BOISGELIN, ARCHEVÊQUE DAIX. — L'ABBÉ MILLOT. LE CARDINAL MAURY
Louis XV étant mort le lo mai 1774? Je titre de Protecteur de l'Académie revenait de droit à son successeur. Celui-ci n'était pas plus partisan que lui des philosophes, peut-être l'était-il moins encore : mais ceux-ci étaient maintenant en majorité à l'Académie, et d'ailleurs Louis XVI tenait, par tempérament, à rester éloigné des querelles qui la divisaient. Aussi n'eut-il guère de protecteur que le titre.
Si Voltaire vivait depuis bien des années retiré à Ferney, il n'en dirigeait pas moins, du fond de sa retraite, le mouvement philosophique qu'il avait contribué à créer. D'Alembert, de son côté, travaillait activement à imposer son influence dans les élections académiques. Il y était aidé par M^^® de Lespinasse, et si parfois on peut reprocher à celle-ci son intervention dans plusieurs de ces élections, il en est une au moins qu'elle décida et
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qui lui fait le plus grand honneur : celle de M^"" de Boisgelin.
Jean de Dieu-Raymond de Boisgelin de Cucé, qui succéda à l'abbé de Voisenon, naquit à Rennes en 1782, le 27 février. Il céda à son frère ses droits d'aîné de la famille et embrassa l'état ecclésiastique. « Il fut peu d'hommes à qui la nature ait prodigué, à un degré aussi remarquable, toutes les qualités qui assurent cet utile ascendant qui est moins l'ouvrage de la force et de la puissance que celui du caractère personnel * . » D'abord grand vicaire de Pontoise, puis évêque de Lavaur à trente-deux ans, il fut fait archevêque d'Aix en 1770. Tout changea de face aussitôt qu'il y parut, nous dit le cardinal de Bausset, qui avait été longtemps son vicaire général ; il présida les Etats de Provence, fît construire des routes, obtint la création d'un canal qui porta son nom. Son administration fut douce et habile, car il obtenait tout par la persuasion. Ayant par exemple un jour repris assez vivement un ecclésiastique, et voyant la peine que celui-ci en ressentait, il ajouta aussitôt : « Je sais que vous pouvez faire mieux que ce que vous avez fait : il faut pardonner à mon amitié de l'exiger. »
* Cardinal de Bausset. Notice historique sur le cardinal de Boisgelin.
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C'est ainsi qu'il sut conquérir bientôt son clergé. Il ne fut pas moins populaire parmi ses diocésains. Ses charités étaient considérables et il disait qu'il lui était impossible de jamais se refuser à une demande d'argent. « S'ils savaient mon secret, ajoutait-il en souriant, il ne me resterait jamais un sol ! » Lors de la famine qui signala les débuts de la Révolution, il secourut puissamment la ville d'Aix, fit importer du blé de l'étranger et donna cent mille francs pour épargner à ses diocésaires les horreurs de la faim. Sa vie privée était fort régulière, il travaillait sans cesse et était d'une sobriété extrême et d'autant plus remarquable qu'elle avait à résister aux séductions d'une table splendide. « Je vis, disait-il, de ce que je ne mange pas. »
Nommé député du clergé aux États généraux, il y montra sa modération et sa sagesse et combattit énergiquement la saisie des biens d'Eglise. Il fut cependant emporté par la tourmente et dut émigrer en Angleterre : il y passa dix années, dépouillé d'une fortune considérable, menant une vie retirée et occupant ses loisirs à traduire les Psaumes en vers *. Car il s'était adonné de bonne heure à la poésie et avait fait autrefois une traduction d'Ovide qui, jointe à ses autres travaux, à son discours du sacre de Louis XVI, à ses orai- | sons funèbres, l'avait fait recevoir, dès 1776, à
* Pour donner une idée de la manière de M*' de Boisgelin et montrer • que ce grand dignitaire de l'Église aurait pu occuper une place
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l'Académie française. Il y conserva son fauteuil à la réorganisation de i8o3.
