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LES ORIGINES DE LA COMMUNE

PAR QUELLES CAUSES ET AU MOYEN DE QUELS ÉLÉMENTS s'est FAITE LA COMMUNE.

Les origines de la Gommuae. — 1793 et 1871. — Communard oa anarchiste. — Les habitants de Paris. — Mendiants, vagabonds. — Les meneurs. — Les soldats de Témeute. — Les armées. — Les bourgeois. — Les tètes faibles. — Les exaltés. « Les journalistes. — Les pubiicistes. — Les employés. — Les utopistes et les philosophes révolutionnaires. — Les avocats. — Les bohèmes. — Les étrangers. — Garibaldiens et Prussiens. — Gomment s'est formé le parti communard.

Pour tout homme impartial, la Commune date du 4 septembre 1870. J'ajouterai que, pour un historien sincère, elle pourrait dater de 1793, de la Terreur. La Commune n'est en réalité qu'une de ces tempêtes

sociales (comme celle de 1848, par exemple) que nous a léguées la Révolution • C'est la revendication des couches antisociales, petites-filles de celles de 1793, contre la société tout entière. Elle n'a pas été une guerre de parti, un principe de gouvernement qui veut en remplacer un autre, mais bien la négation de tout gouvernement, la tyrannie et la Terreur, elle n'a été que la répétition de la Terreur de 1793; mômes idées, mêmes abus, mêmes massacres, mêmes victimes : les aristocrates, les bourgeois et les prêtres ; même absence de liberté, mêmes crimes et mêmes lâchetés, mêmes haines contre Dieu et la société, même manière d'entendre le contrat social. D'ailleurs, communard ou anarchiste, c'est la même chose. Au moyen âge, en France, le communard s'est appelé Jacques Bonhomme et il a fait la Jacquerie. En 1793, il s'est appelé Jacobin ou Terroriste, il a fait les massacres de Septembre, la Terreur. En 1871, il s'est appelé Communard, il a assassiné, volé, brûlé une partie de Paris et massacré des otages. Le nom seul diffère; quant au but, Jacques Bonhomme, jacobin, terroriste, anarchiste, communard, ils le comprennent tous de la même manière. L'insurrection, le pillage, l'incendie, le massacre, voilà leurs moyens ; le renversement de toute

If'^W^r

société, son remplacement par l'anarchie qui permet de pêcher en eau trouble et laisse le champ libre aux passions, agir au milieu de la terreur et de la stupeur universelles, voilà leur but.

Pour juger au moyen de quels éléments s'est faite la Commune, examinons un peu la population de Paris.

A Paris, il y a toujours beaucoup d'indigents, un grand nombre de mendiants de profession, de vauriens, de paresseux dont beaucoup arrivent de province, de rôdeurs de terrains vagues, de va-nu-pieds, et par suite une véritable population sale et flottante, ayant un asile indéterminé ou n'en ayant môme pas du tout.

Cela fait une masse de gens pleins d'appétits grossiers, exempts de scrupules et de répugnances, endurcis, avides et nisés, qui veulent avoir leur part de jouissances, qui se disent que les aisés et les riches ont été heureux assez longtemps et que leur tour peut bien venir.

Ils grondent cliaque matin en pensant qu'ils sont aussi malheureux que la veille et en songeant que les riches seront probablement aussi heureux demain. Chaque jour, chez eux, amène une colère plus grande

iO AVANT-PROPOS

contre cette société qui les repousse de son sein comme des renégats.

Dans la cervelle oisive de ces demi-brutes germent des idées malsaines de destructions, de nivellements, d'égalité. Ajoutez à cela les instincts féroces qu'ils ont déjà naturellement par leur manque d'éducation, et vous vous rendrez compte du degré de fermentation de leurs idées.

A cette tourbe immonde de francs bandits, de vagabonds ignobles, il faut joindre ceux qui viennent grossir leurs rangs d'ennemis de la société, tels que les ouvriers sans travail, les boutiquiers ambitieux et imbéciles, les journalistes et les publicistes impatients, les avocats sans causes, les piliers de cabaret, les flâneurs d'estaminet, les hommes perdus de dettes et d'honneur. Tous ces gens-là formeront aux jours d'émeutes les troupes antisociales. Ce sont des ennemis secrets ou déclarés de la société.

Etudions-les un peu en particulier et voyons comme ils en sont arrivés à détester la société ou bien à pousser les autres à la détester.

Pour les premiers, pour les mendiants, les vagabonds, les repris de justice, il n'est pas bien difficile de comprendre leurs revendications et pourquoi ils

détestent la société. Cela est tout naturel. Ils détestent la société, parce que la société ne veut pas d'eux, parce qu'elle ne leur donne pas tout ce dont ils auraient besoin et tout ce qu'ils désirent. La paresse entraîne l'en nui, l'ennui entraîne le vice et le vice entraîne le crime ; c'est dans la logique des choses.

Aussi ceux qui auront besoin d'émeutiers seront toujours sûrs d'en ti'ouver chez eux plus qu'ils n'en demanderont.

Cette foule ignoble, ayant beaucoup d'appétits, sera nécessairement surexcitée, impatiente, et parmi ceux qui la composent, les plus endurcis, les plus féroces, les plus sanguinaires, les plus exempts de scrupules seront ceux qui mèneront, qui entraîneront les autres, depuis le vol jusqu'à l'assassinat, jusqu'aux massacres.

Cette masse ne sera pas difficile à enflammer, d'ailleurs.

Les meneurs savent bien avec quel appât on attire la masse populaire, comment il faut l'engager dans une impasse où elle écrasera, dans sa force sauvage et irrésistible de brute, tout ce qu'elle rencontrera devant elle.

Quand les cerveaux sont enflammés, pareils à des animaux enragés, ces révolutionnaires marcheront en

aveugles, mordant tout, brisant tous les obstacles. Us agiront au milieu de la terreur et de la stupeur uni* verselles.

Quant aux meneurs, ils seront débordés, ils devront suivre l'aveugle impulsion de ceux qu'ils auront poussés ; ils auront encouragé la iorce brutale, ils seront forcés de marcher avec la force brutale, heureux encore s'ils ne sont pas écrasés en route.

Au-dessus de ces brutes, il y en a d'un degré supérieur. Voyons aussi comment les choses se passent chez eux et comment ils peuvent devenir communards, fournir des soldats à l'émeute.

Si nous considérons la classe ouvrière, nous voyons d'abord qu'il y a des ouvriers nés avec de mauvais instincts, recevant une mauvaise éducation et qui entrent dans la société à Tâ^e adulte avec des idées antisociales ; ils ne voudraient pas travailler, ils ne voudraient plus de patrons, ils voudraient commander ; ils ne rêvent que ruines, nivellements sociaux, révoltes, massacres. Ceux-là forment un noyau contagieux et très à craindre, ils sont nés anarchistes, communards, pour ainsi dire.

Mais, en dehors de ce petit noyau, il y a des ouvriers qui entrent dans la vie avec de bons sentiments, qui

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n'ont point de bas instincts, qui ne désirent aucune révolution et qui, cependant, aux jours d'émeuteai, fournissent des soldats à Tarmée de la Révolution.

Examinons par quelle marche ce phénomène peut se produire.

D^abord, nous pouvons poser en principe que, dans cette classe, la misère, les mauvais principes, la faiblesse de caractère, sont les causes les plus fréquentes du développement des idées anti-sociales. Un bon ouvrier arrive dans une usine, dans un atelier ; il est marié, père de famille, il a une conduite exemplaire, il ne boit pas, il économise même quelques sous, car il pense à sa femme et à ses enfants qu'il aime ; il ne fait point le lundi, il est toujours propre et soigné. S'il était seul, les choses dureraient probablement toujours ainsi.

