‹ Le clergé à l'AcadémieChapitre 20 sur 30 · VAURÉAL. — BOISMONT. — MONTAZET · texte numérisé non relu

VAURÉAL. — BOISMONT. — MONTAZET

Qu'on se représente un évêque « simple, frugal, charitable, laborieux, donnant très peu de temps au sommeil, beaucoup à la prière, à la lecture, aux affaires de son Eglise^ », on aura le portrait exact du P. Boyer, théatin, évêque de Mirepoix, non moins que celui, fort exact aussi, du même P. Boyer, homme de cour, précepteur du Dauphin et académicien. Son nom se rencontre néanmoins fréquemment dans l'histoire de l'Académie française, et c'est justement parce qu'il apportait dans ces fonctions purement littéraires l'attitude rigide et sévère qu'il était accoutumé à prendre dans l'exercice de son ministère sacré ^. S'il empêche Maupertuis de prononcer l'éloge de l'abbé de

* Histoire de l'Académie des Inscriptions.

- C'est peut-être aussi que « les religieux, à mérite égal, ont toujours plus de célébrité que les séculiers » (Bernis).

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Saint-Pierre; s'il combat, avant d'être académicien, la candidature de Montesquieu et, une fois élu, celle de Voltaire ; s'il fait annuler les élections de La Bletterie et de Piron, ce n'est pas qu'il ait envers ces hommes de lettres d'animosité personnelle : c'est qu'il voit dans les uns des ennemis de l'Église, dans les autres des serviteurs trop peu soumis du Roi.

Il naît à Paris, en 1675, dans une famille de dix enfants et, par un phénomène singulier en même temps qu'édifiant sur l'esprit qui y régnait, à l'exception de la dernière fille, tous se sont consacrés à Dieu dans différents monastères. Jean-François entre à dix-huit ans dans l'ordre des Théatins, <c s'éloignant du monde avant même qu'il ne lui fût permis d'y entrer ». Il est d'abord novice, puis professeur, puis, durant trois ans, supérieur de sa maison. Et pendant ce temps, il prêche, « plus animé du désir sincère de convertir ses auditeurs que de la gloire frivole de leur plaire ». Aussi « jamais prédicateur n'a fait plus de conversions que lui* ».

M""^ de Lévis, dont il est le confesseur, obtient du cardinal de Fleury qu'on lui donne l'évêché de Mirepoix, et Fleury s'y prête d'autant mieux qu'il

* M. DE FOUCHY. Éloge des académiciens de VAcadémie royale des sciences.

PROTECTORAT DE LOUIS XV aSi

connaît la vertu et la science du P. Boyer et a jeté les yeux sur lui déjà pour la place qu'il lui destine auprès du Dauphin. On a vu, par les trois lignes qui commencent ce chapitre, comment il comprenait ses devoirs d'évêque. Aussi, lorsque peu après on l'invita à prêcher devant le Roi, il fît tous ses efforts pour être autorisé à refuser une charge si enviée et « la prière qu'il faisait d'être dispensé de prêcher à la cour parut une instruction aussi solide que ses prédications mêmes * ».

En 1735, Févêque de Mirepoix fut nommé, par la protection de Fleury, Précepteur du Dauphin, père de Louis XVI, et, « bien que n'ayant aucune connaissance du monde et de la cour^ », il vint néanmoins à Versailles et se démit de son évêché. « Si c'est rendre un service essentiel à une nation que de former également aux sciences et à la vertu l'esprit et le cœur de celui qui doit un jour la gouverner, jamais personne n'eut plus de droit que lui à la reconnaissance des Français ^ »

Lorsque l'éducation du prince fut achevée, le Roi nomma l'ancien évêque de Mirepoix premier aumônier de la Dauphine ; il entra en 1736 à l'Académie française, et nous avons indiqué plus haut le rôle important qu'il y joua. Il fît aussi partie de celle des Inscriptions et fut, en 1738, membre de

* M. DE FOUCHY, Loc. cit.

* Bernis. «Il n'y a que Mirepoix, écrivait Voltaire, qui obscurcisse la sérénité du ciel de Versailles. »

^ M. DE FouGHY. Loc. cit. •

aSa LE CLERGÉ A l'aCADÉMIE

FAcadémie des Sciences. On lui confia, à la mort du cardinal de Fleury, Tadministration de la feuille des Bénéfices, charge particulièrement délicate qu'il remplit avec le soin scrupuleux qu'on pouvait attendre de lui. « Je puis bien quelquefois refuser avec humeur, disait-il, mais du moins n'ai-je pas à me reprocher de refuser par humeur. » Il avait quatre-vingts ans lorsqu'il mourut pieusement en 1755, le 20 avril, peu pleuré par le monde et ne pleurant pas le monde, si l'on en croit son panégyriste qui termine ainsi son éloge : « Un homme qui tenait si peu au monde a dû le quitter sans regret*. »

L'abbé de Saint-Gyr appartenait à une ancienne famille dont l'origine est discutée, les uns la faisant venir du Milanais, tandis que d'autres placent son berceau dans le Nivernais. Ce qui est certain, c'est qu'elle est citée dès le xiii® siècle dans les Tablettes du Velay. Odet-Jacques-Joseph naquit à Lyon en 1694, et était fils de Jean-François de Giry, baron de Vaux et de Saint-Gyr, seigneur de Bressieu, secrétaire du Roi, et d'Antoinette Jacquier de Gornillon^.

* Histoire de l'Académie des Inscriptions.

* Baron de Roure de Paulin. Le château de Rochebaron. C'est cette intéressante notice qui nous a fourni les renseignements jusqu'ici inconnus que nous donnons ci-après.

