O LE CLERGE
tioDDaires ; et si une seule de ces femmes essaie de sortir, fusillez-Ia!
La supérieure de la maison, celle que, dans Tusage de la petite famille, on appelle la bonne 3/ère, était présente.
Le commandant, de ce ton dont il parlait à ses hommes et qui n'admet pas de réplique^ lui demande à visiter la caisse.
La bonne Mère le conduit tranquillement à son tiroir, l'ouvre, et expose à ses yeux les trésors de la communauté. Il y avait dix francs cinquante centimes; ce chifTre étonna profondément le capitaine.
— Vous n'avez que cela? dit-il d'un air de déGance et d'interroGration.
— Pas davantage, répondit la bonne Mère, c'est tout ce que nous possédons ; les Petites-Sœurs vivent au jour le jour, comme les oiseaux du ciel. Du reste, monsieur, vous pouvez chercher partout.
Il ne refuse pas ; elle le conduit par la maison.
C'était le soir, nous l'avons dit. Les vieillards étaient sur le point de se coucher ; quelques-uns étaient déjà dans leurs lits. On entre dans le dortoir, notre capitaine y entend un concert auquel il ne s'attendait pas.
Les prières et les supplications partent de tous côtés et se mêlent aux injures et aux malédictions.
— Que voulez-vous laire à nos bonnes Petites- Sœurs? c'est indigne, c'est une honte, vous êtes des lâches ! des canailles ! I Mon bon monsieur, que deviendrons-nous si vous nous les enlevez?
Les bonnes femmes étaient furieuses, quelques bonshommes pleuraient. Le capitaine se sent troublé. Il tâche de rassurer tout ce pauvre monde.
— N'ayez pas peur, bonnes gens, nous ne ferons aucun mal aux Sœurs ! leur dit-il.
Il avance ainsi pendant quelque temps ; mais plus il avance, plus il a à multiplier les promesses et plus il s'engage. Il s'arrête enfin.
— Ma Sœur, dit-il, vous n'avez pas fermé le tiroir.
— C'est vrai, monsieur, reprend la bonne Mère, mais je n'en ai pas l'habitude. Chez nous, vous savez, c'est bien inutile. Il n'jr a pas de voleurs.
— Du tout, du tout, reprend l'officier, il faut le fermer, cela vaut mieux, je ne connais pas tous les gens qui sont là.
Il rebrousse chemin vivement, ferme le tiroir, sans toucher au contenu, et remet la clef à la Sœur. Il est ému et tout à fait radouci; il nepeut s'empêcher de dire:
— Je ne savais pas ce que c^était que les Petites- Sœurs, c'est bien beau ce que vous faites... se dévouer ainsi à tous ces pauvres vieux !...
En le voyant si bienveillant, une Petite-Sœur des plus effrayées dans le principe se hasarde d^approcher et de dire :
— Monsieur le capitaine, nous avons grand^peur. On nous a dit que les rouges voulaient venir chez nous faire des perquisitions. Vous serez assez bon pour nous proléger?
— Certainement, répond l'oflBcier; donnez-moi la main, ajouta-t-il en tendant la sienne : c Je vous promets que si quelqu'un veut vous tourmenter, il aura affaire à moi. »
Cependant la supérieure offrait à boire à la compagnie. Quelques gardes seulement acceptèrent. Le plus grand nombre refusèrent et toute la troupe prit congé d'un tout autre air qu'elle n'était entrée.
— Je ne savais pas ce que c'était que les Petites- Sœurs, répétait le capitaine.
Un des prêtres de la Madeleine, M. l'abbé Vautier,
pendakt la couutmx
s'était arrêté ie 11 mai rue de la Paix et mèlô à an groupe qui parlait contre la Commune. Avec une trop grande franchise, il se nait à parler de la tristesse que lui causaient les préparatils du renversement de la colonne Vendôme. Des fédérés ivres (1) venantàpasser l'empoignèrent brutalement, le conduisirent au poste de l'état-major, et lui prirent son argent. On l'envoya ensuite à la Préfecture de police et de là à Mazas pour l'engager à réfléchir au vrai bonheur du peuple. Il y resta jusqu'à l'arrivée des troupes de Versailles.
(1) L'ivresse a toujours joué un grand rôle dans la Commune. Le ciloyen Latlier a dit devant le 3» conseil de guerre (audience du 16 aoâl] ;
Un soir, tout était prépare avec plusieurs chefs de la légion pour renverser la Commune et le Comité central. Vingt chevaux étaient tout près sellés. Si j'avais eu 5,000 francs pour cbaufTer les gosiers dans les faubourgs, c'était fait. Il faut en elTel toujours être prêt a chauiïer les gosiers, si l'on veut qu'un mouvement réussisse & Paris. Celui qui ne sait point cela ne connaît point son Paris.
