SALLIER. — BUSSY-RABUTIN. — SEGUY
Nous sommes parvenus à l'époque où les idées nouvelles commencent à se faire jour, et à la veille de la grande lutte entre la Philosophie et l'Eglise. Quoique toujours sous le ministère du cardinal de Fleury, l'Académie manifeste exceptionnellement ses tendances. L'abbé d'Olivet avait des titres littéraires « indéniables ^ » ; l'abbé Alary, « homme d'esprit et de savoir », est le fondateur du club de TEntre-Sol où figurait Montesquieu. L'élection surtout de Montesquieu lui-même et l'influence du salon de M™^ de Lambert indiquent bien les aspirations qui allaient peu à peu aboutir à l'élection de Voltaire et au triomphe du libre-examen.
Cependant ces nouveautés ne sont encore qu'à l'état d'exception, et la plupart des élections de ce temps sont favorables au parti religieux. On ne
* Emile Gassier. Les 500 Immortels.
sera donc pas surpris de A^oir encore ici un grand nombre de prêtres et de prélats.
L'abbé d'Olivet vit le jour à Salins, en Franche- Comté, le 3o mars 1682. Dès qu'il eut achevé ses humanités, il entra chez les jésuites. Il se lia avec Boileau et, comme nous dit d'Alembert, « le jeune jésuite qui voyait assidûment le législateur du Parnasse, crut par cela même avoir quelque droit de s'y placer. » Aussi fit-il beaucoup de vers, mais plus tard, les trouvant médiocres ou peu en rapport avec son caractère de prêtre, il les dévoua, ainsi qu'il le dit lui-même, emendaturis ignibus. Puis il passa de la poésie à la chaire et s'y livra avec la même ardeur. Mais, pour se former à l'éloquence, il avait étudié Gicéron et de ce commerce avec le grand orateur latin il avait ressenti une impression si forte qu'il s'en allait répétant à tout le monde : Lisez Cicéron ^ !
Vers l'âge de trente-trois ans, il crut devoir quitter les jésuites ; il ne renonça pour cela à aucun des principes qu'il avait acquis chez eux et leur conserva toute sa vie le plus filial attachement. Peu de temps avant, on avait voulu le nommer précepteur du prince des Asturies ; mais effrayé par la perspective de s'expatrier et de se livrer à la vie
* Cela fait penser à La Fontaine qui demandait à tous ceux qu'il rencontrait : « Avez -vous lu Baruch ? »
PROTECTORAT DE LOUIS XV aSl
des Cours, il refusa cette fonction qui l'eût mené sans doute à de hautes destinées. Il avait du reste une très grande philosophie et considérait la renommée comme un avantage léger et périssable « dont il faut savoir jouir quand on la possède et savoir se passer quand on en est privé. » Et l'on reconnaît là le souvenir qu'il avait gardé de Gicéron : « Caduca semper et mobilia hœc esse duxi » avait dit le grand orateur.
Livré à lui-même, il entreprit la traduction du De natura deorum^ "^wis publia des Pensées de Cicévon pour servir à V éducation de la jeunesse « bien différentes, nous dit d'Alembert, de ces extraits informes et mal choisis de tant d'auteurs modernes compilés sous le nom d^ Esprit,,, par des hommes qui ne donneront à personne la peine de recueillir le leur. »
Enfin cette longue fréquentation de son auteur favori aboutit à une édition complète des Œuvres de Cicéron, qui établit définitivement sa réputation, lui valut une pension sur la cassette du Roi et lui ouvrit les portes de l'Académie française (1723). Il y fut reçu quoique absent, et d'Alembert dit à ce sujet : « L'Académie, en le dispensant de solliciter les suffrages que ses travaux sollicitaient assez, fit en cette occasion ce qu'elle devrait toujours faire : les Lettres et la Compagnie y gagneraient. Mais rintrigue elle crédit, ces deux ressources de la médiocrité, rendent nos vœux inutiles. »
Académicien, l'abbé d'Olivet écrivit un Traité de
a3a LE CLERGÉ A l'aCADÉMIE
Prosodie française où il s'efforça de prouver, « ce qui ne paraît pas facile », que nous n'avons rien à envier aux grecs et aux latins pour la mesure de nos syllabes. Mais il faut croire que cette démonstration ne réussit guère, puisque d'Alembert ajoute : « On ne peut dissimuler que M. d'Olivet, qui était né loin de la capitale et qui n'y était pas venu d'assez bonne heure, s'est trompé sur la quantité de quelques syllabes qu'il prononçait à la manière de sa province*. »
Il réussit mieux en continuant V Histoire de V Académie de Pellisson qui ne lui valut que des éloges. Cependant la malignité ne l'épargna point et on publia sur lui une épigramme où il était dit :
« Jamais il n'aima personne, « Personne aussi ne l'aima. »
Affirmation injuste et fausse, qu'expliquait sans doute son extérieur « peu attirant et presque fait pour repousser ceux qui n'y étaient pas aguerris », mais contre laquelle protestent sa bonté constante pour sa famille, le soin qu'il prit de ses neveux, ses liaisons étroites avec plusieurs hommes de lettres. Voltaire notamment, dont il avait dirigé les premières études, lui garda toujours une estime particulière. Il y fit allusion dans son discours de réception à l'Académie, où il fut reçu par l'abbé
* Histoire des membres de P Académie.
