CHAPITRE VIII
La liberté de la Presse
La Liberté de la Presse
Que dire alors de la liberté de la presse, corollaire de la première ?
Mgr Bourget définit ainsi le journalisme :
« Il est une puissance formidable dont l'enfer se sert malheureusement avec trop de succès pour empoisonner le monde de ses doctrines iniques et corrompues... Considérant donc, N. T. G. F., tout journal comme un sanglier dans la vigne du Seigneur, nous avons à vous tracer ici ses caractères : s'il se prétend libre dans ses opinions religieuses et politiques, c'est un journal libéral. A ces couleurs aussi hideuses que saillantes {sic), vous le reconnaîtrez... Ainsi, tout journal qui fait profession de la liberté d'opinion, fait marcher ses lecteurs dans les voies de l'erreur qui mènent les sociétés comme les particuliers à la ruine et à la mort. » (Circulaires et lettres pastorales des 17 mai 1850 et 31 mai 1858.)
Voilà les principes ; voici les effets : à tout instant pour les moindres propos, un journal canadien-français est exposé à la censure, à l'interdit, à l'excommunication. La liste serait longue des pauvres feuilles qui doivent ainsi disparaître à la voix de l'épiscopat frémissant.
En 1860, c'est le « Paps », condamné parce qu'il approuvait l'unité italienne et invitait ses
lecteurs à fréquenter le théâtre ; c'est 1' « Avenir », le « National », la « Gazette de Sorel », etc. C'est, en 1896, V Electeur qui, emporté par son ardeur et ses convictions, avait, tout en étant d'accord avec l'Eglise pour blâmer le Manitoba d'avoir supprimé les écoles romaines, osé prétendre qu'il était possible de différer d'opinion sur la façon de remédier au mal ; que la question n'était point question de dogme, et que ceux qui avaient une longue expérience de la vie politique, possédaient par là même une compétence supérieure à celle des évêques pour aboutir au meilleur résultat. Le châtiment ne se fît pas attendre. Le dimanche suivant, dans toutes les églises, de plusieurs diocèses de la province, les curés lisaient le mandement de leur évêque, excom.muniant tous les fidèles qui recevraient, liraient, vendraient ou conserveraient chez eux VElecteur.
Il est vrai que celui-ci, ayant eu vent de l'interdit le samedi soir, s'était empressé de changer de nom et paraissait le lundi sous le nom de « Soleil » avec, en première page, un article faisant une soumission complète à l'arrêt épiscopal. Inutile d'ajouter que le Soleil se garda dès lors sur les limites de la plus extrême prudence et est aujourd'hui un des journaux français les plus cléricaux de la province. Depuis 1896, cette « liberté de la presse », toute spéciale a encore accentué ses caractéristiques, avec l'avènement de Mgr Paul
Bruchesi à l'Archevêché de Montréal. On peut dire qu'il a instauré parmi les journalistes canadiens, le règne de la terreur exoommuniatrice.
Mgr Paul Bruchesi, très certainement l'une des figures les plus curieuses de l'épiscopat catholique du XX^ siècle, a apporté à ses fonctions un zèle passionné, un esprit d'inquisiteur et un langage d'autocrate. Considérant, avec Mgr Bourget, les journalistes comme des sangliers dans la vigne du Seigneur, il s'est acharné à massacrer les uns après les autres. Il y a réussi en moins de diîx ans. On croit véritablement rêver quand on examine de près l'état de la presse de Montréal sous la suzeraineté de l'archevêque Bruchesi. Tantôt celui-ci donne impérativement ses ordres préalables par des lettres collectives adressées aux « directeurs de journaux » ;
« Il faut que vous imposiez ce programme « à tous vos collaborateurs, à vos reporters, « à vos correspondants. Vous voudrez donc « bien pendant toute la durée des assises exerce cer une vigilance quotidienne sur les rap- « ports judiciaires que vous publierez. Et, « d'une manière générale, veuillez donner à « tous vos collaborateurs, des directions préce cises et des ordres formels. »
Parfois, les malheureuses feuilles s'oublient au point de déplaire involontairement à Mgr Bruchesi et ont lieu alors d'inénarrables histoires dont voici un exemple :
Le 5 décembre 1900, le journal La Presse, de Montréal, publiait une biographie de Mgr Duhamel, contenant les quelques lignes suivantes : « En terminant ce travail qui ne rend « pas suffisamment honneur au digne prélat, « disons que pendant la crise qui a précédé « les élections de 1899, il est peut-être le seul « évêque qui, par sa sagesse et sa prudence, « a su se conserver le respect et se soustraire « à la critique de ses ouailles. »
Aussitôt Mgr Bruchesi d'écrire à M. Côté, directeur de La Presse, la lettre suivante, dont j'ai devant moi l'original :
« g décembre 1900.
