QUELQUES SOUVENIRS ET ANECDOTES
SOMMAIRE
Souvenirs et anecdotes. — Jules Ferry et le curédeSainl-Germainl'Auxerrois. — Le curé de Saint-Eustache. — Les daines de la Halle. — M. Magne. — La grand'messe. — Les Filles de Saint- Vincent-de-Paul à la Maternité. — Aux Sourds-et-Muets. — Un colonel de la Commune. — Sœur Flavien. — Les habits de prêtre devenus sauvegarde des insurgés. — Uuseret. — Jules Vallès. — L'évéque des Thermopyles, — Le vin de l'abbé Beugnot.
^UAND il s'agit do la Commune, les souvenirs et les anecdotes abondent. On pourrait môme y consacrer plusieurs volumes. Nous avons voulu donner en quelques pages quelques-unes des
so
jlus curieasM» des plus ^fpi^pies dont nous a?oiis gardé le soirranir.
Ue fidt de cette terriMe ^oqœ est asses tsmmit et le curé de 8amt-Germain4*Aiixerrtts y lempGt^pi réle intéressant. H est rdattt à 11. Julss FkBSf . M. Jnus Fkbrt avait ébi oaUié par le g o mn anih ment, krs de rénugration à Yersaillea, dès les pre* miers jours dé la Cemmane, Poiirsnlvi, traqaé^ il mxà dottander asik à la mairie dn I* arronAneneal^ qd tenait encore contre ks Mérés avee qndfaas garies nationaux de rordre» que commandait IL Muni, adjoint de rarrondissement.
Les fédérés Tiennent assiéger la mairie, commandés par LuLUER. Lullier demande à pariementer; il entre dans la mairie» s^ntretient aTec BL
et on les voit s<»rtir peu après bras-dessus, hras-dessoos, criant : c Vive la République! » et lîrrant la mairie à la Commune.
Le pauTre M. Ferrt axait été encore ooblié.
M. MÊLEMS pensa à hxi on peo phis tard et Tootat le soustraire au sort qui lui était sans doute destiné. Il Tint trouTi»* ie curé de Saînt-G«matn-rAuxerrois et
lui demanda de favoriser la fuite de Jules Ferry. Ce dernier franchit la fenêtre de la mairie gui donnait sur la cour du presbytère, celte môme fenêtre qui, peu après, servit au salut du curé lui-même.
Dans la cour, le curé recueillit le fugitif, le conduisit dans l'église, afin de l'en faire sortir par une autre porte. M. Jules Ferry, craignant que la rue sur laquelle donnait cette seconde porte de Téglise, la rue des Prôtres-Saint-Germain-l'Auxerrois, ne lût peu sûre pour lui, pria le curé de s'assurer qu'il ne se trouvait, de ce côté, rien d'inquiétant. Plusieurs fois le curé alla constater que la rue n'était pas surveillée; il rassura le fugitif et le conduisit au dehors. Il parait que, depuis lors, M. Jules Ferry a totalement oublié de remercier son sauveur (1).
Le jeudi saint, 6 avril 1871, à deux heures trois quarts, M. le curé de Saint-Eustache est arrêté. La paroisse s'émeut; on forme un comité permanent chargé de faire les démarches nécessaires. Mais c'est surtout aux Halles que l'agitation est grande. Les
(1) Ajoutons que pour se venger du bien qu*on lui avait fait U a inventé TÀrticle 7.
^ hottcfaere s^igiteiit, ks c Daoes de la Halle « rédi- ■ kttreet eaniniBne dépatatioa à la Préfec-
■ ^m OA pQOCB-
Celle qm était ea tète ée eatte il^|iilalïiin est introduite dans anesaHeoft le tJBgupwMM^aombreox;
— Otoyaiae, q»B de— d M-JW«s?erie le président.
— Je Tem notre csrë, M. Sbod, cvé de Sai^ Enstacfae. Je ne viflBs pas vois dewwndi» bm gtice, eotendei-TQBs? Je tcuc Boa carâ.
