‹ Le clergé à l'AcadémieChapitre 6 sur 30 · CHAPITRE V LES ECCLÉSIASTIQUES EXCLUS DE L'ACADÉMIE · texte numérisé non relu

CHAPITRE V LES ECCLÉSIASTIQUES EXCLUS DE L'ACADÉMIE

On éprouvera quelque étonnement en lisant le titre de ce chapitre. Si invraisemblable qu'il paraisse lorsqu'on songe à la rareté des expulsions prononcées par l'Académie, à la gravité des faits qui pouvaient motiver une semblable mesure \ quatre ecclésiastiques cependant eurent à la subir. Hâtonsnous d'ajouter que le premier n'était pas prêtre et que le dernier ne fut académicien qu'une demijournée : disons encore que si deux d'entre eux paraissent avoir justement encouru le ressentiment de leurs collègues, l'exclusion des deux autres ne fut que le résultat des préjugés du temps, la conséquence de cette admiration presque surnaturelle, de ce sentiment de déférence aveugle qu'avait la Compagnie pour la personne de son roi et qui Tempêchait de juger sainement, ou même de raisonner les moindres actes qui semblaient y porter atteinte.

* Les statuts de l'Académie l'autorisaient seulement à destituer un de ses membres s il avait fait quelque action indigne d'un honnête homme.

Le lecteur au reste en jugera lui-même en parcourant le récit qui va suivre.

Antoine de Furetière était né à Paris en 1620 : il étudia d'abord la jurisprudence, qu'il abandonna bientôt pour prendre le petit collet. Il devint dans la suite abbé de Ghalivoy. Comme il écrivait bien, et avait beaucoup d'esprit et de verve piquante, il fut admis à l'Académie française le i5 mai 1662. Il y occupait depuis vingt-trois ans un rang distingué, lorsque se produisit un grave événement qui l'en fît exclure.

Un privilège du Roi, du 28 juin 1674, portait défense à quiconque de publier aucun dictionnaire avant que celui auquel travaillait l'Académie fût mis au jour. Or Furetière obtint un privilège du Grand Sceau pour l'impression du sien, car il en avait fait un de son côté. Mais tandis que, suivant le titre qu'il avait soumis à l'approbateur, il ne faisait entrer dans ce vocabulaire que les termes d'arts et de sciences, suivant le titre inséré dans le privilège, il y présentait au contraire tous les mots Français tant vieux que modernes; par conséquent «tout ce qui devait composer l'ouvrage de l'Académie qu'on le soupçonnait d'avoir pillé ^ ».

Celle-ci s'en émut et réunit une assemblée pour

' Ui$toire de V Académie.

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juger l'écrivain. Mais, convoqué à cette assemblée, Furetière refusa de s'y rendre. De pressantes démarches faites auprès de lui restèrent vaines. La lutte fut âpre, mais rapide ; elle se développa en savantes stratégies et prit des proportions épiques. L'archevêque de Paris voulut un moment s'entremettre entre les combattants S mais toutes les tentatives de conciliation échouèrent devant l'opiniâtreté de l'intéressé. Les instances mêmes de ses grands amis Racine, La Fontaine et Boileau n'eurent pas plus de succès. Cette résistance inconsidérée, loin de diminuer les soupçons, les augmenta. Le 22 janvier i685, l'Académie prononça son exclusion ^

On devine le tapage que fit un semblable arrêt ^. Cette destitution était un fait sans précédent. Le Roi lui-même s'en émut : mais, après avoir étudié l'affaire avec soin, il la laissa suivre son cours.

* « Tant que dura cette comédie, dont je connaissois les acteurs, le plaisir que j'avois les après-dîners d'en apprendre les scènes nouvelles, aidoit à me délasser du travail sérieux du matin. » {Mémoires de Vabhé Legendre.)

* Il y avait à cette date à l'Académie un évêque et neuf prêtres.

^ Ses oeuvres, dit Larousse, ont la plupart une réelle importance littéraire : son recueil de poésies, Furetiniana, contient surtout des épigrammes. En voici une inoffensive (elles sont loin d'être toutes comme cela) qui donne une idée de sa manière : il s'agit d'un homme qui avait essayé de se pendre, n'avait pas réussi et fut condamné à être traîné sur la claie. Furetière écrit :

« Pourquoi ramener au supplice

Jean qui s'est lui-même pendu ?