d'Olivet lui-même et où il dit : « Il a aujourd'hui un ami à regretter et à célébrer, un ami à recevoir et à encourager. Il peut vous dire, Messieurs, avec plus d'éloquence mais non avec plus de sensibilité que moi, quels charmes l'amitié répand sur les hommes consacrés aux Lettres ; combien elle sert à les conduire, à les corriger, à les exciter, à les consoler * ! «
L'abbé d'Olivet, qui avait toujours joui d'une santé parfaite, fut frappé d'apoplexie un jour qu'il sortait de la séance de l'Académie. Il tomba ainsi sur la brèche, ne survécut que peu de jours et mourut le 8 octobre 1768. Il avait quatre-vingt-six ans.
L'abbé Alary, parisien d'origine, était prieur de Gournay-sur-Marne. Il servit d'abord de secrétaire à l'abbé de Longuerue et se livrait à des travaux littéraires, sans toutefois rien publier. Aussi ne comprend-on pas bien pourquoi il fut si violemment attaqué, comme s'il avait porté ombrage à des jaloux^ On alla jusqu'à faire sur lui de tels
* Le 20 auguste (sic) 1761, Voltaire adressait encore à l'abbé d'Olivet une longue lettre sur Corneille qu'il termine ainsi : a Je vous demande pardon d'une si longue lettre : vous savez que les commentateurs ne finissent point, et souvent ne disent que ce qui est inutile. Si vous voulez que je dise de bonnes choses, écrivez-moi. »
* « Accusé en 17 18 d'avoir eu part à la conspiration de Cellamare, cette circonstance, qui aurait pu le perdre, fut cause de sa fortune. » (Michaud).
a34 LE CLERGÉ A l'aCADÉMIE
rapports au Régent, que celui-ci le fit venir et, après un assez long entretien, lui dit : a Vos ennemis nous ont servi l'un et l'autre en me procurant l'occasion de vous connaître. » Et il punit les calomniateurs, de la plus mortifiante façon, en nommant Tabbé Alary sous-précepteur de Louis XV, auquel il fut chargé d'apprendre à lire^
Cette charge, dont il s'acquitta fort bien, lui ouvrit les portes de l'Académie française, où il fut reçu à trente-quatre ans, le 3o décembre 1723. Il se montra assidu aux séances et était, en réalité, fort instruit et plein de finesse, ce qui fit dire de lui qu'il était « moins estimé qu'estimable^ ».
Le cardinal de Fleury, qui avait beaucoup d'estime pour l'abbé Alary, quoiqu'il ait ordonné la suppression du club de VEntre-Sol, s'occupa de sa fortune. Ses ennemis toutefois ne prirent pas leur parti de ses succès et un poète du temps. Roi, l'attaqua si violemment dans ses mœurs que l'Académie, « ne pouvant voir traiter ainsi un collègue aussi irréprochable, exigea une punition exemplaire pour le calomniateur » qui fut enfermé, par ordre du Régent, à Saint-Lazare ^.
L'abbé Alary avait quitté depuis longtemps la
* Plus tard il exerça le même emploi auprès du dauphin et de» enfants de France.
* C'est l'abbé Alary qui fonda le club de V Entre-Sol.
