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LES ÉCOLES DU MANITOBA

Le gouvernement du Manitoba avait injustement privé les catholiques des écoles séparées auxquelles ils avaient droit. Ils avaient demandé au gouvernement fédéral de désavouer cette législation injuste, comme il avait le droit de le faire, en vertu de l'Acte fédéral, mais on les avait renvoyés d'une cour à l’autre, de Caïphe à Pilate.

Pendant que les avocats plaidaient, de nouvelles ordonnances étaient adoptées par la législature du Manitoba pour donner plus d'effet à la législation antérieure abolissant les écoles séparées. Des pétitions signées

par les évêques du Canada étaient adressées au gouvernement fédéral pour lui demander de désavouer ces nouvelles ordonnances.

C'était évidemment le seul moyen pratique de régler ceite difficile question.

Le gouvernement fit la sourde oreille, les tribunaux rendirent des arrêts plus ou moins contradictoires, les délais pour désavouer expirèrent et bientôt il ne resta plus aux catholiques du Manitoba que l'appel au Gouverneur-Général en Conseil.

Pendant ce temps là, les esprits s’excitaient, les feux du fanatisme religieux s’allumaient partout et la question devenait de plus en plus difficile à régler,

Cependant, Sir McKenzie Bowell entreprit de faire passer par le parlement fédéral une loi rendant aux catholiques du Manitoba leurs écoles séparées. Cette loi devait être proposée, à la session de 1895, mais la division qui régnait dans le cabinet éclata et sept ministres protestants résignèrent pour empêcher la loi de passer, et reprirent leurs portefeuilles après des explications qui les satisfirent, Alors trois ministres canadiens-

français démissionnèrent, mais deux rentrèrent au bercail après des explications qui les calmèrent, eux aussi, et M. Angers resta seul hors du cabinet, 11 pretendait que tous ces délais ne présageaient rien de bon et n'auraient pour effet que de rendre plus difficile le règlement de la question.

Une session spéciale fut promise avant les élections pour en finir avec cette grave affaire, elle eut lieu, mais le bill des écoles fut présenté si tard dans la session qu'il ne put être adopté.

L'Hon. Wilfrid Laurier, le chef de l'opposition et ses amis votèrent pour le renvoi du bill à six mois, parcequ'il était informe, incomplet, injusté et en réalité n'accordait rien aux catholiques du Manitoba. En effet, ce bill devait être repoussé pour, entr'autres raisons, les suivantes :

1. Il permettait au gouvernement hostile du Manitoba d'éluder la loi, de la mettre à néant, en lui donnant le droit de nommer les membres du Conseil chargé d'établir et d'administrer les écoles séparées et de ratifier le choix des inspecteurs, et en donnant

à ces inspecteurs le pouvoir de fermer les écoles séparées, s'ils ne les jugeaient pas égales aux écoles publiques.

On peut se faire une idée de ce qui serait arrivé.

L'hon. M. Montague membre du cabinet Tupper, a eu la franchise de le dire en présence de Sir Charles Tupper lui-même, à Exeter, le 12 de juin 1806.

“ La clause, dit-il, qui permet aux ins- “ pecteurs de fermer les écoles séparées, ‘* chaque fois qu'il ne les trouvera pas au “niveau des écoles publiques, aura pour “effet de nous débarrasser pour toujours

“de ces écoles pourries (rotten schools) ‘ telles qu'elles existent maintenant. ”

Cette interprétation de la loi aurait du, il semble, ouvrir les yeux de Mgr Langevin et de ses collègues, et les faire bondir sous l'injure qu'elles contenait,

2. Le bill donnait à cinq chefs de famille le droit d'avoir une école séparée, seulement, pour la maintenir, ils étaient tenus de payer une cotisation scolaire d'au moins $55.00 par tête, mais la clause 28 venait à leur secours en déclarant que tout père de tamille

pouvait échapper à cette taxe exorbitante, en donnant avis au greffier de la municipalité, de son intention de refuser de bénificier des écoles séparées et de continuer de contribuer au soutien des écoles publiques.

Jamais clause plus perfide, plus dangereuse, plus contraire à la justice et aux enseignements de l'Eglise, ne fut introduite dans une acte législatif.