Croit-on qu'il lui fut défendu

De faire un acte de justice ? »

Furetière ne voulut pas rester sous le coup de cette condamnation. Il tenta de se défendre. Pendant trois ans il écrivit une série de libelles contre ses anciens confrères, et ses Factums^ aujourd'hui trop oubliés, ne sont pas sans valeur. « Ils sont Toeuvre d'un polémiste exercé, fécond en ressources pour l'attaque, prompt à la riposte et qui écrit sous l'inspiration de la colère ou du dépit *. » L'auteur se plaint qu'on l'accuse d'avoir copié le dictionnaire de l'Académie : le sien sera quatre fois plus volumineux que celui de ses confrères, et le plan qu'il a adopté est tout différent du leur. Est-ce sa faute si le travail qu'ils font ne marche pas plus vite ? Au lieu de lui en faire un crime, on devrait le féliciter d'avoir su achever seul une œuvre que quarante académiciens n'avaient pas pu terminer après un demi-siècle de travail...

L'Académie se montra insensible à cette argumentation. La seule consolation qu'elle accorda à Furetière fut de laisser jusqu'à sa mort son fauteuil inoccupé.

Mais l'abbé dès lors oublia toute retenue. Sa colère lui dicta des médisances et des railleries contre ses anciens collègues, qu'il avait d'ailleurs indisposés depuis longtemps contre lui par son esprit satirique et railleur. Il ne sut pas supporter noblement sa disgrâce, et c'est ainsi qu'il passa, dans la rancœur et l'amertume, les trois dernières

' L'abbé L. Lacroix. V Académie française et ses détracteurs.

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années de sa vie, La mort le surprit le i4 mai 1688 ; il avait soixante-huit ans, mais n'était pas apaisé. Il n'avait pas médité sans doute la haute philosophie de ce beau vers d'Horace :

Impavidum fe rient ruinae.

Gharles-Irénée Gastel de Saint-Pierre, fils de Charles Gastel, marquis de Saint-Pierre, bailli du Gotentin et gouverneur de Valogne, était né au château de Saint-Pierre en Normandie en i55i. Il était parent du maréchal de Villars. Prêtre, il eut l'abbaye de Tiron et devint premier aumônier de la duchesse d'Orléans. Sa connaissance profonde de l'histoire, ses études spéciales sur la langue française, le firent en outre recevoir à trente-sept ans à l'Académie. Il y entra sans morgue, avec une grande simplicité. Fontenelle, son ami, l'ayant engagé à retoucher son discours de réception, qu'il lui avait soumis : « Vous le trouvez donc bien médiocre ? lui répondit-il ; tant mieux, il me ressemblera davantage ».

Gastel de Saint-Pierre fut un académicien fort laborieux : ses écrits ne forment pas moins de quarante-quatre volumes remplis d'idées utiles et philanthropiques S mais écrits dans un style peu

* Ch. DU RozoïR. L'abbé de Saint-Pierre.

soigné, car Tabbé disait hautement « qu'il ne voulait pas forcer la nature ». Il reconnaissait bien d'ailleurs leur imperfection sous ce rapport, et ayant entendu un jour une femme s'exprimer avec grâce sur un sujet banal : « Quel dommage, dit-il, qu'elle n'écrive pas ce que je pense! » Tous ces ouvrages ne sont d^'ailleurs plus lus, si toutefois ils le furent jamais *. Cependant la langue française lui est redevable d'un mot précieux, car c'est lui qui trouva celui de Bienfaisance « dont il était juste qu'il fût l'inventeur, tant il avait pratiqué la vertu que ce mot exprime ».

Et qu'on ne croie pas que ce soit là une simple phrase laudative. L'abbé de Saint-Pierre, éloigné par son état des douceurs du mariage, répétait souvent que ceux qui se trouvent dans son cas doivent, en bons citoyens et pour dédommager l'Etat des sujets qu'ils ne lui donnent pas, se charger de l'entretien de quelques enfants pauvres. Aussi faisait-il lui-même élever avec charité quelquesuns de ces petits abandonnés : il leur procurait un métier qui les mît à l'abri de l'indigence et avait soin de donner pour base à leur éducation un solide fond religieux.

Toujours préoccupé d'améliorer le sort de ses semblables, il est l'auteur d'un Projet de paix per~

* Ce qui nous autorise à écrire cette phrase, c'est le mot de d'Alembert : « Tout a concouru à la disgrâce qu'ils (ces ouvrages) ont éprouvée. » Ils méritaient mieux. Le cardinal Dubois disait que les écrits de l'abbé de Saint-Pierre étaient « les rêves d'un homme de bien ».

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