‹ Le clergé à l'AcadémieChapitre 21 sur 30 · LIERS. — LOMÉNIE DE BRIENNE · texte numérisé non relu

LIERS. — LOMÉNIE DE BRIENNE

Msr DE ROQUELAURE. — L'ABBÉ ARNAUD

La seconde partie du règne de Louis XV est Tépoque des intrigues les plus vives à l'Académie; « les influences les plus diverses se combattent autour de chaque élection * ». Deux grands partis se trouvaient en présence et divisaient les académiciens: les philosophes et les d'Olwets. Chacun d'eux triomphe à son tour, mais peu à peu se dessine le succès définitif des premiers, et siFélection de l'abbé de Radonvilliers leur fut contraire, celle de Marmontel vint bientôt après et pour longtemps indiquer leur prépondérance dans le chemin frayé par Montesquieu et par Voltaire. Dès lors Piron ne se plaindrait plus d'avoir reçu un coup de crosse et Louis XV éprouvait le besoin d'écrire à la Compagnie : « Mon Académie doit s'attendre à ce que j'aurai toujours la plus scrupuleuse attention à

* EMILE Gassier. Les 500 immortels.

l'examen des choix qu'elle fera dans ses élections, et que je ne laisserai jamais entrer dans son sein personne dont la réputation ne soit intacte du côté des mœurs et de la probité, ni dont les écrits et les discours soient répréhensibles par rapport aux matières de la religion et du gouvernement. Ainsi je lui recommande d'apporter la plus grande attention à ne proposer que des sujets dont les principes et les mœurs soient sans reproches \ »

Le premier ecclésiastique reçu à cette époque à l'Académie française est l'abbé Charles Batteux, qui jouit en son temps d'une très grande renommée.

Il naquit à Allend'huy, diocèse de Reims, le 7 mai 17 13. Après avoir professé la rhétorique à Reims, il la professa ensuite à Lisieux, puis au collège de Navarre, occupa enfin la chaire de philosophie grecque et latine au Collège royal. Dès 1754 il était membre de l'Académie des Inscriptions, et remplaça l'abbé de Saint-Cyr six ans plus tard à l'Académie française.

« Savant distingué, écrivain correct et élégant, littérateur judicieux et plein d'admiration pour les grands maîtres dont l'étude avait rempli sa vie, l'abbé Batteux n'est point au-dessous de la renommée classique dont il est en possession^. »

* Cf. Ch. Nisard. Reuue contemporaine (3i mai i856).

* Encyclopédie du XIX* siècle.

Cette renommée lui est venue surtout de son ouvrage : Les Beaux-Arts réduits à un même principe^ qui eut une célébrité européenne. Il n'a pas laissé d'ailleurs moins de cinquante volumes et on a pu dire de lui, grâce à ses leçons et à ses livres répandus avec amour en faveur de la jeunesse, qu'il était placé non loin de RoUin par ses travaux ^ La réputation de l'abbé Batteux est aujourd'hui bien diminuée ; sa mémoire doit toujours être vénérée. Bon parent, il soutenait de ses deniers une famille nombreuse ; bon citoyen, il s^intéressait passionnément aux revers et aux succès de la France. Il était chanoine honoraire de Reims, abbé de Bois-Aubry, au diocèse de Tours, et mourut d'une hydropisie de poitrine le i4 juillet 1780, à Paris. « C'est un événement favorable pour M. Le Mierre, écrivait Bachaumont, et, s'il peut espérer de voir ses vœux exaucés pour s'asseoir dans le fauteuil, certes c'est aujourd'hui ^ » Ce fut en effet Lemierre qui occupa, après l'abbé Batteux, le trente-septième fauteuil.

L'abbé Nicolas-Charles-Joseph Trublet appartenait à une vieille famille de Saint-Malo dont les membres « se trouvant très illustrés par l'ancienneté sans tache de leur roture, aimèrent mieux

* Cf. PoiNSiNET DE SivRy. Nécrologc.

* Mémoires secrets, t. XV.

rester bourgeois anciens que devenir gentilshommes nouveaux ». Il vint au monde en 1697 ^^ profita si bien de ses études que, dès l'âge de vingt ans, il faisait paraître ses Réflexions sur le Télémaque. Gomme il avait embrassé l'état ecclésiastique, il accompagna à Rome l'abbé de Tencin, conclaviste du cardinal de Bissy, puis se fixa à Paris, l'esprit mûri par son voyage et les observations qu'il y avait faites. Il publia alors ses Essais de littérature et de morale qui établirent définitivement sa réputation. Il avait de l'esprit autant que de bon jugement et dit dans cet ouvrage, à propos de J.-B. Rousseau : « En lisant ce poète qui versifie si bien, mais qui pense et qui sent si peu, je n'ai point de regret que ce soient là des vers, car que serait-ce si ce n'en était pas? Au lieu qu'en lisant M. de la Motte, qui pense beaucoup et versifie mal, j'ai le regret que ce soient là des vers, parce que l'auteur, écrivant en prose, aurait non seulement mieux écrit, mais encore plus pensé. » Aussi Garot a-t-il écrit dans ses Mémoires : « Il me serait facile d'extraire... des observations et des maximes de l'abbé Trublet un recueil, petit à la vérité, qu'on jugerait formé, non de l'esprit de l'abbé Trublet, mais de celui de La Rochefoucauld et de La Bruyère \ »

^ On pourrait faire, en effet, des pensées de l'abbé Trublet un recueil non moins intéressant que celui de l'abbé Rosne sur celles de Surian. En voici quelques-unes que nous cueillons en passant:

« On connaît mieux ses vices que ses défauts. On se corrige plus

28o LE CLERGÉ A l'aCADÉMIE

L'abbé Trublet était d'ailleurs Fami de la Motte et aussi de Fontenelle, dont il écrivit plus tard la vie, ce qui lui valut des attaques contre sa doctrine. Pourtant des évéques se reposaient sur lui du soin d'écrire leurs mandements, la Reine le protégeait, il collaborait activement au Journal chrétien et il semble bien que ces insinuations ne prouvent que la mauvaise foi de ceux qui les répandirent.

