FONDATION DE L'ACADÉMIE LES PREMIERS ACADÉMICIENS ECCLÉSIASTIQUES
On n'attend pas ici un récit détaillé de l'établissement de l'Académie française. Des plumes plus autorisées, plus habiles l'ont fait maintes fois en termes définitifs : il est d'ailleurs bien connu de tous ceux qu'intéresse l'histoire de notre littérature et qui seuls auront quelque plaisir à parcourir ce volume. Rappelons au moins brièvement que le berceau de l'Académie fut une réunion de beaux esprits « tous hommes de lettres et d'un mérite fort au-dessus du commun^ », qui, vers l'an 1629, imaginèrent de se rencontrer une fois par semaine chez Gonrart, dont le logis avait été choisi comme
* Pellisson. Histoire de V Académie française .
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étant le plus commode et au cœur de la ville, pour y deviser de toute chose et surtout de littérature ; ce qu'ils continuèrent fidèlement et « avec un plaisir extrême ».
Parmi ces personnages, hôtes assidus d'ailleurs de l'hôtel de Rambouillet, on comptait plusieurs ecclésiastiques, notamment l'abbé de Gerisy qui n'avait pas dix-huit ans, et Tabbé de Boisrobert, dont la situation empruntait un grand prestige à ce qu'il était très en faveur auprès du cardinal de Richelieu, à qui il rapportait toutes les nouvelles de la Cour et de la ville, son grand soin étant « de délasser l'esprit de son maître* ». Il ne manqua pas de lui décrire la nouvelle petite assemblée, lui parlant avec éloges de ceux qui la composaient, et le cardinal, qui avait naturellement Fesprit porté aux grandes choses, lui demanda si ces personnes ne voudraient pas faire un corps et devenir une institution d'État.
Cette proposition flatteuse fut pourtant d'abord assez mal accueillie ; quelques-uns des hôtes de Gonrart laissèrent voir leur hésitation à se placer sous la tutelle de l'impérieux premier ministre. Cependant, sur l'observation de Chapelain « qu'ils avaient affaire à un homme qui ne voulait pas médiocrement ce qu'il voulait », ils firent répondre au cardinal que, bien qu'ils n'eussent jamais eu une aussi haute pensée, et qu'ils fussent fort surpris
* Pellisson. Loc. cil.
du dessein de Son Eminence, « ils étaient tous résolus de suivre ses volontés ».
Ceci se passait en février i634 : en mars, la compagnie se constitua un bureau régulier, et adopta le nom à' Académie française. Elle demanda au cardinal sa protection, et celui-ci répondit qu'il la lui accordait de grand cœur, car « il estimait toute la compagnie en général et chacun de ceux qui la composaient en particulier ». Parmi ceux-ci se trouvait Antoine Godeau, qui devait devenir évêque de Vence et de Grasse.
Ce fut Tun des premiers académiciens et le premier académicien ecclésiastique. Il était né à Dreux en i6o5, s'adonna d'abord à la poésie et se fit connaître par là avantageusement. Les poésies qu'il apportait, lorsqu'il venait à Paris, donnèrent lieu à Conrart, dont il était parent et qui l'avait déjà introduit dans la meilleure société, d'assembler chez lui à jour fixe, pour en entendre la lecture, quelques hommes de lettres, des savants, des hommes d'esprit. Ce fut ainsi comme une Académie en miniature, qui devint réellement, nous venons de le voir, le noyau de l'Académie française. Aucune assertion ne peut faire plus d'honneur à Godeau ^
* René Kerviler. Antoine Godeau.
ig LE CLERGÉ A. l'àCADÉMIE
Entre temps Godeau fréquentait assidûment l'hôtel de Rambouillet, où il avait été présenté par Chapelain. Il y eut d'admirables succès qui auraient pu le distraire et le ravira Gomme il était fort petit et laid, on l'y avait surnommé le nain de la princesse Julie^.
Cependant entraîné par une piété sincère, il embrassa l'état ecclésiastique et, ayant écrit une paraphrase du psaume Benedicite opéra Domini Domino^ il alla TofFrir au cardinal de Richelieu qui fut si charmé de Tœuvre et de la conversation de l'auteur, qu'il lui offrit l'évêché de Grasse. Il n'y avait qu'un an qu'il était prêtre '.
Evêque, Godeau se montra bientôt le plus fervent et le meilleur des prélats : il ne donna plus au monde qu'un peu de temps et un peu de luimême, se réservant tout entier à ses ouailles. Il fît établir par les municipalités des greniers d'abondance, des monts de piété et sut vite conquérir
* M"« de Rambouillet écrivait par exemple à Voiture : « Il y a ici un homme plus petit que vous d'une coudée et, je vous jure, mille fois plus galant. »
* Le célèbre hôtel de Rambouillet, dont il sera souvent question dans ces pages, était la demeure de la marquise de Rambouillet, née Catherine Savelli. Julie était la fille de cette aimable maîtresse de maison dont le salon fut, pendant un demi-siècle, le rendez-vous des hommes de lettres et de l'élite des esprits du temps. Bossuet y prononça un soir son premier sermon et c'est même à cette occasion que Voiture put dire qu'il n'avait jamais entendu prêcher « si tôt ni si tard ». L'influence de l'hôtel de Rambouillet fut profonde sur la littérature et la société du xvii» siècle.
^ On doit considérer comme apocryphe l'anecdote d'après laquelle Richelieu lui aurait fait ce médiocre calembour : « Vous me donnez le Benedicite et moi je vous donne Grasse. » (Cf. G. Doublet. La mort du premier académicien.)
l'amour de ses diocésains. Sa pureté de mœurs était admirable : son ardeur pour Tétude extrême. Il approfondissait sans cesse les Saintes Écritures et continua à paraphraser les psaumes ^ Il disait plaisamment que « le paradis d'un auteur était de composer ; son purgatoire de retoucher ses compositions ; son enfer de corriger les épreuves ». Tous ceux qui ont écrit souscriront à cette opinion -.
II obtint du pape Innocent X des Bulles qui réunissaient Févêché de Vence à celui de Grasse. Mais, constatant bientôt que cette réunion n'était pas agréable à ses diocésains, il préféra céder son droit pour leur complaire et se contenta de l'église de Vence. Lorsqu'on voulut le transférer à un siège plus important, il refusa, disant : « II est vrai que ma femme est pauvre, dure comme les rochers, rude, incivile et mélancolique. Mais il la faut aimer puisque je l'ai prise, et croire même que l'époux a beaucoup plus de mauvaises qualités que l'épouse. »
En 1643, l'évêque prononça Foraison funèbre de Louis XIII où il se révèle prédécesseur immédiat de Fléchier^ En dépit de ses talents, Godeau
* Ces paraphrases furent fort estimées. Louis XIII en était tellement enchanté qu'il les apprenait par cœur. Voilure les lisait tous les jours (Cf. Lettres de Voiture). Balzac écrivait : « En matière de paraphrase, il a porté les choses où elles doivent s'arrêter. »
* Au moment où Chapelain écrivit la Pucelle, on avait conseillé à Godeau d'écrire aussi un poème. Mais il répondit spirituellement que, pour emboucher la trompette épique, « l'évêque devait céder la place au chapelain ».
^ René Kerviler. Loc. cit. — Dans cette oraison funèbre, Godeau s'écrie : « Comme le soleil couchant jette encore de la lumière,, ainsi
n'échappa point aux traits de la critique. Boileau ne le juge pas favorablement et dit « qu'il est toujours à jeun et, qu'il n'a rien de ce qui émeut ni qui échauffe )). Le P. Vavasseur, jésuite, a été plus loin encore, et dans un écrit intitulé Godellus an poeta ? le traîne littéralement dans la boue. « Il n'a ni génie, dit-il, ni élévation, ni enthousiasme, ni style, ni imagination ; en revanche, il possède éminemment deux qualités : la bassesse et la stérilité ^ » Les chanoines de Vence firent écho à ces injures et soutinrent contre l'évêque une lutte opiniâtre. Celui-ci nous apprend qu'ils retiraientles clefs du clocher pour « qu'on ne sonnât plus lorsque je reviens de ma tournée pastorale ». En dépit de ces attaques, auxquelles les meilleurs esprits ne peuvent se soustraire, la plus haute estime environne la mémoire de Godeau. « Il avait été l'un des meilleurs prélats et des plus sérieusement dévoués à ses devoirs de cette partie du xvii" siècle, et... l'évêque le plus distingué et le plus honoré de la Provence en son temps ^ » Il exerçait autour de lui une salutaire influence à laquelle peu de gens pouvaient se soustraire^.
les justes meurent dans les splendeurs qui les découvrent. » Et il admire dans le roi sa grande sérénité « pour n'avoir point peur de la plus terrible des choses terribles ». Fléchier devint justement son successeur à l'Académie et déplora, dans son discours de réception, de ne pas avoir « la délicatesse, la facilité, ni le tour d'esprit » de celui dont il avait l'honneur de tenir la place.