Et le 18 août il disait encore :
« La véritable cause de mon arrestation par le Comité central, c'est que j'avais un programme bien plus modéré que le sien.
■ Ils se sont dit : Nous serons balayés par lui ; balayons-le d'abord ! Ils ont prétendu que j'étais exalté. Je ne me couchais pas; je dînais et je soupais avec du café chaud; je n'avais pas le temps de manger ni même de dormir, 11 leur était facile, & eux, d'avoir du sang.lroid : ils passaient leur temps à table, et de jeunes canlinières. choisies avec soin, leur versaient à longs traiti le Tin du triomphe. ■
La Commune eut, bien entendu, un illustre délégué à V Enseignement. Ce délégué jugea utile pour Tamour du peuple de transformer l'enseignement religieux en enseignement laïque partout où cela n'avait pas été encore fait ! (1).
Comme ce délégué ne s'y connaissait pas beaucoup en cette matière, il nomma une commission (il y eut beaucoup de commissions sous la Commune f alors qu'il n'en aurait fallu que deux : commission de la Folie et commission de la Bêtise l). Cette commission comprit dans son sein les dignes et vénérables citoyens Dacosta et Assolier. Sous ces dignes acolytes, l'expulsion des Frères et des Sœurs des écoles chrétiennes ne pouvait tarder à se faire. Elle eut lieu du 19 avril au 7 mai. Une trentaine de Frères qui se sauvèrent furent arrêtés et mis en prison comme otages.
Le 23 mai 1871, le refuge catholique du Bon-
(i) Les francs-maçons actuels ne reprennent-ils pas l'idée de ces bons communards?
Pasteur fut envahi par une bande de forcenés armés qui s'apprête à y mettre le feu. La supérieure fit évacuer précipitamment la maison, et, pendant qu'elle faisait passer ses pensionnaires par une toute petite porte étroite, ne voulant sortir que la dernière de toutes, elle voyait l'incendie de sa chère maison faire de rapides progrès, et sous ses yeux, une de ces bêtes féroces de communards s'efiorcer d'enduire de pétrole les vêtements d'une Sœur pour y mettre le feu. Le troupeau, sous la conduite de Tune des Sœurs, eri*a pendant deux jours dans Paris, cherchant un asile, et fut enfin recueilli dans une maison particulière du faubourg Saint-Germain.
Dans leur voyage à la recherche d'un asile, on s'était saisi de ces religieuses du Bon^Pasteur et on les avait conduites à l'ignoble Ferré. Quand on lui amena ces cent trente femmes, le sinistre coquin dit en ricanant :
— Oh I qu'est-ce que ces femmes-là ?
— Ce sont les religieuses du Bon-Pasteur^ qu'on a fait sortir de leur maison parce qu'on allait la brûler.
— Pourquoi ne sont-elles pas restées dans leur
t06 LE CLERGÉ
BoTi'Pasteur I ricana le bon Ferré; elles auraient brûlé avec et seraient sûrement allées tout droit au ciel !
Et il les mit à la porte en les traitant de carna^^al^.
Les jeunes filles lurent conduites à THôtel-Dieu.
Les Sœurs de la congrégation des SacréS'-CœurSf celles que Ton a surnommées les Dames-BlancheSy furent toutes an-ôtées (1). On avait trouvé dans leur maison trois pauvres malheureuses folles qu'elles soignaient, dont les communards firent des « victimes cloîtrées ».
On y avait trouvé aussi des lits orthopédiques, destinés au traitement des petites filles. Ces appareils de chirurgie devinrent, au dire des fédérés, des instruments de torture.
On vendit des brochures et des feuilles de journaux racontant les terribles mystères de Picpus.
I.o 5 mai, toute cette communauté des religieuses ^lo riopus, on tout quatre-vingt-onze personnes, fut ^.^^u^luilt^ ji la prison do Saint-Lazare (2).
yO • ICiupoim^Aos tMï bloc «' selon l'expression communarde. ^^^ \ »» IH mai uno lii/aine île ces dames furent relâchées, grâce V » »»^^>»o%»»»Mou do M. Wasiuu'rnk. ministre des Etats-Unis.
PENDANT LA GOUUUNE 107
Malgré Tordre qui avait été donné de les mettre au secret, elles purent communiquer entre elles.
