de pouvoir, qu'un héritage de 800.000 francs ^ L'abbé Verlaque a bien résumé sa vie lorsqu'il a écrit, en terminant son bel ouvrage : « Si Fleury ne fut pas une de ces grandes figures politiques qui éblouissent et passent en imposant leur nom à leur siècle, il a gardé, aux yeux de la postérité, une réputation plus solide et plus enviable, celle d'un ministre honnête, consciencieux, utile, dont la France conservera le nom avec reconnaissance. »

* L'abbé V. Verlaque, correspondant du ministère de l'Instruction publique pour les travaux historiques. Histoire du cardinal de Fleury .

* En voici une qui est attribuée à Maurepas : « Gy gît, dit-il, celui qui

N'ayant vécu que pour lui-même, Mourut pour le bien de l'État.

^ « C'était l'homme du monde, dit Saint-Simon, qui se souciait le moins d'avoir, et qui, maître de se procurer tout ce qu'il aurait voulu, s'est le moins donné, comme il y a paru dans tout le cours de son long et puissant ministère. » [Mémoires, ch. xvii.) « Tout ce que Son Éminence touchait des abbayes dont il était abbé-commendataire, il l'employait en œuvres pies. » Lettre de Barjac, ualet de chambre du cardinal. [Ms. cité par l'abbé Verlaque,)

Nicolas Gédoyn appartenait à une très noble et ancienne, mais pauvre famille. Il descendait de Robert Gédoyn, baron du Tour, ministre, ou, comme on disait alors, secrétaire des finances sous Louis XII et François I"*. Pendant son enfance, une grave maladie le mit à deux doigts de la mort; il fut même enseveli, faillit être enterré vivant et n'échappa que par miracle à cet horrible supplice.

Il fit ses études chez les jésuites, y passa dix ans, et avouait plus tard qu'il devait tout ce qu'on trouvait d^estimable en lui aux années qu'il avait passées dans cette excellente école. Voulant entrer dans Tordre, il fit ensuite son noviciat, mais sa santé était faible ; la règle de saint Ignace convenait mal à son tempérament et « les jésuites n'eurent d'espérance de le conserver qu'en le perdant pour leur société^ ». Mais il ne cessa jamais de leur appartenir par des sentiments d'attachement.

Il se confia alors à Ninon de Lenclos, dont il était parent, et obtint, par son entremise, un canonicat à la Sainte-Chapelle.

* Clément Marot a fait sur lui une pièce de vers commençant ainsi

Sais-tu, passant, de qui est ce tombeau ? D'un qui jadis en cheminant tout beau Monta plus haut que tous ceux qui se hâtent. C'est le tombeau, là où les vers s'appâtent, Du bon vieillard agréable et heureux Dont tu as vu tout le monde amoureux.

* Bachaumont. Mémoire sur la vie de M. Vabbé Gédoyn.

La maison canoniale qu'il habitait lui donna pour voisin M. Arouet, le père de Voltaire. L'abbé Gédoyn vit les premiers essais du jeune écrivam ; « il sçut découvrir le grand homme dans les efforts d'une muse naissante » et annonça dès Jors la réputation que Voltaire devait un jour atteindre. Puis il s'adonna aux travaux d'érudition et de critique où il ne tarda pas à se faire un nom. Bientôt remarqué par des hommes compétents, il devint membre de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres : mais, chose bizarre, le principal mémoire qu'il y lut est consacré aux courses de chevaux et de chiens. On n'attendait pas cela d'un chanoine! Enfin sa Traduction de Quintilien (car il variait ses sujets) attira l'attention de l'Académie française qui lui ouvrit ses portes en 17 19. Il avait cinquantedeux ans*.

Gomme il faisait aussi des vers, naturellement. Voltaire l'appelait avec ironie « ce rimeur sorti des jésuites ».