On a prétendu, avec raison, qu'un bon nombre de catholiques pauvres et incapables, dans plusieurs endroits, de payer une aussi lourde taxe, auraient pour s'y soustraire, envoyé leurs enfants aux écoles publiques.

Lans la province de Québec, pour échapper à la taxe scolaire, il faut faire un acte d'abjuration ; au Manitoba, une simple lettre, un mot d'un père de famille au crefñer, déclarant qu'il opte pour les écoles publiques, aurait suffi pour l'empêcher de contribuer au soutien des écoles séparées.

En dehors de deux ou trois grands centres, combien y aurait-il eu d'écoles séparées dans le Manitoba ?

Cette clause non-seulement devait être fatale aux écoles séparées, mais elle constituait une violation flagrante de l'article 6 du syllabus qui défend aux catholiques, d'approuver un système d'éducation en dehors de l'autorité de l'Eglise et qui n'a pour but que la connaissance des choses purement naturelles et la vie sociale de ce monde.

Comment des évêques et un si grand nombre de prêtres ont-ils pu accepter une pareille législation et forcer les électeurs à l'approuver, sous peine de péché, c'est ce que nous ne comprendrons jamais.

3. Rien dans ce bill réparateur, rien, pas un mot pour obliger le gouvernement du Manitoba à contribuer au soutien des écoles séparées, pendant que chaque école publique reçoit $i 50 outre la cotisation annuelle.

Et on appelle cela un bill réparateur ou remédiateur !

Lorsque les Wallace, les Foster, les Montague et leurs collègues consentirent à rentrer dans le cabinet après en être sortis, ils savaient bien que le bill qui serait soumis

ne vaudrait rien, et qu'ils pourraient le prouver à leurs électeurs.

C'est en faisant de ce bill un Janus ou un dieu à deux faces, ou plutôt un labarum sacré que Sir Charles Tupper entreprit d'enlever d'assaut la province de Québec, en lançant les évêques dans la lutte et en faisant entrer dans son cabinet MM. Taillon, Angers et Ross, trois des hommes les plus populaires dans le clergé.

De son côté, M. Laurier et son parti se prononçaient également en faveur du rétablissement des écoles séparées, mais persistaient à dire que le seul moyen de régler la question, de manière à respecter l'autonomie des provinces et à éviter des complications sérieuses, était d'avoir recours à la conciliation et de s'adresser à l'esprit de justice du gouvernement du Manitoba et de consentir à faire une enquête pour établir des faits importants, enquête acceptée d’ailleurs par ce gouvernement.

D'un côté, donc, c'était Laurier, canadienfrançais et catholique, choisi, accepté comme chef par les libéraux anglais de

toutes les provinces, destiné, par conséquent, à être premier ministre, si le parti libéral avait la majorité, l'orateur le plus distingué du parlement, aussi remarquable par son caractère que par son esprit, d’une réputation inattaquable,

De l'autre, c'était Sir Charles Tupper, anglais, protestant, un politicien habile.

rusé, lutteur infatigable, accoutumé À tout promettre et à ne reculer devant aucun moyen pour vaincre ses adversaires, chargé d'accusations et portant la responsabilité des fautes du gouvernement conservateur depuis plusieurs années.

Ajoutons à cela l'existence d'une crise financière exerçant ses ravages dans le commerce, l’industrie et l'agriculture, et on comprendra pourquoi la population de la province de Québec. croyant n'avoir rien à perdre à un changement, manifesta partout l'intention de mettre au pouvoir un compatriote, un canadien-français si digne de sympathie et d'admiration.

C'était un sentiment naturel, légitime

een

devant lequel toutes les autres questions disparaissaient,

Sir Charles Tupper comprit la force de ce sentiment et chercha à le contrecarer en lui opposant le sentiment religieux en faisant appel au clergé.

C'était le vieux jeu qui avait toujours réussi.

Naturellement la question des écoles était le terrain préparé pour la guerre sainte, le champ de bataille où l’'étendard sacré devait être arboré.