« Monsieur,
« Le passag^e de l'article paru dans La Presse « de ces jours derniers et dont mon vicaire gé- « néral vous a déjà parlé, me paraît très g^rave...
« Une réparation de la part de La Presse me « paraît nécessaire. Mais avant de faire quoi que « ce soit, je vous prie de venir me voir à l'arche- « vêché avec celui qui représente actuellement à « votre journal l'honorable M. Berthiaume.
« J'ai l'honneur, etc. »
Tout penauds, les rédacteurs de La Presse s'empressèrent d'aller quémander leur pardon et s'entendirent avec l'archevêché sur la rédaction d'une lettre d'excuses dont la teneur est comme suit :
« Monseigneur, « A notre g-rande surprise, vous avez dû lire, «t dans La Presse de mercredi 5 décembre cou- «rant, en conclusion d'une biographie de Sa
« Grandteur Monseig'neur Duhamel, les quatre ou
« cinq lig-nes suivantes
« Comme ces quelques lignes contiennent en
« elles-mêmes une critique injuste envers l'émi-
« nent corps de l'épiscopat canadien dont vous
« êtes l'un des membres les plus distingués et les
« plus justement vénérés, nous croyons de notre
« devoir de donner ici à Votre Grandeur quel-
« ques explications.... avant de vous prier de bien
« vouloir croire à notre plus entier et plus pro-
« fond respect et au regret sincère que nous
« éprouvons de ce que ces lignes aient trouvé
« place dans nos colonnes. »
L'archevêque daigna se contenter de ces plates excuses et donna son imprimatur en ces termes brefs et hautains :
« II décembre 1900.
« J'approuve tout et c'est mon devoir de vous « féliciter.
« Paul, Archev. de Montréal. »
L'histoire et les documents se passent de tout commentaire...
Quand le blâme et la censure préalables ne suffisent pas, Mgr Bruchesi a recours à l'interdit.
Un journal, Les Débats, de Montréal, avait réussi à paraître trois années de suite tout en manifestant un certain esprit d'indépendance.
Mais le 15 avril 1902, son directeur recevait une lettre bien sentie de Mgr Bruchesi :
« Monsieur, « Dans le dernier numéro de votre journal se
« trouve une phrase particulièrement malheu- « reuse, au sujet de ia loi sur les associations qui « a été votée le i^^ juillet 1901 par le gouverne- « ment français. Voici cette phrase. Je l'extrais « textuellement de l'article intitulé UN ULTRA- « MONTA IN :
« Quant à la loi sur les associations votée le K !*■■ juillet 1901, tout le monde reconnaît aujour- « d'hui qu'elle a consolidé la situation du clergé « français, que cette loi était nécessaire, qu'elle « a débarrassé le pays d'un tas de sangsues qui « le ruinaient et qu'enfin elle restera comme une « des meilleures qui aient été adoptées par la « législature. »
« (Les Débats, 13 avril, 1902). »
« Il est de mon devoir de blâmer ce langage. « Votre journal s'est donné comme une publica- « tion catholique, il est lu par des catholiques.
« Vous applaudissez, monsieur, à l'œuvre de « persécution entreprise par le gouvernement « français ; loin d'avoir de l'affection, du respect « et de la reconnaissance pour les persécutés, vous « accordez toutes vos louanges à leurs ennemis. « Vous ne voulez donc être ni avec les vrais « catholiques, ni avec le chef autorisé, le Souve- « rain-Pontife. Vous vous rangez du côté des « adversaires de l'Eglise et des contempteurs de « ses institutions divines.
« C'est un scandale grave que vous donnez. « Ma charge m'impose le devoir de vous en aver- « tir et de prémunir les fidèles contre le danger « qu'ils courent en lisant votre journal.