Le directeur Minton, qui était plus ivrogne que malhonnête homme, parut touché et la supérieure, Mère Benjanime, qui avait soixante-dix ans et qui avait été placée dans une chambre à part, ayant demandé à faire une visite à sa communauté, Minton y consentit et (ce jour-là il avait le vin tendre) il la conduisit lui-même au jardin. — Quand il vit les religieuses s'incliner et baiser les mains de la «révérende Mère k», il se mit à pleurer. Quand il avait bu, il était facile à émouvoir.
L'arrivée des troupes à Saint-Lazare, le 24 mai, rendit la liberté aux Dames-Blanches.
Deux missionnaires apostoliques en Chine avaient été bêtement arrêtés à leur passage à Paris, et la Commune les avait mis à Tombre des murs de la Roquette.
C'étaient MM. Perny et Hervillon.
En les voyant, l'abbé Deguerry disait malicieusement à Mgr Darboy : « Voyez donc, Monseigneur,
ces deux Orientaux qui semblent venir chercher l< martyre à Paris même! N'est-ce pas curieux?
L'abbé Perny, qui appartenait à la congrég-ation [ des Missions étrangères, était un savant prêtre quiij
venait en France pour pubHer quelques travaux I science. Le mardi 4 avril, selon son habitude, il I rendait à la bibliothèque avec son confrère l'abl
HeR VILLON.
Comme ils traversaient la place du Panthéon, des gardes nationaux à moitié saouls coururent après eux, et, malgré leurs énergiques protestations, les arrôl rent en les traitant de mots poissards et ignobles et ei les menaçant de leurs revolvers. Ils turent conduits un poste d'insurgés établi dans la grande iustitutioi des Pères Jésuites de la rue Lhomond, où ils eurei encore à subir toutes sortes d'outrages. De là, furent conduits ii Mazas et transférés à. la Hoquette. M. l'abbé Perny a raconté devant le troisième conseil de guerre (1) les scènes ignobles dont il fut Ii
I témoin lors du transfèrement des prisonniers à lai Roquette, et il a dit une phrase (jui restera, car ellsj caractérise d'une manière typique le caractère social
[ du régime communard :
(1) Séance du 9 août.
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PKXDAHr U COHHIINK
J'ai u^cu pendant vingt-cinq ans au milieu des sauvages, et je n'y ai n'en vu d'aussi horrible que ces faces d'hoTJivtes et de femmes acharnés contre nous dans le trajet lugubre de Mazas à la. Roquelte » (1). • (1) Voici du reste la curieuse déposition du P. Paut-HnbertPeraj devant le conseil de guerre:
D. Vous étiez à la Roquelte te 26 maiT
R. Oui, comme otage. Je fus arrêté le 24. IfiuorHtil le décret de la Commuoe contre le clergé, je fus arrêté â !a sortie de la liibliolbËque Sainte-Geneviëve. Ou me laissa dix jours au dép0t, puis ou me transporta à Mazas jusqu'au ii. On me coaduisit de la â la Roquette, dans la méroe Toiture que l'archevêque ; la foule demandait noire léte.
Depuis viogt-cinq ans que j'habite chez les sauvages, je n'ai rien vu de plus horrible que ces G(;ures-là. On nous laissa ta r6créatioii ensemble. Le mercredi, vers quatre heures, quatre heures et demie, un baluillou de [édérësvînt dans aolre corridor; le chef dirait : ■ Il faut en Unir avec r.es bandits de Versailles I — Oui, dit autre, il faut les coucher. » Je crus que c'en était fait de nous. Je me recueillis, me disposant n à partir ». J'entendis demander le citoyen Uarboy. D'abord, ce fut dans une cellule qui n'était pas puis ou l'dppelu où il se trouvait; il répondit, et ou avec les autres qui répondirent à l'appel de leur nom. J'entendis qu'ils s'exhortaient entre eux. Je dialioguai même les pat oies du P. Aller d, que j'avais connu sur les champs de bataille, soignant les blessés. Puis fusillade. Le lendemain, les obus commençaient à tomber, puis un gardien vint avec un tou joyeux appeler quinze otages, dix ecclésiastiques et cinq laïques. On dit a d'eux qui voulait prendre son chapeau : < C'est inutile, voua u'atlex qu'au greffe. •• Nous ne les avons pas revus.
nous apprenons qu'on avait armé les détenus, ce qui nous lït une certaine impression, ne sachant ce qui allait se passer. On disait auiîsi qu'un membre de la Commune, le citoyen
Un des membres de l'Université de Paris écrivai dans ie Journal des Débats, à la date du 31 mai 1S71," ces touchantes lignes sur rabnëgatton et le dévoué- Ferré, était dans ta prison- Nousdous attendiona à être poignardés dans nos cellnles. On *int, h ua moment, nous dire de sortir : noui a'osioDs trop profiler de cet avii. EoQn, nous nous décidâmes, déguisés ponr la plupart, et aidés des gardiens. Ne trouvant pu d'asile, je touIos revenir à la I\oquette, où nous nous retrou- T&iues trois ou quatre dans la niérae situation. Kousnous mlmet dans des lits de malades, h. l'iuQrmerie, et nous atLendl mes.