Malheureusement, dans cette usine, dans cet atelier, il y a de mauvaises tôtes, des meneurs (ce qui se passe ici en petit se passe exactement de môme en grand dans la société. La société n'est-elle pas d'ailleurs un vaste atelier où tous doivent travailler ?) qui dirigent les autres, ceux qui sont faibles de caractère. Les camarades commencent par se moquer du nouveau venu, ils lui font des niches, l'invitent à boire ;

l'autre refuse, mais les quolibets vont leur train, on Tinsulte môme au besoin. Pour ne pas se disputer, se battre, pour être un peu tranquille, il accepte un verre, paie une tournée, rien qu'une; mais le lendemain on recommence. « Viens donc, lui disent les autres », et le malheureux, la mort dans Tâme, les suit malgré lui.

Le vice et la débauche sont entraînants, c'est une pente fatale et glissante ; une fois qu'on y a un pied, on ne tarde pas à en mettre deux ; puis on glisse de plus en plus, et il faudrait, pour pouvoir se rattraper, avoir une force de caractère que tout le monde n'a pas.

Le pauvre diable entraîné de la sorte perd pied, fait petit à petit comme ses camarades ; il n'est pas méchant au fond, il n'aurait jamais mal tourné s'il avait été seul ou avec de bons compagnons; mais, l'exemple est si contagieux, il finit par devenir, comme les autres, un mauvais sujet; il se laisse mener, mange ses petites épargnes ; la misère vient à la suite de la débauche, son cerveau s'échauffe et s'affaiblit sous l'influence de la boisson, il est un moule tout prêt à recevoir et à retenir les idées révolutionnaires. Il devient ainsi fatalement un des soldats du radicalisme.

Tout à Topprosé de Pouvrier se trouve le bourgeois.

Chose étrange au premier abord, il y a des bourgeois qui ont pactisé avec la Commune, qui l'ont encouragée, qui en ont fait partie même.

Cela semble d^autant plus étonnant que le bourgeois est ordinairement un homme paisible, ami de Targent, de Tordre, de l'économie ; aimant la régularité, à avoir ses aises, à être tranquille au coin de son feu.

Quand c^est un commerçant, il aime à ce que le commerce marche bien, à ce qu'il puisse gagner beaucoup d'argent avec le moins de mal possible. Généralement, le bourgeois est un homme qui doit être un conservateur. Oui, cela serait toujours ainsi si l'ambition n'existait pas. Malheureusement, Pambition est une maladie terriblement contagieuse et qui fait beaucoup de victimes au dix-neuvième siècle. On ne se contente pas de gagner beaucoup d'argent afin depouvoir vivre à Taise plus tard, on veut briller, on veut paraître, on veut éclipser ses voisins, être au-dessus d'eux, les commander au besoin, leur faire voir qu^en se remuant, en braillant et en intriguant beaucoup on peut arriver à être quelque chose. Et voilà comment un bourgeois devient un politique, un gros bonnet, quelque chose enfin .

Il a rintention de devenr conseiller municipal, député, etc... Mais pour arriver, il faut qu'il favorise ceux qui sont au-dessous de lui, qu'il flatte ses électeurs, qu'il leur lasse au besoin des promesses mensongères, qu'il s'abaisse, lui ordinairement si fier, et que par suite il devienne hypocrite.

11 fait alors comme une girouette, il tourne suivant le vent qui souffle; si ses électeurs ont des idées avancées, radicales, il fait croire qu'il a les mômes idées qu'eux, il les affiche dans son programme, et par suite il donne un certain poids à des idées mauvaises, subversives.

Et voilà comment le bourgeois, au lieu d'encourager le bien, par politique et par ambition encourage le mal; car il est évident que ceux qui sont au-dessous de lui, voyant que lui, bourgeois, homme posé et sensé, patronne leurs idées, qu'il les fait siennes, pensent qu'elles sont bonnes ; ils ne regrettent alors rien de ce qu'ils demandent, au contraire (la prochaine fois ils demanderont pire). A force de fréquenter les radicaux, de dire comme eux, de les patronner, souvent pour renverser le gouvernement existant qui leur déplaît, le bourgeois devient comme eux, il se fait radical, socialiste, pour de bon ou pour la forme, mais

peu importe, car il est toujours une force de plus pour le parti.

D'ailleurs, les révolutions se font avec quelques exaltés, un certain nombre de bandits et beaucoup de têtes faibles, de cerveaux mal équilibrés, de gens indécis ; le bourgeois, l'employé sont de ces derniers ; c'est pourquoi ils font souvent du mal. Trois révolutionnaires et six bandits commandent et entraînent trois cents têtes faibles; ces individus en somme ne sont pas mauvais, pris en particulier ; s'ils n'étaient pas ambitieux, ils ne feraient de mal à personne, ils sont même doux, mais ce sont des girouettes, comme je Tai déjà dit. Les exaltés, les bandits savent ce qu'oti peut en faire, ils s'en servent de porte-drapeau ; ils en entraînent d'abord quelques-uns; ceux-ci, à leur tour, en entraînent d'autres ; l'exemple est contagieux pour ces cerveaux-là, et une légion est vite formée. Discours, persuasion, flatteries, menaces, terreurs, tout est bon pour l'enrôlement. Les têtes faibles se laissent guider par ces meneurs; ils font d'abord peu de mal; puis, voyant l'impunité, ils font davantage ou laissent faire; les crimes s'accomplissent; avec leur consentement. Un pas entraîne l'autre; de gré ou de force, ils sont poussés en avant. Quand ils veulent re-

culer, il est trop tard, le chemin parcouru se trouve barré derrière eux. Ils ont pris les exaltés, les bandits, les canailles pour alliés, et ceux-ci deviennent bientôt leurs maîtres.

C^est ainsi que se forment peu à peu les armées révolutionnaires et qu'éclatent les révolutions sociales. Malheur aux peuples qui comptent beaucoup de têtes faibles, car, lorsqu'éclate l'ouragan, ils ne peuvent lui opposer assez de force, et le malheur est terrible!

Les exaltéSy les fous de la politique sont surtout ceux qui sont causes du plus grand mal, car ils conduisent, ils commandent, et sans eux les révolutions n^existeraient pas ou dureraient peu. Us se recrutent surtout parmi les déclassés, les désœuvrés, les employés, les journalistes impatients, les piliers de cabaret, les publicistes, les logeurs en chambre garnie^ les orateurs de café, de brasserie, les avocats sans causes, en un mot, tous les parasites de la société.

Examinons la vie de ces gens et voyons comment et par suite de quelles circonstances ils ont pu fournir des chefs et des soldats à l'armée antisociale.

Sur cinq cents journalistes, il y en a trente qui arrivent à se faire une position, et par suite quatre cent soixante-dix qui sont malheureux, qui végètent malgré

leur talent et leur bonne volonté, qui mangent de la vache enragée, comme on dit vulgairement. Ils ont beau travailler, Iréquenter les bibliothèques, battre le pavé de Paris en tous sens, travailler le soir, passer la moitié des nuits, ils n'arrivent pas ; il n'y a pas de places pour eux. Ceux qui ont leurs places les gardent, ils sont égoïstes, ils ne pensent plus à ce qu'ils ont eux-mêmes peut-être souffert, ils oublient que sans la chance et le hasard (deux bonnes fées qui jouent un grand rôle ici-bas) ils croupiraient peut-être encore comme les autres ; mais le bonheur et la grandeur rendent égoïstes. Ceux qui ne peuvent arriver gardent en eux-mêmes une colère sourde contre la société, et Us n'attendent que l'occasion favorable pour la laisser laire explosion ; ils ont un peu de talent, souvent beaucoup d'intelligence, et comme ils n'ont pu s'en servir pour le bien, ils s'en servent pour le mal; au lieu de défendre la bonne cause, ils détendront la mauvaise si celle-ci peut leur rapporter davantage ; en môme temps ils déchargeront leur bile, leurs colères contre leurs confrères (arrivés au pouvoir, ils ne se gêneront pas, témoin la mort du malheureux Chaudey} ; c'est ainsi qu'eux aussi vont grossir les rangs de l'armée communiste. Maintenant, il y a aussi le journaliste qui, arrivé

à se faire une position, n'est pas encore content de son I sort et rêve davantage; celui-là excite le peuple aul moyen de ses écrits, il pense qu'il pourra profiter da?l l'occasion tout à son aise, et tout en se tenant soigneusement à, l'écart, il prêche la révolution sociale.