— Votre curé esk comme tien d'astres, hn ré-
— Les uitres ne me i^vdenl pas, ce n'est pas mon afiaîre, je tcox mon cnrél Dites-moi donc, posrqnoi l'arei-Toos pris T
— Parce que c'est notre bon plaisir.
Cette réponse anÎTe aux oreilks de la dame de la HaDe. Elle entmd le «an de Uazas.
— Non ! répond arec hireiir TaTOcate de son curé qui a compris ce qu'on disait k demî-mot. Il n%a pas i Mazas, je yeux le rameo» arec moi on sans cala TOUS De sarez pas ce qui tous att»td dans les HaQes !
Tant d'éao^ie étonne ces messÎMrs qoi preniirait l'air conciliant :
PENDANT LA CONMUNE 309
— Allons, ne vous faites pas tant de bile, ma petite mère, vous l'aurez, votre curé.
— Mais quand Taurai-je ?
— Demain. (Ceci se passait le vendredi saint.)
— Ah ! répond avec ironie la dame, je vous connais, demain vous ne me le donnerez pas ! Mais je reviendrai, soyez tranquilles, nous verrons !
— Est-il aimé de ces dames de la Halle, ce curé-là ! dit un délégué à la Préfecture.
— Et des hommes aussi, répond un voisin, car il y a là une pétition du faubourg Saint-Antoine, et d'autres encore.
La dame revint en effet le samedi avec le môme aplomb et ne se retira qu'avec l'assurance formelle de la délivrance de M. le curé pour Pâques.
Pendant que ces démarches se faisaient, une seconde pétition était signée dans les Halles et devait être portée le dimanche matin.
L'autographe en a été conservé. En voici le texte :
Aux membres de la Commune de Paris, a Citoyens,
» Les dames de la Halle, très affectées de l'absence de leur vénérable curé, viennent vivement solliciter
aajoord'faQ! en m fmear Tappui Aet meintres da gtm- Ternement. Enleva suintement à l^fibdlcm de lea
paroissieuB pour lesquels il n'« cessé de montrer une grande bienTÛUance et ane'tendre sollicitude, toutes réclament et osent espérer cpi'on ne voudra pas sous la République les priver pins iongtemps de leur bienaimé pasteur.
* Salut et fraternité. »
8 avril 1871.
Suivûent 85 ngnatures de dames de la Ilalle.
Tant de démarches ne devaient pas rester infruc* tueuses.
C'est le curé lui-même qui raconte ainsi sa délivrance. « J'ignorais, dit-il, toutes les démarches de mes paroissiens et de mes amis, lorsque le 9 avril, jour de Piiques, à trois heures et demie du matin, le geélier ouvre brusquement la porte de ma cellule et d'une voix de stentor :
— 115, levez-vous, dépêchez-vous, prenez vos bibelots et descendez.
Stupéfait de ce réveil, je lui demande :
— Où vais-je ?
— Je n'en sais rien, répond-il, peut-être est-ce votre-
délivrance, peut-être autre chose. Il y a dans la vie tant de jours mauvais ! Mais, bref de dialogues et de pourparlers, hâtez-vous. »
Je ne tarde pas à m'apprôter ; je franchis le seuil de ma cellule. Des gardes armés m'attendaient ; ils me placent au milieu d'eux ; et dans le silence de la nuit, à la lueur des quinquets fumeux et à moitié éteints, je traverse corridors et cours interminables. Enfin j'arrive dans un cabinet assez spacieux tapissé en vert ; la fumée des cigares épaissit Tatmosphère ; les gardes me quittent et je me trouve en face d'un magistrat de la Commune. Il est jeune, porte une barbe épaisse : sa physionomie est farouche ; il a sur la tête un képi brodé. Autour de lui, formant sa cour, des individus de tous costumes, debout, assis, couchés. Mon entrée fait sensation, tous les regards se tournent vers moi. L'interrogatoire commence.