* On répondit au P. Vavasseur par une brochure qui portait pour titre : Jesuiia an christianus ?
* G. Doublet. La mort du premier académicien.
' Balzac écrivait à Conrart : « C'est un de mes étonnements et ce
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Il eut, le jour de Pâques de 1672, une attaque d'apoplexie dont il mourut. Et, mort, il ne jouit pas encore de la considération, du respect auquel il avait droit. Ses domestiques, « par une avarice insatiable et amendable », lui mirent « une crosse en bois peint, une croix pectorale d'argent du poids de 21 onces, et une bague de laiton avec une pierre verte de la valeur de 3 sols, et une mître tout usée et indécente^ ».
Les principaux ouvrages laissés par Godeau sont un Éloge des Évêques, la Paraphrase des Épitres de saint Paul^ des Vies de saint Paul, de saint Augustin, de saint Charles Borromée, une Histoire de l'Église depuis le commencement du monde jusqu'à la fin du viii" siècle, et surtout celui qui fut le plus apprécié : la Morale chrétienne.
C'est vers i6i5 que naquit Germain Habert. Il appartenait à une ancienne famille de la bour-
sera une énigme que la postérité aura de la peine à déchiffrer, que vous et moi étant ce que nous sommes à M., de Grasse, il ne vous ait point rendu catholique et qu'il ne m'ait fait homme de bien. »
M»® de Sévigné en parle en ces termes : « C'est un pi'élat d'un esprit et d'un mérite distingué; c'est le plus bel esprit de son temps : vous avez admiré ses vers, jouissez de sa prose; il excelle en tout ; il mérite que vous en fassiez votre ami. Vous citez plaisamment cette Dame qui aimait à faire tourner la tête à des moines : ce serait une bien plus grande merveille de la faire tourner à M. de Vence, lui dont la tête est si bonne, si bien faite et si bien organisée : c'est un trésor que vous avez en Provence, profitez-en : du reste, sauve qui peut. » {A iW^a de Grignan, 9 mars 1672.)
* G. Doublet. La mort du premier académicien. Voir aussi l'abbé Tisserand. Notice sur Godeau.
geoisie parisienne, honorablement connue depuis le XVI® siècle et qui avait fourni plusieurs personnages distingués à la magistrature et à l'armée. Il était le plus jeune des amis de Conrart et le troisième de cinq frères dont l'un, Philippe, fît aussi partie de la réunion d'où devait sortir l'Académie française. Les uns et les autres étaient gens de mérite, d'intelligence haute et cultivée, se plaisant dans le commerce des beaux esprits, assidus dans les cercles littéraires, tels que le salon de M^^^ de Gournay et l'hôtel de Rambouillet*.
Germain, qui devint abbé de la Roche et de Saint-Victor, puis comte de Cerisy, passait, nous apprend Ménage, pour l'un des plus beaux esprits de son temps. Aussi est-il bien à sa place parmi les premiers académiciens, ce qui n'empêche pas Tallemant des Réaux de parler de lui d'une façon dédaigneuse : v II ne sçait pourtant rien, dit-il, et n'avait que quelques paraphrases de pseaumes assez médiocres. » Et plus loin : « Il a toujours fait le plaisant, mais quelquefois il ne Test guère ^. »
L'Académie se réunit plusieurs fois chez lui. On lui doit une Vie du cardinal de Bérulle et une Oraison funèbre du cardinal de Richelieu qu'il prononça devant ses collègues ; il a écrit aussi c\uq\(]}xqs Paraphrases des Pseaumes et la Métamorphose des yeux de Philis changés en astres^ métamorphose qui fut mise de son temps bien au-
* C. DE LA JONQUIÈRE. V armée a V Académie .
• TA.LLEMAMT DES RÉAUX. Historiettes.
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dessus de celles d'Ovide. Il est également l'auteur d'un projet que nous avons vu repris de nos jours sur une Langue univei^selle. Leibnitz, d'ailleurs, eut lui-même un semblable projet.
Chargé par l'Académie d'examiner le Cid^ il dit simplement : « Je voudrais bien l'avoir fait! » Cette courte phrase en dit plus long que bien des pages.
Habert mourut en mai i654.
Après lui nous trouvons le nom de l'abbé de Boisrobert, qui eut une si large part à la fondation de l'Académie, puisque c'est lui-même qui donna au cardinal de Richelieu l'idée première de cette société. Il vit le jour à Caen et fut successivement abbé de Châtillon-sur-Seine, prieur de la Fertésur-Aube et conseiller d'État. Il fut aussi chanoine de Rouen.
Les premiers académiciens se réunissaient fréquemment chez l'abbé de Boisrobert, n'ayant pas encore de local spécialement affecté à leurs séances : cela ne l'empêcha pas du reste de les plaisanter agréablement dans ses vers, car il faisait des vers et en voici quelques-uns qui nous édifieront sur les débuts de la célèbre compagnie :
Pour dire tout enfin dans cette épître, L'Académie est comme un vrai chapitre :
Chacun à part promet d'y faire bien,
Mais tous ensemble ils ne tiennent plus rien ;
Et la nuit vient qu'à peine on a pu faire Le tiers d'un mot pour le vocabulaire.
Il continue en examinant successivement les premières lettres de l'alphabet et, comme on n'en était encore qu'à la lettre E, il s'écrie :
Et le destin m'aurait fort obligé
S'il m'avait dit : Tu vivras jusqu'au G !
La faveur de laquelle jouissait Boisrobert auprès du cardinal de Richelieu était fort grande car c'était, dit l'abbé d'Olivet, « un grand dupeur d'oreilles ^ » et il possédait souverainement « cette niaiserie affectée qui est familière à Gaen». Ses relations avec le cardinal ne furent cependant pas toujours sans nuages, et notre académicien connut notamment un assez long intervalle de disgrâce pour avoir introduit chez le ministre, à l'une de ses soirées, deux femmes de réputation équivoque. Car, il faut bien le dire, la vie de Fabbé de Boisrobert ne fut pas toujours édifiante et le poète eut souvent chez lui le pas sur le prêtre-.
Richelieu cependant lui fit bientôt grâce et retrouva des faveurs pour son protégé, à la suite
* a Ce vilain me dira tout, disait le cardinal, sans que je puisse me fâcher! »
- Guy Patin écrivait notamment : a C'est un prêtre qui vit en goinfre, fort déréglé et fort dissolu. »
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d'une indisposition où son médecin, Sitois, lui avait donné cette seule ordonnance : Recipe Boisrobert. Celui-ci en profita pour faire entrer à l'Académie quelques faux-illustres : on les appelait les enfants de la pitié de Boisrobert.
On ne lui doit pas moins de dix-huit pièces de théâtre, des poésies, des épîtres et, pour racheter le tout, la paraphrase en vers sur les Sept psaumes de la pénitence *.
M""'' de Ghâtillon s'employa à lui faire faire une fin chrétienne. Et en effet, durant son agonie, on entendait le malade répéter : « Oubliez Boisrobert vivant, ne considérez que Boisrobert mourant ! » Mais son naturel reprenant vite le dessus, il ajoutait en souriant : « Je me contenterais d'être aussi bien avec Notre-Seigneur qu'avec le cardinal de Richelieu ^ ! » Il mourut à Paris en 1662, « dans de grands sentiments de repentir de n'avoir pas réglé assez exactement sa vie suivant les devoirs de son état^ ».