Cependant il avait attaqué assez vivement le poème de la Henriade^, Aussi Voltaire se vengea de lui en disant dans le Pauvre Diable :

L'abbé Trublet avait alors la rage D'être à Paris un petit personnage

Il compilait, compilait, compilait.

A quoi l'abbé répondit que, s'il avait eu le tort de critiquer la Henriade^ il avait le nouveau tort de persister. Et cela lui coûta cher : il avait attaqué la poésie, les poètes s'unirent pour l'em-

volontiers de ses défauts que de ses vices. On voudrait n'avoir point de défauts ; on veut bien avoir des vices. »

« La Nature a été bien cruelle à Tégard de certains hommes. Non contente de leur refuser toute sorte de mérites, elle leur a donné une grande naissance... Quand on n'a rien de grand que la naissance, on est et on paraît d'autant plus petit que cette naissance est plus grande. »

a On ferait un recueil assez ample des bonnes pensées des sots : mais on en ferait un plus ample encore des sottises des gens d'esprit. »

« Si l'esprit et les talents sont si rares, c'est que tous ceux qui étaient nés pour en avoir n'en ont pas. »

* Il définissait le génie de Voltaire la perfection de la médiocrité.

pécher pendant vingt ans d'entrer à FAcadémie ! Ce n'est qu'en 1761, à soixante-trois ans, qu'il put enfin y pénétrer ^ Remarquable par sa simplicité et sa modestie, il envoya à Voltaire son Discours de réception et cette démarche scella leur réconciliation ^ Dans ce discours, il dit que le titre d'académicien n'est pas seulement un honneur, mais aussi un engagement à un travail commun à la Compagnie. Et il ajoute : « Or, Messieurs, sans me croire digne de l'honneur, je me suis senti capable du travail. »

Mais l'âge venait pour l'abbé Trublet. D'une santé affaiblie, il se retira bientôt dans cette Bretagne qui avait été son berceau et où il voulait achever sa vie. Il était d'ailleurs chanoine de Saint- Malo. Sa conduite avait toujours été sage, religieuse, édifiante. Ses infirmités « furent adoucies par l'estime et l'affection de ceux qui Tentouraient.

* « C'est pour ainsi dire le chiffonnier de la littérature. Il a gratté vingt-sept ans à la porte de l'Académie. Enfin on la lui a ouverte. Frappez et l'on vous ouvrira. » (L'abbé de Voisenon. Anecdotes.) On répandit alors une chanson où le nouvel élu disait : Et dans quarante enfin je forme le zéro. »

' Voici un fragment de la réponse de Voltaire : « Votre lettre et votre procédé généreux, Monsieur, sont des preuves que vous n'êtes pas mon ennemi et votre livre vous faisait soupçonner de l'être. J'aime bien mieux en croire votre lettre que votre livre... il vaut mieux tout oublier en bons chrétiens et en bons académiciens...

« C'est de cette retraite (Ferney) queje vous dis très sincèrement que je trouve des choses utiles et agréables dans tout ce que vous avez fait, queje vous pardonne cordialement de m'avoir pincé, que je suis fâché de vous avoir donné quelques coups d'épingle, que votre procédé me désarme pour jamais, que bonhomie vaut mieux que raillerie, et queje suis, monsieur mon cher confrère, de tout mon coeur, avec une véritable estime et sans compliment, comme si de rien n'était, votre, etc. » [Correspondance de Voltaire, 27 avril 1761.)

Simple, bon, modeste, il ne plaisait pas moins par les qualités du cœur que par les mérites de son esprit et de sa conversation aimable. »

Adonné exclusivement aux bonnes œuvres, aux devoirs de son état, il mourut paisiblement au sein de sa famille, le 14 mars 1770. La ville de Saint- Malo est justement fière de lui avoir donné naissance, et le portrait de l'abbé Trublet figure à l'hôtel de ville entre ceux de Duguay-Trouin et de Maupertuis.

Sans être de premier ordre, la figure de M*'' du Coëtlosquet se détache avec un certain éclat au milieu de la plupart de celles de l'époque. Il est bien le vrai évêque, le vrai prêtre, tels qu'on aime à se représenter de nos jours les hommes chargés du lourd fardeau du sacerdoce et de l'épiscopat. Soit à la Cour où il vécut en évêque (selon la belle parole de Massillon sur Bossuet), à travers la corruption qui caractérisa la fin du règne de Louis XV; soit dans son diocèse qu'il refusa de quitter pour un siège plus important; soit dans le monde et à l'Académie, il eut toujours une attitude qui n'était plus de son siècle ; il semblait venir trop tard sur la scène; « il était des temps apostoliques^ ».

Il naquit en 1700 dans un manoir de Bretagne

' R. Kerviler. Jean-Gilles du Coëtlosquet.

près de Saint-Pol-de-Léon, d'une famille qui remontait au xiii^ siècle, et reçut les noms de Jean- Gilles à son baptême. Après ses premières études, il partit pour Paris où il fréquenta pendant onze ans la Sorbonne, ce qui laisse soupçonner l'étendue de ses connaissances ^ ; on ne sera donc pas surpris que son parent, M^' du Plessis-d'Argentré, évêque de Tulle, l'ait choisi, à peine ordonné prêtre, pour être son vicaire général. Mais, dès la fin de cette année, le futur cardinal de La Rochefoucauld le faisait grand vicaire de Bourges.