* On ne sait pourquoi Tune des lettres d'Alary au cardinal Gualtiero est signée Vévêque à^Eleuthéropolis.
PROTECTORAT DE LOUIS XV a35
Cour, lorsqu'il mourut à Paris, en 1770, à l'âge de quatre-vingts ans *.
Pierre de Pardaillan de Gondrin d'Antin naquit vers 1692. Il était le quatrième fils de Louis- Antoine de Pardaillan de Gondrin, duc d'Antin (le fils légitime de M™® de Montespan), d'abord brigadier, puis lieutenant-général des armées du Roi, et de Julienne-Françoise de Crussol d'Uzès^ Entré de bonne heure dans les ordres, après que ses études eurent annoncé les plus heureuses dispositions, il fut successivement chanoine-capitulaire de l'église de Strasbourg, « ce qui dénote une très haute noblesse^», abbé du Moustier-Ramé, puis de Lire, docteur en théologie de la faculté de Paris, enfin chanoine de Notre-Dame et évèqueduc de Langres en 1724*.
* « L'Académie vient d'apprendre avec douleur la mort de M. l*abbé Alary, décédé samedi i5 dans la 8i« année de son âge. » (Les registres de l'Académie française, il décembre 1110.)
- Son arrière-grand-oncle était archevêque de Sens. C'est lui qui, indigné de la situation que M»"» de Montespan, sa nièce, occupait à la Cour, s'oublia un jour jusqu'à la souffleter. Disgracié pour ce fait et exilé dans sa ville épiscopale, il n'en vint pas moins à Fontainebleau lorsque toute la Cour y était, revendiquant le droit des évêques à visiter leur diocèse et menaçant le Roi et M"'" de Montespan de les excommunier s'ils l'en empêchaient. Ces paroles furent rapportées à Louis XIV, qui commanda de laisser le prélat tranquille, ajoutant : « C'est qu'il le ferait comme il le dit! »
^ Abbé Mà.thieu. Histoire des éthiques de Langres.
* L'évêque de Langres était sufifragant de l'archevêché de Lyon. Il était de droit duc et Pair de France, et en cette qualité il précédait
î36 LE CLERGÉ A l'aCADÉMIE
Il prit séance au Parlement le 22 janvier suivant comme Pair de France, et ce fut lui qui porta la parole à l'assemblée du clergé de cette même année, dans l'audience de congé que les députés eurent du Roi le 20 octobre.
Il était déjà membre honoraire de l'Académie des Inscriptions lorsqu'il fut reçu, en 1726, à l'Académie française où il remplaça l'abbé de Roquette \
En 1 781, il fit imprimer à Fusage de son diocèse un nouveau bréviaire, dont il confia la rédaction à un père de l'Oratoire ; mais une Ordonnance de M. de Montmorin, qui parut alors, déclare que « le choix que M. d'Antin fit de celui qui devait travailler à un ouvrage aussi important ne répondit pas à la pureté de ses intentions ni de son zèle ^ ».
C'est sous l'administration de M^"* de Gondrin d'Antin et de son consentement, que le Souverain Pontife, de concert avec la puissance civile, opéra le démembrement du diocèse de Langres pour former celui de Dijon ^ Gomme dédommagement,
dans certaines occasions son métropolitain, quand même celui-ci serait son ancien dans l'épiscopat. (Le P. Anselme, Histoire généalogique et chronologique de la Maison royale de France.)
* « La douceur qu'il goûtait dans vos exercices, dit M. Dupi'é de Saint- Maur, son successeur au 38« fauteuil, ne prévalut point sur ses devoirs; l'épiscopat vous l'enleva; et sa résidence dans son diocèse, où il s'ensevelit jusqu'à la mort, consomme son éloge. »
* L'abbé Mathieu nous apprend en revanche que « plusieurs de ces offices sont des chefs-d'œuvre » {op. cit.).
' Les Dijonnais désiraient depuis longtemps un évêché dans leur ville. Ils employèrent, pour y réussir, le crédit du prince de Gondé qui obtint, en 1731, que leurs désirs fussent satisfaits.
PROTECTORAT DE LOUIS XV a37
l'évêque de Langres fut nommé abbé de Moutier- Saint-Jean.
