‹ Le clergé à l'AcadémieChapitre 24 sur 30 · L INSTITUT · texte numérisé non relu

L INSTITUT

vota en faveur du prince infortuné et se prononça pour la détention et le bannissement à la paix. Il vota aussi la mise en accusation de Marat, puis se fit oublier pendant toute la Terreur.

Au 9 thermidor, Villar devint membre du Comité de l'Instruction publique. On ne doit pas oublier ce qu'il fit alors pour les lettres, car il était, nous dit M. de Féletz, « un des plus habiles humanistes de notre époque* ». 11 demanda d'abord, comme rapporteur, la conservation du Collège de France qu'il proclamait « la première école de l'univers ». Puis, outre le secours qu'il fit décréter en faveur des savants et artistes pauvres ou de leurs descendants S on lui doit l'organisation de TÉcole Normale et de la Bibliothèque nationale. Ces diverses mesures furent d'autant plus goûtées par l'opinion publique, que le règne de la Terreur avait été, pour les gens de lettres comme pour tant d'autres, une époque d'indigence ou de proscription. Aussi n'est-il pas surprenant que Villar ait été l'un des premiers membres de l'Institut lorsque le Premier Consul créa cette Société en 1795. Il s'y distingua surtout comme membre de la commission du Dictionnaire, devint secrétaire perpétuel de la Classe de la langue et de la littérature françaises redevenue depuis l'Académie française, et fut enfin

^ Discours de réception.

* « L'impartialité politique la plus sévère avait présidé à la rédaction de cette liste nombreuse » (Michaud). On y avait compris, par exemple, les deux petites nièces de Fénelon.

nommé Inspecteur général des études et officier de la Légion d'honneur. « 11 ne lui manqua que d'avoir moins de modestie pour attirer sur lui l'attention publique, comme il obtenait l'estime et l'amitié de ses confrères auxquels il bornait toute son ambition *. ».

Ayant toujours déploré les excès de la Révolution, il en vit le terme et la fin avec une entière satisfaction et, lorsque vint l'époque du Concordat, il se soumit, sans murmure, au nouvel ordre de choses qui le dépouillait de l'épiscopat constitutionnel : le cardinal Gaprara fut même si touché de sa candeur et de sa docilité chrétienne qu'il voulut le promouvoir à un nouveau siège". Il avait d'ailleurs fait preuve, dès 1797, d'une très sage réserve en refusant de prendre part au prétendu concile national qui s'ouvrit à Paris sous la présidence de Lecoz; aussi ses pseudo-confrères, évêques de la république, l'avaient-ils immédiatement remplacé. Il s'était d'ailleurs désintéressé peu à peu de son église et avait donné sa démission. Il resta toujours attaché depuis aux croyances et aux pratiques religieuses et crut devoir aux convenances de son état de ne jamais revêtir le costume de l'Institut. Michaud nous apprend que « la douceur de son caractère, la modération de ses principes, sa modestie, son désintéressement

* Discours prononcé aux funérailles de Villar. Manuscrit [Archives du Sec. perp. de l'Académie).

* Manuscrit anonyme [Archives du Sec. perp. de V Académie).

l'institut SaS

et l'usage toujours bienveillant qu'il avait fait de rinfluence que lui donnèrent les fonctions législative et universitaires, ont assez compensé le tort de s'être laissé nommé évêque constitutionnel ». Nous ne saurions aller jusque-là. Il est certain cependant que sa conduite postérieure a, sinon racheté complètement ses erreurs, du moins prouvé qu'il les avait déplorées. C'est pourquoi nous n'avons pas hésité à placer ici sa biographie. Il passa dans la retraite les dernières années de sa vie et mourut à Paris, réconcilié avec TEglise, le 26 août 1826, « laissant à tout le monde l'idée d'un homme sage et modéré, distingué par son esprit et

L'abbé Sicard, dont le nom partagera toujours, avec celui de l'abbé de l'Epée, la reconnaissance des sourds-muets et de ceux qui s'intéressent à cette classe infortunée, naquit près de Toulouse, au Fousseret, le 20 septembre 1743. Devenu prêtre, il fut vicaire général de Gondom, puis se mit à la disposition de M^"" de Gicé, archevêque de Bordeaux, qui voulait établir dans son diocèse une école de sourds-muets ; car, ayant senti de bonne heure une compassion profonde pour ces malheureux, Fabbé Sicard s'était attaché à étudier et à observer

* DoM PiOLiN. Histoire de l'Église du Mans.

3a6 LE CLERGÉ A l' ACADÉMIE

tout ce qui les regardait et pouvait contribuer à adoucir leur infirmité . Ayant dirigé quelques années cette école et obtenu un canonicat à Bordeaux, il fut appelé à Paris, où l'abbé de l'Épée venait de mourir, pour lui succéder dans la direction de l'établissement que celui-ci avait fondé, charge qu'il conquit sans peine dans le concours présidé, en 1790, par une commission de l'Académie française.

Quoique ayant accepté avec modération les principes de la Révolution, il n'en fut pas moins arrêté Tannée suivante et enfermé à l'Abbaye, malgré les touchantes réclamations de ses élèves qui se voyaient privés ainsi de leur protecteur. Il n'aurait même pas échappé au massacre sans le dévouement d'un horloger \ mais il demeura en prison, toujours dans les angoisses d'une fin prochaine.