Le soir, on Tint de nouTeau réclamer des otages. Les gardien répondirent qu'il n'y en avait plus.
Enfin, le dimanche, le colonel Desplals entra dans la salle, 1 revolver au poing, disant : « Qtii crie vive la France ? » Nous ! criâmes tous : » Vive la France! ■ Il nous demanda où était ^ l'archevêque.
U. Petit, très ému, lui dit : « Comment, vous ignorez qu'il a étd] fusillé? >.
Pendant moo séjour dans la prison, J'ai vu plusieurs membres ' de la Commune. Le jour de Pâques, je fus interrogé, et le membre de la Commune charité de moi me plaisanta grossièrement sur mon titre de missionnaire. Un autre, sachant que je m'occupais de travaux scientifiques, me dit que j'étais très bien & Maïas pour travailler.
FEsnÂ. — Le témoin a vu le cortège qui conduisail les otagea. Y avait-il des membres de la Commuoe?
Le TÉuotN. — Il y avait derrière les soldats un chef que je ne saurais reconnaître. Son bancal traînait par terre. Je n'ai pa ■ reconnaître que les otages que je connaissais. J'enl«ndÎ!i a M. Àllard dire ensuite : « Moo Dieu I mon Dieu 1 ■
PENDANT LA COUMUHE
ment du clergé pendant les sanglantes journées de mai :
a Je ne puis finir, dlsalt-îl, sans rendre hommage à l'admirable conduite des membres du clergé, qui formaientla très grande majorité des condamnés, et dont le courage, d'une simplicité héroïque, m'a rappelé celui des martyrs. Un trait qui me parait sublime se détache pour moi au milieu de beaucoup d'autres, et je regarde comme un devoir sacré de le signaler à l'admiration de tous les hommes de cœur.
» Le P. GUERRIN, des Missions étrangères, occupait la cellule 22, qui communiquait avec la cellule 21, où se trouvait un des otages laïques, marié et père de famille. Après lui avoir prodigué toutes les consolations et tous les encouragements de la charité la plus afiectueuse, le P. Guerrin, dans la nuit qui suivit l'assassinat de l'archevêque et des cinq autres victimes, fit observer à son compagnon que l'appel des condamnés s'était fait et se ferait probablement encore sans contrôler leur identité ; que, par suite, une subsiitution de personnes serait chose facile, et que, si Pon procédait par fournées, les derniers survivants auraient quelques chances de recevoir en temps utile ]e secours des libérateurs qu'il était encore permis
d'espérer. Le hasard avait fait que le P. Guerrin se trouvait vêtu d'habits bourgeois au moment de son arrestation; il avait laissé pousser bd prison sa barbu et ses moustaches, et son extérieur n'avait en ce moment rien qui pût révéler un membre du clergé. Se fondant sur toutes ces circonstances heureusement réunies^ dit-il avec une touchante simplicité, le P. GuF.RRi.v proposa à son voisin de répondre lui et de prendre sa place, si, lors du premier a] le nom de ce père de famille était prononcé le mier. « Vous êtes marié, lui dit-il; vous avez une " femme, un enlant, auxquels vous devez vous con- » server, s'il est possible : ce sont des liens aussi par » trop douloureux à briser, et votre sacrifice est biflir u autrement pénible que le nôtre. Pour moi, » missionnaire, le martyre que j'ai été cherchi u Chine sans le trouver, eh bien ! je le trouverai u peu importe que ce soit aujourd'hui plut'ôt » demain, surtout si je puis le rendre utile et le » contribuer à. vous sauver la vie. »
)} On ne pouvait proposer plus simplement, coi une chose toute naturelle, allant pour ainsi dire ( et sans contestation possible, un acte d'héroïque gation; et ce ne fut qu'à grandpeine, après un
débat, sur des instances réitérées et avec la menace de se refuser absolument à profiter de cette substitution, que le compagnon du P. Guerrin put obtenir de lui la promesse de renoncer à son généreux projet.
» Quels commentaires ajouter à un pareil fait? Pour rhonneur de l'humanité, pour Thonneur de la religion qui inspire de tels dévouements, n'était-il pas légitime de faire violence à la modestie chrétienne de celui qui se plaindra sans doute d'avoir été nommé dans ce récit? »