* Il avait fait aussi une jolie parodie du Cid dans laquelle, à la célèbre apostrophe :
« Rodrigue, as-tu du cœur ?
celui-ci répondait :
« Je n'ai que du carreau ! »
* L'abbé de Boisrobert avait du reste beaucoup d'esprit. Un jour qu'il parlait assez mal du président de Novion, Sainte-Foy l'interrompit en lui disant : « Monsieur l'abbé, je ne souffrirai pas que vous parliez ainsi de mon parent. Je m'en vais lui écrire. » — « Fort bien, répartit Boisrobert, et je vais lui écrire aussi que vous dites qu'il est votre parent ; il sera plus fâché contre vous que contre moi ! ».
^ HuET. Les origines de Caen.
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Loret fit ainsi son épitaphe :
Ci-gît un monsieur du chapitre, Ci-gît un abbé portant mître, Ci-gît un courtisan expert, Ci-gît le fameux Boisrobert.
Ci-gît un homme académique, Ci-gît un poète comique...
Et toutefois ce monument N'enferme qu'un corps seulement.
C'est un autre membre encore de la réunion Gonrart qu'Aniable de Bourzéis, né près de Riom en 1606. Dès l'âge de dix-sept ans, il fut considéré comme un génie extraordinaire. D'abord diplomate, il suivit à Rome le P. Arnaud et se livra, en même temps qu'à la théologie, à l'étude des langues orientales. Ayant traduit en grec un poème d'Urbain VIII, De partu virginis^ celui-ci, pour l'en récompenser, lui donna une abbaye en Bretagne.
Revenu à Paris \ il y fut présenté à Louis XIII qui le nomma, bientôt après, abbé de Saint-Martin de Gores. Richelieu le prit ensuite pour secrétaire et lui fit inaugurer le vingt-sixième fauteuil de la naissante Académie.
Ordonné prêtre, l'abbé de Bourzéis se distingua
* Il n'y revint que deux ans plus tard, ayant passé ce temps en Savoie, au service du cardinal Maurice de Savoie,
dans la controverse et opéra diverses conversions éclatantes, notamment celles de plusieurs ministres protestants contre lesquels il avait disputé : cela le fit envoyer en Portugal pour y travailler à celle de Schomberg, le futur maréchal de France*.
Il présida chezGolbert \di petite Académie , collabora activement au Journal des Savants dès sa fondation, fut Tun des premiers membres de l'Académie des Inscriptions (appelée alors Académie des Médailles), et fît aussi partie de l'Académie des Sciences.
Il mourut à Paris le 2 août 1672. On a de lui deux volumes de sermons.
Daniel Hay de Chambon, frère de Paul Hay du Ghastelet, naquit le 28 octobre iSgô, à Laval où son père était lieutenant civil et criminel. Il fut destiné, en qualité de cadet de famille, à l'état ecclésiastique % et eut Tabbaye de Chambon, dépendant du vicomte de Thouars, sur les confins du Poitou.
Dès l'âge de vingt-cinq ans, il obtint le prieuré de Notre-Dame de Vitré et le doyenné de l'église collégiale de Laval. « Cette raison, jointe à son
* On présume que ce ne fut pas la seule raison de son voyage, mais que l'abbé de Bourzéis avait pour ce pays une mission secrète du gouvernement,
* Son frère aîné Paul fut conseiller au Parlement de Bretagne, avocat général, intendant des armées de Savoie, académicien et conseiller d'Etat. C'était un des fidèles apologistes du cardinal de Richelieu.
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goût naturel pour la retraite, le retint presque toujours dans sa patrie ^ »
Il fit cependant à Paris quelques apparitions pendant lesquelles il put se mettre en rapport avec les principaux hommes de lettres, car il était grand controversiste et grand mathématicien. Il devient plus tard officiai du Mans, charge fort importante, puisque celui qui en était pourvu exerçait la juridiction ordinaire de l'évèque : il fallait pour l'obtenir être docteur ou au moins licencié en théologie.
Une curieuse lettre de Costar, le défenseur de Voltaire^, nous montre au reste en quelle estime on tenait les talents de Fabbé de Chambon. On y lit : « Cependant, Monsieur.., il y a tant d'honneur à estre aimé de vous, et tant de honte à n'en estre pas connu, principalement à un homme qui fait profession de lettres, que je n'ay pu me défendre de dire en beaucoup d'endroits que je ne vous estais pas indifférent... Ce me seroit une grande douleur si vous les désabusiez et s'ils reconnaissoient que je m'estois vanté à faux. J'ay donc jugé, Monsieur, que la première recommandation que je me ferais devoit estre pour moy-même, et qu'il falloit que j'apprisse de vous d'abord comment j'estois en votre esprit. Il est si beau qu'il y a peu d'honnestes gens qui ne taschent d'y entrer et qu'il n'y a point de si petite place qui n'y soit bien disputée ».
* Pellisson. Histoire de l'Académie.
* Publiée par M. René Kerviller.
Voilà certes une jolie lettre et qui nous fait voir, si l'abbé de Ghambon est peu connu aujourd'hui, combien il l'était de son temps et par suite méritait de Têtre. Il mourut à Laval le 20 avril 167 1, et le marquis du Ghastelet, son neveu, qui ne comprenait rien à ses manuscrits, les fit tous jeter au feu ! C'est ainsi qu'il ne nous reste rien de lui. Son meilleur titre de gloire est d'avoir laissé le trenteseptième fauteuil de l'Académie à Bossuet.
Nicolas Bourbon, né en 1574, s'était adonné à l'étude de la langue grecque de laquelle il acquit une profonde connaissance ; aussi le cardinal du Perron, grand aumônier, le nomma-t-il professeur de grec au collège royal. Il se fit aussi un certain renom de poète latin, ce qui ne l'empêcha pas d'être emprisonné par ordre du Parlement pour avoir écrit V Indignatio valeriana^ satire contre l'arrêt qui supprimait dans les collèges l'ancien droit du Landit, cette foire étant pour les écoliers un sujet de désordres.
Plus tard, Bourbon devint ecclésiastique et entra dans la congrégation de l'Oratoire, inaugurant ainsi l'étroite alliance qui devait unir dans la suite l'Oratoire et l'Académie : car, par la protection du cardinal de Richelieu, il fut académicien dès 1687, et se montra toujours fort assidu aux réunions de la nouvelle société « quoiqu'il se fît chez lui comme
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une espèce d'Académie particulière, parle concours de toutes sortes de personnes que son savoir et son mérite y attiraient* ». Puis il devint chanoine de Langres, ce qui l'obligea à aller habiter quelques années cette ville.
On dit que Bourbon aimait le bon vin : c'est pour cela sans doute que, peu séduit par les vers français, il disait que, lorsqu'il en lisait, il lui semblait qu'il buvait de l'eau.
Il était affligé de continuelles insomnies. Aussi lui fit-on, après sa mort, une épitaphe où on lisait :
c( 0 bene^ ait, tandem dormio ! Vita, cale. >>
Il aimait l'argent, et, quoique à l'abri du besoin, sa terreur était de tomber dans la pauvreté. Il mourut à Paris, où il était revenu passer ses dernières années, en i644î 1^ même jour que le pape Urbain VIII \
Il a publié des poésies latines : son Ode sur les grandeurs de Jésus-Christ fut regardée comme son chef-d'œuvre. Mais sa prose, dit Pellisson ne mérite pas moins d'éloges que ses vers. « C'était un homme qui savait tout, et qui était d'un admirable entretien ^ »
* NiCÉRON. Mémoires pour sentir d l'histoire des hommes illustres. Balzac lui fit une vive opposition « Que vous semble, écrivait-il alors, du choix qu'on a fait de nostre nouveau confrère?... Je vous ai autrefois montré de ses lettres françoises qui sont escrites du style des Bardes et des Druides. »
• Il avait pris parti pour les Feuillants dans leur querelle avec Balzac : mais il se réconcilia plus tard avec ce dernier par l'entremise de Chapelain.