« Même si vous cherchiez à vous dérober der- « rière certains propos attribués à tel prélat, à « tel prédicateur de renom, mon devoir n'en serait « pas changé. Dans les questions qui touchent « aux intérêts de l'Eglise, nous relevons tous de « l'autorité d'un même chef suprême, le Souve-
« rain-Pontife. Le Saint-Père s'est prononcé. Nul « catholique n'a le droit d'opposer son jug"ement, « en une pareille matière, au jugement de celui a qui « pait les brebis et les pasteurs ». Nul ca- « tholique n'a le droit d'en appeler du pape au « jug"ement d'un personnage ecclésiastique quel « qu'il soit.
« Tels sont les principes qui auraient dû vous « guider dans vos appréciations sur la loi des « associations. Vous les avez malheureusement « méconnus. Et ce n'est pas l'unique circons- K tance où vous m'avez donné le droit de me « plaindre de vous.
« J'aime à croire que vous ne continuerez pas « dans la voie où vous êi^j^s entré, et que vous « ne me forcerez pas à prendre contre votre jour- « nal des mesures sévères et toujours pénibles.
« Dans cet espoir, je vous prie d'agréer l'assu- « rance de mes meilleurs sentiments.
« Paul, Arch. de Montréal. »
Hélas ! Les Débats avaient erré, ce qui est humain. Ils persévérèrent dans leur erreur, ce qui est diabolique.
Le 4 octobre 1903, Mgr Bruchesi faisait lire au prône de toutes les églises de son diocèse, la lettre suivante :
« Nos très chers frères,
a Nous pouvons dire que nous avons épuisé, « à l'égard des Débats, tous les moyens de cha- « rite et de douceur. Cependant, à notre grand « regret, nous n'avons constaté aucun amendement. L'œuvre mauvaise a été continuée, p>eutêtre même avec plus d'audace.
t< A propos d'évolution, ce journal a émis des doctrines voisines de l'hérésie, si elles ne sont
« pas formellement hérétiques
....« En conséquence, en vertu de notre auto- M rite épiscopale, et en vertu des règ^les de l'in- « dex, nous interdisons à tous les fidèles de note tre diocèse de vendre, d'acheter, de lire et dte « g-arder le journal Les Débats
.... « Sera le présent mandement lu au prône « de toutes les églis^es où se fait l'office public, « et au chapitre de toutes les communautés reli- « g"ieuses, le premier dimanche qui en suivra la « réception.
« Donné à Montréal, sous notre seing et sceau « et le contre-seing' de notre chancelier, etc..
« Paul, Archevêque de Montréal. »
Dans un pays ultra-catholique, oe mandement était une sentence de mort : Les Débats furent obligés de disparaître, mais, dans un dernier numéro, ils publièrent une lettre ouverte de leur directeur, Edouard Charlier, lettre dont les termes contrastent singulièrement avec les emportements du fougueux et haineux prélat :
« Je ne discuterai pas aujourd'hui les
arguments que vous invoquez pour frapper un journal indépendant. Ils ne doivent certainement pas satisfaire votre conscience ni excuser la mesure grave, mais tyrannique que vous employez pour supprimer le journal Les Débats. Je ne dirai rien de mes intérêts matériels que vous lésez en pleine connaissance de cause, car plaie d'argent n'est pas mortelle. Mais vous ne devez
« pas ignorer, Monseigneur, que tout atten- « tat à la liberté — même à la liberté de
la presse — est suivi d'une révolte du sen- « timent populaire qui ne pardonne jamais « à ceux qui entravent la parole et la pen- « sée. On commence comme vous, Alonsei- <( gneur, par l'arbitraire, et nul ne peut dire « quelles en seront les conséquences. »
On voit de quelle déférence est empreinte cette lettre de protestation d'un condamné à mort.
Elle nous prouve avec quelle prudence, quelle courtoisie devait être menée la campagne contre la tyrannie cléricale au Canada.
Pour compléter l'histoire, disons que huit jours après la disparition des Débats, paraissait un nouveau journal, Le Combat. Son existence fut courte. Le 20 janvier 1904, Mgr Bruchesi adressait une nouvelle lettre à ses prêtres et fidèles.
« Le 29 décembre 1903, je me suis vu dans « l'obligfation d'interdire la lecture du journal a Les Débats. Depuis lors ce journal a continué « ée paraître sous un autre titre, mais dans le « même esprit. Or, vous le comprenez, c'est une « feuille dangereuse que j'ai prohibée, ce n'est « pas seulement un nom.