Lorsqu'il eut pris rang dans les ordres, il fut pourvu très jeune d'un canonicat à la collégiale de Saint-Just, à Lyon, puis devint successivement grand vicaire et chanoine de Tours. On ne connaît aucun détail sur sa vie jusqu'en i636, année où il fut fait sous-précepteur du Dauphin, fils de Louis XV. « M. Fabbé de Saint-Gyr, nous dit l'abbé Batteux, aimait tendrement, que dis-je, il adorait son élève ; et il savait qu'en le formant à la vertu, il posait les vraies bases de la grandeur des rois et celle du bonheur public*. »

Or, c'était un usage ancien et traditionnel pour l'Académie de recevoir parmi ses membres les précepteurs des Enfants de France. Elle accueillit donc l'abbé de Saint-Cyr, ne pouvant se piquer d'être plus difTicile que son protecteur. Et celui-ci avait su distinguer l'homme studieux « dont la modestie avait, dans le silence, cultivé des talents qui n'échappèrent pas au souverain^ ». C'était en 1742. On le reçut le 4 mars : ce fut Destouches qui lui répondit. Il succédait au cardinal de Polignac.

Le 21 octobre de cette même année, l'abbé de Saint-Cyr acheta à son frère le château de Roche-

* Discours de réception.

* L'abbé de Saint-Cyr ne s'illusionna pas lui-même sur ses mérites et dit dans son discours de réception : « Quelque flatteur que soit pour moi le choix dont je viens vous rendre de publiques actions de grâce, je ne puis me dissimuler le véritable motif auquel j'en suis redevable. L'honneur que j'ai d'être attaché à l'instruction d'un Prince, l'espérance et l'amour des français, a déterminé vos suffrages en ma faveur. Vous avez supposé en moi les talents, ou plutôt, en m'associant à vous, Messieurs, vous avez voulu me mettre à portée de les acquérir. »

baron, qui fut revendu plus tard par ses héritiers pour payer ses legs^ Il était fort érudit et très bon : le Dauphin Taiina toujours beaucoup. Il fut aussi aumônier de la Dauphine, conseiller d'État en remplacement de l'abbé Bignon, pourvu de plusieurs bénéfices qu'il résigna lorsqu'il eut, en 1749, l'abbaye de Troarn (Calvados) qui valait 70 000 livres de rente % et membre de l'Académie des Inscriptions.

Il a écrit le Catéchisme et décisions des cas de conscience à Viisage des Cacaouacs^ avec un discours du patriarche des Cacaouacs pour la réception d'un nouveau disciple. Il s'efforce dans cet ouvrage de montrer les erreurs des philosophes.

L'abbé de Saint-Gyr mourut à Versailles le i3 janvier 1761.

Le cardinal de Luynes, prélat-astronome, était frère du général duc de Luynes, l'auteur des Mémoires sur la Cour de Louis XV ^ un des plus précieux monuments historiques du xviif siècle. Il naquit à Versailles, en 1708, d'Honoré-Gharles d'Albert, duc de Montfort et de Marie- Anne - Jeanne de Gourcillon de Dangeau, fille de l'auteur

* Ce château, situé dans la Haute-Loire, était le siège de la a» baronnerie du Forez. C'était une forteresse imprenable. Il est depuis longtemps en ruines.

' Mémoires du duc de Luynes.

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du Journal. Son aïeul, le duc de Ghevreuse, était l'intime ami de Fénelon : il trouva dans l'entourage de celui-ci d'édifiants modèles de piété, et la religion tint une très grande place dans son éducation.

Entré d'abord à l'Ecole militaire, il devint assez jeune mestre de camp d'infanterie et c'est alors qu'il fut amené, par scrupule religieux, à refuser de se battre en duel. La duchesse de Luynes, mue par un sentiment d'honneur très remarquable chez une mère, ayant mis son fils en demeure d'opter entre le duel et l'entrée dans les ordres, il se décida pour ce dernier parti.

Presque aussitôt abbé de Saint-Vigor de Cerisy puis vicaire général de Meaux, il fut fait, en 1729, évêque de Bayeux. Défenseur ardent des droits de l'Eglise, il s'éleva plusieurs fois, durant son épiscopat, contre les arrêts des Parlements. Il était premier aumônier de la Dauphine, lorsqu'il fut reçu à l'Académie, en remplacement du cardinal de Fleury, sur la proposition de Tévêque de Mirepoix, qui voulait faire échec à Voltaire, alors candidat*. « Le parti religieux salua doublement, comme un triomphe, l'échec du philosophe et l'élection de Tévêque^ »

* Celui-ci écrivait à Moncrif : « Le roi m'a donné son agrément pour être de l'Académie, en cas qu'on veuille de moi. Reste à savoir si vous en voulez. Vous savez que, pour l'honneur des lettres, je veux qu'on fasse succéder un pauvre diable à un premier ministre ; je me présente pour être ce pauvre diable. » {i«' fé'^'rier 1733).

* C. DE LA JONQUIÈRE. V Armée à l Académie.

En 1753, il fut promu à l'archevêché de Sens. Le roi Jacques III d'Angleterre sollicita alors pour lui le chapeau de cardinal qu'il obtint en 1756. En cette qualité, Tarchevêque prit part aux conclaves qui élirent Clément XIII, Clément XIV et Pie VI. Il se fît bénir à Rome par ses larges aumônes*.

