‹ Le clergé canadien [microforme]Chapitre 10 sur 12 · L'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

L'ÉDUCATION

On reproche souvent au clergé, depuis quelques années, de ne pas donner à notre population une éducation pratique qui la mette en état de lutter contre les autres races dans le champ du commerce, de l'industrie et de l’agriculture.

J'ai dit que nous devions au clergé les collèges qui avaient permis à nos pères, après la conquête, de se signaler dans l'Assemblée législative, devant les tribunaux, dans l’exercice des différentes professions libérales.

Il nous a donné l'éducation classique qui a formé les avocats, les notaires, les médecins et les prêtres dont nous avions besoin et dont les talents et les œuvres ont Jeté tant d'éclat sur notre nationalité.

C'est un immense service dont il faut lui savoir gré.

“L'instruction pratique nous a manqué, dit-on, et cette lacune est la cause de notre infériorité dans le commerce, l'industrie et les affaires.

“C'est à leur système d'éducation que les

Anglais doivent l'avantage d'être à la tête de toutes les entreprises, de toutes les institutions financières, et les maîtres de toutes les avenues de la fortune dans ce pays.”

[ ne faut pas oublier, quand on discute cette question, la diversité d’esprits, de goûts et d’aptitudes des différentes races qui peuplent ce pays. Il est certain que l'esprit anglais ou américain est plus pratique, plus mercantile que l'esprit français, plus apte aux opérations commerciales et industrielles. D'un autre côté, il est naturel que l'Anglais venu dans le Canada après la cession, alors que tous les Français qui avaient de l'argent avaient quitté le pays, se soit emparé de toutes les ressources industrielles et commerciales.

Naturellement aussi, l'instruction pratique a pour effet de développer chez nos compatriotes anglais leurs aptitudes naturelles et les met en état de tirer parti des avantages qu'ils possèdent,

Lorsque nos jeunes gens sortent de nos collèges et de nos écoles, ils ne sont pas armés, comme leurs compatriotes anglais,

pour la lutte sur les champs de bataille du Commerce et de l'industrie. Les armes ne sont pas évales.

À qui la faute ?

Le clergé a donné ce qu'il avait, il a enseigné ce qu'il savait, il aurait le droit de dire : “nous avons fait notre part, que d'autres fassent le reste.”

Cependant son rôle est si grand dans le pays qu'on lui fait porter la responsabilité de nos faiblesses comme de nos forces, de nos défauts et de nos qualités.

Maître de l'éducation dans notre pays, il doit tenir compte du progrès qui transforme tout, du développement des sciences et de l’industrie, des besoins nouveaux de l'esprit humain. L'influence, le pouvoir, l'avenir sont à ceux qu'on formera, qu'on armera le mieux pour les luttes du commerce, de l’industrie et de la science pratique. Il ne faut rien détruire, mais il faut modifier notre système d'éducation afin que dans toutes les branches, dans toutes les carrières, les Canadiens-Français ne soient Pas sur un pied d'infériorité.

L'idée se répand de p'us en plus que l'étude des langues mortes occupe une trop large place dans notre système d'éducation, qu'on devrait donner plus de temps aux langues vivantes et aux sciences dont la connaissance est devenue indispensable.

L'étude du grec et du latin a toujours été considérée comme le meilleur mode de former et d'embellir l'esprit humain. C'était vrai surtout à une époque où les langues modernes étaient encore à l’état d'enfance et de formation, mais depuis qu’elles ont atteint un si haut degré de perfection et produit tant de chefs-d'œuvre admirables, c'est bien différent. On peut affirmer sans crainte que la traduction des œuvres de Shakspeare, de Milton, des grands orateurs et écrivains anglais, aurait pour effet non-seulement de développer l'esprit, mais encore de nous donner la connaissance d'une langue dont nous avons absolument besoin.

Résumons : moins de grec et de latin et plus d'anglais et de français, plus d’études scientifiques et pratiques, moins de langues mortes et plus de langues vivantes.

— — mnt

Dans un siècle où toutes les distances, toutes les frontières disparaissent, où les hommes de toute race, de toute origine se mêlent et se confondent, le succès, l'avenir est à ceux qui sauront le mieux écrire et parler les langues les plus usitées.