— Vous êtes le citoyen Simon, curé de Saint-Eustache?
— Oui, monsieur.
— C'est bien vous, reprit le président, qui êtes le citoyen Simon, curé de Saint-Eustache?
— Oui, monsieur.
— Comment se fait-il que vous êtes ici ?
LF. CLERGÉ PENDANT LA COMMONe
— Comment il se lait que je suis ici t Ce n'est pas, certes, de mon chef que je me suis enfermé et délaissé depuis trois jours, sans que personne de mes accusateurs ait donné signe de vie. Je suis ici, parce que douze hommes armés sont venus m'arracher de mon presbytère sous le fameux prétexte de délirrer, par une démarche, un de mes anciens vicaires, arrêté sans motif le jeudi matin. Arrivé au bureau de la polù municipale, on me déclara arrêté. Voilà, monsiei l'explication de ma présence ici.
— Il paraît, reprend le président, que vous jouisj d'une bonne réputation dans votre quartier : vousâTef des idées larges et libérales et vous passez pour avoir des opinions républicaines; en conséquence, je vous rends votre liberté et je vous remets votre laissezpasser que je viens de signer.
— Monsieur, lui répondis-je, je vous remercie; mi permettez-moi de n'en user qu'après vous avoir expli que en quel sens il faut entendre mes idées républicaines; il répugnerait à ma dignité de ne devoir ma délivrance qu'à un faux-fuyant à l'aide duquel j'aurais honteusement acheté ma liberté. Voulez-vous me permettre de m'expliquer?
— Volontiers, reprend le juge communeus, dont li
par
ans .
Tes I
roir
"US, prenez vo3 btbelols et descendez.
(Page 310.)
physionomie s'anime tout à la fois de curiosité et de vanité satisfaite.
— Voici dans quel sens j'incline pour la République :
» En voyant les révolutions dynastiques qui, depuis plus de quatre-vingts ans, se succèdent comme fatalement après quelques années de paix passagère, et qui sont pour la France une cause d'épuisement à l'intérieur et de déconsidération au dehors, j'ai pensé et j'ai dit parfois, non pas en chaire, mais dans les réunions d'amis, j'ai dit qu'à la vue du caractère léger des Français, de leur amour du changement, de la facilité avec laquelle ils se débarrassaient d'un maître qu'ils ont eux-mêmes choisi, il serait bon de faire loyalement un essai de République.
» Le changement d'un président tous les trois ou cinq ans, prévu par la Constitution, satisferait le goût de la variété, et s'effectuerait sans ces terribles secousses qui épuisent notre belle France, comme les saignées trop fréquentes tuent la santé la plus florissante.
» Voilà mes idées républicaines.
» Et puis, ajoutai-je,il court dans le monde des idées très fausses à l'endroit des prétendues faveurs de la
Slfl
monarchie envers la reliLrion et le clergé. Ainsi, on répand partout le bruit que, pour se faire aimer du clergé, la monarchie le gorge d'or et d'argent. Mais remarquez que le clergé en masse se compose de curés et de vicaires.
» Dans les villes, comme dans les campagnes, les ] curés reçoivent du gouvernement 900, 1,500 francs au \ plus : est-ce là gorger d'or et d'argent?
» Les vicaires de grandes villes comme Paris ne reçoivent pas un centime, et les vicaires de province 1 reçoivent 350 irancs, comme les gardes champêtres; ■ c'est ce que je recevais lorsque, il y a vingt-cinq ans, j'étais vicaire de Passy, alors banlieue de Paris. Voua avez les budgets des mairies de la ville : contrôlez, si vous voulez, ce que j'avance.