II était aussi, depuis 1765, membre de l'Académie des Sciences, où ses connaissances spéciales l'avaient fait appeler : il y présenta un Mémoire sur le mouvement du vif-argent dans les baromètres. Mais ce fut à peu près la seule chose qu'il publia, ce qui lui valut une réputation d'incapacité sans doute exagérée, mais que des publicistes^ne manquèrent pas de souligner plusieurs fois^ Il suffit, pour faire justice de ces insinuations, d'écouter les paroles que lui adressait Moncrif en répondant à son discours de réception : « Vous n'avez pu

* Un jour que le cardinal se faisait porter la queue par un chevalier de Saint-Louis, le marquis de Conflans se récria contre cet usage. Le cardinal lui fit observer que cela s'était toujours vu et que même un Conflans l'avait fait. « Gela se peut, reprit le marquis ; nous avons toujours eu, dans notre maison, de pauvres hères dans le cas de tirer le diable par la queue. » Le mot est joli, mais a le défaut de ne pas bien s'appliquer au cardinal de Luynes.

* V Espion Anglais , rendant compte de la réception de Msr de Boisgelin en 1776, dit par exemple : « Cette calotte rouge est le cardinal de Luynes, grand bavard, s'exprimant bien et surtout ayant le méiùte excellent chez un courtisan de parler beaucoup sans rien dire. Du reste, qu'a-t-il fait? — Rien. »

Et la Chanson sur les évêques réunis en assemblée pour examiner la doctrine des jésuites, s'exprime ainsi :

« Le cardinal, homme d'esprit,

Est de l'Académie.

Mais il n'a pensé ni produit Depuis qu'il est en vie. »

rignorer; un suffrage unanime vous a déféré la place que vous occupez aujourd'hui, et vous demandez à quel titre vous la remplissez!... La modestie est une vertu qu'on ne trouve ordinairement que dans ceux qui ont de vrais sacrifices à lui faire *. »

Rentré à Paris, il y mourut en 1788, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, après trente-deux ans de cardinalat, entouré de la vénération générale, et regretté pour ses grandes vertus et ses éminentes qualités.

Florian occupa après lui le 29® fauteuil.

L'abbé Gabriel Girard était un grammairien renommé. A ce titre il semblait que sa place fût tout naturellement marquée à l'Académie française, dont le rôle principal est de veiller sur les traditions de notre langue et de lui apporter prudemment les améliorations qu'elle juge capables de l'embellir. Cependant on attendit un quart de siècle avant de lui en ouvrir les portes.

11 était né en 1677 dans le Puy-de-Dôme, entra dans les ordres, vint à Paris et fut nommé aumônier de la duchesse de Berry, fille du Régent, puis secrétaire du Roi pour la langue russe qu'il possédait parfaitement. Comme il vécut toujours fort

* Séance du 29 décembre 1733.

a58 LE CLERGÉ A l\caDÉMIE

retiré, on ne sait à peu près rien sur son existence ^

Son vrai titre de gloire est un petit livre d'une très grande valeur : La justesse de la langue^ ou histoire des Synonymes. « C'est, dit Larousse, le premier ouvrage publié en France sur ce sujet. Les principes y sont exposés de main de maître. Dès lors le sens des mots fut mieux fixé, notre langue acquit plus de rectitude au point de vue de la propriété et de l'expression ^. » Un tel ouvrage dont le projet était neuf et l'exécution « très supérieure à ce qu'on pouvait attendre d'un premier essai » eut un si grand succès qu'on poussa de tous côtés l'auteur à se présenter à l'Académie où sa place paraissait indiquée. Cette tentative échoua. L'Académie ne lui ouvrit ses portes qu'en 1744? c'est-à-dire vingt-six ans plus tard, et « l'opposition qu'on lui fit si longtemps, nous dit d'Alembert, fut l'œuvre des grammairiens de l'Académie, qui redoutaient la présence d'un rival dont la supériorité les écraserait^ ».

* « Ce modeste académicien a si bien caché sa vie que nous en ignorons presque toutes les circonstances. » (D'Alembert, Histoire des membres de V Académie).

* Dans cet ouvrage l'abbé Girard veut prouver que la langue française n'a point de mots qui, dans toutes les circonstances possibles, puissent être substitués indifféremment l'un à l'autre et qu'il y a des cas, même très fréquents, « où l'usage ou le choix d'une de ces expressions est indispensablement nécessaire à cette précision délicate qui caractérise les bons écrivains ».

' Dans son discours de réception, l'abbé Girard fit allusion à son échec de 1718, en disant que certes il ne put qu'approuver alors le choix que firent ses collègues et il ajouta : « Je ne désapprouvai que ma témérité et je me replaçai au rang des spectateurs. »

PROTECTORAT DE LOUIS XV aSg

Le Traité des Synonymes a eu de nombreuses éditions. L'abbé Girard a publié en outre des ouvrages sur V Orthographe^ sur la Langue \ sur la Parole. Duclos disait de ce dernier : « Voici un livre qui fera la fortune d'un autre. »

Girard mourut çn 1748.

François, Joachim de Pierre, comte de Bernis, successivement poète, homme d'Etat, ambassadeur, ministre et cardinal de la Sainte Eglise, « est assez heureux pour que son histoire soit son éloge ^ » . Il naquit à Saint-Marcel de TArdèche, le 22 mai 171 5, d'une famille de peu de fortune, mais égale par son ancienneté aux plus nobles du royaume. C'était le second des quatre enfants de Joachim de Bernis et de Marie -Elisabeth du Chastel. Destiné à l'Eglise comme cadet, après de brillantes études dans son pays natal, il entra à Saint-Sulpice, mais fut assez longtemps sans recevoir la prêtrise.