3 Lettres de Guy Patin, t. III.
A la mort du cardinal de Richelieu, après avoir rendu à son fondateur les plus grands honneurs qu'il lui était possible, l'Académie eut à se préoccuper de se choisir un nouveau protecteur. On songea d'abord à Mazarin, puis au jeune duc d'Enghien ; enfin on se rallia sur le nom de Séguier, qui avait alors quitté les Sceaux pour prendre la charge de la Chancellerie : il faisait d'ailleurs partie de l'Académie et lui avait rendu de grands services. Au moment où il y entra, il avait même été question déjà de le faire protecteur avec le cardinal, mais on craignit de déplaire à ce dernier et « tout l'honneur qu'on lui fit alors fut de mettre son nom le premier dans le tableau et à quelque distance des autres^ ».
Dans la réaction contre tout ce qu'avait fait Richelieu, qui suivit la mort de Louis XIII, l'existence même de l'Académie parut compromise et
* Pellisson. Histoire de V Académie.
on doit à Séguier Thonneur d'avoir pu la sauver dans ces heures difficiles : « Des troubles intestins dispersèrent les Muses et les effrayèrent. Séguier les rassemble et les rassure... Vous le savez, messieurs, l'Académie française périssait s'il ne l'eût soutenue ^ »
Le premier ecclésiastique que l'on rencontre sous le nouveau protectorat, après celui de Tallemant l'aîné, dont nous nous occuperons au chapitre suivant, est Pellisson-Fontanier, prieur de Saint-Orens, conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires de son hôtel et historiographe du roi ^.
Il naquit à Béziers en 1624 et fut élevé par sa mère dans la religion protestante. D*abord avocat au barreau de Castres, il s'adonnait à la poésie à ses moments perdus. Gomme il avait eu la petite vérole et en était resté défiguré. M™® de Sévigné disait de lui qu'il « abusait de la permission qu'ont les hommes d'être laids ». Il avait écrit VHistoire
* Tallemant (le jeune). Oraison funèbre du chancelier Séguier.
• Pendant l'espace de quatorze ans qui sépare l'élection de Tallemant de celle de Nicolas Bourbon, il y aurait à signaler celles de Jacques Esprit, oratorien très versé dans la théologie, qui ne fut toutefois jamais prêtre, et de Jean de Montereul, chanoine de Toul, (frère du poète Mathieu de Montereul, secrétaire de l'évêque de Valence et du prince de Gonti), poète lui-même et surtout diplomate puisqu'il fut un moment résident en Ecosse, mais qui n'eut d'ecclésiastique que son bénéfice.
de V Académie^ ce qui engagea Conrart à le présenter à la compagnie qui voulut entendre en pleine assemblée la lecture de cet ouvrage et résolut ensuite d'accueillir l'auteur dans son sein ; et, malgré qu'il n'y eût pas alors de place vacante, on lui fît une faveur sans exemple, qui était de le laisser assister aux séances de l'Académie en attendant qu'il pût y occuper un fauteuil.
Cependant Fouquet l'avait choisi pour premier commis, ce qui le fit mettre à la Bastille lors de la disgrâce du surintendant \ 11 y resta enfermé quatre années et là, avant Latude, pour charmer la solitude de sa prison, il apprivoisa une araignée. Il ne perdit d'ailleurs rien, pendant ces jours d'épreuve, de son esprit ni de sa belle humeur^.
Il était l'ami le plus intime de M"^ de Scudéry :
* « Heui*euse captivité, s'écrie Fénelon dans son discours de réception, liens salutaires qui réduisirent enfin sous le joug de la foi cet esprit trop indépendant. Il chercha pendant le loisir dans les sources de la tradition de quoi combattre la vérité. Mais la vérité le vainquit et se montra à lui avec tous ses charmies. »
* C'est ainsi qu'un jour il écrivit au roi :
« Sire, l'on dit que le Saint Père, « Lequel avait incaméré « Castro, duché tant désiré, « A la fin le désincamère.
« Il n'a pas tenu sa colère !
« Verra-t-on la vôtre durer ?
« Et ne saurait-on espérer « Que votre justice ordinaire « Vienne nous désincamérer ?
<( Quant à moi, Sire, je l'espère, « Votre Majesté le fera
« Quand elle sera moins sévère « Et nous désincamérera. »
celle-ci n'eut garde de l'abandonner dans cette épreuve. Elle se servit d'abord d'un allemand « simple et grossier en apparence », mais fourbe et rusé qui feignit d'être prisonnier, puis d'un ramoneur pour lui faire passer des lettres en dépit des geôliers : elle arriva même à procurer au détenu les œuvres des Pères de l'Eglise. La lecture, l'étude, la méditation de ces ouvrages décidèrent la conversion de Pellisson ; mais, par un sentiment de délicate réserve, il attendit quatre ans avant de faire son abjuration, pour éviter qu'on crût qu'il avait agi par intérêt. Il la fit à Chartres, dans l'église souterraine, le 8 octobre 1670. « Tout ce qu'il a fait depuis sa conversion, dit l'abbé d'Olivet, peut se renfermer en deux mots, car il n'eut dès lors que ces deux objets devant les yeux : l'avancement de la religion et la gloire du roi*. »
Il se fit prêtre en effet et travailla avec ardeur à ramener dans la véritable église ses frères égarés les protestants. Aussi ceux-ci l'avaient-ils surnommé le grand convertisseur. Il fut abbé de Saint- Barthélémy de Bénévent puis prieur de Saint-Orens d'Auch. On cite parmi les ouvrages qu'il écrivit alors et qui furent très répandues, son Traité sur V Eucharistie . Il a laissé aussi des Mémoires pour la défense de Fouquet et une Histoire de Louis XIV^.
* Histoire de l'Académie.
' « Poète médiocre à la vérité, dit Voltaire , mais homme très éloquent. » Et dans son discours de réception, Fénelon disait : « Il a le secret de mettre dans les moindres peintures et de la vie et de la grâce. »
Pellisson mourut à Paris le 7 février 1693. « Pour être grand, a dit Fénelon, il ne lui manquait que d'être malheureux : il le fut^ » Une illustre amitié le soutint dans ses épreuves. Le jour de sa mort, il écrivait encore à M"° de Scudéry et « jamais on ne vit une liaison si tendre et si constante. Ou ils se virent, ou ils s'écrivirent tous les jours durant près de cinquante ans ^ ».
On a peu à dire sur Paul-Philippe de Ghaumont. Il était fils de Jean de Ghaumont, seigneur de Boisgarnier, conseiller d'Etat et de Marie de Bailleul, dame d'honneur de la reine Anne d'Autriche. Il était aussi cousin du chancelier Séguier, et parent des Habert par sa mère. Ayant embrassé l'état ecclésiastique, il écrivit plusieurs ouvrages théologiques et fut Garde des livres du cabinet du roi, charge qu'avait occupée son père sous Henri IV. Quelques années plus tard, il devint lecteur du roi, prédicateur assez renommé, membre de l'Académie française en i654 et enfin évêque d'Acqs (ou Apt) en 1691.
Ayant gouverné pendant treize ans cette église, il se démit de son évèché, revint à Paris, se livra entièrement à son goût pour l'étude et écrivit ses deux volumes : Réflexions sur le Christianisme
* Discours de réception.
* Histoire de l'Académie.
enseigné dans V Église catholique; ouvrage « dont le style, dit l'abbé d'Olivet, ne répond pas moins à sa qualité d'académicien, que \q sujet à son caractère d'évêque* ».
Il avait pris une part active à l'exclusion de Furetière, et c'est lui qui présidait la séance où cette exclusion fut prononcée.
Il est mort à Paris, le 24 mars 1697.