Il occupa dix années cette charge, jouissant de la plus complète confiance de son archevêque, puis il fut nommé évêque de Limoges et administra ce diocèse en y donnant l'exemple de toutes les vertus évangéliques. Il refusa même peu après l'archevêché de Tours ^ et ne songeait qu'à se consacrer exclusivement aux soins de son cher diocèse dont la mort seule, pensait-il, pourrait le séparer, lors-

if':

* Les jansénistes, qui avaient Goëtlosquet en horreur, firent plus tard sur lui une chanson où l'on disait : En son premier âge il était

Le plus beau des Écoles Le plus beau des... le plus beau des... Le plus beau des Ecoles !

Et une autre strophe de cette chanson est plus mordante encore puisqu'on y lit :

C'est un vi'ai por... C'est un vrai por... C'est un vrai portrait d'ange!

^ M. l'évêque de Limoges, honoré et aimé dans son diocèse, ne veut point le quitter, et a mandé qu'il n'acceptait point l'archevêché de Tours. M. de Limoges a peu de biens de patrimoine; les bulles qui sont fortes et les réparations forment un objet de So.ooo écus au moins. » [Mémoires du duc de Luynes).

que le Roi Talla chercher au fond de sa province pour le faire précepteur du Dauphin, le duc de Bourgogne.

Lorsque celui-ci fut mort prématurément \, le Roi chargea M^"" du Goëtlosquet de l'éducation du futur Louis XVI, et, bientôt après, de celles du comte de Provence et du comte d'Artois, en sorte que, par un privilège sans doute unique, l'ancien évêque de Limoges a été le précepteur de trois rois de France. m

Le prélat passa douze ans à la Cour, opposant la tenue la plus digne à la corruption ambiante, ayant toujours, suivant sa propre expression, « une oreille ouverte pour entendre le bien, et l'autre fermée pour ne pas entendre le mal », et forçant l'estime de tous par son attitude pleine de réserve et par ses vertus incontestées.

Grâce à la tradition qui réservait un fauteuil de l'Académie au précepteur des Enfants de France, on parla, dès 1760, d'y recevoir M^'" du Goëtlosquet. Son élection paraissait même assurée, lorsque, informé que deux hommes de lettres d'un mérite distingué aspiraient en même temps que lui au même honneur, il se retira pour les laisser passer ^ BufTon, qui était alors directeur, avait même com-

* Il faut lire dans la brochure de M. René Kerviler le récit de cette mort édifiante et qui eut tant de conséquences pour la France. On y verra aussi le rôle de M*' du Goëtlosquet, qui entoura le prince de soins si touchants et reçut son dernier soupir.

* Comte DU Goëtlosquet. Notice biographique sur J.-G. du Coëtlos quet.

PROTECTORAT DE LOUIS XV a85

posé déjà sa réponse éventuelle, qui figure au tome X de V Histoire naturelle générale^. Le prélat fut enfin élu en 1761 ^ Il succédait à l'abbé Sallier. Aucun candidat ne s'était présenté contre lui. Son discours de réception est en grande partie consacré à l'éloge de son premier élève, le duc de Bourgogne, et l'on peut voir, par ces pages attendries, quel souvenir fidèle il lui avait gardé ^.

Lorsque Louis XVI monta sur le trône, il fit son ancien précepteur commandeur du Saint-Esprit, et lui proposa même de solliciter pour lui le chapeau de cardinal. Mais, par une modestie et un désintéressement peu communs, INP"" du Goëtlosquet le pria instamment de n'en rien faire, et de désigner plutôt pour cette éminente dignité, un membre de la famille de son ancien archevêque. C'est ainsi que M^'" de La Rochefoucauld, archevêque de Rouen,

* On y lit : « ... Au peu d'empressement que vous avez marqué pour les dignités, à la contrainte qu'il a fallu vous faire pour vous amener à la Cour, à l'espèce de retraite dans laquelle vous continuez d'y vivre, au refus absolu que vous fîtes de l'archevêché de Tours qui vous était offert, aux délais même que vous avez mis à satisfaire les vœux de l'Académie, qui pourrait méconnaître cette modestie que j'ai tâché de peindre ? »

- D'Alembert écrivait à Voltaire l'année précédente : « Depuis quelques jours tout le monde veut ici que vous soyez mort : on vous désignait même... l'ancien évêque de Limoges pour successeur. Votre éloge eût été fait par un prêtre, et cela eût été plaisant. » (14 avril 1760), Ce fut tout de même un prêtre qui prononça l'éloge de Voltaire {voir page 292).

" C'est dans ce discours de réception qu'on trouve ce trait charmant à l'adresse de Fontenelle : « Cet homme célèbre qui, ayant vécu près d'un siècle, en a illustré deux. » Et cet autre sur le roi Stanislas : « Ce prince qui a régné glorieusement, même après avoir quitté le trône , »

reçut le chapeau destiné à Goëtlosquet qui se contenta d'être premier aumônier de Monsieur et administrateur de la feuille des bénéfices. Mais bientôt, fatigué par l'âge et la goutte, il se retira à l'abbaye de Saint-Victor où il passa encore dix ans dans la retraite, et où il mourut en 1784, à l'âge de quatre-vingts ans, avant d'avoir vu les malheurs qui allaient fondre sur la France et sur son ancien élève (ce qui à fait dire à son petit-neveu, empruntant les paroles d'un ancien, qu'entre toutes les marques de faveur dont la Providence s'est plu à l'environner dans le cours de sa vie, la plus signalée, c'est d'avoir placé si à propos l'époque de sa mort), et laissant à tous ceux qui l'avaient connu le souvenir d'un homme « toujours digne du cœur de Dieu par sa piété, digne du cœur des hommes par sa douceur^ ».