« En conséquence, la feuille interdite, le 29 sep- « tembre 1903, demeure interdite dans tout le <( diocèse, quel que soit le titre qu'on puisse lui « donner ; et, tant qu'il n'y aura pas eu soumisce sion et amendement de la part de ses direc- « teurs, tant que l'interdit n'aura pas été levé,
« il est défendu de la vendre, de l'acheter, de la « lire ■et de la garder. »
Cette fois, ce fut la mort sans résurrection. Le directeur de feus Les Débats-Le Combat, n'ayant pu trouver un seul éditeur, même parmi les protestants anglais, qui osât imprimer le nouveau journal condamné avant que d'être né !
Or, si l'on s'avise de relire la collection du Combat et d'y chercher ce qui a bien pu motiver l'interdit, on s'aperçoit avec stupeur que les rédacteurs ont pris soin de ne jamais attaquer la religion, bien au contraire, qu'ils ont observé une moralité extrêmement sévère ; qu'ils se sont seulement permis les critiques les plus justes, mais faites avec le ton le plus respectueux, contre les abus politiques du cléricalisme.
En fait, ils ont été dreyfusards avec l'immense majorité des intellectuels de tous les pays ; ils ont osé écrire des phrases dans ce genre :
« Notre province a beaucoup souffert de
« l'ingérence cléricale dans les affaires pute bliques. Ces prêtres, oublieux de leurs de- « voirs, qui convertissaient les cloîtres sacrés « en tribune politique, ont fait un tort consi- « dérable à la religion catholique. La liberté « religieuse n'est pas à elle seule toute la liée berté, elle n'est, après tout, qu'une liberté,
« et elle ne doit pas empiéter sur les autres « (10 janvier)
« Il n'est pas nécessaire que ce soit un
« prêtre ou une religieuse qui fasse la charité « pour qu'elle plaise à Dieu, » (3 janvier)
Enfin, Le Combat précise sa campagne sur trois points : 1° Création d'une Ligue d'enseignement canadienne ; 2° Domaine de la justice égale pour tous ; 3° Elections municipales.
« Nous voyons descendre dans la rue,
« disait-il, toutes les forces coalisées de l'obs- « curantisme pour enrayer le progrès et étouffe fer nos légitimes aspirations à l'indépen- « dance de la pensée. » (17 janvier.)
C'en était trop ! Etait-il permis d'écrire pareille chose au Canada, en 1904, sous le règne de Bruchesi ?
Comme le disait Le Combat, dans sa lettre de protestation, avant que de disparaître : « Il « est vraiment trop facile de tourner la loi « qui garantit nos libertés, si l'on peut inter- « dire tous les journaux présents et à venir « par un simple mandement... Les attentats « à la liberté de la presse, commis par notre « archevêque, déconsidèrent ce pays aux yeux « des nations civilisées. »
On comprend aisément l'etsaspération des intellectuels canadiens-français et on excuse dèâ lors les écarts de langage et de polémique aux quels certains se laissent entraîner. Contre ces derniers, Mgr Bruchesi a mieux encore que l'interdit : il les fait poursuivre par un homme
de paille quelconque, devant les tribunaux à ses gages comme blasphémateurs et diffamateurs !
Il en a été ainsi de La Petite Revue, condamnée le 13 mars 1900, par le Juge Desnoyers avec des considérants un peu ahurissants, qui semblent regretter les pénalités barbares des siècles de foi.
Le 2 avril 1904 avait lieu un procès contre Jean Labourt, rédacteur de La Lanterne, qui dut s'enfuir pour échapper à une condamnation certaine.
Ces rigueurs sont d'un autre âge. Mais l'Eglise de Rome semble n'avoir pas d'âge au Canada. Et si je dis : l'Eglise de Rome, c'est qu'en effet Rome se mêle de journalisme au Dominion. Je n'en veux pour preuve que la lettre par laquelle, le 26 janvier 1904, Mgr Donat, archevêque d'Ephèse, délégué apostolique à Ottawa, félicitait Mgr Bruches! d'avoir « renouvelé l'interdit contre ce journal Les Débats, sous son nouveau titre », et de se dire « heureux que l'Archevêque de Montréal ait pris cette mesure énergique, conséquence logique de la première ».