M^'' de Boisgelin ne rentra en France qu'après la signature du Concordat*. Pie VII le fît archevêque de Tours et l'année suivante le créa cardinal. Mais il ne jouit pas longtemps de cette dignité : affaibli par le travail, il se retira bientôt à la campagne dans le sein de sa famille, « entouré de ses neveux auxquels il avait servi de père dès leur plus tendre enfance^ ». C'est là qu'il mourut pieusement le 22 août 1804.
Les œuvres du cardinal de Boisgelin sont nombreuses et variées : elles font honneur à son érudition et à son caractère. Beaucoup n'ont pas été publiées ^ Son chef-d'œuvre est l'Oraison funèbre de Stanislas, roi de Pologne. Elle fut même applaudie lorsqu'il la prononça. « La première partie
enviable parmi les simples littérateurs, nous citerons un fragment de
sa Paraphrase des Psaumes :
« Parmi les changements que sa colère enfante,
« Le Dieu terrible a pris sa course triomphante.
« Sous sa marche rapide il abaisse les cieux,
« Il appelle les vents : et les vents furieux,
« Par delà les remparts des voûtes éternelles,
« Le tonnerre à la main, le portent sur leurs ailes, »
* Il dit dans sa lettre au Pape qui lui avait demandé sa démission : « Jusqu'ici tous nos sacrifices étaient offerts sur les ruines même de la Religion : nos pertes étaient ses pertes et nous partagions tous nos malheurs avec elle. Voilà la première offrande que nous pouvons faire de nous, de notre existence entière, au bien de la Religion. Voilà le pi'emier moment où nous pouvons goûter, au sein de nos souffrances personnelles, la satisfaction de n'avoir point à gémir sur les privations des fidèles ! » {Londres, 1802,)
* De Bausset. Loc. cit.
» Notamment, son discours de réception à l'Académie.
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semble avoir été écrite par Fénelon, et la seconde esquissée par Bossuet », dit Bureau de la Malle dans son discours de réception, et après ce magnifique éloge, il appelle ce discours « un ouvrage qui, à très peu de chose près, est un chef-d'œuvre ». Et à ce jugement d'un écrivain sur les œuvres de Boisgelin, nous ne pouvons que joindre celui d'un prélat sur sa personne : « Ses talents, dit-il, l'ont placé au rang des évoques les plus distingués de rÉglise de France. »
Entre les deux personnages qui occupent le commencement et la fin de ce chapitre, le nom de l'abbé Millot passe un peu inaperçu. L'abbé Millot eut cependant son mérite et on ne doit pas juger avec indifférence le vicaire général de Lyon. S'il n'eut pas la valeur de Boisgelin ni l'éclat de Maury, il fut un homme remarquable par ses connaissances et considéré pour la régularité de sa vie.
Claude-François-Xavier Millot, auteur des Mémoires politiques et militaires du duc de Noailles, composés sur des lettres originales et inédites de Louis XIV, de M°*^ de Maintenon, de Louis XV, de Philippe V, de la princesse des Ursins et de plusieurs de nos généraux, naquit près de Besançon en 1726. D'abord jésuite, professeur, prédicateur, il dut quitter la Compagnie de Jésus à la suite de
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rÉloge de Montesquieu, pour lequel il avait été couronné par l'Académie de Dijon.
Rentré dans le clergé séculier, il fut appelé à Lyon par M^' de Montazet et nommé vicaire général *. Il quitta bientôt cette place pour se rendre en Italie où le duc de Parme l'avait fait professeur à son collège des Nobles. Rentré plus tard en France, il devint précepteur de l'infortuné duc d'Enghien.