Par un assez piquant contraste, le premier nom que l'on rencontre parmi les académiciens ecclésiastiques, après celui de cet édifiant personnage, est celui de l'abbé de Voisenon, dont l'esprit subtil et léger, les piquantes saillies charmèrent, pendant la plus grande partie du xvin^ siècle, les nombreux loisirs de la haute société.

Il naquit, en 1708, au château de Voisenon. Sa santé fut toujours délicate et il disait plus tard

' L'abbé Faugères. Oraison funèbre de M»^ du Coëtlosquei.

que la nature l'avait formé « dans un moment de distraction/ ». Son intelligence au contraire fut, dès son enfance, vive et éveillée : il n'avait pas douze ans qu'il écrivait en vers à Voltaire. Plus tard il vint à Paris où ses gentillesses, son amabilité, son enjouement, ses tours d'esprit, ses quolibets le mirent vite à la mode et le firent rechercher par la société la meilleure ^ Il écrivait alors des pièces de théâtre qui n'eurent pas du reste grand succès : il s'en consolait aisément et fît même jouer au théâtre français une comédie qui n^était qu'une critique de Tune de ses œuvres V Ombre de Molière,

Cependant un duel où il blessa grièvement son adversaire (un officier qu'il avait raillé avec trop de malice), et une maladie assez sérieuse qu'il eut peu après, firent naître chez lui des réflexions telles qu'il satisfît aux désirs de sa famille en entrant dans les ordres. L'évêque de Boulogne était son parent : il l'appela auprès de lui aussitôt qu'il fut prêtre et le nomma son vicaire général. Et ce qui peut donner une idée de la sérieuse attention qu'il apporta dans cette charge, c'est qu'après la mort du prélat, il fut demandé pour évêque par les habitants de Boulogne.

Mais, par un sentiment de délicate réserve qui lui

* Il avait une figure de singe. Cf. Tykté Tastet. Op. cit.

• Le prince de Gonti lui ayant un jour tourné le dos dans un moment de mécontentement : « Ah ! Monseigneur, s'écria l'abbé, je suis content que vous ne me traitiez pas comme un ennemi. » — « Gomment cela ? » reprit le prince interloqué. — « C'est que vous ne leur avez jamais tourné le dos ! » Le prince aussitôt reprit sa belle humeur.

fait le plus grand honneur, il alla aussitôt supplier le cardinal de Fleury de ne pas le nommer et lui dit: « Comment veulent-ils que je les conduise, quand j'ai tant de peine à me conduire moimême? » C'est ainsi qu'il détourna de lui le fardeau de l'épiscopat. Aussi M^' de Roquelaure, prononçant plus tard son éloge à l'Académie, fit à cette noble démarche une éloquente allusion en disant : « Ce qui pouvait peut-être l'en rapprocher, c'est qu'il fut très éloigné de s'en trouver digne. » On sent assez quelle est la fin qu'un tel refus donnait lieu d'espérer. Celle de M. Tabbé de Voisenon fut ce qu'elle devait être : chrétienne et consolante ^

De retour à Paris, l'ex-vicaire général reprit les occupations de sa jeunesse et cultiva assidûment les lettres, donnant à ceux qui l'approchaient l'occasion de goûter son esprit ^ 11 fréquenta les

* D'api'ès ce que nous venons de dire, on ne doit peut-être accepter qu'avec réserve ce qu'on lit dans divers ouvrages, à savoir que, malgré la licence des mœurs d'alors, la conduite scandaleuse de l'abbé de Voisenon finit par émouvoir ses supérieurs; que son confesseur lui refusa l'absolution et qu'il dut avoir recours au Pape qui lui accorda le pardon de ses fautes, à condition qu'il donnerait 2.000 francs aux pauvres et qu'il dirait exactement son bréviaire.

* Bachaumont raconte quelque part que le doyen de Valenciennes fit un jour le voyage de Paris pour réclamer une dette à l'abbé de Boismont : il se trompa par hasard de porte et alla frapper chez l*abbé de Voisenon qu'il ne trouva pas chez lui. Il laissa alors un billet pour expliquer la raison de sa visite. Voisenon répondit aussitôt : « Je suis fâché que vous ne m'ayez pas trouvé, Monsieur; vous auriez vu la difFérence qu'il y a entre M. de Boismont et moi. Il est jeune et je suis vieux ; il est fort et robuste, et je suis faible et valétudinaire ; il prêche et j'ai besoin d'être prêché ; il a une grosse et riche abbaye, et j'en ai une très mince; il s'est trouvé porté à l'Académie î sans savoir pourquoi ; et l'on me demande pourquoi je n'en suis pas ; j

salons de M™' du Ghâtelet, de M"'" Quinault, pour laquelle il fît une comédie, La coquette fixée ; se lia avec Favart et surtout avec sa femme, qu'il appelait ma chère petite nièce. Il était très en faveur à la Cour; le duc de Choiseul l'introduisit dans rintimité de W^^ de Pompadour et voulut même le nommer ministre de France auprès d'une Cour étrangère. Il eut du Roi une pension de 6.000 francs et devint peu après ministre plénipotentiaire du Prince-Evèque de Spire. Enfin, en 1762, il succéda à Grébillon à l'Académie française et s'assit au treizième fauteuil ^ « On me prête beaucoup de sottises », disait-il un jour. — « Monsieur, on ne prête qu'aux riches », répartit d'Alembert. Protégé par le chancelier Meaupou, il acquit une grande fortune dont il consacra la plus grande partie à des œuvres de charité, car, malgré le décousu de sa vie, il connaissait bien les préceptes de l'Église, et, quoique tout entier au monde, pour obéir aussi à l'ordre du Pape que nous avons mentionné plus haut, « il disait son bréviaire exactement et en marquait les renvois avec des couplets de chansons " ».