Il mena d'abord la vie d'un abbé de cour, et cherchait sa voie tout en faisant des vers, ce qui le fît nommer, à vingt-neuf ans, membre de l'Académie

* Une phrase de ce livre, Les vrais Principes de la Langue française, a fait mettre en doute l'orthodoxie de l'abbé Girard. C'est celle-ci : « Tout est conjectural, excepté les sensations et les démonstrations géométriques. » Mais Girard ne l'entendait que par rapport à la science et à la raison humaine.

* Éloge du cardi,,-'l de Bernis, lu dans la séance du 5 février iSSg, par M. de Féletz.

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française. Ce n'était pas trop mal débuter. Il y est entré « non comme un homme de lettres, car il feint d'ignorer qu'on a imprimé ses poésies...^ mais il a été reçu comme homme du monde aimant les lettres et n'en faisant point métier. Il a soin, dans son discours de réception, de se poser et de s'établir en grand seigneur protecteur, plutôt qu'en écrivain protégé^ ». Lui-même d'ailleurs a soin de nous le dire dans ses Mémoires : a Content de m'ètre fait un nom dans les lettres, je ne voulus pas qu'on crût que je m'étais borné à les cultiver. Une assiduité trop grande aux séances de l'Académie aurait été nuisible aux vues que je commençais à avoir ^. » Voilà qui est parler avec franchise et se mouvoir avec aisance! Il succédait à l'abbé Gédoyn, que nous avons vu aussi homme du monde et homme de lettres, et occupa le 20® fauteuil. Ce fut Grébillon qui lui répondit : « Vous avez recherché avec empressement l'Académie, lui dit-il, c'était faire son éloge ; elle vous reçoit, c'est faire le vôtre. » Et Piron eut à cette occasion un mot charmant : « Monsieur l'abbé, c'est avoir bien tôt ses Invalides !» • ^

Mais, quand il fut académicien, Bernis ne fit plus de vers. «J'y ai renoncé, écrit-il à Voltaire, quand j'ai connu que je ne pouvais être supérieur dans un

* Frédéric Masson. Mémoires et lettres du cardinal de Bernis. IntrO' duction. « Homme de lettres, il ne l'était point dans le sens où nous l'entendons aujourd'hui, et prêtre, il l'était moins encore dans le sens où on le comprend à présent. »

* Cardinal de Berms. Mémoires.

genre qui exclut la médiocrité. » On trouvera sans doute cet auto-jugement bien modeste, lorsqu'on saura que Voltaire, parlant du jeune poète, célèbre « sa muse vive et coquette ^ ».

Cependant l'abbé de Bernis cherchait encore sa voie. 11 n'étaitabbé, dit M. Frédéric Masson, qu'en attendant la fortune. Toute son ambition était alors d'avoir 6.000 francs de rente. Mais le cardinal de Fleury ne voulut lui donner aucun bénéfice ^ « Ne pouvant réussir, dit un historien de Tépoque, à faire cette petite fortune, il résolut d'en faire une grande. » M""® de Pompadourn'y fut pas étrangère^. Tout en lui d'ailleurs était fait pour plaire à la cour de Louis XV et à la société du xviii^ siècle. Sa physionomie respirait le charme et la douceur; il avait surtout un air candide qui attirait, ce que Duclos a si bien appelé « une physionomie de candeur ».

Il eut d'abord l'abbaye de Saint-Arnould^ qui rap-

* Il est vrai que pour plaisanter la « profusion des fleurs » répandue un peu partout dans les vers du jeune abbé, le même Voltaire l'avait surnommé Babet la bouquetière. Et le 19 août 1758, il écrivait encore au poète devenu cardinal : « Pardonnez au vieux suisse ses bavardages. Que Votre Éminencelui conserve les bontés dont la belle Babet l'honorait. »

* On connaît la répartie mordante que fit le très jeune Bernis au très vieux ministre. « Vous n'obtiendrez rien tant que je vivrai », avait dit le cardinal. « Eh ! bien, Monseigneur, f attendrai », répondit l'abbé avec une profonde révérence. Il attendit dix-sept ans, mais rattrapa le temps perdu.

^ On a critiqué sa liaison avec la favorite. C'est le roi lui-même qui, partant pour la guerre et ayant grande confiance dans le jeune abbé, « voulut personnellement que celui-ci devînt sa société intime». (LoMÉNiE DE Briennè. Noticc suv le cardinal de Bernis dans les Mémoires de M™» du Hausset.)

ùèà LE CLERGÉ A l'àCÀDÉMIE

portait 3o.ooo livres, puis fat envoyé comme ambassadeur à Venise et montra, dans ce poste, des talents qu'on n'attendait pas de lui, justifiant le mot de Talleyrand que les savants théologiens font de bons diplomates ^ Il travaillait activement, « ne passait guère que cinq heures au lit ^ », faisait tout par lui-même et savait montrer, dans toutes les circonstances épineuses, de la clairvoyance et du coup d'œil. C'est là qu'il jeta les bases de son avancement futur dans les dignités de l'Eglise en servant de médiateur entre le Pape et la République de Venise. C'est là aussi qu'il fut ordonné prêtre. Il avait quarante ans et « sa conduite répondit désormais à l'action qu'il venait de faire '' » .

Bernis fut ensuite ambassadeur en Espagne, où il remplaçait le duc de Duras; après quoi, le Roi l'appela au ministère des Affaires étrangères. Il voulut, alors contre le dessein de M™® de Pompadour, arrêter, par une paix honorable, la guerre de Sept ans. C'est là qu'en 1758, il reçut du Pape le chapeau du cardinal*. Mais, s'étant trouvé en opposition avec Louis, XV lors de son Mémoire sur la paix, il fut remplacé au ministère par le duc de Choiseul et exilé dans son abbaye de Vic-sur-Aisne.