Considérons maintenant un peu le publiciste.

Le publiciste, s'il n'a pas de lortune personnelle ou J un nom connu, a bien du mal à arriver ; souvent ill doit faire un stage pour rien dans un journal dont Ul connaît l'antichambre, car il faut se faire conoaltret^ Le libraire, à quelques exceptions près, est un hommftj d'uQ abord difficile, il ne donne pas ses chers écusi plus facilement qu'un banquier ; ses exigences sont 1 souvent cruelles, il faut lui apporter un nom déjh'l connu du public, il faut qu'il soit sûr de son succèStl car il ne va pas éditer un livre pour le plaisir de iaire J un livre; il faut que l'auteur ait des relations avec I quelques journaux pour faire patronner son ouvrage,^ le lancer, etc. Le code du libraire contient un grandi nombre d'articles désespérants.

Aussi, avant d'avoir une bonne réponse, le pauvrfrl diable de publiciste dépense-t-îl beaucoup de tempj et d'argent.

II faut qu'il ait un grand empire sur lui-môme (

AVAUT-PROPOS

one grande volonté pour ne pas être découragé dès le début. Beaucoup ont fait de belles œuvres et sont morts sur la paille. Aussi faut-il avoir le feu sacré pour résister et continuer la lutte. Parmi les publicistes, il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus, beaucoup n'arrivent pas, couvrent le pavé de Paris et meurent littéralement de faim. Aussi, ils nourrissent en ■eux une haine sourde contre la société, et quand l'occasion s'en présente, comme ils sont intelligents, ils embrasseront les mauvaises causes, se feront les chefs de mouvements révolutionnaires ; cela leur permettra peut-être d'arriver. Sans révolutions, ils croupiraient dans la boue natale.

Au-dessus de l'ouvrier et au-dessous du bourgeois Se trouve l'employé. Il forme une classe à part, c'est Un demi -bourgeois. Il n'a pas les bas instincts de l'ouvrier, il est plus éduqué que lui et moins que le bourgeois, dont il a cependant les appétits et les instincts. C'est un déclassé, un véritable serviteur. Examinons comment il se fait que l'employé, qui a besoin de sa place, et qui par conséquent devrait être l'ennemi de la Révolution qui brise les carrières et détruit [es places, devient lui aussi parfois un communard, [tin véritable destructeur de la société. En somme, un

employé est un véritable déclassé ; il a reçu une éducation et une instruction moyennes supérieures à celles de l'ouvrier ; il doit, par suite, avoir des goûts plus élevés, il a un certain amour-propre^ un certain respect de lui-même, il se croit quelque chose et il regarde de son haut les ouvriers. Pourtant son existence n'est pas enviable. Il gagne souvent fort peu, est obligé de paraître, d'avoir une tenue soignée ; il gagne moins que l'ouvrier en général et doit plus dépenser que lui, car il a plus de besoins. Il n'a pas de liberté, ne peut changer de place et de patron comme il voudrait. C'est presque un esclave sans métier. Il s*aigrit au contact des autres classes de la société, il maudit son sort, son patron, ses collègues, la société, lit avec avidité tout ce qui parle de questions sociales, et, pour s'étourdir ou pour se faire un sort meilleur, il se jette dans les bras de la Révolutioa quand celle-ci parait ; il pense qu'il y gagnera. S'il réfléchissait bien, il s'apercevrait qu'il est un des premiers à y perdre, car lorsque les aflfaires ne marchent pas, les premiers dont on se prive ce sont les employés- Il ne faut pas oublier non plus les philosophes révolutionnaires. Pour eux, la révolution comme l'idée de patrie ne sont que des abstractions politiques, inacces-

ri

AVAKT-PHOPÛS

Bibles au cœur , des généralités métaphysiques.

Ils voient tout en beau et, à travers leurs cerveaux étroits, ils jugent mal les choses et les hommes.

Leur pouvoir absolu et arbitraire, soupçonneux et féroce, imbécile et terrible, pareil aux pouvoirs des sultans de l'Orient, leur semble le comble de la félicité, le pouvoir qui doit régénérer le genre humain. Parlez-leur des crimes, des horreurs qu'ils iont commettre, ils ne vous écouteront seulement pas, ils diront que c'est taux.

Les hommes abstraits qu'ils rêvent sont des gens admirables sur le papier; mais, par malheur, les hommes qui sont sur terre sont bien différents des hommes imaginaires rôvés dans leurs songes creux de philosophes, d'hallucinés politiques. D'ailleurs, eux-mêmes sont souvent léroces par instinct ; si un homme les gêne, ils le feront fusiller froidement, mathématiquement, sans qu'ils aient eu seulement un battement de cœur plus fort qu'à l'ordinaire. Ils sont les plus à craindre et les plus féroces (1).

Passons aux avocats maintenant. Nous remarquons que ce sont eux qui occupent ordinairement les premières places, qui lancent le plus tes troupes révolu-

(I) Voir mon livre : La Terrmr à Paris.

tionnâires à Tassaut de la société. Ils sont nombreux les avocats, et ils ont tous de l'ambition . — Il y en a beaucoup sans causes qui végètent, n'arrivent pas à sortir de la médiocrité ; ce sont les plus à craindre. Ils saisiront toutes les occasions pour se faire connaître, pour se faire une réclame comme on dit. Mauvaises ou bonnes causes, peu leur importe ; le principal pour eux, c'est qu'on parle d'eux, qu'il se fasse du bruit autour d'eux. Ils se hissent sur le premier piédestal venu : pourvu qu'ils puissent se faire entendre, ils sont heureux. Dans les cas de troubles, de relâchement de l'autorité, de décomposition sociale, ils se serviront des masses populaires dont ils flatteront les mauvais instincts, qu'ils encourageront à la révolte. S'ils ont à plaider quelque cause célèbre ou importante, ils en feront une cause politique, ils taperont contre le gouvernement établi, et plus ils feront de tapage, mieux cela vaudra pour leur renommée ; ils deviendront des chefs d'opposition, les porte-drapeaux d'un parti. Tel d'entre eux, grâce à un procès politique célèbre, parodiera pour un nouveau Danton, lancera l'émeute en face de l'ennemi, arrivera aux honneurs, au pouvoir, puis là, de radical se fera conservateur, et renié, bafoué par ceux qu'il a jadis conduits et encou-

tf%.

rages à la révolte, il les menacera d'aller les chercher jusque dans leurs repaires. C'est le revers de la médaille. Mais tous n'arrivent pas à cela, tous ne peuvent briguer la première place, néanmoins tous se servent de l'élément populaire. Il est dans la nature des avocats de pérorer, de brailler, de crier fort, car plus on crie fort plus on peut faire croire qu'on a le bon droit pour soi. N'ayant pas de causes à défendre, ils fréquenteront les cafés, les clubs, les réunions publiques ; là, ils feront ce qu'ils ne peuvent faire en justice, ils crieront beaucoup et fort, ils électriseront la foule en s'imposant et en déclamant sur les passions qui l'agitent ; ils chercheront le succès populaire puisqu'ils ne peuvent en avoir d'autres, ils se feront canailles pour être applaudis par la canaille ; ils insulteront, bafoueront tout ce qui est honnête, peu leur importe ; plus ils attaqueront et plus on les attaquera, et, par suite, plus on parlera d'eux, plus on leur fera une renommée, et c'est là leur but principal. Quand le gouvernement sera mis à bas, quand il y aura des places de vides, c'est à eux qu'on pensera, on les mettra dedans, les autres combattront pour eux et eux retireront la meilleure part. La farce sera jouée. La Commune en a compté un grand nombre de ces

comédiens-là, et l'un d'eux, Uche, cynique, intime, \ sans talent, sera le ministre de la justice du nouveau pouvoir.

