COTIN. — GASSAGNE. — BOYER. — ABEILLE
Si presque tous les prêtres dont nous avons parlé jusqu'ici et un grand nombre de ceux dont nous aurons à nous occuper au cours de ces pages ont cultivé la poésie, parfois même avec succès, quelques-uns sont uniquement connus par leurs vers. Après l'abbé de Boisrobert, qui, on l'a vu au premier chapitre de ce livre, a laissé seulement des œuvres poétiques, on trouve encore quatre académiciens ecclésiastiques qui, sans la poésie, ne seraient point arrivés à la célébrité. Ce sont eux dont nous allons parler ici.
Et nous rencontrons tout d'abord le nom de Charles Cotin, abbé de Montfroncel et chanoine de Bayeux, né en i6o4, et qui est moins connu encore par ses propres vers que par ceux de Boileau. Ces
vers ont malheureusement jeté sur lui « ce vernis de ridicule et de mépris dont il ne lui a pas été possible de se relever, ni de son vivant, ni après sa mort^ ».
Il suffît de faire appel à nos souvenirs de collège pour nous rappeler quelques-uns de ces traits méchants :
Avant lui Juvénal avait dit en latin :
Qu'on est assis à l'aise aux sermons de Cotin !
Ce qui rend quelques-uns de ces traits plus acérés encore, c'est que Boileau semble les jeter comme par hasard, quand il dit, par exemple, au cours d'une autre pièce :
Et qui saurait sans moi que Cotin a prêché ? D'autres fois il atteint le suprême de Foffcnse :
Cotin pour décrire mon style A pris un chemin plus facile :
C'est de m'attribuer ses vers.
jusqu'à ce qu'il lance enfin cette boutade ou plutôt ce dernier trait, ce coup de massue qui l'accable :
A quoi bon tant d'efforts, de larmes et de cris, Cotin, pour faire ôterton nom de mes ouvrages ?
* D'Alembert. Loc. cit.
Si tu veux du public éviter les outrages, Fais effacer ton nom de tes propres écrits *.
Que si l'on se demande pourquoi Boileau, très jeune en ce temps-là, maltraitait ainsi le vieillard qu'était alors l'abbé Gotin, c'est simplement que celui-ci lui avait un jour conseillé de ne plus faire de satires ^.
Et comme si Tanimosité de Boileau ne suffisait pas à discréditer le malheureux abbé, Molière entre en scène à son tour. Le 9 mars 1672, M*"® de Sévigné, parlant à sa fille du cardinal de Retz, écrit :
« Nous tâchons d'amuser notre cher cardinal
Molière lui tira samedi Trissotin qui est une fort plaisante pièce. » Or ce Trissotin, précédemment même Tricotin, n'était autre que la caricature du pauvre abbé Gotin ; ce fut même là le titre primitif des Femmes savantes. Dans cette pièce célèbre, Molière met en scène, sous le couvert de Trissotin et de Vadius, une dispute qui avait eu lieu chez Mademoiselle entre Gotin et Ménage. Et après avoir fait entendre le Sonnet à la princesse Uranie
* Pour montrer l'injustice de ces paroles de Boileau, il suflBt peutêtre de citer ici une des Chansons de Gotin, la LXXXII^ :
« Je vous le donne Ce petit advis en secret :
C'est que, si vous n'aimez personne Et que mon cœur soit votre fait.
Je vous le donne. »
On trouvera assurément que cette charmante petite pièce ne ferait pas trop mauvaise figure dans les œuvres de Boileau.
* E. Buisson. Les victimes de Boileau.
œuvre de l'abbé Cotin même, Trissotin demande à Vadius :
Vous en savez l'auteur ?
A quoi l'autre répond tout uniment :
Non, mais je sais fort bien Qu'à ne le point flatter son sonnet ne vaut rien.
Et ce n'est pas qu'avec les poètes que l'infortuné Cotin eut du fîl à retordre. Le pâtissier Mignot, qu'il avait un jour surnommé V empoisonneur ^ , eut une idée singulière pour se venger de lui : il fit imprimer à ses frais la Critique désintéressée sur les satires du temps, dernier ouvrage de l'abbé, et s'en servit pour envelopper ses pâtisseries.
On aurait tort toutefois de juger exclusivement l'abbé Cotin sur ses mésaventures poétiques, ainsi qu'on le fait trop souvent ^ Elles ont prêté à son
* Cette expression ne fut pas perdue : elle fut recueillie par Boileau lui-même, et chacun se souvient du trait qu'il décoche à Mignot dans Y Art poétique :
« Et dans le monde entier
Jamais empoisonneur ne sut mieux son métier. »
C'est ainsi que, tout en décriant l'abbé Cotin, le poète s'appropriait au besoin ses idées.