Tel est le régime sous lequel vit la presse canadienne française. Terrorisée, décimée, elle est sans cesse exposée à des dénonciations — et en particulier à la délation de certaines feuilles confraternelles : Le Rappel, La Vérité, La Croix, aboyeurset'miaîtres chanteurs. La Croix, en particulier, surveille étroitement et dénonce
journellement les journaux qui lui semblent manifester quelque esprit d'indépendance.
Hier, elle dénonçait Les Débats et Le Combat ; elle allait jusqu'à écrire ces lignes à propos d'un article paru dans V Avenir du Nord, sous la signature de Colombine et où l'auteur critiquait... le code canadien : « Si celle qui signe cet article est responsable de ses actes, elle mérite la censure ecclésiastique... on dirait que cette fille est païenne et n'a jamais eu la foi. »
A chaque instant, elle désigne aux fureurs de l'évêché Le Canada, organe d'une timidité telle qu'il a supprimé son correspondant parisien, parce que celui-ci s'était permis d'écrire dans une revue française un article anticlérical. Enfin, elle dénonce La Presse, de Montréal, parce que ce journal s'est permis de faire l'éloge du talent de M™^ Réjane. « At-on jamais rien vu d'aussi cochon {sic), écrit le prêtre-délateur, que cette annonce de la Réjane. »
Et les journaux menacés et dénoncés, tout tremblants, tout avachis, s'empressent de se répudier, de s'accroupir, de balbutier de puérils « Pardon, Monseigneur, je ne le ferai plus ! )) et de protester de leur servile obéissance, dont chaque année, au l^'" janvier, ils viennent déposer l'expression aux pieds de Sa Grandeur Monseigneur Bruchesi.
Eux seuls pourront vivre, si c'est vivre que
se prosterner ainsi, mais au prix de quelle diminulio capitis !
Quant aux feuilles récalcitrantes, les exemples cités plus haut en témoignent, elles n'ont qu'à mourir — et elles meurent, en effet — et elles n'ont, au surplus, qu'à ne pas naître du tout, comme en a ordonné FArchevêque.
Ces faits se passent en 19i0 au Canada ; cette situation dont j'ai tenté d'esquisser les grandes lignes, est celle qui résulte, au début du vingtième siècle, de l'oppression romaine sur les consciences individuelles et le régime politique d'une race et d'un pays dont la première est sortie de la race française, dont le dernier constitue une colonie autonome de la Grande-Bretagne, terre des libertés démocratiques et du libre examen philosophique. Situation et faits qui apparaissent singulièrement lamentables et qui sont pénibles à constater pour tout homme à qui rien d'humain ne doit être étranger.
Situation et faits qui s'aggravent de jour en jour, comme est insatiable l'appétit de l'Eglise canadienne dont un représentant, Mgr Langevin, évêque de Saint-Boniface, osait bien s'écrier, le 2 avril 1904 : « Or, dans notre pays doté de si belles institutions politiques et plus libre que beaucoup d'autres, VEglise ne jouit pas d'une pleine et entière liberté ! ! ! »
Dois-je ajouter enfin que je n'ai pas tout dit? Que cette étude est forcément incomplète ? Et qu'il faudrait encore de nombreuses pages
pouj" montrer, par exemple, l'influence du clergé sur la magistrature (1), le boycottage préconisé ouvertement par lui et employé contre les écrivains récalcitrants réduits à la misère ou à la pénitence et la rétractation contre les professeurs laïques, contre les médecins libres-penseurs calomniés, pourchassés et minés, par l'abandon de leur clientèle, etc., etc., etc.
Il y a, là-bas, de quoi soulever de dégoût le cœur honnête, et révolter la conscience droite, en dehors de toutes questions d'opinion, de politique, de théorie sociale.
C'est le pays de la peur, de l'hypocrisie et de la ruse.
(i) Deux faits typiques : Lors du procès intenté à l'occasion de l'élection de Charlevoix, pour influence indue exercée en chaire, le juge Routhier se déclarait incompétent, « la loi de l'Eglise, disait-il dans son rapport, étant supérieure à la loi du pays ». De même, il se déclara incompétent à juger un curé accusé de diffamations en chaire, <( considérant que la censure de semblables discours, s'il y a censure, appartient à la juridiction ecclésiastique et que si cette cour les condamnait, elle excéderait ses pouvoirs et entraînerait la liberté de la prédication du culte catholique. »