Le clergé répondit, comme de coutume, à l'appel du parti conservatér et les évêques commencèrent les hostilités en lançant un mandement collectif où les électeurs étaient invités à n'élire que des hommes décidés à rendre aux catholiques du Manitoba leurs écoles separées.

Ce mandement quoique favorable aux conservateurs, à cause de l’application qu'ils pouvaient en faire, était sagement pensé et habilement écrit, il reposait sur des bases larges que les deux partis pouvaient accepter.

Les conservateurs avaient espéré mieux, ils s'attendaient que ce mandement serait une véritable déclaration de guerre au parti libéral, et c'est ce qu'il aurait été sans la protestation énergique de quelques évêques.

On a dit que ce mandement était inopportun ; ce nest pas la manière de voir des catholiques raisonnables qui reconnaissent aux chefs de l'Eglise le droit de faire connaître les principes qui doivent guider les fidèles dans une matière où la religion est si sérieusement intéressée,

Les libéraux croyaient bien que les prêtres privément et même publiquement feraient connaître leurs sympathies pour le gouvernement Tupper-Angers, mais ils ne pouvaient supposer que plusieurs des évêques qui avaient signé le mandement collectif, en violeraient eux-mêmes les prescriptions et donneraient l'exemple de la révolte contre les sages ordonnances contenues dans cé document, et contre les décrets du Saint Siège dont nous avons parlé,

Les évêques avaient toutes les raisons du monde de s’en tenir à leur premier mande

ment que les libéraux comme les conservateurs acceptaient avec empressement.

Ayant fait leur devoir et obtenu le résultat qu'ils désiraient, savoir l'acquiescement des deux partis à leur demande, ils auraient dû laisser à la conscience et au jugement des électeurs l'application pratique des principes qu'ils avaient énoncés.

Le mode ou le moyen de régler la question de la manière la plus avantageuse aux catholiques du Manitoba, devenait une question légale et politique sur laquelle il était permis de différer d'opinion.

Les défectuosités du bill remédiateur, les atermoiements du gouvernement pendant cinq ans, son refus de désavouer la législation inique du parlement manitobain et de se rendre aux prières répétées de l'épiscopat, les déclarations contradictoires des membres du ministère Tupper, les paroles de Sir Chs. Tupper lui-même à Winnipeg, disant aux protestants qu'ils ne oagreratent rien en metiant au pouvoir un catholique et un canadien-français plus disposé que lui-même à se rendre aux demandes des catholiques,

les engagements pris par un grand nombre de candidats ministériels, dans les provinces anglaises, de voter contre le bill, devaient mettre nos évêques sur leurs gardes et leur conseiller la prudence et la modération.

Pour la troisième fois, ils se Jetaient en travers d’un mouvement national, d'un sentiment patriotique, dans des circonstances où la religion n'avait rien à gagner, où le résultat des élections devait leur être nécessairement fatal.

De deux choses l’une :

Ou ils réussiraient à faire battre M. Laurier, ou le chef libéral triompherait malgré eux.

Dans le premier cas, ils soulevaient contre eux une tempête formidable de récriminations et de protestations indignées, de rancunes et de colères déplorables.

Dans le deuxième cas, leur influence et leur prestige subissaient un échec sérieux, irréparable, peut-être, et ses ennemis en profitaient, pour mettre en doute son patriotisme et son impartialité,

C'est ce que des membres du clergé ont eu heureusement la sagesse de prévoir.

On entendait pourtant les remarques, les raisonnements du peuple qui disait, dans son langage naïf, mais plein de bon sens : “nous “ne voyons pas ce que nous pourrons ‘‘ perdre en donnant à un canadien, fran- “ çais et catholique la chance d'être à la “tête du pays.”

Ce raisonnement aurait dû les frapper, les toucher même.

Mais non, le clergé n’a rien vu, rien entendu, excepté ce qui lui permettait d'écraser le parti libéral.

Mgr Langevin ouvrit la campagne en parcourant les paroisses des comtés de Laprairie et Napierville, faisant partout des charges à fond de train contre les libéraux ; Jeune, ardent, orateur à la parole facile, il parlait avec plus de chaleur que de prudence et lançait des théories qui faisaient bondir les protestants et gémir les catholiques.