Quant & ces bohèmes, ces va-nu-pieds, ces logeurs j en garnis, en cabinets meublés, ces coureurs du pavé de Paris, ils seront forcément des partisans de la Commune. N'ayant souvent pas de quoi dîner, ne pouvant payer leur logement, ayant le ventre vide, leur cervelle se remplit d'idées malsaines. Ils ne rô- I vent que vols, rapines, meurtres, nivellement de société; ils voudraient voir toute société i bas, les riches devenir pauvres et eux devenir riches. Peu leur im- | porte les moyens : pour avoir de quoi mettre sous la dent, ils feront n'importe quoi, attendront le soir le | passant au coin d'une rue pour le dévaliser, assassine- J ront au besoin pour une pièce de cent sous, se serviront des ténèbres pour commettre leurs méfaits. Peu j leur importe que la société tombe en ruines : qu'ont-ils à perdre, eux, puisqu'ils n'ont rien ; ils ont tout à gagner, au contraire, dans ces moments de trouble. Ils J ne risquent rien et par suite ne craignent rien ; aussi, quand la Commune arrivera, trouvera-t-elle en eux I de chauds et ardents partisans, des satellites à toute épreuve, sans conscience, sans remords, et qui l'ai-

derônt parfaitement dans sa lâche de destruction.

Nous ne devons pas oublier non plus d'ajouter après ces divers éléments de l'émeute que des étrangers se sont gravement compromis dans la Commune, qu'ils l'ont encouragée, qu'ils l'ont servie môme.

Il y a toujours de tout temps, à Paris, une véritable invasion cosmopolite ; Paris est le refuge universel de l'élite des coquins et des charlatans de l'Europe, des agents de l'Internationale qui appartiennent à tous les coins du vieux monde. Ceux qui ont eu des démêlés avec la justice de leur pays et qui se sauvent, ceux qui sont rélractaires et qui ne peuvent retourner à l'étranger, les déclassés, tous ces étrangers-là viennent à Paris et se transforment en agents révolutionnaires. Il y a eu beaucoup dltaliens, j'en ai vu une grande quantité à l'état-major de la garde nationale, un grand nombre de Garibaldiens y venaient journellement ; il n'y avait pas de doutes possibles, ils parlaient horriblement mal le français. Quant aux Prussiens, il y en a eu, cela est certain ; ils y avaient tout intérêt, et leur joie devait être immense à regarder les Français s'entretuer (1).

(1) Les noms étrangers étaienl nombreux dans les généraux ou les principaux personnages de la Commune : Dombrowski, La Gécilia, Okolowilz, Wrobleski, Parkowski, etc.

AVANT-PHOPOR

A tous, manquent aussi les principes religieux t seuls peuvent mettre un frein à la licence des mauvai^ instincts. Quand l'idée d'un Dieu suprême, d'un i supérieur qui punit le mal est absente, il n'y a rien qui puisse arrêter les instincts de la biîte, de la brute. Les croyants seuls peuvent avoir une idée des questions,! sociales, les autres ne peuvent rêver que pillage,] meurtre, ruine.

Il y eut jusqu'à uo Prussien qui lut gouverneur sous 1 la Commune d'un des torts de Paris. Comme on l voit, les gens de la Commune ne formaient pas une J secte politique, mais bien une secte anti-sociale et 1 anti- patriotique, puisqu'ils admettaient dans leurs i rangs les pires ennemis de la France, ceux qui , avaient bombardé Paris quelque temps auparavaht.

Après avoir considéré ces gens-là, nous pouvons j certainement conclure que des hommes ainsi disposés I ne peuvent certainement manquer de s'entendre et de 1 s'associer pour un même but, car ils ont la môme 1 haine de la société, les mêmes principes de vengeance, de destructions, les mêmes instincts quand il s'agit de I renverser le pouvoir pour établir le leur à sa place.

Nombre de gens qui, en temps ordinaire, seraient ' restés tranquilles chez eux, auraient gardé pour eux J

leurs théories subversives, se réuniront ensemble à la première occasion de trouble ; les mômes moyens les réuniront pour le même but.

C'est ainsi que se forme le parti anarchiste, le parti communard, par un véritable racolage, qui prend des troupes, des soldats dans tous les états, chez tous les mécontents jaloux de leur sort.

Après avoir fait comme le naturaliste, après avoir comparé et disséqué, nous pouvons poser en principe que le communard est un des plus mauvais fruits de la société, qu'il est une nature à part qui a toujours existé et qui existera probablement toujours ; il suffit, pour qu'il se montre et fasse valoir ses droits, d'un certain concours de circonstances qui jettent à bas toute autorité.

Nous pouvons dire aussi que le communard est le résultat de la mauvaise éducation, des mauvais exemples, des rancunes sociales, des jalousies et aussi de la vanité ; que, chez lui, le principe de gouvernement n'existe pas, qu'il est remplacé par l'anarchie qui lui permet de donner libre carrière à ses mauvais instincts, à ses convoitises de brute. C'est un ennemi de tout progrès et de toute liberté, capable de tout le mal imaginable ; c'est un être dont il faut toujours se dé-

fier, qu'il faut toujours combattre et toujours empêcher d'arriver, car a Malheur à qui remue le fond » d'une nation I il n'est point de siècles de lumières » pour la populace » (1).

SOMMAIRE

Causes de la Commune. — Décomposition sociale. — L'Empire libéral. — Réaction. — Les Réyolulionnaires. — Le 4 Septembre. — Episode des couronnes de la colonne Vendôme. — Les gardes nationaux. — Le 31 Octobre. — Election des ofBciers. — Manque de discipline. — AfTaire du boulerard des Italiens. — - La place du Carrousel. — L'affaire des canoDS. — Fautes du gouvernement. ^ Le maire de Montmartre. — Les troupes de ligne. — Le 48 Mars.

Essayons maintenant de voir par quelles causes, au moyen de quels événements la Commune a pu se faire; comment, le 18 Mars, cinq qu six cents voyous (il faut bien appeler les choses par leurs noms) ont installé dans une capitale de près de deux millions d'habitants un gouvernement féroce et sanguinaire ; comment les fusils des gardes nationaux de Montmartre et de Belleville, qui s'étaient bien gardés d'al-

(1) Paroles de Rivarol le 31 juillet 178'J.

1er au-devant de rennemi, feront la besogne de bourreaux, s'amuseront, dans les rues de Paris, à attaquer un pouvoir qui a peur, qui ne se défend seulement pas et qui se sauve,

La décomposition sociale remontait déjà à quelques années.

L'Empire, vers ses derniers temps, avait eu le tort de deveSP libéral (ce fut une de ses plus grandes fautes, celle qui Ta perdu, car un empire, comme une monarchie de droit divin, doit rester autoritaire, sous peine de mort, de déchéance).

Si un empire, une monarchie de droit divin ne restent pas autoritaires, ce ne sont plus que des monarchies constitutionnelles, parlementaires, et la monarchie parlementaire n'est en réalité qu'une république déguisée, à laquelle on n*a changé que son nom; c*est en réalité comme une boutique dont on Ik gratte la devanture pour changer le nom du proprié- ' taire, afin de tromper les clients, mais dont le marchand et les marchandises qui sont à l'intérieur restent les mêmes.

