CHAPITRE XII L'ORATOIRE A L'ACADÉMIE
De toutes les congrégations religieuses, celle de rOratoire est non seulement presque la seule qui ait fourni des sujets à l'Académie, mais encore elle est celle qui a comme le privilège de lui en fournir. On en voit à toutes les époques, puisque, dès 1637, elle y était représentée déjà par Nicolas Bourbon et, au commencement du xx^ siècle, y comptait encore le cardinal Perraud^; on lui doit en outre l'un des noms les plus brillants du clergé à l'Académie, celui de Massillon. Aussi semble-t-il juste de consacrer ici un chapitre spécial aux membres de cette société qui « sans intrigue, sans ambition, aimant et cultivant les lettres par le seul désir d'être utile, s'est fait un nom distingué dans les sciences sacrées et profanes, qui n'a jamais nui à personne, même à ses ennemis, enfin qui a su dans tous les temps, ce qui la rend encore plus
* Il n'y a pas eu, entre ces deux personnages, moins de seize oratoriens qui entrèrent à l'Académie.
chère aux sages, pratiquer la religion sans petitesse et la prêcher sans fanatisme ■ ».
Au surplus, l'institution de saint Philippe de Néri avait tout ce qu'il faut, on doit le reconnaître, pour séduire les esprits les plus indépendants, dès lors que ceux-ci voulaient servir l'Église et la Vérité plus laborieusement que dans le clergé séculier, sans pour cela s'enchaîner par des règles pesantes et faire abstraction de leur personnalité. C'est ce qu'avait bien compris son pieux et habile fondateur, lorsqu'il voulait sa congrégation « composée de petits groupes de prêtres, très libres dans leurs travaux, non liés par des vœux, mais s'aidant et habitant ensemble dans des maisons indépendantes les unes des autres et non soumises à un supérieur généraP ».
Et c'est là justement ce qui permit à TAcadémie d'en accueillir plusieurs représentants, elle qui, d'après ses statuts, ne devait admettre dans son sein « aucun régulier ni aucune personne de communauté. »
Nicolas-Hubert Mongault (quelques-uns disent
* D'Alembert. Éloge de Massillon.
* Le mot de congrégation est ici à peine exact, car les oratoriens sont des prêtres séculiers que saint Philippe de Néri ne voulut soumettre à aucune règle : « Nullam ad religiosorum hominum consuetudinem propriam sibi régulant habuit... Hanc viam merito SiECULARiBUS PRESBYTERis ille moTistravit, licet a religiosorum institutis distantem. » (Praefatio ad instituta congregalionis Oratorii de Urbe.)
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de Mongault), fils naturel de Golbert-Pouange, naquit à Paris le 6 octobre 1674 et fît des études très brillantes au collège du Plessis*. Il n'avait que seize ans lorsqu'il entra à l'Oratoire, « cette congrégation, dit Bossuet, où tout le monde obéit sans que personne commande. » Il paraissait devoir y rester toujours et tenir un rang capable de jeter un nouvel éclat sur sa maison : il y avait d'abord fait sa philosophie, qui se termina par une thèse applaudie sur Descartes, avait ensuite étudié la théologie, puis professé à Vendôme, lorsqu'une maladie de poitrine le fît rappeler à la maison de Saint-Honoré, à Paris. Le P. de Latour, supérieur de cette résidence, avait en effet conçu pour lui « une estime et une amitié qui se sont toujours soutenues^ ». Il passa là plusieurs années, travaillant à son Histoire d'Hérodien^ lorsqu'il finit par se convaincre que le mauvais état de sa santé, les grands ménagements dont il avait besoin et qui ne pouvaient s'accorder avec la discipline d'une communauté, lui imposaient l'obligation de quitter l'Oratoire.
Il se retira alors à Toulouse où Golbert, qui y était archevêque et s'était toujours intéressé à lui, lui avait offert l'hospitalité dans son palais. «L'abbé
* Pour montrer que cette expression ne doit pas être prise pour une formule banale, il suffira de rappeler que les versions de Mongault ont fourni à Rollin la plupart des exemples qu'il offre comme des modèles dans son Traité des Études.