L'abbé Gédoyn ne rechercha pas les dignités de rÉglise. Il avait seulement l'abbaye de Beaugency, près du château de Fort-Perthuis, où il faisait de

* Il écrivit un jour au président Bouhier, dont il avait vu le portrait chez son frère l'abbé Bouhier : « ... — C'est en efifet de pareils portraits qu'il faut orner l'Académie française, et non de ceux de nos grands seigneurs qui peuvent trouver place ailleurs... Vous avez un compatriote qui fait ici honneur à la patrie, c'est Piron. Sa tragédie de Gustave Vaza a un fort grand succès. Je ne l'ai point encore vue parce que je suis devenu ennemi de tous les plaisirs qui coûtent de la peine. » 12 février 1733. [Inédit. Archiues du Sec. perp. de V Académie française.)

fréquents séjours. C'est là qu'il fut atteint d'une pleurésie qui l'emporta en trois jours. Dans le cours de ce mal, le médecin lui ayant dit que ce n'était rien, il lui répondit « qu'il n'était pas temps de se rassurer, que la vie lui était assez indifférente, que toutes ses affaires étaient en ordre, qu'il avait pris toutes ses dispositions et qu'il était sans inquiétude sur l'issue de sa maladie* ». Puis il demanda les sacrements, après quoi il dit : « Voilà mon dernier moment ! » Et il expira. Il avait soixante-dix-sept ans et n'avait jamais souffert aucun des accidents de la vieillesse. Il fut inhumé dans son abbaye de Beaugency.

Deux lignes de d'Alembert pourraient suffire à le dépeindre exactement : « Il était prêtre ; il avait été jésuite; il était pieux; il était savant. »

L'abbé Jean-Baptiste du Bos, ou Dubos, qui vient ensuite, était le fils d'un échevin de Beauvais : il naquit dans cette ville en 1670, y commença ses études qu'il vint achever à Paris, et, se sentant des dispositions pour l'histoire et tout ce qui s'en rapprochait, entra au ministère des Affaires étrangères. M. de Torcy, voyant ses capacités, lui confia diverses missions : c'est ainsi qu'il put prendre

* Bachaumont. Loc. cit.

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une part importante aux traités d'Utrecht et de Rastadt, Le duc d'Orléans et le cardinal Dubois firent de ses talents le même usage et avec le même succès.

Gomme il était entré dans les ordres, on lui donna, en récompense de ses services, l'abbaye de Notre-Dame de Bessons, près de Beauvais. Là il put se livrer à son aise à ses études historiques et publia successivement beaucoup d'ouvrages qui ont excité d'ailleurs de nombreuses polémiques, notamment son Histoire critique de rétablissement de la Monarchie française dans les Gaules, dont Montesquieu disait que c'était « un colosse immense qui a des pieds d'argile, et c'est parce que les pieds sont d'argile que le colosse est immense ». Il ajoutait : « Si le système de M. Fabbé Dubos avait eu de bons fondements, il n'aurait pas été obligé de faire trois mortels volumes pour le prouver*. »

Il a écrit encore des Réflexions critiques sur la Poésie et la Peinture, et Voltaire n'a pas, pour cet ouvrage, les sévérités de Montesquieu pour le précédent, puisqu'il s'exprime ainsi à son sujet dans le Siècle de Louis XIV : « Tous les artistes le lisent avec fruit. C'est le livre le plus utile qu'on ait jamais écrit sur ces matières chez aucune nation de l'Europe... Il ne savait point la musique; il

* Il écrivit aussi Les intérêts de t Angleterre mai entendus dans la guerre présente, que ses ennemis annonçaient ainsi : Les intérêts de i" Angleterre mal entendus par î ahbé Dubos.

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n'avait jamais pu faire de vers et n'avait pas un tableau ; mais il avait beaucoup lu, vu, entendu et réfléchi. »

Cet ouvrage est celui qui a le plus contribué à la réputation de l'abbé Dubos et lui ouvrit les portes de l'Académie en 1720. Peu d'années après, il en devint même secrétaire perpétuel en remplacement de Dacier et en fut un moment directeur en 1782 \

11 était doux, obligeant, aimable, et possédait des connaissances étendues. Ce qui mérite mieux que tous ces ouvrages de ne pas être oublié, ce sont les paroles, empreintes d'une très profonde philosophie, qu'il prononça durant sa longue et douloureuse maladie. Il disait alors que trois choses doivent nous consoler de mourir : « Les amis que nous avons perdus ; le peu de gens dignes d'être aimés que nous laissons après nous ; le souvenir de nos sottises et l'assurance de n'en plus faire ».

On ne sait ni le lieu ni la date de la naissance de Henri-Emmanuel de Roquette, docteur en théologie, abbé de Saint-Gildas de Ruis, qui se fit

* Sous sa direction, la Comédie française envoya une députation à l'Académie pour offrir à tous les académiciens 1 entrée gratuite au théâtre. En faisant part de la chose au cardinal de Fleury, Pabbé Dubos lui écrivait : « ... J'ay répondu le plus poliment qu'il m'a été possible à une offre qui marquait tant d'estime, et j'ay fini mon compliment en leur disant que j'aui'ais l'honneur de tendre compte au Roy, notre protecteur, de la démarche qu'ils avaient faite de leur propre mouvement, » Cf. Gaston Boissier. L'Académie et le Théâtre français.