Puis il se retira dans sa terre de Voisenon, afin de

il vous doit une pension enfin, et je n'ai que le désir d'être votre débiteur. Je suis, Monsieur, etc. »

' Le jour de cette élection, pendant que l'Académie délibérait, on répandit dans la salle une quantité de portraits de l'abbé de Voisenon, portant avec son nom cette mention : « Elu à l'Académie le 4 décembre 1762. » (Cf. Emile Gassier. Les jOO Immortels.)

* Manuscrit anonyme (Archives du Sec. Perp. de l'Académie).

•igo LE CLERGE A L ACADEMIE

se trouver de plain-pied, disait-il, avec la sépulture de ses aïeux, en proie sans cesse aux douleurs que lui causait un asthme qu'il tenait, paraît-il, de sa nourrice*. 11 y mourut en 1775, conservant toujours sa vivacité d'esprit, car il dit, en voyant son cercueil qu'il avait faire en cas d' événement : « Voilà donc ma dernière redingote ! » Puis se tournant vers son valet de chambre : « Coquin, ajouta-t-il, tu ne seras pas tenté de me voler celle-ci. » Voltaire fit pour lui cette épitaphe :

Ici gît, ou plutôt frétille, Voisenon, frère de Chaulieu.

A sa muse vive et gentille, Je ne prétends point dire adieu ; Car je m'en vais au même lieu Gomme cadet de la famille.

Mais ce qui pourra, mieux que ces vers, terminer les pages que nous avons consacrées à l'abbé de Voisenon ; ce qui donnera de lui une plus juste idée et fera concevoir plus d'estime pour sa mémoire, ce sont les paroles que prononçait M^"" de Boisgelin en prenant après lui possession du dix-huitième fauteuil : « Les larmes de ceux dont il a soulagé la misère ont trahi ses bienfaits et nous ont fait connaître ses vertus. »

* Gela ne l'empêchait pas d'être « d'une gourmandise à tuer les mieux portants ». (Cf. M'i» Turpin, Notice.)

C'est à Paris que naquit, en 1709, Claude-François Lysarde de Radonvilliers. Dès l'âge de six ans, il fut mis au collège chez les jésuites et eut là pour maître le célèbre P. Porée qui se prit pour lui du plus vif intérêt^, développa son esprit et sa sagacité en Texerçant à la poésie latine et en combattant tout d'abord inexorablement son goût très vif pour les vers français 2. Cette sollicitude du maître pour rélève fut d'ailleurs critiquée ; on croyait y voir autant d'intérêt que de zèle, et en effet le jeune Radonvilliers passa de la classe du P. Porée au noviciat des jésuites^. Successivement professeur dans différentes villes, il vint enfin à Bourges où M. de Maurepas était alors exilé. Il s'attacha à lui, et c'est à cette fidélité à une victime de l'adversité qu'il dut son élévation future.

M. de Maurepas l'engagea à quitter les jésuites,

* Dans sa vieillesse, l'abbé de Radonvilliers parlait encore avec

mt'

otion de son ancien maître, et l'appelait mon père Porée.

* Voltaire, qui avait été l'élève du Père Porée, lui reprocha un jour "de ne pas aimer les vers français parce qu'il ne savait pas en faire. « Gela peut être, répartit le Père Porée, si je n'en ai pas le talent, je n'en montre pas la prétention. Mais vous conviendrez que, si la langue française ne me doit pas de beaux vers, je lui ai formé du moins d'assez bons poètes, tels que vous, M. de Voltaire, M. Le Franc de Pompignan et M. Gresset. Je doute qu'il en sorte de pareils de votre école ! »

^ « On a prétendu qu'ils (les jésuites) ne cultivaient ainsi de préférence les sujets qui annonçaient les dispositions les plus heureuses, que dans la vue, au reste très louable, d'en enrichir leur compagnie. » (Cardinal Maury, Discours de réception.)

et le présenta au cardinal de La Rochefoucauld, archevêque de Bourges, qui fit successivement Tabbé de Radonvilliers secrétaire, grand vicaire, secrétaire d'ambassade à Rome, et qu'il prit ensuite pour conseiller intime dans la présidence des Assemblées du clergé et dans le ministère de la feuille des bénéfices.

Après la mort de l'archevêque de Bourges, M^'' du Goëtlosquet appela Fabbé de Radonvilliers, qu'il avait précédé dans sa charge de vicaire général, à venir le seconder dans l'éducation des Princes. Il fut donc nommé sous-précepteur. C'est là qu'il écrivit plusieurs de ses ouvrages, notamment les Vies des grands capitaines et son Cornélius Nepos. C'est là aussi que les suffrages des académiciens vinrent le chercher pour lui donner, en 1733, le siège de Marivaux ^ Mais « ne voulant pas paraître uniquement redevable de son rang littéraire aux fonctions qui le fixaient à la Cour », il publia bientôt son ouvrage le plus important et le plus original, De la manière d'apprendre les langues'.

Etant directeur de l'Académie en 1778, l'abbé de Radonvilliers dut y prononcer l'éloge de Voltaire,

* Chose curieuse : le nouvel académicien retrouvait dans la compagnie quatre anciens jésuites comme lui : l'abbé d'Olivet, Gresset, les abbés de la Ville et Millot. Marmontel se présentait en même temps que lui : il eut la sagesse de s'assurer pour toujours la reconnaissance de son concurrent en reportant sur lui toutes ses voix, ce qui fit élire l'abbé Radonvilliers à l'unanimité.