Auparavant il avait été élu à l'Académie française en remplacement de Gresset^ Il a traduit V Essai sur r homme de Pope et écrit aussi V Histoire des Troubadours et plusieurs ouvrages historiques pour la jeunesse, notamment des Eléments d'his^ toire « quoique les sciences seules, dit-il, aient des éléments », mais que ses jugements imprudents sur les Papes, l'affectation avec laquelle il relève les abus qui se sont glissés dans l'Église, sa philosophie tranchante ont fait sévèrement critiquer. c( Quel parti vous avez tiré de ce pauvre abbé Millot! écrivait Ghamfort à Morellet; je n'en ai jamais su tant tirer de son vivant, et je vous
* Il fit aussi partie de l'Académie de Lyon.
* « Aucun historien, lui dit d'Alembert en répondant à son discours, n'a peut-être mieux observé que vous, non cette maxime triviale et fausse que celui qui écrit l'Histoire ne doit avoir ni Religion ni Patrie, mais ce principe d'une philosophie plus saine et plus vraie qu'également éloigné du faux zèle et du scandale, de l'esclavage et de la révolte, aimant sa Nation et juste envers les autres, il doit rendre la vraie Religion respectable à tous les hommes par la morale qu'elle enseigne, et la Patrie chère aux citoyens par les liens sacrés qui les unissent à elle et qui rendent si doux le besoin de l'aimer. » (Séance du 19 janvier 1778.)
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aurais demandé votre secret. Au surplus, vivent les morts pour être quelque chose ^ ! »
L'abbé Millot mourut au Palais-Bourbon, à Paris, le 20 mars 1785.
C'est dans une famille pauvre et obscure que naquit, le 26 juin 1746, Jean Sifrein Maury. Il commença ses études dans son pays natal, Valréas au Comtat Venaissin, et il les termina au séminaire d'Avignon. Son ardeur au travail, son heureuse mémoire, la vivacité de son esprit, sa franchise et son ambition le firent remarquer dès son jeune âge. Il avait à peine atteint sa dix-huitième année, que le vice-légat, M^'" Salviati, le faisait nommer membre de l'Académie romaine des Arcades.
A dix-neuf ans, il se rendit à Paris. Un des plus lointains souvenirs d'enfance de celui qui écrit ces pages est une gravure du Journal des enfants^ bien souvent regardée et où l'on voyait trois jeunes hommes cheminant dans une mauvaise patache sur la route de Dijon, faisant des projets d'avenir dorés. L'un disait : « J'espère bien être un jour membre de l'Académie des sciences et médecin du Roi. » L'autre reprenait : « Et moi, je veux être avocatgénéral. » Le plus jeune à son tour déclarait gravement : « Moi, je veux devenir prédicateur du Roi
* Les Registres de V Académie française. Celte lettre est du 20 juin
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et l'un des quarante de l'Académie française ! » Tous trois devaient obtenir les distinctions qui formaient l'objet de leurs espérances. C'étaient Portai, Treilhard et Maury.
Celui-ci, en effet, se fît promptement connaître à Paris ; il y obtint de puissants appuis et, ayant reçu les ordres, arriva, par la protection du cardinal de la Roche-Aymond, à prêcher à la Cour le carême de 1775 ^ ce qui lui valut l'abbaye de la Frénade. Le premier point de son programme était atteint. Ayant publié vers ce temps un Éloge de Fénelon^ un parent de celui-ci, qui était évêque de Lombez, le fit son grand vicaire et chanoine de sa cathédrale. Il n'avait que vingt-cinq ans. Dès lors il ne s'arrêta plus : l'abbé de Boismont, son ami, résigna en sa faveur son prieuré de Lions, qui ne valait guère moins de quarante mille livres de rente et qui lui ouvrit la porte de l'Assemblée Nationale.