- L. Fréret. Éloge de M. l'abbé Mongault. (Hist. de l'Ac. royale des Inscriptions.)
Il-J
Mongault se fit bientôt des amis illustres à Toulouse : son esprit le faisait rechecher et un certain nombre de gens de mérite se rassemblaient chez lui à des jours marqués, pour y former une espèce d'Académie (car c'est le nom qu'on donnait aux conférences de cette petite société) ^ » L'archevêque de son côté lui donna maints témoignages de son estime et lui procura le prieuré de saint Florent.
Mais l'abbé Mongault ne pouvait oublier qu' « un homme de lettres est toujours déplacé hors de la capitale ». Il y revint en 1708 et y fut bientôt nommé membre de l'Académie des Inscriptions. C'est là que le duc d'Orléans vint le prendre deux ans plus tard pour lui confier l'éducation de son fils aîné, le duc de Chartres. Il sut vite gagner l'amitié de son élève, la confiance du duc d'Orléans, l'estime de ceux qui composaient sa cour^. Aussi fut-il nommé abbé de Ghartreuve en 17 14, abbé de Villeneuve en 1719, et plus tard secrétaire général de l'Infanterie dont le duc de Chartres était colonel-général.
Cependant l'abbé Mongault était l'hôte assidu du salon de M""^ de Lambert ; il était l'auteur de plusieurs traductions estimées où l'on trouve « la pureté et l'élégance du style..., une érudition
* L. Fréret. Op. cit.
* « Madame, M. le duc d'Orléans et S. A. R. madame la duchesse d'Orléans daignaient l'admettre à leurs conversations particulières ; et les bontés dont ils l'honoraient n'ont jamais souffert d'altération. » (L. Fréret, op. cit.)
choisie, la précision, la justesse et le goût* », il avait donc tout ce qu'il faut pour entrer à l'Académie française. Aussi y remplaça-t-il Tabbé Abeille en 17 18. Mais déjà sa santé qui, nous Tavons vu, n'avait jamais été brillante, s'était fort altérée, et les vingt-huit années qu'il vécut encore furent constamment troublées par des attaques de gravelle contre lesquelles il employa en vain les régimes les plus variés. Il passa dans sa chambre les trois dernières années de sa vie ^ et mourut à Paris, le i5 août 1746, « ayant conservé au milieu des plus grandes douleurs toute la fermeté et toute la résignation que devait inspirer la philosophie chrétienne à un homme naturellement vertueux, toujours attaché à ses devoirs, et plein d'un très grand respect pour la religion^ ».
Né à Hyères en Provence vers l'an 1662, le jeune Massillon '' fut de bonne heure élève des Pères de l'Oratoire et puisa auprès d'eux les sentiments de piété qui décidèrent sa vocation. En effet, malgré
* DuCLOS. Histoire de V Académie.
* Quatre ans avant sa mort, le lo mars 1742, quinze ecclésiastiques se trouvèrent encore présents à la séance de l'Académie : l'abbé du Bos, le cardinal de Rohan, Mongault, Gédoyn, l'archevêque de Sens, Houtteville, l'abbé d'Olivet, Alary, Mirabaud, Rothelin, Sallier, Terrasson, Foncemagne, l'abbé de Ventadour et l'abbé de Saint-Cyr.
^ L. Frérkt. Op. cit.
* Cf. Abbé Blampignon, L'Épiscopat de Massillon.
les désirs de son père qui le destinait au barreau, il entra bientôt dans le clergé et s'attacha à la congrégation des orato riens. La lecture des sermons du P. Lejeune lui révéla les premiers germes du talent qu'il recelait en lui-même et il eut Tespoir de briller à son tour dans la chaire. Mais, par un retour d'humilité et craignant d'avoir cédé aux suggestions de l'orgueil, il alla s'enfermer à l'abbaye de Septfonds, pour y faire pénitence de ses rêves ambitieux et s'y livrer à l'étude exclusive de la théologie.