L'Empire, en devenant tout à coup libéral, après avoir été si longtemps durement autoritaire, avait autorisé une réaction ; et c'est cette réaction qui devait

être d'autant plus vive que le joug autoritaire avait été plus fort. C'est dans la logique des choses : plus on abaisse la liberté, plus on retire aux gens les facultés de penser, de parler, d'écrire, plus cette liberté se redresse violemment, plus ces facultés se réveillent avec énergie et vont môme jusqu'à la licence.

Aussi, à la veille de la déclaration de g^rre avec la Prusse, les réunions publiques offraiem-elles un spectacle curieux pour le philosophe et pour l'historien.

Là, se donnaient rendez- vous les futurs meneurs de la Révolution du 4 Septembre et de la Commune. Les chefs communards se distinguaient déjà par leurs diseussions socialistes, violentes, incendiaires, qui ne présageaient rien de bon.

Ces hommes sinistres, qui plus tard incendieront l'Hôtel de Ville, la maison du peuple; les Tuileries, la maison de l'autorité; le Palais de Justice, la maison ^ de la magistrature; les hôtels particuliers, demeures de la bourgeoisie et de la noblesse; ces hommes néfastes sont tous là, au grand complet; ils s'exercent, se comptent, recrutent des adhérents, les excitent, préparent des cadres pour plus tard. La faiblesse de l'autorité qui allait croissante, l'arrogance des chefs

de Topposition, les écrits violents, tout cela prédisait une révolution d'abord gouvernementale, puis sociale. C'est dans les lois de l'histoire et dans la logique des faits.

Quand Tautorité devient faible, quand les mœurs sont relâchées, quand les citoyens sont amollis et corrompus, et que leur initiative n'existe plus par suite d'une longue centralisation, quand la licence et l'athéisme envahissent toutes les classes de la société, la révolution sociale est proche.

Du reste, ce ne sera pas le gouvernement républicain, plutôt qu'un autre, qui pourra Tempêcher, au contraire ; car le gouvernement du 4 Septembre, qui avait remplacé le gouvernement de l'Empire au moyen de l'émeute populaire, avait livré ce jour-là la France et surtout Paris à la déraison des passions violentes et brutales. Moi-même, je le vis bien ce jour-là ; car, me trouvant sur la place Vendôme, après l'envahissement du Corps législatif, je vis arriver sur la place, que défendait un cordon de gardes nationaux, des groupes nombreux, gesticulant, criant ou plutôt hurlant. Un de ces groupes, où se trouvaient beaucoup de mobiles de la Seine, forcèrent le cordon de gardes nationaux (ceux-ci étaient peu nombreux et découragés,

ils n'osaient s'opposer au torrent), et, arrivant au pied de la colonne, ils prirent les couronnes d'immorteUes déposées sur les grilles par les vieux de la Grande Armée et jouèrent à la balle avec. Je me le rappellerai toute ma vie, je fus vivement indigné. Quoit voir des gardes mobiles, des défenseurs de la patrie s^emparer des couronnes d'immortelles, couronnes sacrées, emblèmes de la mort et du repos étemel, et jouer avec elles comme s'ils s'amusaient à une partie de raquettes, avec des éclats de rire indécents I C'est tout simplement infâme ! Hélas I quand les défenseurs d'une cité commettent des sacrilèges semblables, cette cité est bien sûre de voir se commettre bien des crimes. Ne pas respecter les morts, c'est ne savoir pas respecter les vivants.

Les gardes nationaux ne dirent rien, ne s'opposèrent à rien ; deux heures plus tard même, ils pactisaient avec l'émeute; et eux, qui avaient crié si souvent : a Vive l'Empereur! » criaient à travers la place : « Vive la République! » de toutes leurs forces. Ils acceptaient de fait le gouvernement sans le connaître. On avait été conduit sous l'Empire, et, à force d'habitude, on se laisserait encore conduire.

D'ailleurs, les gardes nationaux qui laissèrent faire

le 4 Septembre laisseront faire et même feront plus tard la Commune au 18 Mars.

Du reste, l'anarchie commençait déjà.

Le gouvernement du 4 Septembre n'avait-il pas remplacé subitement dans la direction des affaires de l'État les magistrats, les chefs de gouvernement, les hommes d'État, les diplomates de profession par des avocats, les ministres par des bourgeois, les législateurs par des rhéteurs, des discoureurs de clubs, les administrateurs par des journalistes, tous gens ne connaissant pas le premier mot du métier quMls allaient faire.

Cette anarchie dura pendant tout le siège. Il fallut compter avec tout le monde ; il fallut réprimer des insurrections sous les yeux de l'ennemi.

Je me souviens du 31 Octobre, c'était un dimanche, tout paraissait tranquille, et voilà que tout à coup, sur la place, un tambour accompagné d'un officier d'état-major se met à battre la générale. Cela a quelque chose de lugubre comme le tocsin, cela donne froid dans le dos, on a peur. Le gouvernement était prisonnier, on appelait les gens d'ordre pour le délivrer ; né avec Témeute, il devait compter avec elle, et prisonnier d'elle, il appelait les honnêtes gens

à son secours ; — quelques jours après, lui qui avait tant crié contre le plébiscite sous TEmpire, il se faisait plébisciter à son tour. Il avait peur de ce pouvoir occulte qui régnait déjà dans Paris et qui voulait déjà imposer sa volonté. (Ce pouvoir occulte sera plus tard le Comité central.)

Ce pouvoir occulte travailla pendant tout le siège la grande masse des faubourgs ; il parlait beaucoup de socialisme, prêchait la révolte et rappelait dans ses journaux au bon peuple de Paris ces paroles que Marat écrivait en 1793 dans son journal VAmi du Peuple :

« Lorsque le salut public est en danger, c'est au peuple à retirer le pouvoir des mains auxquels il Ta confié (1)... Demandez qu'on vous assigne de quoi subsister sur les biens nationaux... Partagez- vous les richesses des scélérats qui ont enfoui leur or pour vous réduire par la famine à rester sous le joug.

(1) Robespierre, le 20 avril 1793, avait déjà fait aux Jacobins ]a déclaration suivante :

a Le peuple est le souverain, le gouvernement est son ouvrage et sa propriété, les fonctionnaires publics sont ses commis. Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et révoquer ses mandatsûres. »

AVAM-PROPOS 61

« Voici le moment de défaire les têtes de tous les traîtres. »

On rappelait ces sinistres paroles, on les commentait ; des orateurs se les faisaient siennes et y ajoutaient encore.

A ces lectures, à ces discours, les têtes s'échauflaient et les chefs n'avaient plus qu*à attendre une occasion favorable, que le gouvernement par son incurie et par ses fautes grossières n'allait pas tarder à lui donner.

L'armée de l'ordre allait, pour comble de malheur, se trouver réduite et affaiblie par une lourde faute du gouvernement.

Ce dernier avait, pendant le siège, afin de se conformer au vœu et aux jolies exigences des révolutionnaires, décrété que les chefs de la garde nationale seraient nommés à l'élection. Au lieu de donner dans celte armée populaire des places conquises par l'expérience, la capacité, l'honnêteté, l'ancienneté, on changeait brusquement les rangs naturels; on donnait libre carrière à Tintrigue, à la suffisance, à l'incapacité, h Texagération, aux convoitises.