Mais, avant d'y être élu, il s'était vu nommer membre de l'Académie française, comme prédicateur du Roi et auteur de beaucoup d'écrits estimés. Il succédait à Lefranc de Pompignan. Sa réception fut brillante et le duc de Nivernais, qui répondit à son discours, ne craignit pas de lui dire, faisant
* Quand le cardinal de la Roche-Aymon lui annonça cette nouvelle, Maury s'écria : « Monseigneur, daignez proportionner vos bienfaits à mes forces : je succomberais sous le travail, » L'archevêque répondit : « Qu'importe ? Vous ne serez pas le premier qui soyez mort pour le service du Roi ! » C'est à la suite d'un de ses sermons que Louis XVI aurait dit : « Si l'abbé Maury nous avait parlé un peu de religion, il nous aurait parlé de tout! »
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allusion à son Panégyrique de saint Vincent de Paul : « Vous avez fait pour saint Vincent de Paul plus que n'avait fait sa canonisation même*. »
Il réalisait ainsi à quarante ans les rêves de sa jeunesse. Mais son ambition devait être dépassée : il allait monter plus haut. En 1789 il fut envoyé aux Etats-Généraux qui se transformèrent bientôt en Assemblée Constituante.
La tribune de l'Assemblée Constituante fut vraiment le théâtre de la gloire de Maury : il y soutint brillamment la lutte contre les orateurs de gauche et notamment contre Mirabeau, son compatriote et son adversaire. Il était doué de grandes connaissances, de beaucoup de sang-froid, était clair dans ses idées, correct dans son style, « habile à cacher ce qu'il ignorait^ ». Deux pistolets qu'il portait toujours à sa ceinture lui épargnèrent de graves mésaventures^, et on sait la jolie réponse qu'il fit aux révolutionnaires qui voulaient le mettre à la lanterne \
^ Le marquis de Bièvre dit à cette occasion :
« Omnia vincit amor, nos cedamus à Maury. »
Boismont avait désigné Maury pour lui succéder. L'Académie n'at tendit pas la mort du premier pour élire le second, ce qui fit dire à M. de Ghastellux : « L'Académie prévint ses vœux : elle ne permit pas que celui qui partageait déjà sa gloire n'en fût regardé que comme l'héritier. » Et Rulhière, qui succéda plus tard à Boismont, put ajouter, dans son discours de réception : « La mort de M. l'abbé de Boismont vous enlevait un orateur justement célèbre ; mais vous possédiez parmi vous son émule en éloquence, le riual de ses succès. »
" MoRONi. Dizionario di erudizione.
' Tout le monde connaît les burettes de l'abbé Maury, *^
* Je ne rééditerai pas ici ces mots que tout le monde sait.
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Lorsque finit l'Assemblée Constituante, Maury jugea prudent de s'éloigner de Paris. Il n'y était plus en sûreté : et, le pape Pie VI l'ayant appelé à Rome, il s'y rendit. Son voyage fut triomphal, on l'accueillit partout avec la plus grande faveur. Pie VI le nomma archevêque de Nicée et, pour l'acheminer à de plus hautes fonctions, Tenvoya comme nonce extraordinaire à la diète électorale de Francfort après la mort de Léopold II. Il n'y fit d'ailleurs qu'une assez médiocre figure de diplomate et assista à l'élection de François 11.
Le Pape cependant ne cessa de le combler de ses faveurs et, au consistoire du 21 février 1794, le créa cardinal-prêtre et évêque de Montefîascone et Gorneto \
Une fortune si brillante, une élévation si rapide irritèrent le gouvernement français et ne furent pas non plus du goût des Romains, toujours un peu jaloux, alors comme aujourd'hui, des étrangers en général, des Français en particulier : dans une
* La mémoire du cardinal Maury est toujours vivante à Montefiascone. Lorsque je m'y rendis pour y chercher sa trace, le professeur du séminaire, auquel l'évêque avait bien voulu m'adresser, me dit que le cardinal était un bienfaiteur insigne du chapitre et de celui de Bagnorea, dont il eut quelque temps l'administration. Ce fut aussi un bienfaiteur insigne du séminaire qu'il dota d'une bibliothèque remarquable de plus de 8 ooo volumes. Il fit exempter les clercs du service militaire, ce qui, alors, équivalait presque à sauver leurs têtes. Il fut généreux et bon pour le peuple. C'est lui qui introduisit la pomme de terre dans les Etats pontificaux. Il ne reste malheureusement à Montefiascone aucun papier du cardinal, car celui-ci les emporta tous avec lui et les fit brûler avant sa mort par son neveu.