Par exemple, dans le mois de février

1896, alors que le bill n'était pas encore connu, il disait à Montréal :

“ Tous ceux qui ne suivent pas la hiérar- ‘“ chie ne sont pas catholiques. Quand la “hiérarchie à parlé, il est inutile pour un ‘“ catholique de dire le contraire, car s’il agit ainsi, il cesse d’être catholique ; cet homme “pourra porter le titre, mais en ma qualité ‘“ d'évêque je dis, ce soir, et Je le dis avec “ pleine autorité, qu'un catholique qui ne “suit pas la hiérarchie sur la question des * écoles n’est plus catholique, et qui vou- ‘“ dra donner le titre de catholique à cette ‘homme ?

‘ Quelle est la société ou le gouverne- “ ment qui lui donnera le droit de s'appeler ‘ catholique, quand, de par mon autorité, “ comme évêque catholique, je déclare que “cet homme n’a aucun droit à ce titre.”

Ces paroles téméraires ont permis à plusieurs députés protestants de proclamer, en plein parlement, que de pareils principes sont incompatibles avec la Jouissance du Souvérnement constitutionnel qui ne peut vivre sans la liberté du suffrage,

Et pendant que Mer Langevin chassait d'avance de l'Eglise tous ceux qui n'avaient

pas l'intention d'approuver un bill réparateur qui ne réparerait rien, Mgr Satolli, le délégué du Souverain Pontife, disait :

“ Nous défendons strictement à quicon- “ que, évêque ou prêtre, et c'est la défense “expresse du Souverain Pontife par l’en- “ tremise de la Sacrée Congrégation d’'ex- “ clure des sacrements, comme indignes, ‘soit en fait ou par des menaces les pa- “rents qui préfèrent envoyer leurs enfants “aux écoles publiques.”

Entre Mgr Langevin proclamant que pour être catholique il fallait voter, les yeux fermés, pour un bill condamné par sa conscience et son jugement mais approuvé par la hiérarchie, et Mer Satolli défendant de refuser les sacrements aux parents qui, aux Etats-Unis, préfèrent envoyer leurs enfants aux écoles publiques, il y a, il faut l'avouer, un abîme.

De quel côté est la vérité ?.

Au risque d’encourir la disgrâce d'hommes estimables, je me range du côté de Rome parlant par la bouche de son délégué apostolique.

Je sais à quoi je m’expose, mais je pré-

oo —

fère la religion du Souverain Pontife ou plutôt sa manière de l'enseigner ou de la prêcher à celle de Mer Langevir ou de Mgr Lafèche. Je suis profondément convaincu qu’elle convient mieux aux hommes de notre temps et de notre continent.

Mais continuons l'histoire des dernières élections.

Après Mgr Langevin vint Mgr Laflèche qui, une semaine après avoir signé le mandement collectif, prononçait dans la cathédrale des Trois-Rivières un sermon digne du temps des guerres religieuses, aussi fort, aussi violent que s'il se fût agi d'exterminer les Albigeois.

Après avoir répété les principes sages énoncés dans le mandement collectif sur la nécessité de l’enseignement religieux dans les écoles, il prend à partie l'Hon. Wilfrid Laurier et lui reproche d'avoir dit, dans la Chambre, que tant qu'il occuperait le poste qu'on lui avait confié il ne traiterait pas les questions au point de vue du catholicisme ou du protestantisme, mais qu'il invoquerait des motifs et des raisons qui peuvent s'a-

dresser aux consciences de tous les hommes, indépendamment de leur foi, qui peuvent animer tous les hommes aimant la justice, la liberté et la tolérance.

Mer Laflèche aurait dû tenir compte des circonstances où M. Laurier a prononcé ce discours pour en saisir la véritable signification.

Quelles étaient ces circonstances ?

Le vingt janvier 1896, lorsque l'acte réparateur était encore enveloppé de ténèbres, et que personne n'était en état d'en apprécier l'effet et la portée, six semaines avant son impression et sa distribution à la députation, le P. Lacombe, se disant le représentant des évêques de notre pays, écrivait ce qui suit à l’hon. W. Laurier.

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