Les premiers devenaient les derniers, et les incapables, les exaltés, les rêveurs d*utopies, remplaçaient

les capables, surtout dans les rangs des bat.aiIlons populaires. L'autorité passa de la sorte dans les mains des flatteurs ; car un homme, un chef nommé par ses semblables, doit leur plaire sous peine de déchéance, et pour leur plaire, il doit contenter leurs passions, leurs appétits, il doit passer par-dessus tout ce quMls font. S'il leur fait des observations, s'il leur parle pour le bien de la discipline, il ne sera pas écouté, ou le détestera, on ne le renommera pas, au besoin on le destituera. Au contraire, s'il flatte les mauvais instincts, s'il laisse faire tout le mal possible, on le renommera. C'est là un des vices les plus grands du suffrage universel, lorsque les passions sont mal dirigées et surtout quand l'éducation est mauvaise, car alors les élus s'en ressentiront, ils seront l'expression vivante des idées d'en bas.

Plus le peuple aura reçu une bonne éducation, saine, honnête, plus Télu sera bon, capable de travailler pour le bien de tous.

Plus le peuple aura de vices, plus les élus seront vicieux.

Ici, la môme chose est arrivée. Les passions révolutionnaires, répandues, excitées, commentées dans la masse populaire, ne donneront évidemment que de

mauvais résultats, et les chefs nommés par les gardes-nationaux seront à la hauteur de leurs électeurs.

Par suite, plus de respect pour les chefs, plus d'autorité reconnue, plus de discipline. Le chef sera commandé au lieu de commander, et il ne fera faire que ce que ses soldats, ses électeurs lui feront faire.

C'est d'ailleurs le propre de toutes les armées de la Révolution ; les chefs sont conduits et débridés, ils marchent en tête pour la forme, et en réalité, ils sont moins que le dernier de leurs soldats (1).

On le voit, le gouvernement avait joliment bien préparé le terrain ; il a été une véritable dupe, et à force d'écouter les révolutionnaires il avait travaillé pour eux.

Ce manque d'autorité, de respect, se faisait voir aux yeux de tous. Je me souviens que quelques jours après le siège, me trouvant au coin du boulevard et de la rue de la Michodière, je vis arriver un bataillon de mobiles de la Seine. Il faisait peine à voir, les soldats allaient presque à la débandade, beaucoup chantaient, brail-

(1) On a pu le voir avec Lafayelte sous la première Révolution. ÀTec ses idées libérales, Lafayette, tout en étant populaire, n'a pu empocher de grands crimes de se commettre.

laient la Marseillaise. Sur le trottoir, les regardant passer, se trouvait un colonel de mobiles, une cravache à la main; en le voyant, beaucoup de mobiles braillaient encore plus fort en signe de défi, beaucoup agitaient leurs képis en criant : Vive la République ! Impassible, le colonel ne bougeait pas et ne soufflait mot, se contentant de froncer le sourcil à la vue de ces énergumènes, de ces soldats ; évidemment, cela lui faisait peine à voir. Quand vint la fin du bataillon, cinq ou six braillards, plus efïrontés que les autres, se détachèrent des rangs, s'approchèrent du colonel, hurlèrent : Vive la République I en agitant leurs képis ; puis, s'avançant vers lui d'un air menaçant, le sommèrent de crier aussi : Vive la République !

Pour réponse, le colonel leur fit signe d'un geste impérieux de rejoindre leurs rangs. Exaspéré, Tun des mobiles prit le colonel par le bras, menaçant de lui faire un mauvais parti. Le colonel, en colère cette fois, sortit un revolver de sa poche et il allait se passer une vilaine affaire, quand plusieurs messieurs s'interposant dirent au colonel : « Laissez-les, ils ont peut-être bu », et entraînèrent de force les mobiles qui partirent en proférant des menaces. Et cela se passait à 5 heures du soir, en plein boulevard ; on insultait déjà les offi-

cîers en plein public. Le colonel, tortillant sa moustache de rage, s'en alla en disant: « Pauvre France 1 »

C'étaient de bien tristes symptômes. On n'était déjà plus en sûreté. Je me rappelle que venant des quais et traversant la place du Carrousel, je vis deux compagnies d'infanterie de ligne installées près des grilles. L'une d'elles assise sur les marches, où se trouve aujourd'hui la galerie de sculpture du Louvre, l'autre près de la rue de Rivoli ; les soldats étaient prêts à fermer les grilles en cas d'alerte. On avait déjà peur et on le faisait voir; double faute, car les meneurs apercevant la crainte devenaient encore plus hardis.

Les chefs voyant le terrain préparé n'attendaient plus que le moment favorable; justement une occasion se présentait, et ils n'oublièrent pas de la mettre à profit.

Il s'agit de l' affaire des canons de Montmartre.

Le gouvernement voulait ravoir les canons enlevés par la garde nationale, et, se trouvant sur les buttes Montmartre, la garde nationale refusait de s'en dessaisir.

Le gouvernement pensait que c'étaient des armes terribles aux mains des insurgés, et ceux-ci le savaient bien.

A les entendre, ils n'avaient que de bonnes intentions, ils ne voulaient que garder leurs canons, qu'on devait livrer aux Prussiens, disaient-ils.

C'était une entreprise dangereuse, et pour enlever des canons il fallait être sûr des troupes envoyées pour les reprendre.

Mais le gouvernement commettait fautes sur fautes, on aurait dit qu'il avait perdu la tête ou qu'il le faisait exprès. Les troupes qu'il allait envoyer reprendre les armes, il les avait laissées en contact avec la populace, avec les insurgés.

L'exemple fait beaucoup et les mauvais exemples sont toujours mieux suivis que les bons.

En .face d'hommes indisciplinés, prêchant la révolte, Tindiscipline, le soldat se sentait entraîné. Il arriva dans l'armée ce qui arrive journellement à l'usine, à l'atelier, au bureau, etc.. Le gouvernement eut le tort de méconnaître ces principes et de compter sans la faiblesse humaine. Il aurait dû se rappeler ce qui arriva à la première Révolution, comment on débaucha et embaucha les gardes françaises, la manière adroite dont les hôtes et les habitants du Palais-Royal s'y prirent pour les indiscipliner et les gagner à la cause jacobine.

On dirait vraiment que Thistoire ne sert à rien pour ces gens-là. Ici c'est le même phénomène qui s'est passé, mêmes causes, mêmes effets. C'est dans la logique de l'histoire ; quand les mêmes causes se représentent, les mêmes faits se reproduisent. Qu'on se rappelle ce qui s'est passé en 1789 et que Ton compare avec ce qui s'est passé en 1871 ; on verra que c'est la même chose.

Cette lois-ci, il faut le dire, le gouvernement a agi avec bien peu de discernement, il y en a qui disent un peu intentionnellement.

C'est ainsi qu'aucune parole humaine ne pourrait traduire la légèreté ou la complicité du maire de Montmartre, M. Clemenceau, faisant battre le rappel illégalement, alors que nul besoin ne s'en faisait sentir, faisant grossir ainsi les rangs de l'émeute de tous les gardes nationaux de l'arrondissement. Il servait ainsi les intérêts des insurgés plus que ceux-ci ne l'espéraient eux-mêmes. Ou dupe ou complice, il n'y a pas à sortir de là : quel intérêt à battre le rappel, à appeler la garde nationale, alors qu'on envoyait de la troupe contre une partie de cette garde nationale ?

C'est difficile à comprendre.

Une autre chose qui sera également difficile à com-

prendre, c'est celle des chevaux. Comment a-t-il pu se faire qu'envoyant prendre des canons, on n'ait pas eu ridée d'envoyer en même temps des chevaux et des attelages pour les emporter? C'est incroyable. On aurait voulu que les insurgés s'emparassent de nouveau des canons qu'on n'aurait pas agi autrement.

Ou tout le monde ce jour-là avait perdu la tête, autorités militaires et gouvernement, ou bien tout le monde avait joué la comédie, comédie qui devait se terminer par une tragédie sinistre.