* « En lisant pour la première fois cet ouvrage, dit le cardinal Maury [Discours de réception), j'éprouvai d'abord l'impression à laquelle je reconnais toujours les bons livres : je me proposai à cha-* que chapitre de le relire ».

qui était mort le 3o mai. Il s'excusa tout d'abord d'une fonction « qu'il n'avait ni choisie, ni désirée », puis, attaquant franchement son sujet, il fit des réserves et exprima le regret qu'un si beau génie n'ait pas toujours dédaigné « cette triste célébrité qui s'acquiert malheureusement par l'audace et par la licence ».

Pendant qu'il était à la Cour, il s'attacha à faire rentrer en grâce M. de Maurepas, qui lui fut redevable de sa situation future dans le ministère. Aussi n'est-ce qu'au propre refus de l'abbé de Radonvilliers qu'on doit attribuer son éloignement des plus hautes dignités de l'Eglise qui lui furent plusieurs fois offertes. Il se contenta d'une charge de conseiller d'État. On a pu dire ainsi qu'il avait traversé une longue vie « en parcourant, à toutes les époques turbulentes de Tesprit de parti, les carrières les plus orageuses de la société, dans les maisons d'éducation, dans les cloîtres, dans les cabinets du ministère, dans les assemblées du clergé, dans les palais des Grands, dans les ambassades, dans les Cours, dans les emplois publics, dans les tribunaux, dans les Académies, sans qu'on lui ait jamais connu un seul adversaire, un seul détracteur, un seul ennemi^ ».

Avant de terminer ces lignes consacrées à l'abbé de Radonvilliers, il faut citer encore ses aumônes immenses qu'on doit célébrer d'autant mieux qu'il

' Cardinal Maury. Discours de réception.

les cachait avec plus de soin. « Durant les trentetrois dernières années de sa vie, qu'il a été notre paroissien, nos registres attestent qu'il n'a jamais manqué d'envoyer cent louis tous les mois à son curé pour les pauvres de la paroisse de Saint- Roch^ »

Il mourut à quatre-vingts ans le 20 avril 1789, remerciant la Providence de sa fin procliaine comme d'un bienfait, et la bénissant « avec des yeux baignés de larmes de n'être pas témoin d'une catastrophe, devant laquelle sa vieillesse consternée ne découvrait plus d'autre asyle et d'autre terme que le tombeau^ ».

a Je serai ministre ; je rebâtirai Brienne » avait dit dans son enfance Etienne-Charles de Loménie. Et cette unité d'un vouloir absolu, qui ne l'a pas quitté pendant plus de quarante années, marque bien le trait dominant de sa vie, à travers tous les événements de cette époque de décadence. Cette époque même explique assez les soubresauts et l'effondrement d'une carrière qui aurait pu, en d'autres temps, être si belle.

Il naquit en 1727 à Paris, d'une famille noble du

* Registres de Saint-Roch. — Lorsque Bailly, alors maire de Paris, vint à Saint-Roch en 1789 pour vérifier les comptes de l'année précédente, il constata que l'abbé de Radonvilliers avait contribué aux recettes pour 45.000 livres.

' Cardinal Maury. Loc. cit.

PROTECTORAT DE LOUIS XV agS

Limousin. Destiné au clergé, comme cadet, après de brillantes études au collège d'Harcourt, il entra dans les ordres et Farchevêque de Rouen le fît bientôt son vicaire général. Puis le cardinal de Luynes, qui allait à Rome après la mort de Benoît XIV, le choisit pour son conclaviste. Dès lors il était en bonne posture pour avancer : aussi ne fut-on pas surpris lorsque, dès l'âge de trente-deux ans, il fut appelé à l'évêché de Gondom. En 1768, il était transféré à Toulouse et se montra dans cette ville excellent administrateur, prélat éclairé et charitable, et aussi grand seigneur magnifique, puisque c'est à lui qu'on doit l'établissement du canal de Brienne qui relie ]e Garaman à la Gironde ^

Quoiqu'il n^eût rien publié de saillant, l'Académie, soufflée par d'Alembert, saisit le prétexte de son oraison funèbre de Monseigneur le Dauphin pour le recevoir parmi ses membres en 1770^ et, comme il avait mérité d'autre part la bienveillance de la Gour, et que l'archevêché de Sens était devenu vacant, il y fut installé et obtint plus tard comme coadj uteur son neveu Pierre de Loménie de Brienne qui n'avait que vingt-cinq ans.

* Il intervint dans la querelle du Quiétisme, ce qui lui mérita les éloges et la reconnaissance de Fénelon.

' « On dit que vous nous donnez pour confrère l'archevêque de Toulouse qui passe pour une bête de votre façon, très bien disciplinée par vous », écrivait Voltaire à d'Alembert; à quoi celui-ci répondait : « Nous avons en lui un très bon confrère qui sera certainement utile aux Lettres et à la Philosophie, pourvu que la Philosophie ne lui lie pas les mains par un excès de licence, ou que le cri général n« l'oblige pas d'agir contre son gré. »

agS LE CLERGE A L ACADEMIE

Mais, dans Fintervalle, il avait été porté au Ministère, car, chez lui « le but était précis, la distance longue, la volonté implacable », et, habile à se ménager toutes les faveurs, il avait fait nommer le fameux abbé de Vermont lecteur de la Reine et avait pu obtenir par lui la disgrâce de Galonné, son adversaire, et plus tard le cordon bleu (1782). Son ministère se passa au milieu d'inextricables difficultés et n'a guère laissé dans l'histoire qu'un souvenir honorable, celui de l'édit qui rendit l'état civil aux protestants. U tomba sans regret en 1788*.