Cependant, après de nombreuses démarches, on parvint à le tirer de l'Abbaye ; on le conduisit même à l'Assemblée Nationale, où il prononça un discours pour remercier ses libérateurs. Rendu ensuite à ses élèves, sur la proposition de Chabot, il put traverser sans encombre l'époque de la Terreur.

Fait professeur à l'Ecole Normale lors de sa fondation, il devint, en 179^, membre de l'Institut^. Il

' Cet horloger se nommait Monnot; il se plaça courageusement entre les assassins et leur victime en disant : « C'est l'abbé Sicard, un des hommes les plus utiles à son pays; il faut passer sur mon corps pour aller jusqu'à luil ».

' On ne sait malheureusement rien de sa réception, pas plus que de celle de l'abbé Villar, les discours de ces deux académiciens n'ayant pas été imprimés.

en fut exclu au i8 fructidor et se vit condamner à la déportation : mais il consacra ses deux années d'exil au perfectionnement de sa méthode, et, au i8 brumaire, on lui rendit ses fonctions et son fauteuil d'académicien. Il trouva en Ghaptal un protecteur puissant et zélé, et obtint de lui la création d'une imprimerie pour les sourds-muets, car son dévouement pour eux ne se ralentit jamais.

Malgré la haute réputation de l'abbé Sicard et tous les services qu'il avait rendus. Napoléon ne put jamais le souffrir, lui refusa la croix de la Légion d'honneur qu'il avait si bien méritée, et ne voulut même pas ratifier sa nomination à un canonicat de Notre-Dame, où l'avait appelé le cardinal Maury *. Et ce ne furent pas là ses seuls chagrins : Sicard connut d'autres épreuves. On le poursuivit pour dettes ; car s'il était un digne prêtre, sobre et économe, il resta dans une espèce d'enfance pour les affaires de la vie civile et tomba plusieurs fois dans les pièges des intrigants. Ce fut le revers de la médaille, mais il eut des compensations. Son nom était connu dans toute l'Europe. En i8o5, le pape Pie VII visita son établissement et en bénit la cha-

' L'abbé Sicard, au contraire, avait pour Napoléon Tadmiration la plus vive. On peut le voir par le billet suivant adressé au citoyen Guilhen qui venait d'être mis en prison [Inédit. Archives du Sec. perp. de l'Académie) : « ... Soyez tranquille sur les événements... j'ose vous assurer que ce ne sera qu'une détention de quelques jours, La générosité du premier consul est la vertu favorite de ce jeune et illustre héros. Vous serez pardonné sans être coupable, comme si vous l'étiez, précisément parce que la main qui a lancé le trait qu'on vous reproche a voulu frapper un héros. »

pelle, et les Souverains alliés, venus à Paris en i8i4, tinrent à assister à ses cours. La Restauration lui rendit enfin justice. Il fut successivement nommé chevalier de la Légion d'honneur, administrateur de l'hospice des Quinze-Vingts, chanoine de Notre- Dame, et ce fut lui qui célébra chaque année, jusqu'à sa mort, la messe de la Saint-Louis devant l'Académie, où il avait été maintenu lors de l'organisation de 1816.

On ne saurait donner trop de louanges au nom de l'abbé Sicard, quia complété les découvertes de l'abbé de l'Epée en développant sa méthode de pur mécanisme pour introduire les sourds-muets dans le champ de la métaphysique et leur faire mieux connaître, par ses procédés, l'esprit, la doctrine, les préceptes de la religion : on peut lire dans son Cours d'instruction d'un sourd-muet les développements et la marche qu'il a suivis, et l'on jugera combien il lui fallait de patience et d'adresse avant de faire arriver à l'esprit de ses élèves des notions qui ne semblaient pas être à leur portée ^

Il a laissé de nombreux ouvrages qu'il signait d'abord de l'anagramme de son nom, Dracis ; mais, à part un Rapport à l'Institut sur le Génie du Christianisme et une Relation historique sur les journées des 2 et 3 septembre^ tous sont à l'usage des sourdsmuets ou regardant sa méthode, pour laquelle il avait un réel enthousiasme. Cet amour qu'il avait

* Voir Frayssinous. Discours de réception.

voué aux sourd-muets le suivit jusqu'aux portes du tombeau : il écrivait, la veille de sa mort, à l'abbé Gondelin : « Mon cher confrère, près de mourir, je vous lègue mes chers enfants: je lègue leur âme à votre religion, leur corps à vos soins, leurs facultés intellectuelles à vos lumières, à vos moyens ; remplissez cettenoble tâche et je meurs tranquille. » Il mourut à Paris le i6mai 1822. «Notre douleur retentira dans l'Europe entière », dit M. Bigot de Préameneu, qui ajoutait, en répondant au discours de réception de M^'* Frayssinous : « La religion a perdu dans M. l'abbé Sicard un défenseur éclairé; l'humanité, un ami tendre et généreux ; l'Académie, un membre d'autant plus digne de ses regrets qu'il s'était montré plus digne de son estime ; le roi et la patrie, un français fidèle et dévoué ».

Page 1