' C'est ainsi que Larousse, qui l'appelle du reste « le très célèbre abbé Cotin que le ridicule seul a immortalisé », ne craint pas d'ajouter : « 11 est difficile de comprendre... comment... ce malhonnête homme, ce faussaire, a pu pi'êcher impunément pendant seize ans devant la
nom même un ridicule qu'on doit déplorer. N'oublions pas que Gotin fut conseiller et aumônier du roi, ce qui suffirait à prouver qu'il n'était pas le premier venu, et, ce qui le prouve sans doute mieux encore, qu'il a prêché jusqu'à seize carêmes dans les meilleures églises de Paris \ Il était très versé dans la théologie, savait l'hébreu et le syriaque et connaissait si bien la langue grecque que Perrault le jugeait capable « de dire par cœur Homère et Platon ». C'était un fidèle de l'hôtel de Rambouillet, le confident préféré de la Grande Mademoiselle qui l'honorait du titre de son ami^
G'est en i655 que Cotin remplaça l'abbé de Cerisy à l'Académie française. Et il y fut admis quoique n'ayant pas consenti à faire les visites d'usage ^ Tout peu à peu se calma autour de lui et il mourut à Paris dans une profonde retraite '',
■ dix-sept ans plus tard, en janvier 1682, justifiant ce qu'avait dit de lui Dangeau, en répondant à son
H discours de réception, qu'il était un homme « que
Cour et la ville. » Il suffit d'une courte réflexion pour faire justice de semblables assertions.
* LVbbé d'Olivet. Histoire de rAcadémie, t. II.
* Le Mercure galant, t. I.
^ « Il vous a plu, dit-il dans son discours de réception, de convertir en des actions de grâce que je vous rends les poursuittes
accoutumées. Vous avez bien reconnu que j'aurais quelque pudeur
à mandier les suffrages de mes amis afin de passer pour homme d'espi'it auprès des autres, que je craindrais même d'être injuste si je venais à ti-averser par cette voye l'eslection d'une personne que vous pousviez considérer davantage. »
* On l'appelait Vhermiie de Paris.
le savoir, l'esprit et la vertu avaient rendu si recommandable ^ ».
La liste de ses ouvrages est curieuse. On y trouve un Recueil de Rondeaux et immédiatement après un Traité de Vàme immortelle; les Œuvres galantes en prose et les Réflexions sur la conduite du Roi ; les Poésies chrétiennes et la Ménagerie. Ce n'est pas de lui qu'on pourra dire :
L'ennui naquit un jour de l'uniformité.
L'abbé Gassagne, ou plus exactement de Gassaigne, fils d'un Maître des Requêtes du duc d'Orléans, était né à Nîmes en i636. 11 vint jeune à Paris où, devenu prêtre et docteur en théologie, il s'adonna à la prédication et à la poésie, « les deux routes, dit l'abbé d'Olivet, qui peuvent le plus promptement mener à se faire un nom ». Et en elTet, elles menèrent Gassagne, à vingt-sept ans, à l'Académie. Il avait su plaire à Golbert, qui lui donna une pension et le fit garde de la bibliothèque du roi : il fut aussi l'un des quatre premiers membres de l'Académie des Inscriptions et
* Boileau ne résista pas au désir de lancer un dernier trait contre le défunt; il répandit cette épigramme :
Savez-vous en quoi Cotin Diffère de Trissotin?
Cotin a fini ses jours, Trissotin vivra toujours.
Belles-Lettres et devint enfin Prédicateur de la Cour.
Il vivait heureux et tranquille, travaillant à un Recueil de Sermons que l'archevêque de Paris Favait chargé d'écrire « pour les prédicateurs inhabiles )), lorsque Boileau lia, dans une satire, son nom à celui de l'abbé Gotin. Dès le collège, nous avons tous appris ces vers :
Moi qui compte pour rien ni le vin, ni la chère, Si l'on n'est plus au large, assis en un festin, Qu'aux sermons de Gassagne ou de l'abbé Gotin ^
Gela arrêta Gassagne au milieu de sa course et lui porta un coup dont il ne se releva point. Ardent, ambitieux et à l'âge où l'amour de la gloire a le plus d'empire, il fit tous les efforts imaginables pour regagner l'estime du public et produisit coup sur coup divers ouvrages qui devaient lui faire honneur lorsque, pour achever le pauvre homme, Boileau mit cette exclamation dans sa Parodie du Cid :
Gassagne, as-tu du cœur ?
L'autre en mourut de chagrin (1679).