» On accuse le clergé d'être ennemi des ouvriers et > ' de laisser le peuple dans l'ignorance, d'être l'éteignoir [ de la société; mais lisez donc les mandements de nos . I évoques qui, depuis plus de quarante ans, réclament r la liberté d'enseignement ; et de tous les gouk^ernements qui se sont succédé, la République I
ijâe 1848 seule l'a accordée pendant son règne bien [Icourt.
I C'est elle aussi qui a augmenté le traitement des i
curés de campagne dont elle appréciait la pénurie et le dévouement. »
Le curé entra ensuite dans quelques explications sur les causes qui nécessitaient les frais dits le casuel^ seule ressource pour couvrir les dépenses indispensables.
Plusieurs fois il voulut s'arrêter ; on le pria de continuer, et Raoul Rigault — car c'était lui — avait ôté poliment son képi, et toute sa petite cour s^était rapprochée pour mieux suivre cette conversation singu- Hère.
Enfin le laisser-passer fut donné, la porte de la Préfecture s'ouvrit, le prisonnier était libre !
Arrêté le jeudi saint, vers trois heures, il avait été délivré le dimanche de Pâques, à trois heures du matin .
Deux messieurs jeunes et de mise convenable Tac* compagnèrent jusque chez lui. En les remerciant, il leur dit : « Saint Pierre fut tiré de prison par deux anges au milieu des ténèbres ; je ne puis m'empêcher de voir en vous mes deux anges. » Ce qui les fit sourire. Il leur demanda leur nom : « Je suis secrétaire du préfet », répondit Tun; a et moi son archiviste », ajouta Tautre. Et, s^étant salué, on se sépara.
La belle fôte de Pflques se célébra avec une double joie dans la paroisse Saint- Eustache ; les affiches portent : « A dix heures, grand'messe par M. le curé. »
Le secrétaire du préfet, qui avait accompagné le retour de M. le curé, vint à la sacristie le lundi, et, après avoir exprimé l'impression produite sur lui par la messe de Pâques à Saint-Eustache et la réception que les fidèles avaient faite à leur curé, il lui demanda si son argent lui avait été rendu.
— Non, monsieur.
— Où Tavez-vous déposé?
— Au bureau de la police municipale.
— Cela suffit.
Il part et revient au bout d'une demi-heure rapportant intacte une somme de 3,000 francs que le curé se trouvait avoir sur lui au moment de son arrestation, et qu'on lui avait lait déposer à son arrivée à la Préfecture.
Ajoutons un détail curieux :
Deux compagnies de gardes fédérés, qui étaient restées au poste de la pointe Saint-Eustache, Tune trois semaines et l'autre deux, vinrent Tune après Tautre, au moment de quitter le poste, demander un certificat attestant leur respect pour TEglise et leur
dévouement pour le bon ordre. M. le curé signa de grand cœur Texpression de la vérité.
Pendant ces mois d'avril et mai, rien ne fut interrompu dans le service de l'église, malgré les bruits sinistres qui se répandaient : messes, catéchismes, enterrements, baptêmes, confessions, mariages, tout se fit régulièrement et même le service pour les paroisses voisines qui étaient fermées. Le 28 mai, les troupes avaient pénétré dans Paris.
Revenu chez lui, M. le curé récitait son bréviaire lorsqu'un domestique lui annonce : Un membre du Comité central.
C'est un jeune homme grand, blond, au regard pénétrant. Il porte la ceinture rouge à franges d'argent. Il dit venir pour informer sur l'émotion que vient de produire une sonnerie de cloches. Le curé explique ce qui s'est passé.
— Vous paraissez fatigué, dit-il au communard ; oserais-je offrir quelque chose à un membre du Comité central ?
Après un instant [d'hésitation, il accepte et passe dans la salle à manger. M. Magne, le neveu du curé, qui avait été prévenu par une des braves dames de la Halle, et qui continuait à veiller sur son oncle, se
ato
LE CLEHGK PBWDAWT LA COMMUNE
trouve là et se met à table avec eux. On cause?