* Éloge de Reinhard.

' LoMÉME DE Brienne. Notice sur le cardinal de Bernis. ^ Annales Catholiques, 1800,

* « Le courrier de Rome m'a apporté cette nuit la calotte rouge. Je vous la dois, puisque je vous dois tout. » (Bernis à M"»» de Pompadour, 10 octobre 1758.)

C'est alors qu'au moment de sa disgrâce, trouvant matière à rire, il dit que son chapeau rouge lui était un bon parapluie.

La faveur revint cependant peu à peu. Le cardinal fut désigné, en 1764, pour l'archevêché d'Albi et, après le conclave de 1769, où lut élu Clément XIV, il obtint l'ambassade de Rome.

Ce fut le point culminant de sa carrière. Il poursuivit, d'après les instructions de sa Cour, mais j avec tous les égards dus au Saint-Siège, la destruction de Tordre des Jésuites. Jamais la France ne fut plus dignement représentée que par le cardinal de Bernis ^ Il tenait, disait-il, « l'auberge de France dans un carrefour de l'Europe », ajoutant que rien ne doit être médiocre à Rome, sous peine d'être ridicule. Sa table était somptueuse et a laissé de tels souvenirs que le pape Pie IX disait spirituellement que la cuisine de Bernis était encore à Rome « en odeur de sainteté ». Et pourtant, lui, qui avait été l'objet d'une tentative d'empoisonnement dont sa santé était restée pour tou-

^ « L'assemblée du cardinal de Bernis est peut-être l'assemblée périodique de société la plus magnifique de l'Europe. Grand par luimême, il est en outre magnifique dans ses représentations ; tout ce qui concourt à leur éclat est double chez lui : tenant table ouverte, donnant à tout le monde, ne recevant de personne et toujours au-dessus de toute comparaison dans les fêtes, dans les cérémonies, dans les illuminations publiques. Tant de somptuosité, le concours des grands, les hommages des peuples, une politique qui a mis plus d'une fois en défaut celle du Vatican ; une politesse aisée qui toujours est à tout et s'étend à tout le monde, donna au cardinal de Bernis un crédit, un ascendant que de grands talents soutiennent d'une manière imposante. » (Roland. Lettres écrites de Suisse en Italie. Amsterdam, 178..)

jours altérée, ne mangeait qu'un œuf à la coque tandis qu'il prodiguait à ses invités les mets les plus délicats ^

L'affaire du cardinal de Rohan le plaça dans une situation particulièrement délicate. Il en était à peine sorti lorsque la Révolution vint le renverser, car il refusa de prêter le serment qu'il jugea incompatible avec ses premiers vœux. Il y perdit son ambassade et 400.000 livres de rente. Il n'hésita point, et « cette résolution consciencieuse, qui bouleversait sa position sociale, est très honorable pour un courtisan^ ». Il serait tombé dans l'indigence (car il ne s'était fait aucune fortune privée <c et il était assurément le seul ministre de son temps qui fût dans cette position ^ ») si son ami le chevalier Azzara n'avait obtenu que la cour d'Espagne lui fît une forte pension qui satisfit à tous ses besoins « et même au plus pressant de tous, au besoin d'aider les malheureux '* ». C'est ainsi i que le cardinal put recevoir, dans son palais, en 1791, les tantes de Louis XVI, qui cher-

* M"»» de Genlis parle de la « magnificence incomparable » du cardinal qu'on appelait le roi de Rome à cause de la considération dont il jouissait.

* FiRMiN-DiDOT. Biographie générale. « J'ai tout sacrifié à la foi de mes pères, écrivait alors le cardinal, et à l'honneur dont ils ont toujours été jaloux ; l'indigence, quelque affreuse quelle soit pour un homme de mon état et de mon âge, ne m'épouvante pas et, sans savoir à quoi la Providence me destine au bout de ma longue carrière, je me jette dans son sein et je m'y trouve heureux et tranquille. »

' FÉLETZ. Eloge du cardinal de Bernis.

* LoMÉNiE DE Brienne. Loc. cit.

chaient un asile contre la tempête révolutionnaire.

Il parut plus grand encore, donnant la mesure de son âme et de son caractère. « Dans un âge avancé, disait-il, on ne doit s'occuper qu'à rendre au juge suprême un compte satisfaisant de l'accomplissement de ses devoirs. »

Il mourut à Rome en 1794^ âgé de soixante-dixneuf ans, « heureux d'avoir ressenti les salutaires et purifiantes adversités qui achevèrent de racheter la première époque de sa vie ^ » Son corps repose à Nîmes : son cœur est resté à Saint-Louis-des- Français, dans un gracieux mausolée de marbre, orné de son médaillon et surmonté de ses armes ^.

L'abbé Vielle de la Ville naquit à Rayonne en 1702. Il entra de bonne heure chez les jésuites, fît son noviciat à Rordeaux, fut longtemps professeur au collège de Limoges et quitta cette charge pour devenir précepteur dans la famille de Fénelon. C'est là que le neveu de l'illustre prélat, brigadier des armées du Roi et ambassadeur dans les Pays-Ras, vint le prendre en 1782 et l'attacha à sa personne. L'abbé de la Ville s'initia près de lui à la diplomatie, et, ayant quitté les jésuites a justas oh eau-

' Abbé Blampignon. Vépiscopat de Massillon.