La même année que Paul-Philippe de Chaumont, l'Académie, ayant à remplacer Balzac, appelait dans son sein jVP' Hardouin de Beaumont de Péréfîxe, archevêque de Paris. Il était né en Poitou, en i6o5, d'une famille originaire de Naples. Son père était maître-d'hôtel du cardinal de Richelieu et luimême fut maître de la chambre du premier ministre. « Le service d'un maître ombrageux comme le cardinal le rendit doublement circonspect; il prit un masque de simplicité timide pour recouvrir son âme qui était d'une fermeté à toute épreuve^. »
Mazarin lui confia l'éducation de Louis XIV quand le roi n'avait que six ans. ce II joignit par-
* Cela s'accorde mal avec ce que dit Chapelain qui, après avoir loué, du reste, l'esprit de l'évêque et son goût pour la langue, ajoute : « On n'a pourtant rien vu de lui, ni en prose, ni en vers, qui puisse lui faire honneur. »
* Vicomte d'Avenel. Les évêques et archevêques de Paris (Tournai, 1878).
faitement la sévérité et la douceur » et sut, par un mélange d'autorité et de respect, de complaisance et de fermeté, unir le commandement et l'obéissance qui conviennent au maître d'un homme qui doit un jour être le maître de tous. « Il était plus difficile d'assujettir à Tétude et à l'application un élève, déjà roi depuis l'âge de cinq ans, qu'un jeune prince qui n'est encore que le premier sujet de son père K »
Louis XIV était d'ailleurs fort inappliqué ; Mazarin au contraire le trouvait trop avancé et répondait aux plaintes du précepteur : « Bon, il n'en saura que trop : quand il vient au conseil, il me fait cent questions sur les choses dont il s'agit^. »
M^' de Péréfixe eut en 1648 l'évèché de Rodez, devint peu après confesseur du roi, chancelier de ses ordres, entra à l'Académie comme nous Tavons dit, en i654^, et avait été nommé deux ans plus tôt archevêque de Paris par Louis XIV qui l'aimait et le voulait près de lui. « 11 ne songea pas plus à refuser le poste qu'il n'aurait pensé à le solliciter; il tâcha seulement à le bien remplir : tout l'homme est là*. »
* Cardinal de Bausset. Discours de réception.
* « Ceux qui reprochent à Péréfixe de n'avoir pas donné assez d'instruction à son élève, oublient trop que Louis XIV entrait en bottes au Parlement pour dire « L'Etat c'est moi », à l'âge où les enfants ordinaires entrent en rhétorique » (d'Avenel).
' 11 y fut reçu par Cassagne qui le compare à Samuel, à Sénèque, à saint Charles Borromée, etc. C'est le même Cassagne qui fit plus tard son oraison funèbre.
* Vicomte d'Avenel. Loc. cit.
Il avait assisté jadis à la première oraison funèbre de Bossuet, et, devinant en lui un grand diplomate et un grand orateur, il lui avait le premier ouvert la carrière. Lors des démêlés du Jansénisme, l'archevêque, à son grand regret, se vit forcé de sévir. Il publia un mandement exigeant la signature pure et simple du formulaire relatif à la condamnation, par la bulle Unigeiiitus^ des cinq propositions attribuées à Jansénius *. Mais, les religieuses de Port-Royal ayant refusé de se soumettre à cette prescription, il en fit enfermer seize dans des couvents étrangers. Il fut un administrateur vigilant de son église et publia des ordonnances où il disait formellement que les ecclésiastiques tenus à la résidence ne sont point censés résider, s'ils ne se rendent à leur église que les dimanches et les jours de fête.
M^*" de Péréfîxe mourut à Paris le 3i décembre 1670 : « Je ne vois plus, murmurait-il pendant son agonie, mais j'entends encore. Parlez-moi toujours de Dieu ! » Lorsqu'il eut exhalé son dernier soupir, on ouvrit son testament : « Je souhaite, y disait-il, être inhumé dans le chœur de l'église de Paris près le lieu oîi l'ont été mes prédécesseurs, mais avec le moins de cérémonies qu'il se pourra,
* Comme il sera sans cesse question, au cours de ces pages, de la bulle Unigenitus , il n'est pas inutile, pour montrer le trouble extrême qu'elle a causé, de mentionner ce que me disait un jour un distingué professeur de la Sorbonne : « Il y a eu en réalité trois xviiie» siècles ; le siècle de la Régence, le siècle de Voltaire et de l'Encyclopédie, le siècle de la bulle Unigenitus. »
PROTECTORAT DE SÉGUIER. Sg
ayant toujours reconnu que la pompe en ces occasions n'était que vanité. » Après avoir lu ces paroles, on souscrira volontiers au jugement qu'en porte M. le vicomte d'Avenel en son livre sur les archevêques de Paris, lorsqu'après avoir constaté que cet homme si distingué fut peu apprécié de ses contemporains, il ajoute : « Simple et juste, il parlait peu, manquait de qualités brillantes. Mais il a la renommée d'un bon pasteur : elle suffît à sa mémoire. »
L'abbé Jacques Têtu forme avec l'archevêque de Paris un certain contraste. C'était un homme fort singulier qui naquit à Paris vers 1626, se trouva de bonne heure introduit dans la meilleure compagnie de la ville et de la Cour et « de fort bonne compagnie lui-même ^ ». Gomme il parlait beaucoup et ne voulait rien écouter, on l'avait surnommé Tétu^ tais-toi. Mais il avait un talent facile pour la poésie, ce qui lui valut des protecteurs puissants. « Il ne bougeait autrefois de l'hôtel d'Albret où il s'était lié intimement avec M™' de Montespan, qu'il voyait tant qu'il voulait dans sa plus grande faveur et à qui il disait tout ce qui lui plaisait". » Ayant prêché à la Cour, car il était ecclésiastique, il fut fait aumônier du roi et eut
* Saint-Simon. Mémoires.
' Id. Ibid,
l'abbaye de Belval. Cependant il souffrait d'un dégoût de la vie, d'une impuissance à se fixer qui rendait son caractère ombrageux et fantasque : c'est ce que M""*" de Sévigné appelait les vapeurs de Vahbé Têtu. Elle l'estimait assez, d'ailleurs, et en parle plusieurs fois dans ses Lettres^.
Toujours poursuivi par ses humeurs noires, il se réfugia à la Trappe, chez son ami l'abbé de Rancé. Mais il n'y resta pas longtemps et les mauvaises langues attribuent les soubresauts de son caractère à l'ambition qu'il avait d'être évêque. M*"* de Maintenon était en commerce avec lui. Un jour chez elle, Louis XIV vint à dire : « L'abbé Têtu n'est pas assez homme de bien pour conduire les autres. » A quoi M"*^ d'Hudicourt répliqua : « Sire, il attend pour le devenir que vous l'ayez fait évêque ! »
Mais il ne le fut jamais. Gomme il travaillait à la conversion de Ninon de Lenclos, celle-ci disait en souriant : « S'il ne fait fortune que par mon âme, il court un risque éminent de mourir sans bénéfice. )>
Cependant il fut reçu en i665 à l'Académie fran-
* « Cette petite (M"»» Scarron) appelait hier l'abbé Têtu son papa : il s'en défendit par de bonnes raisons, et nous l'avons cru. » (26 février 1672 à M"»» de Grignan). — « L'abbé Têtu est entêté de M°»« de Goulanges jusqu'à votre retour, à ce qu'il dit. » (10 novembre 1673), — Si l'abbé Têtu était ici, je me ferais mener en l'absence de l'abbé de Grignan; mais il est en Touraine : il est vrai qu'il aime fort à n'avoir ni compagnon, ni maître dans les maisons qu'il honore de son estime. Cependant trouvez-vous qu'il n'ait ni l'un ni l'autre chez noti*e petite amie (M"" de Coulanges ?) (11 septembre 1676).
PROTECTORAT DE SEGUIER 4l
çaise « où son éloquence l'avait fait désirer* ». Son éloquence ne fut pas le seul mérite de l'abbé Têtu : il avait écrit plusieurs ouvrages, notamment les Stances chrétiennes^ fort estimées et citées par l'Académie comme des modèles. D'Alembert nous apprend qu'il goûtait peu le commerce des hommes parce qu'il « n'aimait pas à être contredit, mais beaucoup à être écouté ». Il avait d'ailleurs un grand usage du monde et un grand désir de plaire ; aussi Saint-Simon a-t-il pu dire : « Il avait une infinité d'amis considérables dans tous les états ; il primait partout ; on en riait, mais on le laissait faire... Il était grand, maigre et blond et à quatrevingts ans il se faisait verser peu à peu une aiguière d'eau à la glace sur sa tète pelée, sans qu'il en tombât une goutte à terre, et cela lui arrivait souvent depuis beaucoup d'années^. »
On voit que, longtemps avant l'abbé Kneipp, l'abbé Têtu pratiquait la Cure d'eau.