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surtout remarquer comme orateur. Membre des Etats de Bourgogne, il y prononça plusieurs harangues, ce qui établit sa réputation. Nous le trouvons, en 1705, secrétaire de l'Assemblée du clergé. Son mérite, mis ainsi en évidence, attira sur lui l'attention de l'Académie qui l'élut en 1721 pour succéder à Renaudot.

Il était neveu de cet évéque d'Autun sur lequel, au temps où il n'était pas revêtu des dignités de l'Eglise, s'est exercée ainsi la verve satirique de Boileau :

On dit que l'abbé Roquette Prêche les sermons d'autrui; Moi, qui sais qu'il les achète, Je soutiens qu'ils sont à lui^

Notre abbé, lui, ne prêchait point les sermons des autres et a laissé notamment une Oraison funèbre de Jacques II qui fut en son temps très estimée. « A une doctrine saine, à des mœurs sans reproche, il joignit un caractère vrai et une conduite simple. Cette candeur et cette simplicité, déjà si estimables par elles-mêmes, augmentaient encore de prix par le talent si distingué qu'il avait pour l'éloquence, talent qu'il cultiva longtemps avec succès et qui lui mérita les honneurs académiques ^ »

* C'est ce même évèque d'Autun, Gabriel de Roquette, qui a fourni ù Molière le type de son Tartuffe et dont l'abbé de Ghoisy nous dit qu'il « en avait tous les caractères ».

* D'Alembert. Op. cit., t. IV.

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L'abbé de Roquette mourut à Paris le 4 mars 1725. M^"" Févêque de Langres qui lui succéda à l'Académie ne lui consacra que quatre lignes dans son discours de réception ; mais elles valent un long éloge : « Dire de lui dans cette circonstance, dit-il, qu'il a joint au mérite d'un bon citoyen et au zèle le plus ardent pour la religion, toutes les qualités d'un parfait académicien, n'est-ce pas en faire l'éloge le plus complet ? »

Jean-Joseph Languet de Gergy était fils d'un procureur général au Parlement de Dijon et frère du célèbre curé de Saint-Sulpice qui fît bâtir cette église^ Il naquit à Dijon le aS août 1677, se consacra de bonne heure à l'état ecclésiastique, et, compatriote et ami de Bossuet, devint supérieur de la maison de Navarre. Après avoir été reçu docteur en Sorbonne, il ne tarda pas à être nommé évéque de Soissons. C'était en 1716 et il s'était fait aimer dans ce diocèse par sa douceur et sa libéralité, lorsqu'il fut promu à l'archevêché de Sens qu'il administra « avec le môme soin et la même générosité 2».

Mais la constitution Uiiigenitus vint troubler sa

* C'est celui-ci qui répondit à une de ses pénitentes jansénistes qui allait mourir et s'accusait de ne pas accepter la bulle Unigenitus : « Madame, elle s'en passera ! »

* A. Jadin. Biographie générale.

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vie et son administration ; car le zèle qu'il déploya pour la promulguer, la guerre à outrance qu'il livra dès lors aux jansénistes et aux convulsionnaires, l'entraînèrent dans de perpétuelles controverses et dans des discussions fort aigres avec ses suffragants*. Ces querelles firent dans le temps beaucoup de bruit et attirèrent à l'archevêque, quand il n'avait que des amis, de violentes inimitiés. Plusieurs des écrits qu'il fit alors furent condamnés par le Parlement.

Gomme il cultivait les Lettres et était écrivain distingué, il entra en 172 1 à l'Académie, succédante d'Argenson, garde des sceaux^.

Celui de ses ouvrages qui eut le plus de succès, et fut bien des fois réédité, est le Traité du faux bonheuî' des gens du monde et du vrai bonheur de la vie chrétienne. Il écrivit aussi la Vie de la vénérable mère Marguerite-Marie, religieuse de la Visitation Sainte-Marie qui fit quelque bruit ^ et surtout Opéra omnia pro defensione constitutionis

* Parmi ceux-ci était Caylus, évêque d'Auxerre.