Quant à la défection, à la hideuse attitude des troupes de ligne qui avaient pactisé avec l'émeute, elle s'expliquait par la faute que le gouvernement avait commise en laissant ces troupes en contact avec les insurgés depuis plusieurs jours.

Comme on le voit, le 18 mars n'a pas été un brusque coup du hasard, il a été amené fatalement par la logique des événements ; le gouvernement né d'une émeute devait avoir à compter avec beaucoup d'émeutes, et par son incurie et ses fautes il avait aidé à faire cette triste journée.

SOMMAIRE

La Commune n'a eu que Tanarchie pour système de gouvernement. — 4871 et 1793. — La Terreur et la Commune. — Ce qu'il faut faire pour empêcher la Commune de revenir.

En somme, si nous cherchons ce qu'a été réellement la Commune, nous pouvons voir qu'elle n'a été que Tanarchie, rien que l'anarchie. Elle a détruit, pour le plaisir de détruire. Son nom lui-même n'indique rien. Les gens qui l'ont faite n'apportaient avec eux aucun programme. Remplacer et détruire sans essayer de reconstruire, tel a été leur but. Certes, il y a des révolutions qui, sans être justes, ont une certaine excuse dans certains prétextes. 1793 a été atroce, mais, en somme, cette révolution s'expliquait par les souffrances du bas peuple, par les abusiéodaux; c'était une révolution inutile, car les souffrances du peuple sous Louis XVI avaient été bien allégées, les droits féodaux avaient été abolis; mais enfin cette révolution s'expliquait comme une réaction. La Révolution de 1830 a eu pour prétexte les ordonnances de Juillet, le peuple voulait revendiquer ses libertés. La

Révolution de 1848 a été une révolution gauvôrnementale, on avait assez d'un gouvernement qui avait duré 18 ans, c était trop long par ce siècle de prc^rôs. Ceux qui avaient lait la révolution du 4 Septembre avaient pris la capitulation de Sedan pour prétexte ; ils avaient soulevé le peuple en flattant sa vanité et son orgueil. La Commune, elle, n'a aucune cause sérieuse à laire valoir.

Si, dans les autres révolutions, on parlait de patriotisme, de liberté, dans la Commune ces beaux sentiments ont été mis à bas.

Quand on a fait une révolution devant un ennemi vainqueur, qui gardait encore des citadelles du haut desquelles il a pu voir pendant plus de deux mois le drapeau rouge flotter sur la capitale du monde civilisé, quand on a lait tomber devant les Prussiens cette belle colonne sur laquelle la rage des alliés s'était butée autreJbis, on n'a pas le droit de parier de patriotisme. Le patriotisme a été une lettre morte pour la Commune

Les communards n'ont pas non plus connu la liberté. Qu'on se rappelle l'assassinat des généraux Lccomte, Clément Thomas ; les emprisonnements, les perquisitions à domicile, la suppression des ioumauix;

rinvasion des églises transformées en clubs, les chapelles expiatoires condamnées à être démolies; les otages choisis d'avance et lâchement assassinés ; les vols dans les caisses publiques, les religieuses chassées des Ecoles de filles et remplacées par d'inlâmes créatures tirées de Saint-Lazare ; sont-ce là des preuves de l'amour de la liberté? La liberté n'a été donnée qu'aux repris de justice qu'on délivrait de prison. Les troupes de cette secte ont été formées avec des fainéants voulant gagner trente sous, et avec des assassins et des bandits.

L'année 1871, comme l'année 1793, a eu aussi sa Terreur; tout est analogie entre ces deux époques.

La Terreur de 1793 avait eu ses violations de domiciles, ses suspects, ses emprisonnements, ses massacres, sa rage de destruction ; sous la Commune de 1871 se sont reproduits ces mêmes faits sinistres ; même la Commune a eu de plus mauvais jours. La rage a été plus grande encore, le vandalisme plus féroce, les désastres plus immenses. Les communards ont été d'autant plus coupables que rien ne les autorisait à agir de la sorte. La condition du pauvre, du prolétaire, était-elle à comparer à celle du pauvre, du prolétaire en 1793? Soixante-dix-huit années dans un

siècle de progrès auraient dû adoucir les mœurs, rendre les travailleurs moins haineux, l'amour du prochain plus vivace ; le suffrage universel, l'égalité politique auraient dû faire oublier l'inégalité sociale, et cette époque néfaste de la Terreur aurait dû n'apparaître que comme un triste fantôme du passé. Hélas ! le souvenir passé sera-t-il donc toujours si menaçant pour Tavenir ? C'est aux honnêtes, aux gens d'ordre à résoudre cette question. En s'unissant, ils pourront empêcher ces tristes événements de se reproduire ; le socialisme existera toujours ; il est une nécessité sociale, mais il ne parviendra à se développer et à devenir menaçant que si, dans l'avenir comme en 1793, comme en 1871, l'union des forces conservatrices venait à faire défaut ; c'est aux véritables travailleurs et aux gouvernements à veiller sur leur sort.

Il faut, pour que la Commune ne puisse revenir, que les honnêtes gens, d'abord, les gouvernants ensuite se réunissent pour combattre, sous toutes ses formes, la démagogie qui vient toujours à la suite de la démocratie; car les démagogues ne sont que des démocrates de bas étage.

» Il faut qu'ils flétrissent sans cesse toutes les

lâchetés, tous les empiétements, tous les crimes des radicaux; qu'ils soient moraux et, pour cela, il faut surtout qu'ils commencent par combattre les doctrines impies et les systèmes qui veulent le justifier.

Ils doivent surtout combattre de toutes leurs forces ces publicistes, ces écrivains, qui osent se servir de leur plume pour défendre les communards, qui invoquent pour faire pardonner leurs crimes des raisons politiques, des nécessités sociales, prétextes commodes que prennent tous les ambitieux et tous les bourreaux.

Il faut aussi que ceux qui sont instruits, qui font .partie de la classe moyenne et des classes supérieures instruisent le peuple, ne lui fassent plus seulement connaître ses droits mais aussi lui apprennent ses devoirs, lui montrent que pour savoir bien commander il faut apprendre à bien obéir.

Mais, au-dessus de tous ces devoirs qui incombent aux conservateurs de Tordre social, il y a une raison supérieure qui donne à un peuple la suprématie sur les autres peuples ou qui le place à un rang inférieur, selon qu'il sait s'en servir ou qu'il la repousse.

Je veux parler de l'éducation. Il ne suffit pas pour être un honnête homme d'être très instruit, il faut

encore avoir de l'éducation; il y a des gens très instruits qui n'ont aucun sentiment ; c'est que Téducation leur fait défaut.

Les gens sans éducation n*ont que Tinstinct de la bête; les Prussiens sont très instruits, très savants, la science est en grand honneur dans leur pays. Cela ne les a pas empêchés de tomber sur Paris et sur d'autres villes comme une horde de sauvages, de bombarder des monuments, de tirer sur des hôpitaux, sur des ambulances; de brûler des villes, de fusiller des francs-tireurs, des femmes ; ils n'ont eu nulle pitié, malgré leur science; ils peuvent, sous ce rapport, donner la main aux communards ; ce qui leur a manqué c'est la civilisation chrétienne qui seule peut donner Téducation. Puisse tout Français soucieux de la gloire et de la dignité de son pays se souvenir que l'éducation est une des premières forces sociales.

On n'épuisera jamais Thistoire de la Commune. Cette époque si douloureuse pour notre patriotisme restera longtemps encore obscure par bien des côtés. Si la plupart des faits qui ont marqué cette période sanglante apparaissent dans leur sinistre réalité, la genèse de ces mêmes faits, l'enseignement philosophique qu'ils comportent échappent encore aux esprits

soucieux de connaître la source des choses, l'origine des crises sociales et politiques. Ce n'est qu'en multipliant les documents qu'on parviendra un peu à débrouiller le chaos.