Il est permis de le déplorer ; de déplorer surtout le ridicule qu'on a jeté sur son nom. Gassagne méritait mieux. 11 suffira de rappeler qu'il était
* Il est assez piquant de faire observer que ces vers disent précisément le contraire de ce qu'ils veulent faire entendre, car ils signifient (et on ne peut les comprendre autrement), qu'on était fort serré aux sermons de Gassagne et de Gotin.
fort apprécié de Golbert et de Chapelain et qu'il est en réalité l'auteur du vers fameux que Voltaire s'est approprié ;
Je possédai la France
Et par droit de conquête et par droit de naissance.
On ne peut d'ailleurs contester un charmant talent de poète à celui qui a écrit, dans ses Pièces fugitives :
Roses, en qui je vois paraître
Un éclat si vif et si doux,
Vous mourrez bientôt ; mais peut-être
Je dois mourir plus tôt que vous î
Et Ton souscrit volontiers à Fopinion qu'exprime Larousse dans son Dictionnaire^ où il est souvent moins bien inspiré : « En dépit d'un savoir incontestable et d'un bon jugement, Gassagne, par le fait d'une boutade de Boileau, se trouve pour jamais classé parmi les immortels voués à la célébrité du ridicule. »
Il avait été enfermé à Saint-Lazare quelque temps avant sa mort, mais comme il y travailla à la revision d'une Histoire secrète du Jansénisme, on peut en conclure que sa raison ne l'avait pas entièrement abandonné. Il n'a laissé que des vers, quelques traductions d'auteurs latins, et l'Oraison funèbre de M^*" Hardouin de Péréfîxe, son collègue à l'Académie.
Claude Boyer, qui fut élu quatre ans après l'abbé Cassagne, vint au monde à Albi, en 1618. On ne sait à peu près rien sur ses premières années, sinon qu'une fois prêtre il se livra, sans succès d'ailleurs, à la prédication \ Sa principale occupation était d'écrire des pièces de théâtre, qui ne réussirent pas beaucoup mieux, ce dont l'abbé ne se désolait pas outre mesure, mettant philosophiquement la chute de ses œuvres sur le compte du parti pris du public ^.
Pour en triompher, il donna sous un pseudonyme sa tragédie à'Agamemnon. Cette fois, le succès fut grand : mais l'abbé Boyer ayant revendiqué aussitôt la paternité de la pièce, cela la fit siffler impitoyablement. L'auteur ne trouva pas même la consolation platonique qu'il attendait du jugement privé des poètes ; car ayant fait observer à Racine que lui-même avait applaudi à la première représentation : « Mais je ne pouvais pas siffler, répliqua méchamment celui-ci, puisque je baillais ! » Seule sa Judithy représentée en 1695 au Théâtre-Français, parut devoir fournir une assez longue carrière, mais bientôt aussi elle tomba et
* Furetière prétend que l'abbé Boyer n'a jamais endormi personne à ses sermons, par la raison péremptoire que jamais chaire ne lui fut ouverte.
* Hôte assidu de l'hôtel de Rambouillet, il dédia à M"o de Rambouillet la première des vingt-deux tragédies qu'il composa.
l'on connaît à ce sujet la mordante épigramme de Racine :
Je pleure, hélas ! sur ce pauvre Holopherne Si méchamment mis à mort par Judith ! ^
Peut-être s'expliquera-t-on cette antipathie du grand poète si Ton songe qu'après le succès d'jE'^- /Aer, M""® de Maintenon l'avait brusquement délaissé et s'était adressée à l'abbé Boyer pour écrire une pièce destinée aux demoiselles de Saint-Cyr. Celui-ci donna alors Jephté, tragédie avec chœurs, représentée en 1692, et qui ne fut pas sifïlée, contrairement au fâcheux privilège auquel semblaient vouées les œuvres de Boyer ^.
Boileau ne lui a pas épargné ses épigrammes et décocha à l'abbé ce trait sanglant qui reste attaché à son nom :
Boyer est à Pinchène égal pour le lecteur.
Quant à Furetière, il le fait figurer parmi « les académiciens jetonniers sans nom et sans autorité ». Car Boyer était de l'Académie, ayant été reçu dans la Compagnie en 1666, en remplacement de Louis de Giry. Chapelain au contraire voit en
* Lesage nous apprend que l'on pleurait si fort à cette pièce, qu'une des scènes de Judith fut appelée la scène des mouchoirs.