* On publia, après sa mort, la Religion vengée, poème jugé avec sévérité parce qu'il ne paraissait pas à une époque favorable à son succès, mais qui, malgré ses défauts, est estimé comme l'ouvrage d'un homme de talent.

sas » il entra par son appui aux Affaires étran-, gères ^

En 1745, il était nommé ministre de France à La Haye et fut élu, l'année suivante, à l'instigation de Voltaire, pour succéder à Mongin à l'Académie française. Duclos se présentait en même temps que lui. Les deux concurrents avaient chacun quatorze voix ; Il n'y avait plus que celle de Moncrif à donner. (( Il déclara qu'il aurait bien désiré donner sa voix à M. Duclos, mais que, devant toute sa fortune à M. d'Argenson, il n'avait pu lui refuser de promettre sa voix à M. Fabbé de la Ville, ce qui décida la pluralité ^ » On jugea que le discours que prononça lors de sa réception le nouvel académicien « méritait d'être lu », surtout l'éloge qu'il y fit du cardinal de Richelieu ^

Il était abbé de Noaillé, de Saint-Quentin-les- Beauvais, de Lessay au diocèse de Goutances. On le trouve plus tard secrétaire des commandements du Dauphin, puis secrétaire du cabinet du fils du

* Les jésuites « par l'effet de cette prévoyance qui leur ménageait des amis partout, se trouvaient avoir parmi les chefs des Affaires étrangères un ancien membre de leur Société. Cet employé les servait avec un zèle d'autant plus utile qu'ayant la correspondance d'Italie, il tâchait de donner aux dépêches concernant les jésuites la tournure la plus favorable, tandis que le Roi et son conseil avaient résolu leur ruine. » (De Flassan. Histoire de la Diplomatie française.)

* Mémoires du duc de Luynes (20 miai 1741)-

^ Trois ans plus tard, le 7 juin 1749, nous trouvons pour la troisième fois quinze ecclésiastiques en séance : les abbés du Resnel, Sallier, Mirabaud, Alary, Terrasson, l'archevêque de Sens, Bignon, l'abbé de Saint-Cyr, l'évêque de Mirepoix, l'abbé de la Ville, le cardinal de Rohan, le cardinal de Soubise, les abbés de Bernis, d'Olivetet Foncemagne. {Les Registres de l'Académie française, t. IL)

Dauphin, le futur Louis XVI. En 1774, l'abbé de la Ville devint directeur des Affaires étrangères, charge qu'on avait créée pour lui et qui le plaçait immédiatement après le ministre, puis évêque in partibus de Tricomie ^

Il justifia la confiance qu'on venait de lui accorder en terminant heureusement plusieurs affaires importantes qui demandaient du tact, de la finesse et de la discrétion^. Lorsque les attaques contre les jésuites devinrent plus menaçantes, il employa tout son crédit à la défense de ses anciens confrères dont il avait emporté l'estime et dont il ne cessa jamais d'être Tami.

Mais il ne jouit pas longtemps de cette charge, non plus que de celle qu'il eut alors de directeur de l'Académie, car il mourut à Versailles le i4 avril 1774, dans un âge fort avancé.

Né en Seine-et-Marne, le 3 janvier 1688, Louis- Guy Guérapin de Vauréal, comte de Believal, fut dès l'âge de dix-huit ans prieur de Ghampcouëlle. Docteur en théologie et prêtre à vingt-cinq ans, vicaire général de Meaux et prieur de Ghoisy-en-

* « Vous me ferez grand plaisir, écrivait Voltaire à Marmontel (i5 janvier 1774), de me dire s'il est vrai que notre confrère l'abbé La Ville soit nommé directeur des Affaires étrangères, et qu'il soit évêque in partibus infidelium. Cela serait plaisant; mais rien ne doit étonner. »

- MicHAUD. Biographie universelle.

Brie trois ans plus tard, il devint peu après conseiller du Roi en ses conseils, maître de l'oratoire du Roi en 1718, et grand-maître de la chapellemusique du Roi^

Nommé évêque de Rennes en août 1732, et sacré à Meaux quelques jours plus tard, il remplit ses devoirs avec la plus scrupuleuse exactitude et se montra plein de sollicitude pour ses diocésains. Il avait au plus haut degré la première vertu d'unj évêque : la bienfaisance. La Bretagne lui fut redevable d'une plus sage administration pour la répartition et la perception des impôts.

Sa délicatesse se révélait dans les plus petites^ choses. Lorsqu'il visitait son diocèse, il se faisait toujours suivre d'un fourgon chargé de vivres, (^ afin que son séjour ne fût pas onéreux à ses curés. Un trait de ce genre suffît, croyons-nous, à caractériser une nature; il assure au moins à la mémoire de Tévôque de Rennes l'admiration respectueuse de tous ceux qui ne mettent pas les qualités du cœur au-dessous de celles de l'intelligence.

En 1741, M*' de Vauréal fut nommé ambassadeur en Espagne, puis ambassadeur extraordinaire pour demander la main de l'Infante^, et se trouva de

* R. Bonnet. Isographie de l'Académie française.

* Ayant à haranguer l'infante Marie-Antoinette, la sœur delà future Reine, il lui dit : «Madame, si la France était aussi riche en princes que l'Espagne en princesses, son ambition ne serait pas remplie : nous formerions encore d'autres vœux et vous en seriez l'objet ; nous ne pouvons qu'applaudir au bonheur de la nation sur laquelle vous régnerez. »

suite à la hauteur de ses nouvelles fonctions et (( soutint ce titre avec splendeur* ». Fort estimé du roi Philippe V et de ses ministres, il se vit honoré du titre de Grand d'Espagne de première classe. Quoique absent de son diocèse et absorbé par de grandes affaires, il ne perdit jamais de vue son troupeau dont il se trouvait momentanément séparé, et veilla toujours à ses besoins. Son départ d'Espagne fut entouré néanmoins de quelque mystère, à cause de ses relations personnelles avec la Reine, qui avait déjà compromis Bernis à Venise, lorsqu'elle était encore Infante de Parme ^.