— L'armée estentrée, dît le membre du Comitécentral, c'est vrai ; qu'elle avance encore et bientôt elle sera enveloppée et anéantie. Del'argent, de munitions, nous n'en avons jamais manqué et les Prussiens, que vous croyez vos déienseurs, sont plutôt nos amis. Ce sont eux qui favorisent les allées et venues de nos chefs en Suisse, en Italie, en Angleterre, qui ont contribué à l'achat des cinquante mille revolvers. Quant à nous, nous ne le taisons pas, nous aimoj mieux voir régner ici un Frédéric-Charles que de vol le triomphe de l'armée de Versailles.
— Après tout ce qui vient d'arriver, dit M. le curéj suis-je bien en sûreté ici? Veuillez me donner un mot de votre main qui puisse me sauvegarder en cas de nouvelle alerte, J
— Volontiers, dit le citoyen X"" avec un accent im tristesse qui trahissait le doute de sa puissance. Mais à cette heure, un caporal et quatre hommes peuvent venir vous prendre, et, si vous ne leur plaisez paa,j vous fusiller au coin d'une rue. Cependant, voici signature, recommandez- vous de moi.
Après avoir donné le billet demandé et avoir encoi causé, le membre du Comité central se retire, ayant
int
Sauvez-moi, lai dit-il, je suis perdu si on me découvre.
Pajje 32i.)
réunion à six heures à la Commune. M. Magne lui demande de raccompagner et en chemin le voit salué par les sentinelles qui reconnaissent en lui un de leurs chefs : on rencontre Urbain, Gaillard, Dubuisson et d'autres; on s'arrête dans un café et M. Magne entend les propos de ces messieurs qui emploient leurs loisirs à arrêter des citoyens inoffensifs. Enfin, il parvient à entraîner chez lui cet individu qu*il a tant d'intérêt à connaître davantage.
Là, le visage ofiSciel ducommuneux disparaît; c'est l'homme avec son cœur. Il cherche un cœur ami, et se livre à la confiance. On voit qu'il est à l'aise. M. Magne en profite pour s'informer si son oncle est en sûreté.
— Tu Taimes donc bien ton oncle ? Eh bien, regarde et lis I
D l'attire vers lui et lui montre un papier qu'il tire de sa poche :
Mandat d'amener le citoyen Simon, owré de Saint-
Eustache.
Signé : Delescluze.
23 mai 1871.
— Oui, lis ! je n'ai pas osé l'arrêter, dis-lui qu'il sN aille, qu'il s'en aille!
Il était resté au presbytère pendant trois heui en proie h. un combat terrible entre sa conscience d'h( nête homme et ses engagements de communeux.
bonté, la sérénité du curé avaient triomphé et celui venait pour le livrer à une mort certaine l'avait, contraire, protégé autant que c'était en son pouv(
Revenu à l'IIÔtel-de-Ville sans son prisonnier, futaussitôt condamné à mort comme traître et ne la vie qu'à l'intervention énergique d'un ami, meml de la Commune. On l'envoya reprendre son poste de bataille, comme chef de légion. II s'y rendît et combattit jusqu'au vendredi. Enfln, cerné parnostrou voyant la partie perdue, il dépouilla les insignes son grade et chercha un asile.
Dans un quartier désert de Ménilmontant, il aperçoit une maison déserte et, à l'intérieur, un homme i aguets.
— Sauvez-moi, lui dit-il, je suis perdu si on découvre : sauvez-moi» car moi-môme, j'ai sauvé la à un homme.
Effrayé, hésitant d'abord, le paisible citoyen laisse ensuite fléchir.
:om-
— Entrez, répond-il, et cachez-vous dans ce réduit.
Puis, plus tard, il revient vers son réfugié.
— Vous avez sauvé la vie à un homme, pourrais-je savoir à qui ?
— Certainement, c'est le curé de Saint-Eustache ; voyez et lisez son mandat d'amener signé Delescluze. Il devait ôtre fusillé ou brûlé mardi soir dans THôtelde- Ville ; mais je n'ai pas osé l'arrêter.