Chargé un jour, par l'Abbé du monastère, de répondre pour lui à un mandement du cardinal de Noailles, il le fit avec tant de goût, d'élégance et de grâce que le cardinal en fut frappé et ne voulut pas qu'un jeune homme qui donnait de si belles espérances restât ainsi confiné dans un couvent. Il l'en fît donc sortir.
Massillon revint à l'Oratoire, y professa la théologie et, en 1696, devint supérieur du séminaire Saint- Magloire. C'est alors qu'il commença des conférences qui révélèrent son talent et firent présager son avenir. Sous un style plein de charme, il s'attachait surtout à sonder les replis du cœur humain, à stigmatiser les passions, à mettre à nu les misères de l'ambition. Il sut conquérir aussitôt une glorieuse renommée, prêcha bientôt à la Cour et osa y flétrir la flatterie des courtisans, les vices des grands, les crimes de la guerre.
En 1699, Massillon prêcha son premier carême
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à Paris. Il fut nommé l'hiver suivant prédicateur de la Cour et débuta devant Louis XIV, environné de ses splendeurs, par ces mots qui revêtaient, dans un pareil milieu, une très haute éloquence : c( Bienheureux ceux qui pleurent ^ » Il prononça dans la suite plusieurs oraisons funèbres, notamment celle du Roi lui-même où il eut une de ses plus sublimes inspirations. Il avait pris pour texte ces paroles de Salomon dans TEcclésiaste : Ecce magnus effectus sum. Après avoir prononcé lentement ces mots, il se recueillit, promena ses regards autour de l'enceinte funèbre, enfin les ramenant sur le catafalque élevé au milieu du temple, il s'écria : « Dieu seul est grand, mes frères^. »
Il avait le secret de ces éclairs qui tranchent çà et là sur l'atticisme de son style. C'est ainsi que, dans son fameux sermon sur le Petit nombre des éluSy un tel trouble s'empara de son auditoire lorsqu'après avoir montré les humains s'avançant devant Dieu, leur juge, il s'écria : « Paraissez, élus du Seigneur!... », que toute l'assistance se leva spontanément et que l'orateur dut suspendre son discours ^
* C'est après l'avoir entendu que Bourdaloue n'hésita pas à déclarer qu'il avait trouvé son maître.
- C'est dans cette circonstance et devant le cercueil du révocateur de l'Édit de Nantes, que Massillon osa appeler la Saint-Barthélémy « cette journée sanglante qui devrait être effacée de nos annales, que la piété et l'humanité désavoueront toujours.»
^ Ses succès oratoires ne l'éblouirent jamais. Un confrère le félicitait un jour avec hyperbole d'un de ses sermons : « Le diable, répondit Massillon, me l'a dit déjà plus éloquemment que vous. »
L ORATOIRE A L ACADEMIE aai
En 17 17, Massillon fut nommé évêque de Clermont. c( Il le devait, dit, Saint-Simon, à sa vertu, à son savoir et à son grand talent pour la chaire. » Il fut sacré à la Cour même par le cardinal de Fleury. Peu après il fut choisi pour prêcher le carême devant Louis XV enfant, et c'est alors qu'il écrivit le Petit Carême, son chef-d'œuvre, un des chefs-d'œuvre aussi de la langue française \
En 17 19, Massillon était appelé à occuper à l'Académie le fauteuil de l'abbé de Louvois « et y fit une harangue qui fut fort louée ^ ».
« Heureux, avait dit Massillon dans ce discours, si, n'étant pas capable de partager avec vous la gloire de vos travaux, je pouvais du moins en être le témoin et l'admirateur; et si, appelé ailleurs par le devoir, le regret de ne pas pouvoir jouir longtemps de l'honneur que vous me faites, n'égalait le plaisir que je sens de l'avoir reçu! » Le cardinal de Fleury ne manqua pas d'appuyer encore plus, dans sa réponse, sur les devoirs rigoureux de l'épiscopat et lui dit : « Nous prévoyons avec douleur que nous allons vous perdre pour Jamais et que la loi indispensable de la résidence va vous enlever sans retour à nos assemblées. »
Puis l'évêque repartit pour son diocèse où il vécut dans la gêne et mourut dans la pauvreté % car il
Voltaire avait toujours sur sa table le Petit Carême et s'en faisait même lire des passages pendant les repas.