« Si le prélat d'Antin eût assez vécu pour que l'âge et les réflexions eussent mûri ses bonnes dispositions, il serait devenu Fun de nos plus grands évêques. Il en avait donné l'espérance par la bonté de son caractère, par ses talents et les résolutions qu'il avait prises de faire le bien ; mais il est enlevé par une mort prématurée ^ » Il n'avait en effet que quarante et un ans lorsqu'il décéda à Bougey, en Franche-Comté, le jour des morts de l'année 1733. Son corps fut rapporté à Langres et est inhumé dans la cathédrale à côté du tombeau de M^"" de Glermont-Tonnerre, son prédécesseur.
Né à Paris en 1675, d'une famille d'origine provençale, J. -B.de Mirabaud avait embrassé d'abord la carrière des armes. Guerrier valeureux, quoique n'étant pourvu d'aucun grade, il se distingua à la bataille de Steinkerque. Mais, lié d'amitié avec La Fontaine et jugeant sans doute que le métier militaire était sans avenir pour lui, simple soldat de fortune, il se donna tout entier aux Lettres. Ses méditations et ses études le portèrent bientôt à entrer dans les ordres et il appartint quelques années à l'Oratoire, cette congrégation qui semble
* L'abbé Mathieu. Op. cit.
a38 LE CLERGÉ A L ACADEMIE
avoir, nous l'avons dit, le privilège de fournir des sujets à l'Académie.
Lorsque plus tard il en sortit, il n'oublia jamais ses anciens confrères et resta toujours attaché aux fils de Saint-Philippe de Néri, par reconnaissance et par estime.
Pendant longtemps il ne publia rien, quoique toujours adonné au travail. 11 obtint, à sa sortie de l'Oratoire, la place de Secrétaire des commandements de la duchesse d'Orléans qui lui confia plus tard l'éducation de ses deux filles, et mit enfin au jour une excellente traduction de la Jérusalem délivrée * .
Cet ouvrage fît grand bruit. C'était le temps où l'on nourrissait contre le Tasse de grandes préventions, et l'acte de l'abbé de Mirabaud lui ouvrit, en 1726, les portes de l'Académie française, ce qui lui fit dire : « Je n'avais point espéré que les Muses reconnoîtraient un jour avec tant d'éclat les soins que je leur rendois en secret. » C'était pure modestie. « L'Académie, dit d'Alembert, crut devoir préférer le traducteur élégant de la Jérusalem délivrée^ qui enrichissait notre langue du génie d'un poète étranger, à des poètes indigènes et indigents qui jamais n'auraient l'honneur d'être traduits. »
Dix-huit ans plus tard, il en devenait le Secrétaire perpétuel en remplacement de l'abbé Houte-
* Il avait traduit précédemment le Roland furieux.
PROTECTORAT DE LOUIS XV aSg
ville et recevait un logement au Louvre où il devait rester jusqu'à sa mort. Car, s'étant défait de sa charge quelques années plus tard, lorsque les infirmités lui interdirent tout travail actif, son successeur insista pour qu'il ne le quittât pointa C'est là qu'il mourut le 24 juin 1760 « avec la tranquillité d'un homme de bien et d'un sage. » Quelques moments avant d'expirer, il envoya faire ses adieux à l'Académie « qui reçut avec douleur ces dernières expressions des sentiments qu'il avait toujours eus pour elle ».
C'était d'ailleurs un homme modeste, de caractère doux, instruit et laborieux. « Sa gaîté naïve, sa modération constante, son activité douce l'accompagnèrent jusqu'au dernier temps de sa vie^. »
Charles d'Orléans de Rothelin était le sixième fils de Henri d'Orléans, marquis de Rothelin, descendant de Dunois. Il vint au monde en 1691 et, orphelin dès le berceau, fut élevé par sa sœur, la comtesse de Clères. Ayant embrassé l'état ecclésiastique et reçu le titre de docteur, il fut distin-
* « La Compagnie, après avoir donné à M. de Mirabeau {sic) les éloges dus à sa capacité, à son zèle et à ses services, a reçu sa démission et lui a d'un vote unanime conservé son logement. » {Registres de V Académie, t. III.) Ce logement fut sollicité et obtenu par l'Académie en retour de ce que Mirabaud avait refusé de toucher, comme secrétaire perpétuel, le double droit de présence dont avaient joui ses prédécesseurs immédiats. Le Roi y joignit même une pension.