— Comment, vous parlez du curé de Saint-Eustache? Lui, condamné à mort, ce n'est pas possible I Mais je le connais, il a été notre curé dans la paroisse Sainte- Marguerite, et nous l'aimions tant! Âh! vous l'avez sauvé; soyez tranquille, je vous sauverai deux fois s'il le faut, par reconnaissance.
Le chef de légion, frappé de cette rencontre, ne put répondre que ces mots :
cf Vraiment, je ne vaux pas grand'chose, mais j'ai fait une bonne action et Dieu m'en récompense. »
Le lundi 29 mai, il osa venir lui-môme s'informer s'il n'était rien arrivé de fâcheux au curé de Saint- Eustache. C'est ainsi que le curé de Saint-Eustache échappa comme par miracle à tous les dangers qui
l'ont menacé et ce ta^ ,g^n'^?,jF6tfi-fflWli J* .^J^B* Saint-Eiutache(l).
G'âiait leSSmaietladâimnceâpprodiait n étiàt mai et te caDon grondait toujonn. Les insm^ avaient ÔlevÔ nne barricade an faubourg Sai&fr-Qeiv nudn en face de la Hatenùté. Lee flltes de Saint- Vincoït de Panl entoaraient ces en&nts de lenn soins les pins donz.
Les cbera innocents étaient calmes et dormaittit dans leurs petits lits blancs, pendant que leurs mères adoptives Teillaient sur leur existence, en ce moment menacée par les terribles obus qui venaient parfois s'abattre sur les murs de la maison.
Les bonnes Sœurs, qui étaient dans un petit observatoire assez élevé pour qu'elles pussent tûut voir sans crainte, aperçurent un officier accompagné de quelques insurgés, qui se dirigeait vers elles. Bientôt les portes
(1)A l'issae de la graad'messe, suifant la Patrie, les fidèles qai se pressaieat ea grand nombre dans l'église se sont précipités dans la sacristie poor témoigner & U. l'abbé Simon tonte la joie qu'ils éproarëreat à le revoir. — Honneur aux Dames de ta Balle! s'écriait le jonmal l'Univeri.
forent forcées et ces messieurs s'empressèrent de faire connaître les motifs de cette visite.
Après les avoir courtoisement saluées, l'officier leur dit avec une certaine vivacité que les canons étaient braqués sur rétablissement, et que sans perdre une minute, il fallait foir.
Les Sœurs, calmes et dignes, lui firent alors cette belle réponse : « Monsieur, nous avons ici cinq cents orphelins, nous ne sortirons pas avant quUls ne soient tous à Tabri du danger.
— Mais c'est impossible, reprit l'officier ; il faut absolument que le feu soit dirigé de ce côté et nous ne pouvons pas attendre.
— Inutile d'insister. Monsieur, dit la supérieure au nom de toutes ses compagnes, nous ne sortirons pas avant que tous nos enfants jusqu'au dernier ne soient hors de danger. »
L'officier ému reste quelques instants sahs répondre ; soudain divinement inspirées les Sœurs l'invitent aies suivre au dortoir. Là, dans cet asile de l'innocence, un spectacle attendrissant se présente au regard du jeune homme, et son cœur se sent saisi d'un sentiment de profonde compassion. Toutes ces petites figures reposaient sans souci du danger présent, pas un ne
s'éveille. « Voyez, Monsieur, dit la supérieure, si nouar pouvons abandonner à une mort certaine nos chera orphelins.
— Npn ! répond énergiquement l'officier, je ne serai pas moins courageux que des femmes, car je suis un soldat, mais je ne suis pas un bourreau! Vous pouvez être tranquilles, bonnes Sœurs, il m'en coûtera la vie, je le sais, mais cette maison sera sauvée! v
Les bonnes Sœurs, après le départ de l'officier, se rendirent à la chapelle pour rendre grâces à Dieu ( cet heureux dénouement, puis elles remontèrent i leur observatoire...