Louis XVI ne s'était pas mépris sur ses intentions de sujet fidèle, ni sur l'utilité de certaines de ses réformes ; aussi sollicita-t-il pour lui du pape le chapeau rouge. 11 l'obtint le i5 décembre 1788 ^ La Cour combla d'ailleurs de faveurs le nouveau cardinal : il avait de riches abbayes qui lui rapportaient plus de 65o.ooo livres de rentes. Une coupe de bois dans l'une d'elles lui avait valu un million, et ce chiffre devrait être au moins triplé en valeurs

* J. Perrin. Le cardinal Loménie de Brienne. En apprenant sa chute, Marie- Antoinette « pleura et lui permit de l'embrasser pour lui témoigner sa douleur et son intérêt ». [Id., ibid.) « Heureux toute ma vie, écrivait le prélat, j'avais cessé de l'être depuis que j'étais à Ver sailles... Je voulais le bien, je le voulais avec franchise; mais mon caractère n'était pas fait pour les temps d'orage et de trouble. Il m'était doux de me retirer (du ministère) et je n'avais de regret que d'y avoir été mêlé. » {Mémoires de Soulavie, VI, chap. xiii.)

' Difficile profecio dictu est, quo studio rex christianissimus iteruni iterumque fLagitavit a Nobis cardinalitiam pro illo dignitaterriy a qua tribuenda eramus certe animo alieno. (Paroles de Pie VI au consistoire du 26 septembre 1791.)

d'aujourd'hui*. C'était, après le cardinal de Rohan, le plus riche prélat du royaume.

Il se retira dès lors dans son archevêché de Sens où il se rendit populaire par sa bienfaisance. « Economie de tout, disait-il, excepté d'aumônes». Mais, lors de la constitution civile du clergé, le cardinal fut un des trois évêques qui prêtèrent le serment, prenant le titre d'évêque de l'Yonne. 11 faut noter pourtant, à sa louange, le refus qu'il opposa à deux évêques constitutionnels qui s'étaient adressés à lui pour obtenir l'institution canonique. Plus digne que Talleyrand, il n'osa pas aller jusque là. Il aurait pu leur dire, comme Jarente : « Je jure, mais je ne sacre pas. »

Cependant l'orage s'était amoncelé sur sa tête : apprenant Témotion de Rome, il écrivit au Pape pour essayer de justifier sa conduite. Mais un bref de Pie Yl lui ayant fait prévoir qu'il allait être déposé, il voulut prévenir cette disgrâce et lui écrivit de nouveau qu'il renonçait au cardinalat^. Le Pape ne tint aucun compte de cette lettre et, dans le consistoire du 26 septembre 1791, le déclara déchu de sa dignité et des privilèges y annexés, le déclarant en outre apostat et réfractaire, et de plus

* Taine. L'ancien Réqime, III. Il faut dire que le cardinal resta toujoui's attaché à la famille royale. En apprenant la mort du roi, il se renferma dans son appartement et pleura amèrement. (Morellet, Mémoires^ II, ch. xxv.)

' 11 mérita pour cela les compliments de Beaumarchais qui lui écrivit le \" avril 1791 : « Entre nos cardinaux actuels, nous devons préférer à des chapeaux sans tête une bonne tête sans chapeau. »

agS LE CLERGÉ A l' ACADEMIE

suspens à cause de son serment et de sa participation au schisme ^

Loménie de Brienne était dépouillé de ses dignités ; il avait, pour complaire aux hommes du jour, compromis sa carrière, fait litière de son honneur. Le grand seigneur était à terre : les révolutionnaires le remercièrent à leur façon. Il fut arrêté le 2 août 1794. L'intervention populaire le fit bientôt relâcher ; mais un prélat millionnaire, ancien ministre de la monarchie, était de bonne ; prise. 11 fut de nouveau jeté en prison. Une attaque d'apoplexie l'emporla en quelques heures : il échappait à la justice des hommes pour ne plus relever que de la justice de Dieu ^.

Peut-être, pour le juger sainement, faut-il tenir compte du temps affreux où il vécut, et c'est dans les mémoires de la vicomtesse de Loménie, sa nièce, que nous trouverons le plus juste jugement qu'on doive, pensons-nous, porter sur lui. « L'orgueil et l'ambition, dit-elle, l'ont égaré. S'il vivait à présent, il reviendrait aux bons principes et aurait, je crois, assez de courage pour avouer qu'il a eu tort^ ».

* BuLLARiUM RoMA-NUM (26 Sept. 1791). « Apostata et refractarius... salva pœna suspensionis ah exercitio ordinis ah eo pariter incensa. » Voir aussi la Lettre de V abbé de Royon. à M«^ Loménie de Brienne, décardinalisé moitié de gré, moitié de force, mais toujours archevêque de Sens malgré lui, réfutation saisissante des prétendus griefs allégués par le cardinal pour donner le change à l'opinion,

* J. Perrin. Loc. cit. Il est inutile d'insister sur la fausseté de l'allégation qui veut que le prélat se soit volontairement donné la mort. [Id., ibid.)

^ Vicomtesse de Loménie. Mémoires.

Jean-Armand de Bessuéjouls, comte de Roquelaure, qui n'a d'ailleurs rien de commun avec les deux maréchaux du môme nom, naquit en 1721 à Roquelaure, dans l'Aveyron. Il n'avait que trentedeux ans lorsqu'il fut nommé évèque de Senlis. Nous le trouvons dix ans plus tard premier aumônier de Louis XV. Ayant prononcé, en cette qualité, plusieurs oraisons funèbres devant la Cour, il se trouva désigné, en 1770, pour succéder à Moncrif, à l'Académie française. Il était aussi conseiller d'Etat et commandeur de l'ordre du Saint- Esprit ^

Il n'eut pas à refuser le serment à l'époque de la Révolution, son diocèse s'étant trouvé compris dans les suppressions faites par l'Assemblée constituante : il fut cependant incarcéré en 1793, passa en prison le temps de la Terreur, fut même « le seul de sa chambrée qui échappa au massacre de Joseph Lebon ^ », puis revint ensuite dans son diocèse où Napoléon l'alla chercher, en 1802, pour le faire archevêque de Maiines -. Il avait gouverné l'église de Senlis pendant un demi-siècle.