Il mourut en 1706. En prenant sa place à l'Académie, le marquis de Saint-Aulaire résumait son hommage dans ces mots : « Le nom seul de ses amis suffit à son éloge. »
* D'Alembert. Il n"y resta pas inactif , Il avait fort intrigué contre Lamoignon pour faire entrer à sa place l'abbé de Chaulieu. On répandit une épigramme où l'on supposait ce dialogue entre Lamoignon et l'abbé Têtu :
« Tirez-moi du souci;
De cette Académie n'êtes-vous pas aussi ?
— Si j'en suis, moi! sans doute, et j'y régente en maître.
— Suffit, dit Lamoignon; je n'en veux donc plus être! ». ' S^iNT-SiiMON. Mémoires,
Jean de Montigni appartenait à une famille originaire de Champagne : il était fils de René de Montigni et de Perrina de Gouvello ; frère de l'avocat général au Parlement de Rennes. Il fut élevé par son oncle, chanoine de Vannes, qui lui abandonna plus tard sa stalle au chapitre. La jeunesse de Jean de Montigni fut assez mondaine ; il se livra de bonne heure à la poésie et publiait ses vers sous la pseudonyme d^Ingitnom, qui n'était que l'anagramme de son nom^
Cela ne l'empêcha point de devenir aumônier de reine Marie-Thérèse. Reçu ensuite à l'Académie, il y prononça pour sa réception un joli discours et dit à ses collègues : « Il n'y a pas d'esprit si obscur qui ne s'éclaire à vos lumières ; point de si rampant qui ne s'élève à votre exemple; point de si commun qui n'emprunte assez de votre réputation pour devenir lui-même illustre dans le monde. » Et, comme voulant se peindre lui-même, il définissait plus loin l'académicien un honneste homme qui parle bien^,
* Voici un spécimen de sa manière : il faut dire que, lorsqu'il écrivait cette petite pièce, il n'avait pas dix-neuf ans :
« Le monde est d'humeur médisante :
On dit déjà je ne sais quoi De vous, Philis, avecque moi...
Par charité, mignonne, empêchons qu'il ne mente ! »
Recueil de pièces choisies publiées par Ch. de Sercy (i656).
* « Le galant abbé prononça, le jour de sa réception, un discours
Cette même année 1670, n'ayant encore que trente-quatre ans, il fut nommé évêque de Saint- Pol-de-Léon et, arrivé en Bretagne, y fut souvent l'hôte de M*""^ de Sévigné qui le qualifiait de « cartésien à brûler ». Aussi est-ce surtout par les lettres de la marquise que l'on entend parler de lui. Il vint assister à Vitré, quoique n'ayant pas reçu ses bulles, à la tenue des États de Bretagne. Mais à peine cette session était-elle close qu'un coup de foudre vint le frapper comme il faisait ses préparatifs pour retourner à Rennes avec son frère. Voici comment s'exprime M""^ de Sévigné à cette occasion :
« L'évêque de Léon a été à la dernière extrémité à Vitré, avec un transport au cerveau qui le rendait bien pareil à Marphise *. » Et ailleurs : « Nous avons à Vitré ce pauvre petit abbé de Montigni, évêque de Léon, qui part aujourd'hui, comme je crois, pour voir un pays beaucoup plus beau que celui-ci. Enfin, après avoir été ballotté cinq ou six fois de la mort à la vie, les redoublements de la la fièvre ont décidé en faveur de la mort : il ne s'en soucie guère, car son cerveau est embarrassé ; mais son frère l'Avocat-Général s'en
fort remarquable... un véritable discours académique, traitant, à défaut de l'éloge de son prédécesseur (car cet usage n'était pas encore établi), de l'excellence de la langue française et de l'admirable rapport qu'il y a entre l'âme et les expressions, la langue n'étant pure chez les différents peuples que lorsque les moeurs le sont aussi : car à Rome n'a-t-on pas cessé de bien parler quand on y a cessé de bien vivre? » (René Kerviler. Jean de Montigny).
* Marphise était la petite chienne de M^^ de Sévigné.
soucie beaucoup et pleure très souvent avec moi'. »
Quatre jours après, elle en reparle encore, car Tagonie se prolonge : « Le pauvre Léon est toujours à l'agonie depuis que je vous ai mandé qu'il se mourait. Il y est plus que jamais et il saura bientôt mieux que vous si la matière raisonne. C'est un dommage extrême que la perte de ce petit évoque^. »
Enfin, la mort est venue, et M™° de Sévigné dit encore : « Il avait un des plus beaux esprits du monde pour les sciences : c'est ce qui l'a tué. Gomme Pascal, il s'est épuisé. »
Il n'avait que trente-cinq ans : et, « mourir à trente-cinq ans, c'est pour un homme de lettres mourir au berceau^ ».
On n'a guère de lui que V oraison funèbre d'Anne d'Autriche.
« Puisqu'on souhaite d'être informé de ce que je suis et de ce que j'ai fait depuis que je suis au monde, écrivait Régnier-Desmarets aux académiciens de la Grusca en 17 12, je vais essayer d'en rendre compte en homme qui n'a jamais cherché à se cacher ni à se montrer. » Nous savons ainsi
* Lettre du a3 septembre 1671.
' Lettre du 27 septembre.
' L'abbé d'Olivet.
par lui-même qu'il naquit à Paris le i3 août i632, le sixième des onze enfants de Jean de Régnier, seigneur des Marets. Par une distraction singulière, il écrivit toujours Desmarais et Régnier tout court « sans savoir pourquoi », dit-il. Elève du collège de Montaigne, il se délassait de ses études en traduisant, en vers burlesques, la Batrachomyomachie d'Homère. Plus tard il s'attacha au duc de Beurnonville, l'accompagna dans ses voyages et en revint avec une connaissance parfaite de plusieurs langues étrangères.
Nommé bientôt secrétaire d'ambassade, il accompagna à Rome le duc de Gréquy. Son séjour dans la capitale du monde catholique se prolongea plusieurs années et devait avoir une grande influence sur sa carrière ; car il se livra d'abord avec plus d'ardeur à la poésie, ce qui lui valut d'être reçu à TAcadémie de la Grusca\ puis se décida à entrer dans les ordres. Il avait alors trente-six ans, et, lorsqu'il revint en France, Louis XIV lui donna le prieuré de Saint-Étienne-de-Grammont-lès-Ghinon. La conduite régulière qu'il tint toujours depuis lors justifie pleinement ce choix.
Quoique n'ayant encore rien publié en français, Régnier-Desmarets remplaça, en 1670, Gureau de la Ghambre à l'Académie. Il ne devait pas tarder à faire voir qu'il saurait y tenir sa place, car il tra-
* On fit même passer, par une innocente supercherie, une canzone, qu'il avait publiée, pour être de Pétrarque. Gela prouve au moins qu'elle était bonne.
vailla d'abord si activement au Dictionnaire, que, lorsque l'on en publia la seconde édition, l'abbé de Saint-Pierre proposa qu'on mît dans le titre : Faite par les soins de M. Vabbé Régnier^ parce que, dit-il, « il a beaucoup plus travaillé à l'édition que nous allons donner que tous nous autres académiciens ensemble S). Puis il rédigea tous les Mémoires contre Furetière, qui l'appelait Vabbé Pertinax à cause de son entêtement et de sa manie de vouloir toujours avoir raison ; il mit enfin au jour son Traité de la grammaire française dont il dit qu'il employa, pour l'écrire, tout ce qu'il avait pu acquérir de lumières « par cinquante ans de réflexions sur notre langue, par quelque connaissance des langues voisines et par trente-quatre d'assiduité dans les assemblées de l'Académie où il avait presque toujours tenu la plume ^ ». Il en devint d'ailleurs secrétaire perpétuel à la mort de Mézeray.
En 1678, l'abbé Régnier-Desmarets eut l'abbaye de Saint-Laon de Thouars et deux ans plus tard accompagna à Munich le duc de Gréqui allant demander la main d'une princesse de Bavière pour le Dauphin. Revenant en hâte apporter le contrat, il fît une grave chute de voiture, se rompit une côte, continua néanmoins son voyage et arriva cinq jours après, plus mort que vif, à Versailles.