L'officier avait donné l'ordre de détourner le leu. 0^ avait obéi etltiS canons furent braqués, de manière i ce qu'ils ne pussent atteindre l'édifice.
Alors une troupe d'insurgés, lurieux d'une actiod dont ils n^pouvaient se rendre compte, se mirent a crier : A bas le traître I
Un trouble affreux et de terribles menaces suivireofl ces cris et toutes les baïonnettes se tournèrent vers Im poitrine de l'officier immobile. On commanda le leu efl le courageux soldat tomba sans vie, victime des sentifl ments de son noble cœur.
« MettoDs-nous à genoux, dit la supérieure à sel
PENDANT LA COMMDKE 359
compagnes qui, les larmes aux yeux, contemplaient cette scène horrible. Dieu fera miséricorde à ce martyr. »
Alors toutes les sœurs, profondément émues, récitèrent avec ferveur le De pro/undis pour le repos de l'âme de celui qui venait de se dévouer si héroïquement pour sauver la vie à cinq cents orphelins et cinq cents pauvres enfants du peuple.
C'était en 1870 que M. Vaisse, directeur de l'Institut des Sourds-Muets, avait appelé les Sœurs de la Charité.
Quelques mois après, la gnerre étant déclarée et Paris se trouvant menacé, les élèves sourds-muets avaient été dirigés sur Bordeaux; mais les trois religieuses, comprenant que les dévouement^amais las ne seraient pas inutiles pour les grandes nttes qui se préparaient, ne voulurent pas déserter leur poste.
On les vit se dévouer, pendant le siège de Paris et la Commune, dans l'établissement transformé en ambulance, sous la direction du docteur Ladreit de la CharriÈbe. Jour et nuit auprès des blessés qui remplissaient les salles de l'institution, elles ne se lassé-
rentpas et donnèrent l'exemple du dévouement le plus absolu.
Les horreurs de la Commune, succédant aux désespérances du siège, ne découragèrent pas les saintes filles qui, plusieurs iois menacées de mort par les éuergumènes du Comité central, accomplirent stoïquement jusqu'au bout leur devoir.
Un colonel de la Commune était, un jour de mai, venu voir ce qui se passait. Il était entré grossièrement, le képi sur l'oreille, le cigare à la bouche, le blasphème aux lèvres.
Sœur Flavien l'avait bien reçu, et avec une politesse exquise, le traitant de colonel. Elle l'avait prié de venir avec elle, voulant, lui disait-elle, lui montrer queîque chose. Ce quelque chose, c'était une salle d'ambulance où, blessé grièvement, gisait un autre colonel de la Commune.
Un entql^en eut lieu entre les deux hommes, et, quand le colonel revint vers la Sœur, son képi n'était plus sur Toreilte, son cigare avait quitté ses lèvres, et c'est poliment qu'il quitta l'établissement, en promettant aux Sœurs qu'elles ne seraient plus inquiétées (1).
(1}H. Pethoh lui-mâme, qui fut directeur de l'Institution des Sourds-Huets aprèi HM. Vois», Etcbbvbbbt et HuTiN, fut forci
Étrange revirement des choses d'ici-bas, Thumble et austère habit du prêtre, qui avait valu l'outrage et la mort à ceux qui le portaient sous la Commune, devint un vêtement de sauvetage pour les communards traqués et en danger de mort.
Cluseret, le dur et cruel Cluseret, qui a l'aplomb depuis de signer des mémoires, vastes tissus de mensonges, de calomnies et d'apologies honteuses, s'était souvenu du moyen âge. Il s'était rappelé qu'autrefois, aux époques tristes et troublées, l'église était un lieu de refuge et de salut pour les criminels, pour ceux que poursuivait la justice du peuple, du seigneur ou du roi ; que le prêtre ouvrait ses bras au proscrit.