* Journal de Dangeau.
^ Il mourut, dit Saint-Simon, « sans argent et sans dettes ».
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donnait tout son bien en aumônes. C'est le i8 septembre 1742 que (( l'Eglise, l'éloquence et Thumanité firent cette perte irréparable ». Avec Massillon disparaissait Tun des plus grands orateurs chrétiens, « le plus grand, si Bossuet n'eut jamais existé^ ».
L'abbé Houtteville, que nous trouvons ensuite, vint au monde à Paris en 1688. Dès ses jeunes années il se sentit porté vers les études et la retraite et entra à l'Oratoire.
Par suite de quelles coïncidences devint-il ensuite secrétaire du cardinal Dubois ? Toujours est-il que, malgré la différence de conduite et de doctrine qui régnait entre eux, il sut, par la douceur de son caractère et par son attitude sage et mesurée, sans raideur et sans bassesse, se concilier Pestime, la faveur et la confiance même de l'homme puissant qui avait eu le bonheur de se l'attacher. C'est chez ce ministre et presque sous ses yeux qu'il écrivit son premier livre : La Religion chrétienne prouvée par les faits. « Ceux qui ont étudié le Christianisme, disait-il dans sa préface..., ne sont- ils pas bien assurés que ces dogmes sont aussi démontrés que la géométrie ? Pourquoi donc ne pas leur faire le même honneur qu'aux vérités géométriques ? »
* Notice sur la vie et les œuvres de Massillon, en tête de ses œuvres complètes (sans nom d'auteur).
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Une telle façon de parler ne plut pas à toutes les écoles et souleva contre l'abbé Houtteville les plus violentes critiques; néanmoins le succès de cet ouvrage fit recevoir l'auteur à l'Académie en 1723. C'est alors qu'il écrivit son Essai sur la Providence. A la mort de l'abbé Dubos, ses collègues, qui tenaient Houtteville en haute estime, le firent secrétaire perpétuel de l'Académie française*.
Quoique n'ayant encore que quarante-six ans, il mourut en 1742 « laissant à la Religion des monuments de son zèle et aux gens de lettres l'exemple d'une honnêteté de mœurs et d'une sagesse de conduite plus faite pour leur assurer une vie heureuse que les talents brillants et enviés ».
Le rival de Massillon, l'auteur, comme lui, d'un Petit Carême prêché en 1719 devant le roi et d'un sermon sur le petit nombre des éliiSy comparé et souvent même préféré à celui de l'illustre évêque de Glermont, appartint aussi, comme lui, à l'Oratoire'. J. B. de Surian était né en Provence en 1670.
* C'est lui qui, recevant le duc de Villars à la place du maréchal, son père, lui parla ainsi : « Vous lui êtes nécessaire (à l'Académie), elle veut bien vous l'avouer ; car quel autre nom que le vôtre auraitelle pu écrire dans ses fastes, elle qui si longtemps a été flattée d'y lire celui de votre illustre prédécesseur ? Il ne nous fallait pas moins que le fils pour remplacer le père ; il fallait qu'il se succédât pour ainsi dire à lui-même; que notre douleur, qui ne peut être effacée, fut au moins trompée, et qu'en conservant tous nos mêmes sentiments, nous crussions les donner toujours au même objet. »
' « Ceux qui préféreront le sermon de Massillon, dit l'abbé Rosne à
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Sa mère était Madeleine de Broglie. Après avoir fait ses études à Juiily où se décida sa vocation, il ne tarda pas à revenir, cette fois comme novice, dans Tordre auqnel il devait ses professeurs. Il y resta soixante-dix ans, lui apportant, en retour des sentiments qu'il y avait puisés, l'éclat de sa réputation.