C'est surtout vrai pour nous, pour nous Canadiens-Français que l'anglais presse, étreint de toutes parts.

Croit-on que si Laurier parlait le grec comme Démosthène au lieu de parler l’anglais comme Gladstone, il serait aujourd’hui le premier ministre de son pays ?

Le Monde de Montréal s’est fait l'interprète de l'opinion publique à ce sujet, dans un écrit qui a été fort remarqué :

“Si, dit-il, au lieu de faire pâlir pendant “huit ans consécutifs les élèves sur le latin “et le grec, concurremment avec le fran “ çais, l'anglais, l'arithmétique, l’histoire, la “ géographie et les autres matières de l'ins- “ truction primaire, on n'admettait à l'étude ‘“ des langues mortes que ceux qui possè- ‘dent déjà bien leur langue maternelle et “ont fait un bon cours primaire, l'étude des ‘langues mortes se ferait très facilement,

‘ce

très rapidement et avec beaucoup plus de fruits. Le cours primaire aurait déjà éliminé les fruits secs. Ceux-là seuls qui montreraient des dispositions suffisantes, recevraient cette instruction avec d'autant plus d'avantages que leur intelligence serait suffisamment développée.

‘ En deux ou trois ans, ainsi préparés, ils acquerraient plus de serieuses connaissences du latin et du grec qu'ils n’en acquièrent aujourd'hui en huit ou dix ans, et on ne leur en donnerait pas ad nauseam comme on le fait aujourd’hui.

‘“ Il est évident qu'avec cesystème, beaucoup moins d'élèves entreprendraient le classique : ce ne serait pas un malheur, loin de là. Ceux qui ne seraient pas reconnus aptes à recevoir l'instruction secondaire, n'auraient pas du moins perdu leur temps. Ils auraient reçu une instruction primaire qui leur serait d'un grand secours dans la vie et ne les ferait pas sortir de la sphère qui leur convient.”

Au moment où les rapports officiels

constatent l'infériorité de notre province sous le rapport de l'éducation, tous les hommes qui ont à cœur l'honneur de leur natio-

nalité devraient faire un grand effort pour nous sortir de cette position humiliante.

Pourquoi tous les supérieurs ou directeurs de nos maisons d'éducation et les représentants les plus autorisés de notre nationalité ne s'assembleraient-ils pas pour étudier cette grave question, chercher et indiquer la solution la plus sage, la plus pratique ?

On fait tous les jours des conventions pour des choses qui en valent beaucoup moins la peine.

Les efforts que le clergé a faits depuis quelques années pour répondre aux désirs du pays, prouvent qu'on peut compter sur sa bonne volonté.

Il nous permettra de lui donner un autre conseil.

I doit s'appliquer à former non-seulement des esprits justes, droits et pratiques, mais encore des caractères forts, virils, à faire des hommes.

On l'a dit souvent : la vie est un combat ; le succès, les honneurs, la fortune sont à ceux qui ont été le mieux armés pour la lutte, qui arrivent dans le monde non-seulement

avec des pratiques de dévotion qui ne durent pas, mais avec des principes solides, une conscience bien formée, un courage à toute épreuve, et avec la connaissance de leurs droits et de leurs devoirs comme citoyens d’un pays régi par des institutions démocratiques.

Sans doute, il faut prêcher l'humilité, la résignation et la confiance enla Providence, mais pas aux dépens de la virilité sans laquelle les individus pas plus que les peuples ne peuvent se distinguer et se faire respecter.

Le P. Lacordaire disait souvent :

La jeunesse veut trouver l'homme dans “ le prêtre, c’est-à-dire un cœur sensible à ” ce qu'elle aime et intelligent de ses géné- “ reuses passions. Elle veut que le prêtre “ tienne pour quelque chose l'amitié, la pa- “ trie, le courage, la liberté, l'honneur. Elle ‘‘ ne veut pas qu'on lui dise que ce sont là ‘des chimères profanes, trop peu dignes “ d'occuper le cœur d'un chrétien. Elle “ naime pas qu'on lui propose une religion “étrangère à ces grands biens et qu'on lui ‘“ prêche une piété fondée sur les ruines du ‘cœur et de la raison.”

Je prie le clergé de bien méditer ces nobles paroles du grand dominicain.

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