L'extérieur de M^^' de Vauréal était imposant ; il s'exprimait avec grâce et facilité, et ses dépêches ont longtemps passé pour des modèles^. Reçu à l'Académie en 1749^ il fut élu avec l'appui de l'évêque de Mirepoix, contre Piron et d'Alembert, en remplacement du cardinal de Rohan.

Ne se sentant plus en état de remplir ses devoirs d'évèque, lorsqu'il fut parvenu à la vieillesse, le prélat donna sa démission, béni de ses diocésains pour ses soins et ses aumônes, a La voix de la renommée, dit son successeur à l'Académie,

^ La. Gondamine. Discours de réception. {Op. cit., t. XXXVIIL) * « Il est notoire, dit Jules Soury (Portraits de femmes. Les filles de Louis XV), qu'elle tourna la tête à deux ambassadeurs au commencement et à la fin de sa carrière politique, sans parler de l'abbé de Bernis. Le premier, M. de Vauréal, fut ambassadeur de France à Madrid pendant les sept ou huit ans d'absence de Philippe. Disgracié, il reçut l'ordre de se rendre à son évêché sans passer par Versailles. »

^ Voir le « fonds d'Espagne » au ministère des Affaires étrangères*

rarement récusable quand elle loue, publia que, pendant près de trente ans, il ne s'est jamais approprié les revenus de son évêché. Le patrimoine des pauvres semblait avoir repris entre ses mains sa première destination ^ »

M*' de Vauréal mourut en 1760. Il avait soixantedouze ans.

C'est dans un petit village des environs de Rouen que vint au monde, en 171 5, Nicolas Thyrel de Boismont. Il était d'une famille noble et ancienne, mais peu fortunée. Ses premières études révélèrent les plus heureuses dispositions et, ordonné prêtre aussitôt que Tâge l'eut permis, il devint chanoine de Rouen. Mais « il préférait les amusements frivoles à l'instruction sérieuse; la dissipation à l'étude des livres saints^ », et il aurait langui inconnu dans sa province, si des amis ne l'avaient décidé à s'établir à Paris. Il y devint promptement un prédicateur fort habile, montrant une connaissance profonde des mœurs, des passions, des caractères. Il prononça, en 1750, le panégyrique de saint Louis, dans un style qui ne manquait ni d'élégance, ni d'éclat, et devint prédicateur ordinaire du roi Louis XV ^.

* La G0NDA.MINE. Loc. cit.

* Tyrtée Tastet, Histoire des Quarante fauteuils.

' (( L'abbé avait autrefois dans le monde joué et très bien joué la

Elu à l'Académie française en remplacement de l'évêque de Mirepoix (i755) \ il ne tarda pas à devenir Tun des orateurs en titre de la Compagnie, et prononça, en son nom, les oraisons funèbres du Dauphin, de Louis XV et de Marie-Thérèse. Un de ses derniers sermons, qui contient des passages d'une véritable éloquence et qu'à la prière de la duchesse de La Rochefoucauld, il prêcha à Paris, dans l'église de la Charité, fit une telle impression que la quête qui suivit s'éleva à iSo.ooo livres et forma le premier fonds de la dotation de l'hospice de La Rochefoucauld.

L'abbé de Boismont avait beaucoup d'esprit ; c'était « un abbé coquet^ » ; il avait reçu de la nature, dit Rulhière, le talent des jolis vers. Le jeune abbé Maury Tinterrogeant un jour curieusement sur quelques détails de sa vie : a Ah ! çà, l'abbé, répliqua-t-il gaiement, est-ce que vous me prenez mesure ? » Il avait choisi pour sujet de son discours de réception : De la nécessité cV orner les vérités éuangéligues, ce qui fit dire à Grimm : « M. l'abbé de Boismont est un habile joaillier qui travaille

comédie... dès lors il savait dire... sa diction savante faisait valoir son discours. » Cf. H. Moulin. N. Thyrel de Boismont [Bulletin du Bibliophile, 1881.)

* U avait précédemment échoué contre Châteaubrun. « Ainsi, dit Rulhière, pour disputer la place vacante, on voyait, d'un côté, un prédicateur que l'on accusait d'être mondain ; de l'autre côté, un poêle de théâtre, à qui l'on reprochait trop de scrupules dans sa dévotion. » Collé prétend que la duchesse de Ghaulnes déploya « une ardeur scandaleuse » à lui obtenir un fauteuil.

* H. Moulin* N. Thyrel de Boismont [Bulletin du Bibliophile, 1801).

fort bien en faux. » Un jour qu'il remplissait les fonctions de directeur de l'Académie, des sifflets ayant accueilli un discours de Fabbé Gaillard, il s'écria : « Messieurs, l'Académie n'invite pas le public à ses séances comme juge, mais comme témoin ; et le public n'a droit de marquer sa désapprobation que par le silence ! »

L'abbé de Boismont mourut à Paris le 20 décembre 1786. Il a laissé, outre des recueils de sermons, les Lettres secrètes sur Vétat actuel de la religion et du clergé de France. L'abbé Maury, le plus cher de ses amis, son élève, en faveur duquel il avait résigné les plus riches de ses bénéfices, reçut son dernier soupir.