* Discours sur les travaux de l'Académie française.
• On s'étonne que Fénelon, dans sa Lettre à l'Académie, parle d'un Projet de grammaire, alors que son confrère Régnier Desmarets venait de mourir à peine.
Nous le trouvons, en 1705, siégeant à Vitré parmi les abbés à TAssemblée des Etats de Bretagne. Il y tomba malade et ne voulut pas se soigner. « Je n'appelai pas de médecin, dit-il, ni ne pris point de médecine, parce que je suis persuadé qu'il n'y en a point qui ne prenne sur celui qui les prend. » Ce dédain pour l'art d'Esculape ne l'empêcha pas de mourir à l'âge respectable de quatre-vingts ans.
La probité de Régnier-Desmarets est restée légendaire, ainsi que son amour du vrai qui allait jusqu'au scrupule. Plutôt que de descendre à un mensonge en faveur d'un homme puissant, il fit cette belle réponse : « J'aime mieux me brouiller avec lui qu'avec moi ^ »
On doit citer, parmi ses autres écrits : une Histoire de V affaire des Corses^ où il avait été acteur et où il apporte l'exactitude des faits ; une traduction en vers du Pastor fido^ qui lui fît du tort pour son avancement, car, dit d' Alembert, « il était condamné à n'être pas heureux comme poète » et il eût obtenu les honneurs de l'épiscopat sans les scrupules que cette traduction donna au roi ; la Pratique de la perfection chrétienne, en trois volumes ; enfin un poème en quatre chants sur le règne de Louis XIV dont, pour des motifs politiques, le roi défendit la publication".
* Cf. Mémoires sur la vie de l'abbé Régnier-Desmarais, dans les Mémoires littéraires de Salengre, t. I.
' Voici une de ses lettres à M^i» de Scudéry {Archives du Sec. perp. de l'Académie {inédite) : « Vostre laquais ne me donna pas l'autre jour le loisir, mademoiselle, de vous remercier sur le champ des beaux vers
L'abbé Régnier-Desmarets mourut à Paris le 6 septembre 171 3. Il « servit l'Académie en qualité de simple académicien depuis l'an 1670 jusqu'en i683 et depuis mil-six-cent quatrevingt-trois jusqu'en 171 3, pendant trente années en qualité de secrétaire perpétuel de la Compagnie avec toute la capacité d'un très habile homme et avec tout le zèle et la fidélité d'un homme de bien^ ». Il fut inhumé à Saint-Roch « dans la cave de la chapelle de la Vierge^ ». Diplomate, orateur, traducteur, poète et grammairien, son successeur La Monnoye pouvait rappeler dans son discours de réception « un véritable Protée ».
Le 23 novembre 171 3, l'Académie se réunit pour donner un successeur à l'abbé Régnier. Il y avait en séance quinze ecclésiastiques : l'abbé de Glérambault, l'abbé d'Estrées, l'abbé de Saint-Pierre, l'évéque d'Avranches, Renaudot, Mongin, Fleury,
que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer : et je faisois estât de vous en aller remercier des le lendemain. Mais depuis cela il m'est survenu des affaires qui m'ont empesché de vous aller rendre mes devoirs comme je souhaitais. En attendant que je le puisse, je ne veux pas différer, mademoiselle, à vous témoigner combien j'ay esté satisfait de vostre dernier madrigal. Les dernières choses que vous faites l'emportent toujours sur les premières : mais il n'y a que vous seule qui puissiés l'emporter sur vous mesme. Je ne sçaurais en mesme temps que vous rendre d'assez grands remerciemens des marques de bonté et de considération dont vous m'honores : croyés, s'il vous plaist, mademoiselle, que vous n'en sauriés jamais avoir pour personne qui ait plus de respect et de vénération pour vous que j'en ay, et qui soit plus absolument vostre très humble et très obéissant serviteur.
Regnie r-Desmabais .
Ce vendredy à midy.
* Les Registres de l'Académie française, t. I.
* A. Jal. Dictionnaire critique de biographie et d'histoire.
l'abbé de Ghoisy, l'évêqiie de Soissons, le cardinal d'Estrées, le cardinal de Polignac, Genest, Bignon, Louvois et Gaumartin. Le cardinal de Rohan ayant « une rude attaque de goutte », n'assistait pas à la séance, et Tabbé de Dangean était également absent. Il y avait donc, à la mort de Régnier-Desmarets, dix-huit ecclésiastiques à l'Académie : ce fut sans doute le moment où il y en eut le plus, et, ce qui rend cette proportion plus sensible encore, c'est qu'alors le nombre de quarante fauteuils était loin d'y être toujours rempli.
Le père de l'abbé de la Ghambre était un médecin célèbre qui fut l'un des premiers académiciens. On conçoit donc l'impression que dut faire sur son fils la faveur d'être admis à son tour dans la compagnie lorsqu'il fut appelé à lui succéder. Il ne le cacha pas dans son discours de réception où il donna libre cours à son bonheur en disant : « Je puis donc sans crainte et sans retenue m'abandonner au ravissement et au transport de joie qu'excite dans mon âme Thonneur que j'ai d'être admis dans la société de tout ce qu'il y a de plus ingénieux, de plus éloquent et de plus poli dans l'Europe. » Et il terminait l'éloge de son père en ajoutant : a Vous ne doutez pas, Messieurs, que ce ne soit la place que j'occupe aujourd'hui qu'il I a toujours regardée comme le rang le plus consi-
5o LE CLERGE A L ACADEMIE
dérable de ceux qu'il tenait dans le monde. Et c'est aussi d'où procède cette ardente passion que j'ai de la remplira »
Mais nous avons anticipé sur les événements de sa vie. Disons au moins qu'il était né à Paris en i63i. Il avait songé d'abord à suivre la carrière où son père s'était illustré ; mais, frappé de bonne heure de surdité, il renonça à la médecine et entra dans l'Église. Ses amis lui ayant conseillé de voyager pour dissiper son mal, il alla en Italie. C'est là qu'il se lia avec le Bernin dont il fit plus tard un Eloge.
Fort paresseux du reste, et incapable d'entreprendre un ouvrage de longue haleine, il disait qu'il était comme Socrate, qui, ne produisant rien de lui même, aidait les autres à produire et à enfanter. C'est en effet par ses exhortations que des personnes habiles, mais timides, ont mis au jour de fort bons ouvrages. Il ne manquait d'ailleurs lui-même ni de savoir, ni d'esprit".
Il aimait la poésie, mais n'était point poète. Il n'avait même jamais fait qu'un seul vers qu'il citait constamment. Aussi Boileau, l'ayant entendu, ne
' Recueil des harangues prononcées par MM. de V Académie française, t. I.
* Vigneul-Marville a publié ses bons mots. Il disait des lettres du cardinal Mazarin qu elles faisaient bien de l'honneur à ce ministre et qu'à moins de les lire, on ne croirait jamais qu'il eut été si honnête homme. Il voulait qu'en écrivant on effaçât beaucoup et disait que « les ratures des auteurs sont des mouches qui siéent bien aux Muses ». Dans un éloge de Louis XIII, qu'il fit à l'Académie, il appelait ce roi :
« Fils d'un si grand père, mais père d'un plus grand fils. »
PROTECTORAT DE SÉGUIER 5i
manqua-t-il pas de lui dire : « Ah, Monsieur, que la rime en est belle ! » Ce fut lui qui se trouva chargé, comme directeur de FAcadémie, de recevoir La Fontaine : « Elle (FAcadémie) reconnaît en vous, lui dit-il, un génie aisé, facile, plein de délicatesse et de naïveté, quelque chose d'original et qui, dans sa simplicité apparente et sous un air négligé, renferme de grands trésors et une grande beauté. »
On ne saurait mieux dire et ce jugement sur le grand fabuliste est devenu classique aujourd'hui K
On doit donner à Fabbé de la Chambre cet éloge très mérité que la culture des lettres ne lui fit jamais négliger ses devoirs d'ecclésiastique. Il était curé de Saint-Barthélémy et se montra toujours régulier et plein de dévouement pour ses paroissiens". 11 donna toute sa fortune pour les aider dans la famine de 1698 et mourut cette même année, le i5 avril.