' Ayant à recevoir Nivelle de la Chaussée qui n'avait fait que des comédies, il s'en tira fort habilement : « Je puis, lui dit-il sans blesser mon caractère, donner ici, non pas aux spectacles, que je ne puis approuver, mais à des pièces aussi sages que les vôtres, et dont la lecture peut être utile, une certaine mesure de louanges, tandis que l'Académie, en vous adoptant, donne à la beauté de votre génie le couronnement qu'elle mérite à ses yeux. » Gela ne lui fit pas éviter les critiques.

^ Saint-Simon prétend à tort que cet ouvrage n'est pas de lui. Il truite d'ailleurs fort mal ce prélat dans ses Mémoires : « Saint-Sulpice d'abord, dit-il, dont l'illustre curé était son frère, bien différent de lui, et la constitution après, qui le fit évêque en le livrant corps et âme au P. Tellier, lui tournèrent la tête dambition. »

Unigenitus et adversus ah eaappellantes successive édita .

Fait enfin conseiller d'Etat en 1747, M^"" Languet de Gergy mourut à Sens le 2 mai 1753, béni de tous pour Taustérité de ses mœurs, la simplicité de son caractère, la charité de son cœur \

Il est malaisé à un ecclésiastique de parler du cardinal Dubois, tant la calomnie s'est appesantie sur sa mémoire, tant l'injustice des contemporains et plus encore de ceux qui sont venus ensuite a créé autour de son nom une tenace et scandaleuse légende. On est pourtant en mesure de pouvoir le faire avec plus d'indépendance depuis qu'un gentilhomme érudit, le comte de Seilhac, et mieux encore un jésuite, le P. Bliard, ont écrit sur le ministre de la Régence quatre volumes aussi sincères que concluants^. Ils ne faisaient en cela que justifier la prédiction de Fontenelle qui, lors de la récep-

* C'est à Languet de Gergy que nous devons le Discours sur le style de Buffon. Celui-ci, qui succéda en effet à l'Académie à l'archevêque de Sens, ne prononça pas son éloge, mais au lieu de cela parla du style. Nous avons une lettre où il dit : « Je ne parlerai pas de mon prédécesseur, de peur des Coq à l'âne. » (Allusion à son ouvrage sur Marie-Alacoque . )

* Comte DE Seilhac. L'abbé Dubois (2 vol.); P. Bliard, S. J., Dubois cardinal et premier ministre {2 vol.). Ils n'ont pas lu ces livres les auteurs qui, de nos jours encore, ne peuvent parler du ministre de la Régence sans l'appeler « l'insolent cardinal Dubois » ou « l'abominable cardinal Dubois ». Dans une brochure qui parut l'an dernier, on lit même « l'immonde cardinal Dubois ».

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tion du cardinal à FAcadémie, ne craignait pas de lui adresser ces graves paroles : « Les siècles suivants en sauront davantage : fiez-vous à eux, Monseigneur ».

C'est le 6 septembre i656 que Guillaume Dubois naquit à Brive-la-Gaillarde. Son père était médecin. Lui-même fréquenta le collège de Brive et reçut à treize ans la tonsure. Envoyé peu après à Paris, il y menait, depuis dix ans, la vie la plus obscure, lorsqu'il fut adjoint au précepteur du duc de Chartres (celui qui devait devenir le Régent) et, à sa mort, obtint de le remplacer. Dès lors sa fortune ne s'arrêta plus. La mère du duc de Chartres le méprisait ^ mais il eut sur son élève la plus grande influence. 11 lui fît épouser une fille légitimée de Louis XIV et le suivit jusque dans les camps ^

Successivement employé à diverses négociations où il parait avoir bien servi la France, plénipotentiaire à Hanovre, puis à La Haye, ambassadeur

* Elle lui dit cependant un jour, pour le consoler des attaques auxquelles il était en butte : « Avec la vertu et le bon esprit que vous avez, vous n'avez guère à vous effrayer de la calomnie, monsieur l'abbé, et avec le temps tout le monde vous rendra justice aussi bien que moi. »

* Voici le portrait quen trace alors Saint-Simon : « L'abbé du Bois était un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d'esprit. Tous les vices, la perfidie, l'avarice, la débauche, l'ambition, la basse flatterie combattaient en lui à qui demeurerait le maître. » Le portrait est joli. Est-il ressemblant? On en peut douter en voyant le même Saint-Simon écrire à Dubois pour le féliciter d'un mandement : « Vous avez fait des coups d'État à la Richelieu et vous voulez comme lui vous montrer évêque par des pièces qui en ce genre seraient enviées par des maîtres » et protester ensuite de « son attachement respectueux que les paroles ne peuvent exprimer ».