Nous rencontrons maintenant le nom d'un prélat considérable en son temps et dont le rôle fut assez marqué pour exciter, de nos jours encore, l'attention des historiens. Né en 1712, et Gascon comme Christophe de Beaumont, l'archevêque de Paris contre lequel il devait tant lutter, Antoine de Malvin de Montazet reçut, aussitôt qu'il fut prêtre, l'abbaye de Saint- Victor. Il fut ensuite grand vicaire de M^*" de Fitz-James, évêque de Soissons et premier aumônier du Roi, qui le fit nommer aumônier de quartier dans la chapelle royale, titre qui conduisait presque toujours à 1 l'épiscopat. Aussi M. de Montazet eut-il en 1748 1

Tévêché d'Autun et il parut avec honneur dans plusieurs assemblées du clergé.

Dix ans plus tard, le cardinal de Tencin étant venu à mourir, Farchevêché de Lyon se trouvait dévolu de droit à Tévêque d'Autun. A peine Montazet était-il installé sur ce nouveau siège, qu'il cassa, se fondant sur son titre de Primat des Gaules, l'ordonnance portée par l'archevêque de Paris contre les sœurs hospitalières de la rue Mouffetard, qui avaient élu une supérieure, la sœur Saint-Louis, que M^'" de Beaumont refusait d'accepter ^ Ce fut une lutte épique. Les assemblées de province protestèrent énergiquement contre une telle mesure, et, quoique la Cour eût empêché qu'on y donnât suite, le Primat des Gaules " se trouva engagé à prendre nettement position : soutenu par le Parlement, encouragé par l'exemple de M^"^ de Fitz-James, il embrassa le parti des Jansénistes, et, bien qu'il ne soit pas allé toutefois jusqu'à résister à la bulle Unigenitus, il ne se déclara pas moins, chaque fois que l'occasion s'en présenta, favorable aux sectateurs de Jansénius. L'archevêque de Paris interjeta appel au Pape de tout ce qu'avait fait le Primat au sujet

* Cette sœur Saint-Louis s'appelait Marie-Jeanne Thébault de Boisgnorel. Née en 1713, ancienne élève de Saint-Cyr, pieuse et fort instruite, elle a laissé des lettres que ne désavouerait pas M"»» de Sévigné, car M. Gazier, qui la connaît bien, l'appelle « cette Sévigné de couvent ». Cf. A. Gazier. Une suite à l'histoire de Port-Royal. Jeanne de Boisgnorel et Christophe de Beaumont.

* « Le premier Gaulois », disait sœur Saint-Louis.

374 LE CLERGÉ A l'aGADÉMIE

des Hospitalières. Mais Rome se désintéressa de l'affaire, la traîna en longueur et la laissa finalement tombera

M^*" de Montazet eut aussi à lutter contre son chapitre : il supprima des privilèges, réforma la liturgie dans son diocèse, remplaça les jésuites par les oratoriens au collège de Lyon, fît composer par le P. Valla un traité de théologie qui ne fut pas accepté par Rome. Il écrivit beaucoup, mais toujours sous forme de lettres et d'instructions pastorales ; celles-ci n'en firent pas moins un certain bruit à cause des questions qui y étaient traitées et qui, dans ce temps de troubles religieux, passionnaient les esprits. Aussi l'Académie appela-t-elle M^"^ de Montazet à remplacer, en 1707, le cardinal de Soubise.

Il se fit remarquer dans ses nouvelles fonctions par sa mémoire heureuse, son imagination brillante, son éloquence élevée. Il eut pour ses confrères une particulière amitié ; c'est ainsi qu'il

' L'archevêque de Paris ayant voulu excommunier les Hospitalières, Montazet lui écrit que « frapper ces pieuses filles, est un de ces actes de tyrannie que les saints Canons condamnent avec les termes les plus forts et qu'ils annulent comme étant la honte de l'épiscopat. C'est un abus insupportable de ce que la Religion a de plus saint; et cet abus... n'est propre qu'à rendre celui qui s'en est servi mal à propos, l'objet de la risée de uns et de la compassion des autres ». {Le péché imaginaire, première lettre à M. l'archevêque de Paris. En Europe, 1756). « M. de Paris ne donne pas ses malédictions par mesure, dil-il ailleurs. Si l'effet suivait son vouloir, combien d'excom* munies pour un seul refus de sacrements que le Parlement aurait réprimé?... M. de Paris s'expinme comme s'il avait affaire aux plus grands ennemis de l'Eglise et comme si tout était perdu dans la Religion. »

recueillit dans son palais l'académicien Thomas, qui mourut dans ses bras, et auquel il fît même élever un tombeau à DuUins, près de Lyon. C'était d'ailleurs un prélat fort distingué ; on le jugeait bien, à tort ou à raison « cupide et ambitieux* », mais il possédait, de l'aveu de tous, une intelligence supérieure, une âme incapable de duplicité, une tenue irréprochable et avait toujours été de mœurs très pures ^

Les dernières années de M^' de Montazet ne furent pas heureuses ; des chagrins domestiques les attristèrent et les excès des convulsionnaires troublèrent la fin de son épiscopat. Il s'éteignit à Lyon, le 3 mai 1788, et Boufflers a pu dire en prenant possession de son fauteuil à l'Académie : « En mourant il ne laissa que son nom et son exemple. J'en atteste ses parents chéris et déshérités. »

* A. Gazier. Op. cit.

s « Un archevêque dont j'ignore le nom parla en termes indécents du Primat; il en est d'autres qui l'attaquent dans ses moeurs: c'est mal connaître M. de Montazet, qui se porta toujours à lui-même un grand respect, donna tout à V esprit, et jamais rien au cœur, ne s'occupant d'autre figure de femme que de celle qu'on donne à dame Fortune. Dans le siècle où nous sommes, cela mérite une demi-canonisation. » [Lettre de sœur Saint-Louis (1760) citée dans fourrage de M. Gazier.)

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