D'abord professeur à Marseille, à Toulon, à Montbrison, il aborda enfin la chaire, prêcha à Gaen, puis à Paris où il fut chargé en 1708 de la station de FAvent aux Quinze-Vingts ^ Quelques années plus tard il faisait, à TAcadémie, le panégyrique de saint Louis, ce qui était la consécration d'une renommée d'orateur. Il prêcha ensuite à la Cour et fut nommé évêque de Vence en 1728, sur demande des cardinaux Dubois et de Rohan.
M^*" de Surian était un prêtre doux et modeste : il fut un évêque vigilant et charitable et se donna tout entier aux soins du troupeau qui lui était confié. Il remerciait la Providence de l'avoir placé sur l'un des plus petits sièges du royaume, où il pourrait jouir de la paix qu'il préférait à tout, et lorsqu'on voulut lui donner un évêché plus impor-
propos d'un sermon sur le mépris des grandeurs prononcé aussi par les deux orateurs, reconnaîtront au moins certainement que celui de Surian est l'œuvre d'un véritable rival. »
* « Je me rappelle quelquefois la Normandie comme un songe dont
je chéris le souvenir Si j'y avais été moins heureux, je serais
aussi moins triste. » C'est la paraphrase de la parole de Dante :
Nessum maggior dolore
Che ricordarsi il tempo felice Nella miseria !
l'oratoire a l'académie aaS
tant : « Je ne quitte pas^ dit-il, une femme pauvre pour en prendre une riche. »
Aussi observait-il scrupuleusement la résidence et il avait quelque mérite à le faire puisqu'on peut lire dans ses cahiers intimes : « Ce n'est pas ici le séjour des grâces ; on ne les trouve guère qu'à Paris* ». Il disait encore : « Je me fais un Paris de Vence, je me fais de ma campagne un Versailles. La première des sciences est de savoir être heureux. » Cette aimable philosophie se rencontre fréquemment dans ses écrits et on doit remercier Tabbé Rosne de nous avoir fait connaître plusieurs pages qui sont d'un grand moraliste-.
Surian fut appelé à Paris en 1782 pour y prononcer l'oraison funèbre de Victor-Amédée duc de Savoie, et la mort de M^" de Goislin ayant laissé une place vacante à l'Académie, il l'y remplaça.
* Cf. DoM Théophile Bérengier. Notice sur Ms^ J.-B. de Surian.
* Ne croirait-on pas lire La Bruyère en parcourant les pensées suivantes : « Vous êtes un grand orateur, un grand poète, un grand, musicien ; vous seriez un grand guerrier si vous en aviez l'occasion. Voulez-vous que je dise tout en un mot ? Vous êtes un grand charlatan. »
« L'amour est une maladie de cœur avec délire et transport au cerveau. »
« La femme qui n'aime que les bagatelles est elle-même une bagatelle. »
« Vous avez une soif insatiable de richesse : ce que vous cherchez pour être heureux est précisément ce qui vous empêche de l'être. »
« Quand on n'aime pas trop, on n'aime pas assez. »
« L'amitié fait des heureux et l'amour des misérables ; cependant, pour absorber le cœur, la plus forte amitié ne vaut pas le moindre amour. »
« La disette d'argent discrédite un parti. »
« Cet avocat m'ennuie, dites-vous. — C'est un droit de son état. » (Cf. Âbbé Rosne. Pensées et discours inédits de Surian.)