* C. DE LA JONQUIÊRE. Op. cit.
24o LE CLERGE A L ACADEMIE
tingué par le cardinal de Polignac qui Temmena à Rome pour être son conclaviste lors de l'élection de Benoit XÏII. Là, il fréquenta les gens les plus distingués, profitant de toutes les occasions pour s'instruire. Il apprit ainsi l'anglais en moins d'un mois.
Très versé dans la numismatique, il acquit trente cabinets curieux, notamment celui d'Antonio Sabbatini qui jouissait alors d'une grande réputation ; il réunit ainsi l'une des plus belles collections de médailles de son temps et rapporta d'Italie de nombreux et rares manuscrits pour la bibliothèque du Roi. Il était très laborieux et ne travaillait pas moins de douze heures par jour.
A la mort du cardinal de Polignac, il accepta le legs du manuscrit de V Anti-Lucrèce. Le cardinal l'avait chargé de revoir cette œuvre avec soin et « de la publier ou de la détruire suivant qu'il la trouverait ou non digne de voir le jour ». Et cela fait autant d'honneur à la conscience et à la modestie de l'auteur qu'à la probité et à la compétence de l'abbé de Rothelin ; jamais du reste, a dit l'historien du cardinal, confiance ne fut mieux placée : « il s'y est porté avec une ardeur dont l'auteur même n'aurait peut-être pas été capable*. »
L'abbé de Rothelin était déjà membre de TAcadémie des Inscriptions lorsqu'il entra, en 1728, à
* Chrtsostomb Faucher. Histoire du cardinal de Polignac.
l'Académie française, en remplacement de l'abbé Fraguier^
D'une politesse exquise, avec beaucoup d'esprit et des connaissances si variées que TAcadémie le chargea spécialement de la revision du Dictionnaire, il fut unanimement regretté lorsqu'il mourut en 1744' ^^ Jg mets sur mon visage de la tranquillité et de la joie, soupirait-il pendant sa dernière maladie, ne pouvant faire plus pour mes amis. » Il semblait que l'expression de posséder son âme en paix eût été faite pour lui. Grébillon a écrit sur lui deux lignes qui constituent un très bel éloge : « Que ne devons-nous point à la mémoire de M. Fabbé de Rothelin ? Ce fut Fun des plus grands sujets que l'Académie ait jamais eus. »
« Cette Académie sembloit être devenue l'écho de celle d'Athènes, dit M. Le Beau en lisant l'éloge de l'abbé Sallier à l'Académie des Inscriptions..., Platon nous parloit sans cesse par sa bouche. » Et, en effet, Platon avait fait les délices de ses études et il le connaissait mieux que personne, ayant acquis dès son jeune âge une rare maîtrise de la langue grecque. 11 semblait avoir d'ailleurs pour les langues un don particulier, puisque, outre
* L. Fréret. Éloge de M. l'abbé de Rothelin. — « Je n'ai jamais pu obliger que trois hommes dans ma vie, disait-il un jour ; et ils m'en témoignent tant de reconnaissance que je suis maintenant leur redevable. »
24a LE CLERGE A L ACADEMIE
le grec, le latin et le français, il possédait parfaitement l'hébreu, le syriaque, l'italien, l'anglais et l'espagnol.
Il avait trente ans, étant né en Bourgogne le 4 avril i685, lorsque sa réputation de philologue, jointe au crédit de M""^ de Rupelmonde dont il avait instruit le fils, lui ouvrit, en 1713, les portes de l'Académie des Inscriptions. Quatre ans plus tard, il alla occuper la chaire de langue hébraïque au Collège royal. Secrétaire-interprète du duc d'Orléans, correspondant de plusieurs Académies étrangères, garde de la Bibliothèque du Roi, il était réellement « pour la France et pour les pays étrangers, un des principaux directeurs du commerce littéraire* ». Il ne lui manquait plus, pour couronner sa carrière, que de devenir membre de TAcadémie française. Il y fut reçu en 1729.