Il faudrait avoir soin de scruter les consciences, de tirer les conséquences, de présenter des aperçus généraux. Les événements et les personnages sont encore trop près de nous, pour qu'un jugement de tous points équitable puisse être complètement porté.

Sans doute, il ne peut y avoir d'hésitation pour apprécier, dès à présent et comme il convient, les attentats contre les personnes et les choses faussement abrités sous le pavillon de la Politique. Mais à côté et en dehors des faits matériels qui sont dans toutes les mémoires, il reste nombre de points obscurs que le temps seul éclaircira à mesure. Que les écrivains consciencieux de notre époque se contentent donc d'amasser les matériaux, de présenter le récit sincère des émotions qu'ils ont ressenties, des événements auxquels ils ont assisté; et plus tard, lorsque les esprits seront absolument dégagés d'un milieu qu'ils n'auront pas subi, les historiens moralistes viendront pour désigner, analyser, contrôler les résultats obtenus et, dégageant la part d'enseignement qu'ils comportent.

parvenir au plus haut degré de vérité que rintelligence humaine puisse atteindre.

Il faut se souvenir des clartés inattendues que jetaient parfois sur certains faits encore inexpliqués les confidences et les aveux intimes de ces malheureux devant les conseils de guerre.

Pour beaucoup de ceux, en eHet, qui ont pris part à rinsurrection du 18 Mars, la politique ne jouait aucun rôle. Enrégimentés dans des bataillons de garde nationale dont ils n'avaient aucun moyen matériel de sortir, ils subissaient la contrainte de leurs chefs révoltés contre le gouvernement de Versailles, et se consolaient des lâchetés de leur conduite par la pensée de la paie quotidienne que leur continuait la Commune et qui empêchait leurs femmes et leurs enfants de mourir de faim.

Qu'on se figure bien, en effet, ce qui se passa, lorsque M. Thiers, dans un de ces mouvements de panique irréfléchie dont il était, d'ailleurs, coutumier, abandonna Paris à lui-même et se sauva à Versailles avec ses ministres, laissant les forts inoccupés à la merci de rinsurrection. N'est-ce point à l'énergie seule du général Vinoy qu'on dut de garder le Mont-Valérien, qui aida singulièrement plus tard à la reprise de Paris?

Qu'on s'imagine les sentiments divers qui durent germer alors dans le cerveau de la population parisienne. Témoins de la substitution du gouvernement de la Défense nationale au gouvernement de l'Empire par le coup d'Etat du 4 Septembre, ratifié, régularisé plus tard par l'élection de M. Thiers comme chef du Pouvoir exécutif, certains esprits, et non des moins intelligents, purent espérer dès l'origine que rétablissement de la Commune, conséquence, elle aussi, d'une émeute, recevrait plus tard une ratification qui la constituerait à l'état de gouvernement régulier. Il ne fallut, certes, pas longtemps pour ouvrir les yeux aux plus crédules ; et les premiers actes du gouvernement insurrectionnel marquèrent suffisamment le défaut de vues politiques d'un ramassis d'hommes avides de bouleversement social, et n'ayant même pas à offrir l'explication d'une utopie quelconque pour créer une œuvre nouvelle sur la table rase que rêvaient leurs forfaits.

Mais n'oublions pas qu'au-dessous des chefs de toute nature, membres de la Commune, délégués aux diverses administrations, aux prisons, membres de ce fameux Comité central de la garde nationale qui ne fut jamais dissous, généraux, chefs de bataillon»

70 AVAKT-PROPOS

capitaines, sous-ordres de toute espèce, au-dessous de tout ce monde, il y avait une population afiamée, privée de travail, habituée à l'oisiveté par le régime obsidional et les factions nombreuses chez le marchand de vins, qui avaient constitué pour elle aux différents secteurs des fortifications le plus clair de la défense nationale. Or, cette multitude habillée, nourrie pendant cinq mois de siège, se voyait à la veille de retomber sur le pavé, sans argent, sans travail, avec des habitudes vicieuses et un véritable dérangement des facultés naturelles, résultat d'une existence anormale et excentrique.

A ce moment, encore une fois, un seul objectif efface tous les autres : la paie que le Gouvernement de Versailles voulait radicalement et brusquement supprimer, tandis que la Commune promettait, au contraire, d'en continuer Je service.

Toute cette masse flottante de population, qui vit au jour le jour, se rattacha dès lors au gouvernement communal, comme des naufragés aux épaves de leur navire. L'autorité régulière les abandonnait, sans souci de leur sort, de leurs moyens d'existence. Habitués, de leur côté, à obéir sans bien se rendre compte de la légalité des différents pouvoirs qui se sont suc-

AVANT-PROPOS ^i

cédé en France, greffant toujours leur avènement sur quelque résolution politique ou sociale, ils acceptaient ainsi les seuls chefs qu'ils avaient devant les yeux. Sentant leur présent à peu près assuré, ils ne se préoccupaient guère du lendemain, . ou' l'envisageaient comme un événement inéluctable, et dont la cruelle fatalité les écraserait, sans qtfils pussent rien faire pour Téviter.

C'est dans ce milieu ignorant, souffrant, misérable qu'il faut jeter la sonde ; c'est là qu'il faut toucher la plaie, recueillir l'aveu d'impuissance, le cri de découragement du prédestiné à la misère et à la mort.

Jamais, peut-être, on ne fera le partage des responsabilités, car chacun est pour quelque chose dans l'avènement de la Commune et l'établissement du nouveau régime de la Terreur qui sévit sur Paris pendant plus de deux mois. A côté des responsabilités évidentes et que personne ne nie, il y a des responsabilités indirectes, médiates, inconscientes même parfois, et qu'il est plus difficile de démêler, plus délicat d'apprécier.

Comprend-on, en effet, qu'une insurrection aussi destructive, et telle, qu'il faut remonter jusqu'aux luttes intestines des Armagnacs et des Bourguignons,

7i AVAKT-PROPOS

SOUS Charles VI, pour trouver quelque chose d'à peine équivalent, comprend-on qu^une pareille explosion de haines, qu*une succession aussi épouvantable de crimes soit éclose un beau jour, parce qu'on voulait tout simplement enlever à quelques gardes nationaux des canons qu'ils prétendaient conserver? Non, certes, c'est plus loin et plus haut qu'il faudrait regarder; Ton découvrirait peut-être alors un enchaînement de faits, à tort négligés, et dont le lien logique devait fatalement conduire aux horreurs de la Commune incendiaire.

Pour moi, Thistoire des hommes qui ont pris une part quelconque au mouvement insurrectionnel de la Commune doit se synthétiser en catégories bien distinctes. A côté des sinistres criminels qu'aucune indulgence ne saurait absoudre, il y a comme une gamme descendante de responsabilités : en haut, les criminels; au-dessous et à difl'érents échelons, les coupables, les égarés, les rêveurs, les imbéciles. Il serait facile de mettre des noms sous chacune de ces désignations précises. Là n'est point mon but dans ce livre.

Pour moi, je ne saurais trop m*appesantir sur le rôle infâme joué par les chefs, qui ont été de véritables brigands. Car, entre le chef communard et le brigand, la

ressemblance est parfaite : tous les deux sont des chefs de bande, et chacun d'eux a besoin d^une occasion pour former sa bande. Et certes, les occasions n'ont pas manqué.

Depuis 1869, ils avaient beau jeu pour les trouver, ces occasions.

La Commune pourra-t-elle encore se faire? C'est là une question terrible.

C'est aux gens de travail, aux gens d'ordre, rangés, à ne pas fournir de funestes occasions. C'est là le vœu le plus sympathique que je puisse faire pour notre chère France !

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