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satire qui parut alors, ils le qualifiaient de renard errant et fourbe^.
Maury fut plusieurs années l'ardent défenseur de la cause des Bourbons : aussi, quand les troupes impériales vinrent occuper Rome, jugeat-il prudent de se soustraire à de possibles représailles. Déguisé en charretier, il s'enfuit d'abord à Sienne, puis à Venise. C'est ainsi qu'il se trouva dans cette ville, seul cardinal français, pour le conclave de 1799.
Gonsalvi nous a raconté quelle part prépondérante prit le cardinal à l'élection de Pie VIP. Maury revint à Rome avec le nouveau Pape, et Louis XVIII, alors à Mittau, le nomma son ambassadeur auprès du Saint-Siège. Mais, orateur et tribun puissant, il était décidément peu fait pour la discrétion diplomatique et ne cessa, dans cette charge, « de critiquer hautement le gouvernement de Bonaparte et toute idée de rapprochement entre le Pape et V usurpateur ».
Néanmoins, dès qu'il apprit que Napoléon était proclamé empereur, le cardinal, qui rêvait toujours de Paris, n'hésita pas à lui écrire une lettre que n'eût pas désavouée Talleyrand, tant elle débordait d'adulation et de serments de fidélité ; il reconnaissait l'empereur pour son souverain et lui demandait humblement la permission de retourner en
* « Volpe raminga e mal sicura. » MORONI. Loc. cit.
* Cf. cardinal Gonsalvi. Mémoires.
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France. Puis il abandonna brusquement sa résidence de Montefîascone et courut à Paris*.
Napoléon l'accueillit avec faveur : non pas peutêtre qu'il eût pour lui un excès de confiance et d'estime ; mais sans doute il comprenait de quel secours le cardinal allait lui être dans ses projets sur la discipline de Téglise. Il voyait en lui déjà un sujet soumis et fidèle, épiant ses moindres désirs, obéissant d'avance à ses ordres, sans embarras pour les admettre, sans scrupules pour les exécuter. Afin de le mieux compromettre, de l'enchaîner plus étroitement à sa cause, l'Empereur le reconnut comme cardinal français et le fit grandaumônier de Jérôme, roi de Westphalie ^.
En 1807, Maury fut élu pour la seconde fois à l'Académie française, au douzième fauteuil, en remplacement de Target. Il avait perdu son siège la première fois par le décret de la Convention du 8 août 1793, qui abolissaitles Académies ; la seconde fois, il devait le perdre encore par l'Ordonnance du 21 mars 18 16 dite à' épuration. Ainsi, ayant été deux fois académicien, il mourut sans être académicien.
Le cardinal Fesch ayant sagement refusé l'archevêché de Paris, que lui offrait son tout-puissant neveu, Maury n'hésita pas à l'accepter pour luimême (14 octobre 1810). Gela, malgré les ordres de
* Il s'était écrié en partant : « Fidélité, tu n'es qu'un nom ! »
* « Après cinq minutes de conversation, écrit Maury, je fus ébloui et je me sentis tout à lui. »
3i6 LE CLERGE A L ACADEMIE
Pie VII qu*il connut par un bref de Savone dont il feignit de contester Fauthenticité. Et dès lors il n'eut plus aucune retenue dans sa nouvelle attitude vis-à-vis de l'Empereur. Il se montra en tout son partisan le plus fanatique et soutint avec témérité ses plus étranges prétentions*.