* Comme il était d'une parcimonie exagérée, on disait qu'il ne lui manquait, pour obtenir l'archevêché de Paris, que de « donner un bon dîner ».

' Mi CHAUD. Biographie universelle .

■^ 11 avait donné sa démission au moment du Concordat et avait même été inscrit un des premiers par l'abbé Bernier sur la liste des candidats à l'archevêché de Paris.

3oo LE CLERGÉ A L ACADEMIE

Il y avait à peine six ans qu'il était installé à Malines, lorsque Napoléon le fit, en 1808, chanoine de Saint-Denis*.

Il conserva jusqu'à la fin les manières aimables et polies d'un prélat qui avait vécu à la Cour, et prolongea jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix-sept ans sa vieillesse exceptionnelle, soustraite à toutes les tristesses du corps et de l'esprit. 11 avait depuis longtemps renoncé à toute fonction, mais il allait toujours fidèlement aux séances de l'Académie, qu'il avait vue trois fois se renouveler et dont il était depuis longtemps le doyen. Aussi Guvier a-t-il dit plus tard, dans son discours de réception : « Nous n'avons pu voir sans quelque vanité que, forcé par son âge de renoncer aux soins de l'épiscopat, devenu insensible aux hommes, son zèle pour l'Académie avait survécu à tous les autres intérêts. »

François Arnaud, abbé de Grandchamp, de l'Académie française, associé de celle des Belles- Lettres, historiographe en survivance de l'ordre de Saint-Lazare, naquit près de Garpentras en 1721. Placé au collège de cette ville, il négligea bientôt ses études pour Ja musique, dans laquelle il fit les

' On dit que M«r de Roquelaure apprit par le Moniteur qu'il avait donné sa démission de son siège où l'on voulait placer un prélat en faveur (M i chaud).

PROTECTORAT DE LOUIS XV 3oi

plus rapides progrès. Mais il se reprocha bientôt cette innocente distraction et devint vite si laborieux qu'il fut poussé vers l'état ecclésiastique « où il aurait peu de distractions et beaucoup de loisir ^ ».

Il avait trente-deux ans lorsqu'il vint à Paris où il rêvait d'écrire un grand ouvrage sur la musique, car il s'était peu à peu remis à son art favori et avait longtemps médité cette œuvre au fond de sa province, dans l'obscurité, la douceur et le repos, ne chantant, nous dit-il lui-même, que pour lui et pour les Muses. Mais la constance lui fit défaut pour terminer ce qu'il avait commencé.

Il entreprit alors, en collaboration avec M. Suard, des traductions d'auteurs grecs, car il s'était pris pour leur langue d'une admiration égale à celle qu'il avait pour l'harmonie. Il publia ces travaux dans le Journal des Savants, la Gazette littéraire de VEurope et dans de nombreux Mémoires lus à TAcadémie des Inscriptions, dont il faisait partie depuis 1762. Il semblait donc exclusivement adonné à l'érudition, lorsque éclata la querelle des Gluckistes et des Piccinistes. La passion de l'abbé Arnaud pour la musique se réveilla et le fit se jeter avec ardeur dans cette révolution lyrique. Jamais Gluck ne trouva « dans aucun homme de lettres autant d'encouragement et de secours ^ ».

* Histoire de l'Académie des Inscriptions (t. XLVii).

• Id. Ibid.

3oa LE CLERGÉ A

Cette longue querelle l'absorba entièrement pendant plusieurs années, remplissant ses journées de cette agitation, de cette exaltation même dont son esprit ne pouvait se passer et lui donnant occasion de mettre au jour des écrits polémiques pleins de couleur et d'élévation.

11 entra à l'Académie française en 1771, y remplaçant Mairan*. L'unité de vues, la persévérance n'étaient pas son fort. Après avoir combattu les philosophes, il les soutint ensuite avec ardeur. « Recherché dans le monde, il en prit le goût et perdit en grande partie celui de l'étude et de la retraite », et la familiarité des personnages les plus illustres finit par le détourner presque entièrement de la culture des lettres. Il était loin de manquer d'esprit et se montra toujours bon, charitable et généreux, malgré l'insouciance qui dominait sa vie ^

Il mourut, en 1784, d'un dépérissement progressif, dont les progrès furent rapides et contre lequel il ne lutta point, car son énergie physique ressemblait à son impuissance morale. Il écrivait peu de

* Il fut élu en même temps que l'abbé Gaillard. On fit à cette occasion circuler ce quatrain :

Le jour qu'Arnaud fut de l'Académie, La Lespisnasse, en riant du succès.

Disait partout : grâce à mon industrie, Voilà déjà deux grands hommes de faits.

* Marmontel ayant émis un jour la prétention de posséder le secret des vers de Racine, Tabbé Arnaud fit contre lui une épigramme terminée par ces mots :

« Jamais secret ne fut si bien gardé ! »

PROTECTORAT DE LOUIS XV 3o3

temps avant sa mort à une dame Vimeux, en lui envoyant une loge pour aller à la Comédie française : « Voici le quatrième jour que je passe dans ma chambre. Je rentrai dimanche avec une toux violente, un grand mal de tête et de la fièvre, les transpirations, la diète et les boissons n'ont apporté presque aucun changement à ma manière d'être. Mes nuits ne sont pas bonnes, j'ai la tête et les yeux toujours douloureux, mon pouls est toujours agité et mes accès de toux très violents. Je puis compter pour rien tout cela, si j'apprends que la santé de M. d'Argental est en bon état^ »

* {Inédit). Archives du Secrétaire perpétuel de l'Académie.

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