en Angleterre*, il fut, après la mort de Louis XIV, conseiller d'Etat et ministre des Affaires étrangères . C'est là qu'il manifesta ses réelles qualités. Il commença par réparer les ruines accumulées par Law. Il avait de l'aptitude aux affaires, et... «cette suite dans les idées qui fait les hommes d'Etat'^ ». Il avait débuté par de grandes vues sur la prospérité de la France : « On est obligé de confesser qu'il s'employa au bien du pays; comme tous les grands ministres, il chercha à égaliser les contributions, mesura et estima les terres sous prétexte de routes et de ponts, favorisa les vues du Saint- Siège et les juridiclions ecclésiastiques et réussit à faire accepter en France la bulle Unigenitas^. » Faut-il aussi rappeler que Dubois fut défendu dans plusieurs circonstances par l'abbé Emery, et que sa liaison avec Fénelon n'était pour personne un mystère ? Celui-ci écrivait par exemple : «M. l'abbé Dubois, autrefoisprécepteurdeM^'le duc d'Orléans,

* Les relations que conserva Dubois dans ce pays le firent accuser plus tard de recevoir des fonds de l'Angleterre. Voici comment il fait justice de cette insinuation : « Quand M. le comte de Sparre n'attaque que mon habileté et mes talents, je passe condamnation... quand il m'attribue d'autres défauts, il sert la passion de mes ennemis ou de mes envieux et prend leur langage. Mais quand il m'impute de recevoir de Vargent de V Angleterre... il ose avancer ce qn'aucun de mes plus cruels ennemis, ni français, ni anglais, ne m'a jamais attribué... J'ai eu la vanité, lorsque j'ai été honoré des caractères d'ambassadeur en Angleterre, d'éluder de recevoir jusqu'aux présents d'ambassade, et j'ose dire que jamais désintéressement n'a été plus connu en Europe que le mien. » (Dubois à Gampredon, 6 janvier 1721. Archives des Araires étrangères. Suède 147.)

^ RosENVAHL. Dubois (Guillaume). (Biographie générale).

^ G. Gantli. Storia universale, t. XI.

est mon ami depuis un grand nombre d'années... Ses intérêts me sont sincèrement chers*. »

Cependant le souvenir de Richelieu et de Mazarin Fempèchait de dormir : il voulut être archevêque et cardinal. C'était un tel rêve que le Régent, auquel il s'en ouvrit, en fut abasourdi^. Celui-ci céda cependant. Le ministre reçut tous les ordres en dix jours (et non pas en un seul jour, ainsi qu'on l'a prétendu). La cérémonie de son sacre fut magnifique. Il était promu au siège de Cambrai (1720). Le prélat consécrateur fut le cardinal de Rohan, assisté de Massillon et de l'évêque de Nantes ^ Un an et demi plus tard, Innocent XIII le faisait cardinal : il avait soixante-cinq ans ''.

Nous n'étonnerons personne en disant qu'une telle élévation, si rapide et inattendue, provoqua un vrai scandale soigneusement excité par les

* Fénelon à M'^'Roujot {14 octobre 171 1).

* 11 ne nous est pas possible de rappeler ici la réponse qu'on lui prête à cette occasion. On dit que, quelques années plus tôt, Dubois avait demandé la même faveur à Louis XIV. Mais celui-ci avait tourné le dos sans répondre.

^ Sans doute ces prélats ne se seraient point chargés de consacrer un évêque qu'ils auraient jugé indigne. Dubois montra d'ailleurs, nous apprend le P. Bliard, « qu'il n'oubliait pas entièrement le sérieux et la gravité des obligations dont il venait de se charger » {oj}. cit., II, 160). Et Clément XI, en lui envoyant ses bulles avec le privilège de gratis, assurait que cette marque de satisfaction lui était donnée « non pas tant à cause de la faveur où il était auprès de S. A. R. que /pour son mérite personnel. » — « Je croirais perdre beaucoup en le perdant », disait plus tard Innocent XIII au cai'dinal de Rohan. « Je tomberais de bien haut, dit une autre fois le même pape, si je venais à le perdre! » [Tencin à Dubois, ^o juillet 1723.)

* « ... efflagitante Gallorum rege et, quod rariim est, in id etiam incumbentibus CMTERis fere omnibus catholicis principibus. » Mario GuARNACCi. Vitse et res gestœ Pont. Rom. et S. R. E. Gardinalium.