aa6 LE CLERGE A L ACADEMIE
« L'homme, c'est le cœur, dit-il dans son discours de réception, et tout ce qui n'est pas le cœur en nous n'est pas nous-mêmes ». Phrase très belle et qui suffirait à assurer l'admiration et l'estime à celui qui Ta prononcée. C'est dans ce même discours qu'il appliqua à son prédécesseur cette phrase si éloquente dans la bouche d'un évêque : « Les plus beaux éloges d'un évêque sont les larmes des pauvres à sa mort. »
On cite de lui une admirable réponse qu'il fit aux officiers autrichiens lorsqu'ils envahirent la Provence en 1747- Us lui demandaient le temps qu'il faudrait à l'armée pour aller à Lyon. « Je sais, leur répondit le prélat, le temps dont j'aurais besoin pour m'y rendre ; mais je ne saurais vous dire celui qu'il faudrait à une armée qui aurait à combattre les troupes françaises ! »
L'esprit de Surian se manifestait parfois en termes moins solennels ; il disait par exemple un jour : « Je n'envoie pas mes mandements à M^"" de X... de peur qu'il ne m'envoie les siens M »
Il mourut à quatre-vingt-quatre ans. « Plein d'années, de vertus et de gloire, il est mort, pleuré
* Voici encore une de ses jolies anecdotes. « Un capucin qui criait à tue-tête, ayant vu une bonne femme fondre en larmes à son sermon, fut heureux de l'effet qu'il avait produit sur elle et voulut l'interroger. « Bonne femme, dites-moi quel est l'endroit de mon sermon qui vous « a si fort émue !» — « Ah ! mon père, il y a huit jours que j'ai perdu « mon pauvre âne, et, en vous entendant, je croyais l'entendre encore. « Vous me rappeliez si bien ma bête que j'en pleurais de regret. » Capucin, mon ami, cela t'apprendra. » (Cf. Abbé Rosne. Pensées et discours inédits de Surian.)
des siens, comme un père honoré et chéri expire au milieu des gémissements d'une famille éplorée dont il emporte l'estime, la reconnaissance et les regrets ^ . »
C'est encore un poète que M. l'abbé du Resnel, et nul ne s'en doutait quand il publia sa traduction envers de V Essai sur la critique de Pope, ouvrage qui fut applaudi et dont on a pu dire, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, « qu'on en trouva la versification noble, aisée, correcte, élégante, ingénieuse sans affectation. »
Il naquit à Rouen en 1692, d'une famille noble de Normandie, fit ses études chez les jésuites de sa ville natale et entra bientôt après à l'Oratoire. « Les efforts de ses anciens maîtres pour le rappeler et les soins de ses nouveaux supérieurs pour le retenir, sont une preuve des heureuses espérances qu'il faisoit naître en faveur de la compagnie dans laquelle il portoit ses talents K »
L'évêque de Boulogne était de ses parents ; il souhaita de l'avoir auprès de lui et lui donna un canonicat de sa cathédrale. Après la mort de ce prélat, Resnel vint s'établir à Paris où il se fit connaître par ses sermons et prêcha même le Panégy-
* Gresset. Réponse à d'Alembert.
* Éloge de M. l'abbé du Resnel, par M. Le Beau. {Hist. de l'Ac. royale des Inscriptions, t. XXXI.)
2a8 LE CLERGE A L ACADEMIE
rique de saint Louis devant l'Académie française, ce qui, nous l'avons dit déjà, était la consécration d'une renommée d'orateur.
En 1733, il était reçu à l'Académie des Inscriptions. « Les dispositions de son cœur, a-t-on pu dire, faisaient honneur à la littérature ; poli jusqu'à la complaisance, la contradiction perdoit dans sa bouche tout ce qu'elle peut avoir d'offensant; elle y prenoit toutes les grâces de l'approbation. » M. le duc d'Orléans, qui rendait hommage à son mérite, lui donna peu après l'abbaye de Sept-Fontaines et il fut élu, en 1742, membre de l'Académie française*. C'est lui qui fut chargé d'écrire dans le Dictionnaire plusieurs articles de Botanique, « science dont il s'étoit fait un amusement con^ tinuel qui valoit bien une étude ^ ».
Il fut censeur royal, collabora au Journal des Savants^ jouit toujours d'une grande considération due autant à son mérite qu'à son bon sens et à son extrême politesse, et acheva sa carrière « douce et tranquille » à Paris, dans de grands sentiments de piété, un peu avant d'avoir atteint sa soixanteneuvième année.
* Il était allé précédemment en Angleterre où il avait traduit l'Essai sur l'homme de Pope. Cette traduction rendit suspects les principes de l'abbé du Resnel : il dut désavouer publiquement les idées qu'on lui imputait injustement.
' Élosre de M. l'abbé du Resnel.