C'est à l'heure où il pensait recueillir le prix de ses flatteries qu'il apprit la chute de l'Empereur. Le Chapitre de Paris, le voyant sans protection, lui enleva ses pouvoirs et il reçut l'ordre de quitter Tarchevêché. En vain tenta-t-il de justifier sa conduite : son heure avait sonné et il dut reprendre tristement le chemin de Rome, où, à peine arrivé, il se vit enlever l'administration de son évêché de Montefiascone. Bien plus, par ordre du Pape, il lui fut interdit de se présenter au Vatican, de prendre part aux cérémonies, aux réunions des cardinaux et même aux congrégations dont il était membre^.
Il menait donc une vie fort retirée et obscure, quand il apprit les événements des Cent-Jours et le retour de Napoléon. Il commit alors l'imprudence de relever la tête et de laisser voir sa résolution de regagner Paris. Arrêté par le gouverneur de Rome, il fut enfermé au château Saint-Ange ^
* Napoléon lui demanda un jour où il en était avec les Bourbons. (( J'ai perdu la foi et l'espérance, répondit le cardinal, mais il me reste la charité! »
* « On est bien fort, écrivait alors le cardinal à son neveu, quand on est sûr de n'avoir à rougir de rien : j'en suis là, Dieu merci! » (Louis SiFREiN Maurt, Vie du cardinal Maury.)
^ La cellule où on l'enferma était celle que venait de quitter] Gagliostro.
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On préparait son procès et nul ne sait ce qui serait advenu, si à ce moment le cardinal Gonsalvi n'était rentré à Rome, venant devienne. Celui-ci, apprenant ces cruelles persécutions qu'on n'eut jamais osé se permettre en sa présence, car on connaissait son amitié pour Maury et les souvenirs qu'il avait gardés du conclave de Venise, du rôle qu'y avait joué le cardinal en faveur de Pie VII, fit étouffer aussitôt l'affaire et ouvrir la prison du cardinal; on lui rendit tous ses pouvoirs; il put enfin reprendre la vie normale qui convenait à sa dignité.
C'est ainsi que, grâce à l'intervention de cet homme d'esprit, de cet éminent diplomate, grâce aussi à la bonté de Pie VII, le cardinal Maury put achever paisiblement à Rome une vie si brillante et si troublée \ Il y mourut d'une lèpre qu'il avait contractée dans son cachot, le ii mai 1817.
On pourrait croire que la paix allait enfin régner sur son cercueil. Il n'en fut rien. L'ambassadeur de France s'opposa tout d'abord à ce qu'il fût enterré dans son titre de la Trinité-des-Monts. Le curé de Santa Lucia del Gonfalone voulait que ce fût dans cette église, qui était la paroisse sur laquelle habitait le cardinal. Mais, des sifflets s'étant fait entendre pendant le transport funèbre de son
* Cela n'a pas empêché l'auteur d'un Mémoire au cardinal Consalvi, à Toccasion de la mort de Maury, d'écrire ceci : « Gioi^arebbe che i posteri perdessero la memoria di un tal cardinale . » Cet obscur publiciste peut être tranquille, ou plutôt ne pas l'être : la mémoire du cardinal Maury ne court aucun risque d'être oubliée ! Que ne s'estil souvenu du mot de Tacite : Posteritati narraius et traditus, auperstes erit.
3l8 LE CLERGÉ A l' ACADEMIE
palais à la Ghiesa Nuova, où devaient avoir lieu les obsèques solennelles, le cardinal Gonsalvi ordonna qu'il y fût enseveli afin d'éviter un nouveau transfert.
Mais ceux qui visitent aujourd'hui cette église y chercheraient en vain sa tombe. Elle est là, pourtant, devant la marche qui conduit à la chapelle de saint Charles, sans qu'une inscription quelconque la rappelle, sans qu'une dalle même la désigne, ignorée, perdue sous les pavés de marbre que foulent les fidèles de leurs pas indifférents ; et c'est pour les rares initiés une leçon pleine d'éloquence que cet abandon mystérieux, ce néant calculé, voulu, où dort le célèbre cardinal.