Mais c'est surtout comme garde de la Bibliothèque du Roi que l'abbé Sallier a donné le plus de preuves de son savoir et de son zèle. Il seconda activement M. Tabbé Bignon dans ses réformes ^ mit une grande et constante complaisance à aider ceux qui venaient de tous côtés étudier les richesses de ce magnifique dépôt, dressa l'état des manuscrits légués par Golbert, surveilla l'impression de VHistoire de Joinnlley et enrichit considérable-
' Éloge de M. Vabbé Sallier (Hist. de l'Académie royale des inscriptions, t. XXXI).
• Nous avons dit que la principale de celles-ci avait été d'ouvrir au| public, ou plutôt aux travailleurs, la Bibliothèque du Roi.
PROTECTORAT DE LOUIS XV a43
ment la Bibliothèque par ses utiles acquisitions.
On sut seulement après sa mort, tant il avait eu soin de les dissimuler pendant sa vie, l'étendue et Fintelligente destination de ses aumônes. Il n'était cependant pas riche et ses parents retrouvèrent exactement ce qu'il avait reçu de sa famille.
Il mourut à Paris le 9 janvier 1761. Nous extrairons du discours de réception de M^"" du Goëtlosquet, son successeur à l'Académie, ces lignes, qui sont pour M. l'abbé Sallier la plus belle oraison funèbre : « Il était par son érudition Thomme de tous les temps, de tous les pays, de toutes les langues, et, parla douceur de ses mœurs, l'homme le plus aimable dans la société, le plus modeste dans les talents, le plus sage dans la conduite \ »
Michel Poncet de la Rivière était né en 1672 au château d'Eventard, près d'Angers. L'amour des lettres fut sa passion dominante dès sa plus tendre jeunesse. Il était neveu de l'évêque d'Uzès, et, lorsqu'il fut devenu prêtre, celui-ci le choisit pour son grand vicaire. Il exerça avec douceur son ministère dans les Gévennes et avait cependant rédigé un projet d'expulsion pour soumettre les Gamisards.
* M. Le Beau. Éloge de M. l'abbé Sallier,
En 1706, il fut nommé évêque d'Angers et sacré à Paris par le cardinal de Noailles. Il cultivait avec succès le talent de la parole et brilla dans la chaire par ses sermons et plusieurs oraisons funèbres. Ce fut lui qui prononça le discours du couronnement de Louis XV. En 1710, il prêcha le carême à la Cour. Son oraison funèbre du duc d'Orléans surtout est remarquable ^ On y lit ces paroles : « Du pied du plus beau trône du monde, il tomba dans l'éternité ! Mais pourquoi, mon Dieu, après en avoir fait un prodige de talents, n'en feriez-vous pas un prodige de miséricorde ? »
c( Quand M. l'évêque d'Angers, dit d'Alembert, n'eût écrit que ce peu de mots en toute sa vie, il ne devrait pas être placé dans la classe des orateurs ordinaires. » Il est difficile d'être orateur, dit plus loin le même écrivain, sans avoir au moins commencé par être poète. M^"" Poncet de la Rivière avait suivi cette route dans sa jeunesse : quelquesuns de ses vers ont même mérité l'éloge de ses contemporains.
Malgré sa modestie et son amour pour la vie retirée qu'il menait dans son diocèse, tout occupé des soins de son ministère, l'Académie l'alla chercher en 1728^. Mais il ne fît qu'y paraître et ter-
* Par une de ces coïncidences qui prêtent parfois aux événements un surcroît de relief, c'est le même prélat qui avait complimenté le même duc d'Orléans à la tête du clergé, le 5 septembre 17 15, sur son accession à la régence du royaume.
* « Ce ne sont pas toujours les mêmes motifs qui déterminent les choix de l'Académie française, lui dit l'abbé de Rothelin, en répondant
mina l'année suivante une vie « qui avait été si pleine, quelquefois brillante et toujours agitée ». Il mourut, en effet, le 2 août 1730, au château d'Eventard, là même où il était né cinquantehuit ans plus tôt.
La famille de Bussy-Rabutin était Tune des plus anciennes du Nivernais. Roger, comte de Bussy- Rabutin, l'auteur de VHistoire amoureuse des Gaules^ occupa longtemps la charge de lieutenant du Roi dans cette province. Son second fils, Michel- Gelse-Roger, qui devait hériter de son esprit et siéger longtemps après lui à l'Académie, fut destiné de bonne heure à l'état ecclésiastique. D'abord grand vicaire d'Arles, puis doyen de Tarascon, il eut, en 1723, l'évêché de Luçon. Et c'est à propos de cette nomination que le Régent aurait dit cette parole restée fameuse : « qu'il avait donné tout à la grâce et rien au mérite ».