Lui qui n'avait jamais élevé la voix en faveur des pauvres otages, lui que j'avais vu traiter un réaction-
de rendre hommage à la carrière toute d'abnégatioa des religieuses de soQ établissement.
— Je n'aime pas les cornettes, leur dit-il le jour de son entrée en fonctions, mais j'admire néanmoins le dévouement infatigable que vous avez montré en toutes circonstances depuis que vous êtes entrées dans cette maison. Tant que j'y resterai, vous ne serez pas inquiétées.
Il est vrai que, deux ans plus tard, M. Peyron était appelé à la direction de l'Assistance publique et y entreprenait avec acharnement l'œuvre néfaste qui a chassé des hôpitaux les Sœurs de Charité. — Voir mon livre : Les Sasurs des hôpitaux (A. Savine, éditeur).
naire d'une laçon ignoble, quand il vît l'entrée dei troupes, sentit fondre toule sa bravoure.
Il eut recours au ministre du Christ; il alla troun un bon prêtre et lui demanda l'hospitalité.
Ce prêtre, l'abbé L..., qui avait été un ami pauvre abbé Deguerry, hésita un instant, l'e d'une minute (et il y avait de quoil).
— Si vous me chassez de chez vous, dit Cluseï suppliant, on me fusillera devant votre porte.
— Entrez, monsieur, lui dit alors l'abbé. Aux sied passés, les églises servaient de refuge aux crimînelfl! Entrez et soyez sans crainte.
N'est-ce pas qu'elle est belle et digne, cette conduite du prêtre dont on a assassiné des disciples, et parmi eux un ami, et qui donne asile au criminel I
Pendant trente-trois jours Cluseret resta chez le bon abbé, où personne ne pensa à aller le chercher. Quand il crut le moment iavorable pour mettre la frontière entre lui et le conseil de guerre, il revêtit une soutane, et, le bréviaire sous le bras, en compagnie d'un prêtre véritable, il franchit la frontière.
Jules Vallès (1), qui avait pu, pendant les derniers jours de la Commune, échapper à toutes les recherches grâce à un déguisement en conducteur de cacolet d^ambulance, eut aussi recours au vêtement du prêtre pour se sauver de France. Il s'enfuit déguisé en abbé portant lunettes. Il faut dire que Jules Vallès s'était opposé à la Commune avec une grande énergie, au massacre des otages. On faillit même lui faire un mauvais parti.
A côté de la note triste, donnons la note gaie.
Un nommé Gavaid, qui avait fait partie de la commission des barricades et qui n'était auparavant qu'un simple barbouilleur d'enseignes, s'était déguisé en prélat.
Il avait entendu dire qu'il existait un évêché d'Hermopolis, et, comme il était peu lettré, il avait loué une chambre dans une maison meublée de la rue La Boétie,
(i) Très malin, il avait lui-même rédigé un article et fait mettre dans les journaux qu'il avait été fusillé.
SOUS le nom d'ioêque de» ThermopyUa. Ce curimx ÔTdché inptartibuB dea rhermopylst avait semblé tellement inpmrtibuM à an agent de la Sûreté qa'U eut la cotiMQté de voir le laréUt, et l'qa'ÏI l'arrôta malgré tout le -riolrt dont il s'était paré.
L'anmânier de Sainte-Pélagie, Vahbé Bkuomot, menacé à c^iàqQe instant d'éire iasillé par le direetmr Ramies, finit par se sauver et se réfî^ia ehex un ami. Qoand il fat parti, on crocheta Ift porte de son log»ment, on prit le linge et sàrtoat les imutullBs de aa cave.
Mais le plus amusant de la chose, ce lut que Ramies envoya la note du serrurier à l'abbé, et la note du commissionnaire qui avait mis quatre jours à déménager sa cave.
On ne pouvait être plus « fin de siècle » que ce Ramies-là.