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ennemis du ministre. On chantait dans Paris :

Eh ! ne sait-on pas comme De son cheval Caligula Fit un consul de Rome?

Dubois ne changea rien d'ailleurs, dans sa nouvelle dignité, à la vie qu'il menait jusque-là. Il travaillait jour et nuit, affichait un luxe royal et une indépendance de cœur qui traduisait éminemment le conseil qu'il avait reçu dans sa jeunesse du secrétaire de M™^ Sandwich : « Gardez-vous bien, lui avait dit ce personnage, dans le cours de votre fortune, de faire jamais de bien à personne; il en arrive toujours du mal. »

Enfin en 1722, Dubois fut nommé premier ministre. C'était l'apogée. Il fut nommé « pour son habilité singulière, ses soins infatigables dans les fonctions de ministre des Affaires étrangères, sa bonne foi dans les négociations... et la part qu'il avait prise à empêcher le dangereux effet des divisions de TEglise*. »

Il restait au cardinal un souci : il n'était pas de

* Lettres patentes (Archives Nationales, 0* ayS, f. i6). Il faut citer ici la belle réponse que fit Dubois à l'officier qui venait se mettre à sa disposition pour commander la garde particulière à laquelle sa nouvelle dignité lui donnait droit. Le ministre le congédia simplement : « J'ai mon bon ange, dit-il, je n'ai besoin que de lui pour me garder. » (Marais. Journal et Mémoires, II.) Quand l'Académie française vint lui présenter ses hommages sous la conduite de Languet de Gergy, son directeur, celui-ci dit au cours de sa harangue : « Formée sous les auspices d'un cardinal premier ministre, elle (l'Académie) en voit avec plaisir reparaître l'image, et elle se flatte de voir bientôt dans la même dignité les mêmes prodiges. »

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l'Académie, il voulut en être et en fut^ On aurait tort d'ailleurs de contester le droit qu'il pouvait avoir à en faire partie ou de l'accuser de se servir de plumes amies pour écrire ses discours. Si Ton veut se convaincre de son esprit, il suffît de lire ce qu'il écrivait à Fontenelle pour poser sa candidature : « Je bornais mon ambition à être votre ami. Monsieur, on m'a tenté; et je me laisse aller jusqu'à ne pas rougir d'être votre confrère^. »

Cependant le cardinal n'était pas heureux. Au temps le plus brillant de sa carrière, il écrivait : « Je voudrais être encore à un cinquième étage, avec une vieille servante et i5oo livres de revenu. « Ce grand ambitieux disait aussi, et dans sa bouche une telle appréciation est significative, que l'ambition n'a de bonheur à attendre « ni avant d'être satisfaite, ni après l'avoir été. »

Le cardinal Dubois mourut en 1723, d'un abcès intérieur qui s'était ouvert à la suite d'une revue où il avait eu Timprudence d'assister à cheval. Et on est heureux de ne pas ajouter foi à Taffirmation de Gantù qu'il refusa les sacrements ^ car Saint- Simon nous apprend qu'il lit venir un récollet « avec qui il fut seul environ un quart d'heure ». Et s'il ne

* 11 succéda à Dacier au fauteuil de Balzac, et fut reçu par Fontenelle, le 3 décembre 1722.

* « Toute voti'e gloire est devenue la nôtre, lui dit à son tour Fontenelle en répondant à son discours de réception, et nos annales particulières, aussi bien que l'histoire générale du royaume, auront le droit de se parer de vos actions et de vous. »

' « Dubois rimase al ministero finchè la morte lo sorprese senza volere sacramenti, » Storia Universale, t, XI.

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reçut pas le saint viatique, cela tient au cérémonial compliqué qu'exigeait sa dignité de cardinal et que la mort n'attendit point. Mais d'Alembert nous déclare qu'il l'aurait sans doute reçu « avec l'édification dont il devait l'exemple ». L'extrômeonction seule lui fut administrée*.

Et pour résumer ce qui précède et en extraire un jugement sain ; il y eut deux hommes en Dubois, le ministre et l'homme privé. Si l'homme privé peut exciter des critiques, on doit s'incliner devant le ministre : il a bien servi son pays.

Le mausolée du cardinal était à Saint-Honoré où il avait été inhumé^. On l'y voyait à genoux, ayant devant lui un livre ouvert avec ce seul mot qui, recouvrant une telle dépouille et résumant une telle vie, revêtait là une tragique éloquence :

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