Neuf ans plus tard, Bussy remplaça La Motte à l'Académie française. On l'appelait dans le monde le dieu de la bonne compagnie ; il n'était donc pas déplacé parmi les Immortels \ Il se faisait, en effet,
à son discours de réception. Quelquefois elle veut bien se contenter de simples dispositions dont elle augure favorablement... Souvent aussi récompense-t-elle des hommes illustres, capables de lui communiquer de nouvelles lumières et un nouvel éclat. Voilà, Monsieur, la différence qui se trouve entre vous et moi. On a voulu m'encourager, et on vous récompense. ».
* « Si cet éloge, dit d'Alembert, n'est pas le plus grand qu'on
remarquer par sa douceur, sa grâce, son amabilité, et Fart de plaire était chez lui un don de la nature. Voltaire Fa célébré dans la Tracasserie \
Devenu vieux, il se retira du monde : « Je ne saurais, dit-il, me résoudre à n'être plus aimable^ »
Il ne sortit jamais en effet de cette réserve que pour fulminer contre les ennemis de la bulle Unigenitus. Il était impitoyable envers les jansénistes et eut (( la part la plus distinguée de leur dévote et implacable haine ^ ».
Bussy-Rabutin mourut en 1736.
Dès ses premières années, l'abbé Seguy manifesta un goût prononcé pour les lettres. Il était né à Rodez en 1689 et, ses études achevées,
puisse donner à un évêque, c'est un éloge distingué pour un membre de TAcadémie française ».
* Ornement de la bergerie
Et de r£glise et de l'amour
Aussitôt que Flore à son tour
Peindra la campagne fleurie.
Revoyez la ville chérie
Où Vénus a fixé sa cour.
Est-il pour vous d'autre patrie ?
Rendez-nous donc votre présence,
Galant prieur de Trigolet
Très aimable et très frivolet :
Venez voir votre humble valet
Dans le palais de la Constance !
* C'est lui qui fit à l'abbé de Bernis cette réflexion dont celui-cii
devait si bien profiter : « Souvenez-vous que rien n'est plus triste ni
plus humiliant à Paris que l'état d'un vieil abbé qui n'est pas riche. »
^ D'Alembert. Élo^e de M. l'abbé de Rabuiin.
PROTECTORAT DE LOUIS XV a47
entra au séminaire où il ne tarda pas à se faire remarquer par son éloquence. Aussi fut-il choisi, en 1729, pour prononcer, à la chapelle du Louvre, le panégyrique de saint Louis devant l'Académie française. Tel fut le succès de ce discours, que le cardinal de Fleury, « quoique protecteur peu zélé des Lettres* », donna au jeune orateur l'abbaye de Senlis.
Trois ans plus tard, il remportait le prix de poésie à TAcadémie française, sous le patronage de laquelle il sembla dès lors se placer. Cette pièce, et la belle oraison funèbre du maréchal de Villars qu'il prononça la même année lui en ouvrit les portes^. « Etre désigné pour une si grande tâche, dit M. Tyrtée Tastet à propos de cette oraison funèbre, dans un pays où Bossuet avait loué Gondé, Fléchier, Turenne, c'était déjà un éloge. »
Il ne restait plus qu'une chose à désirer à Tabbé Seguy pour couronner sa carrière. Il l'obtint l'année suivante et devint prédicateur du Roi.
Il passa ses dernières années à Meaux, où il était chanoine, « cherchant, dit le duc de Nivernais, à cacher sa vie et sa gloire dans une retraite où tout accès fut fermé à la vanité, et où il ne portât
* Le mot est du cardinal de Bernis.
* « Jamais brigue ne fut plus violente, écrivait l'abbé d'Olivet, ni plus marquée dans l'Académie. » La Chaussée n'eut que le tiers des
suffrages.
pas même le souvenir de ses talents* » : c'est dans cette ville qu'il mourut à soixante-douze ans, le 12 mars 1761, donnant toutes les marques d'une édifiante piété.
* Répense au discours du prince de Rohan, coadjuieur de Strasbourg.