* Cf. A. Gazier. M'^" de Maintenon et la poésie française à Saint-Cyr. « S'adresser à Boyer, alors qu'on ne voulait plus des pièces de Racine, c'était faire une volte-face assez complète, et ce procédé n'était peutêtre pas de la plus exquise délicatesse... Mais Racine était janséniste, et Boyer l'était aussi peu que possible. »
lui (c un poète de théâtre qui ne le cède qu'au seul Corneille en cette profession ». Et si un tel éloge paraît quelque peu exagéré, il prouve au moins que Fabbé Boyer, si maltraité par Racine et Boileau, jouissait néanmoins ailleurs de quelque crédit ; c'est ainsi que dans l'État des pensions de Louis XIV « le sieur Boyer, excellent poète français » est porté pour 800 livres \
On aurait tort du reste de faire un crime à Fauteur de Judith de travailler pour le théâtre : n'oubliant jamais qu'il était prêtre, il le fit toujours avec une correction aussi sévère que le comportaient les mœurs de l'époque, mêlant à ses chœurs nous apprend-il lui-même, ce ces termes sublimes et magnifiques qui composent la divine poésie des cantiques, des psaumes et des prophètes » et rêvant de voir, grâce à ses ouvrages, « la piété florissante au milieu des plaisirs, les spectacles consacrés, le théâtre sanctifié ! »
Boyer ne se borna pas d'ailleurs à écrire pour la scène et on a de lui : Le Caractère du Prédicateur ; Des prétendants aux dignités ecclésiastiques ; De Vâme délicate; De V amour profane ; De V amour saint. Quelques poésies chrétiennes (1695).
Il est mort le 22 juillet 1698, laissant vacant le
* Il donna plus tard une Méduse, au sujet de laquelle le poète Gacon fit alors cette épigramme :
Boyer, avec sa vieille muse, Après Judith a fait Méduse, Et le public convient qu'il n'a pas mieux traité La Fable que la Vérité.
8o LE CLERGÉ A L ACADEMIE
39* fauteuil que devait occuper après lui l'abbé Genest.
C'est à Riez en Provence qu'en 1648 naquit Gaspar Abeille. D'abord prêtre, puis prieur de Notre- Dame de la Merci, il ne laissait pas de cultiver la poésie, ainsi que nous l'avons vu faire à presque tous ses devanciers. Il s'en vint donc à Paris où il fut introduit chez le maréchal de Luxembourg qui se l'attacha en qualité de secrétaire, et où il fut bientôt recherché pour son esprit et ses saillies amusantes. Le duc de Vendôme et le prince de Conti, qui fréquentaient la maison, avaient Fabbé Abeille en grande estime. Il savait égayer la société. « Un visage fort laid, dit Michaud, et plein de rides, qu'il arrangeait comme il voulait, lui tenait lieu de différents masques : cette physionomie lui servait quand il lisait une comédie. »
Quoique ayant été nommé Secrétaire général de la province de Normandie, il n'en continuait pas moins à faire des vers. « Si les poésies de l'abbé Abeille ne sont pas des chefs-d'œuvre de versification, elles respirent au moins partout la vertu et les mœurs. Les sentiments estimables que l'auteur a exprimés dans ses vers étaient la peinture de son âme *. »
* D'Alembert.
LES POÈTES 8i
Il pensait que la scène peut être une école de vertu ; c'est pourquoi il composa un grand nombre de pièces de théâtre : mais, beaucoup de gens ayant critiqué cette occupation chez un prêtre, il prit le parti de ne pas publier sous son nom ses derniers ouvrages.
Ses talents de poète ne l'auraient pas conduit toutefois à la renommée, sans un incident comique qui se produisit à la représentation d'une de ses tragédies. Un des acteurs venait de dire :
Vous souvient-il, ma sœur, du feu roi, notre père ?
Mais la pauvre sœur resta coi sans pouvoir trouver sa réponse, si bien qu'un mauvais plaisant riposta de la salle :
Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère !
Or ce vers ne figure pas, naturellement, dans les œuvres de l'abbé ; mais la tradition l'y fit figurer, et avec tant de persistance qu'après la mort de l'auteur supposé, on répandit son épitaphe qui se terminait ainsi :
Et quand Abeille on nommera Dame Postérité dira :
Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère*.
* D'Alembert qualifie ce trait de « prétendue anecdote » et il ajoute « Il n'en fallait pas tant pour faire rire des Français. »
8a LE CLERGÉ \ l'aCADÉMIE
Cependant, tandis qu'il vivait, l'abbé Abeille ne fut point si dédaigné et TAcadémie, en 1704, l'appela à l'immortalité ^ Plusieurs de ses Odes et de ses Epitres y furent lues parfois avec succès.
Il mourut à Paris en 17 18, à Tâge de soixantedix ans « dans cette médiocrité honorable qui donne tant d'éclat à la vertu ».
* Son discours de réception est sagement écrit; on peut le ranger parmi les meilleurs du genre bien qu'il soit dépourvu d'élévation et de traits brillants (Michaud).