La Bruyère fut appelé à le remplacer à FAcadé-
* Ce discours donna lieu à des difficultés : « II prend fantaisie à M. l'abbé de la Chambre, écrivait Perrault à Huet, le3o juillet 1684» de faire imprimer sa responce toute seule, sans la harangue de M. de la Fontaine, et de la faire imprimer, non point chez M. Le Petit, qui est l'imprimeur naturel de ces sortes de choses, mais parle sieur Martin, son imprimeur ordinaire. Quand on lui a demandé raison de ces procédés, il a dit de si belles choses pour sa deffence, que l'advis le plus fort de la Compagnie a esté qu'il avoit raison. »
' Il succédait, comme curé, à ce Pierre Roulé qui avait fait peindre sur sa cheminée la Madeleine et les autres femmes auprès du tombeau de N. -S. avec ces mots de l'Évangile :« Viderunt revoluium lapident. Elles ont vu Pierre Roulé ! »
5a LE CLERGÉ A l'aCADÉMIE
mie et rendit à sa mémoire un magnifique hommage en disant à ses collègues : « Vous aviez choisi en M. l'abbé de la Chambre un homme si pieux, si tendre, si charitable, si louable par le cœur, qui avait des mœurs si sages et si chrétiennes, qui était si touché de religion, si attaché à ses devoirs, qu'une de ses moindres qualités était de bien écrire. »
A son lit de mort, Mb"" de Péréfixe avait recommandé au roi, avec la plus grande chaleur, François de Harlay de Ghampvallon : aussi Louis XIV le lui donna-t-il pour successeur à l'archevêché de Paris, de préférence à Bossuet.
Il était né en 1620^, entra de bonne heure dans les ordres et fut d'abord abbé de Jumièges. Il n'avait que vingt-quatre ans lorsqu'il fut nommé député de Normandie à l'assemblée générale du clergé. Deux ans plus tard, son oncle qui était archevêque de Rouen (et qu'on appelait « une bibliothèque renversée ») étant venu à mourir, il lui succéda. <c II fait voir dès cet âge la maturité de l'automne... il ne trouvait rien de plus beau que de rendre tout le monde heureux '\ » C'était un des plus beaux hommes de son diocèse, prélat éclairé
* Comme il était cinquième fils, on l'appelait Uarlay -Quint.
* L'abbé Le Gendre, chanoine de l'Église de Paris. Éloge de M. de Uarlay.
d'ailleurs et orateur de talent. Il travaillait plus de dix heures par jour et Saint-Simon nous vante son profond savoir, l'éloquence et la facilité de ses sermons, l'excellent choix des sujets et l'habile conduite de son diocèse, jusqu'à sa capacité dans les affaires et l'autorité qu'il avait acquise dans le clergé*.
Archevêque de Paris, M«' de Harlay de Champvallon ne tarda pas à être appelé à siéger à l'Académie pour succéder aussi à Péréfixe. Là encore il fut préféré à Bossuet pour « des motifs de convenance », nous dit le cardinal de Bausset. En cette qualité, il fut député au roi, après la mort de Séguier, povir le supplier d'agréer le titre de Protecteur de l'Académie. Aussi, dans l'éloge que prononça M. Charpentier à cette occasion, il put lui dire : « Il semble que cette compagnie doive tenir tous ses avantages de la faveur des Princes de l'Église. Elle doit son établissement au fameux cardinal de Richelieu, qui porta l'esprit de Louis XIII, de triomphante mémoire, à la créer par sa toute-puissance royale et à la tirer du néant où sont toutes les choses qui ne sont pas encore. Et vous, Monseigneur, vous lui avez concilié pour protecteur l'incomparable Louis XIV, l'admiration de toute la terre. »
* « Personne, dit l'abbé d'Olivet, ne reçut de la nature un plus merveilleux talent pour l'éloquence. » — « C'est un aigle dont je ne puis suivre le vol », écrivait l'abbé Legendre qui ajoute naïvement ; « Ceci n'est point flatterie. Qu'en espérer après sa moi't? »
Quelque temps après, l'archevêque était créé duc et pair. Ce fut l'occasion d'un autre éloge où Tallemant le jeune lui dit spirituellement : « Car enfin, Monseigneur, quelque bienséance qu'il y eut à donner à la dignité d'archevêque de Paris le rang où vous relevez, elle l'aurait longtemps attendu si vous ne l'aviez possédée. »
M^"" de Harlay présida l'Assemblée de 1682. On l'accuse d'avoir donné naissance au Gallicanisme, « la plus redoutable et la plus invétérée de nos erreurs ^ ». Il présida du reste ces Assemblées du clergé pendant trente-cinq ans, et il sut toujours les diriger, c est encore le cardinal de Bausset qui nous l'assure, d'une manière aussi convenable pour le clergé que conforme aux vues du gouvernement.
Son influence était du reste énorme : on l'appelait le pape dCen deçà des monts. Malgré les remarquables discours qu'il prononça, il n'a cependant à peu près rien publié si ce n'est un livre de Controverse^ ; il redoutait les coups d'ongle et de plume des critiques : a Ces harangues, disait-il, sont des tableaux faits pour être vus d'un lieu élevé; non pour être considérés de près... Jamais je ne leur ferai le tort de les abandonner à la fureur de ces esprits malins. » Les esprits malins
* Vicomte d'Avenel. Les Écêquea et les archevêques de Paris.
* Quand Urbain VIII lut ce livre, il s'écria : Fiat lux /Mais la lumière ne se fit pas et cet ouvrage est demeuré obscur. Vigneul-Marville dit que l'archevêque était « un abîme de science où l'on ne voyait goutte ».
n'épargnaient pas, en effet, l'archevêque de Paris, a Peut-être n'en fut-il jamais contre lequel la médisance ait plus signalé sa fureur. » Mais « on ne craint les injures que quand on les mérite ^.. »
Ce fut M^" de Harlay qui bénit le mariage secret de Louis XÏV avec M"® de Maintenon. Celle-ci pourtant le détestait. Ce fut lui aussi qui refusa la sépulture chrétienne à Molière. Le roi avait demandé plusieurs fois pour lui le chapeau de cardinal, sans réussir à l'obtenir. Cependant la disgrâce s'abattit sur le prélat^ ; il ne put s'habituer à cette décadence : il en mourut en 1695. « M. de Paris n'a pu être secouru ni de confesseur, ni de chirurgien. Il fut surpris à Conflans, au sortir de son jardin, d'une apoplexie si violente qu'il ne donna jamais signe de vie. Le clergé regarde cela comme une punition de Dieu^. »
Sa vie, en effet, n'avait point été exemplaire : il y eut des tiraillements pour son oraison funèbre, et l'un des orateurs qui avait été pressenti pour la
* L'abbé Le Gendre. Loc. cit.
* « On dit que le roi se lasse de M. de Paris et de sa vie (M"»» de Sévigné), »
* Lettre du cardinal Le Camus (i6 août lôgS) à Mailly, prêtre du diocèse de Pamiers, réfugié en Italie, Et Mailly lui répond le 3o : « Le pape ne peut se lasser de témoigner la satisfaction qu'il a d'être délivré des instances qu'on lui faisait en faveur de ce prélat pour lequel il avait un grand éloignement. On croit qu'il aurait différé sa promotion jusqu'à la mort pour ne pas être obligé de le faire cardinal. (Cf. A. Le Roy. La France et Rome de 1700 à I7i5). Fénelon luimême en parle plus mal encore dans une lettre au roi : « Vous avez, lui dit-il, un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, malin, artificieux, ennemi de toute vertu et qui fait gémir tous les gens de bien. » [Lettre à Louis XIV, 1694).
faire répondit : « Deux choses m'en empêcheraient : sa vie et sa mort. » Mais le P. Gaillard se chargea de la prononcer à Notre-Dame. « La matière, dit Saint-Simon, était plus que délicate et la fin terrible. Le célèbre jésuite prit son parti ; il loua tout ce qui méritait de l'être, puis tourna court sur la morale. Il fit un chef-d'œuvre d'éloquence et de piété. »