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CHAPITRE IX

Gallophobie et Cléricalisme

Oallophobie et Cléricalisme

Il est un peu tard pour découvrir l'Amérique ; et cependant, nous en sommes encore en France, comme nous le disions au début de ce volume, à comprendre la situation réelle du Canada vis-à-vis de notre pays. Cette ignorance, passée à l'état de proverbe au Dominion, n'a jamais peut-être paru plus éclatante qu'à l'occasion du dernier séjour à Paris du premier ministre canadien. Certaines feuilles parisiennes dont l'enthousiasme atteignit au délire, déclarèrent qu'en « l'honneur des fils de France, Paris et la Province devaient pavoiser ». Du dithyrambe on passa vite à l'imprécation. Sir Wilfrid Laurier devint « le renégat, la pestilence, le Malborough d'opéracomique,, l'étlrange légionnaire qui eût fait rugir Napoléon (!!!), le malveillant étranger qui a renié et flétri son ancienne patrie », etc., etc. On dénonça le ministre coupable de loyauté britannique et de nationalisme canadien, et on en vint à affirmer que « beaucoup de Canadiens français regrettent encore après plus d'un siècle le drapeau qu'ils n'ont plus ». Et toutes les complaintes, et tous les gargarismes ont suivi sur « la Vieille-France », la « Mère-Patrie », le « culte des Enfants de France ! »

Ah ! le bon billet que nous nous donnons !

Pour dissiper des malentendus aussi enfantins, véritables bulles de savon ad usum juventutis^ il suffit de citer, au hasard des époques et des partis politiques, les phrases concises d'orateurs ou de journalistes canadiens qui synthétisent l'état de choses.

C'est Sir Georges Cartier qui, le 9 octobre 1864, parlait de la confédération comme de « l'œuvre qui fera de nous une nation ». C'est Sir Wilfrid Laurier s'écriant en juin 1889 : « Notre patrie, c'est le Canada ! » C'est « Un nationaliste » qui signait ainsi, dans la Croix de Montréal, le 16 août 1903, ces mots significatifs : « De quelque groupe ethnique que nous nous réclamions, nous sommes avant tout des Canadiens, et c'est au Canada que doivent se rapporter, et nos espoirs et nos rêves de grandeur. »

Le Canada est à la France comme une nation virtuellement indépendante est à une nation étrangère. Leurs liens de parenté, indéniables, sont trop lointains pour avoir, en fait, une sincère efficacité.

Beaucoup de Français s'imaginent devoir trouver chez les Canadiens des compatriotes. C'est une erreur. La qualité de français n'est pas, à elle seule, un titre à la confiance et à la sympathie canadiennes.

Quand M. de Falloux posa sa candidature dans la Vendée, les ombrageux Vendéens lui firent grise mine et sous forme de paraJDole

l'invitèrent à retourner chez lui : « Nous préférons notre piquette à tous vos grands crus. »

C'est un peu ce qui se passe autour de Québec : le Canadien préfère sa piquette, si piquette il y a, aux crus français et, par conséquent, étrangers. On me citait ce dialogue entre deux Montréalais, dont l'un revenait de France : « Comment as-tu trouvé les Français ? » • — « Mon cher, les Parisiens toujours aussi sots, les Provinciaux toujours aussi ridicules ! »

En réalité, le catholicisme romain ne tend guère à ce que nos cousins éloignés à la mode de Champlain, se lient d'amitié avec nous. Les relations franco-canadiennes n'ont pas eu, en effet, à se louer du cléricalisme canadienfrançais dont l'action, au pays des Hurons, a su réunir les malignités de l'Iroquois et les ruses de l'Apache !

Terre immense, tachetée de campagnes fécondes mais désertes, le Canada reste encore un pays à peupler. Et au nombre de ses soucis nationaux, il n'a pas inscrit en dernière place, la question de la colonisation. Triple question : il s'agit d'enrayer d'abord le mouvement d'émigration canadienne vers les Etats- Unis, de ramener ensuite des Etats-Unis un million et demi de Canadiens émigrés ; et, [cependant, d'attirer au Dominion l'émigration européenne.

Sans entrer ici dans les détails de la question, force est bien de dire un mot du rôle joué en France par certains abbés canadiens ou français, tel que l'abbé Le Floch. Certes, il est impossible de critiquer l'acte du prolétaire, qui laisse une patrie où il crève de toutes les misères pour aller chercher au loin un peu plus de vie, un peu plus de joie, un peu plus de pitié (1).

Mais encore ne faut-il pas que l'initiative individuelle soit exploitée par des spéculateurs plus ou moins avérés, et subisse le glacial effet des plus durs désenchantements. Mais ce qui importe ici, c'est le rôle d'un prêtre français disant impérativement : // faut que les Bretons viennent en niasses ! (2) ; c'est l'état d'esprit d'un entrepreneur d'émigration disant avec

(i) Dans le recensement de 1903, le gouvernement canadien donnait le chiffre de 2.969 Français non naturalisés Canadiens. M. Hector Fabre, cependant, déclare dans un rapport de 1902 : « Nous n'avons rien à envier aux colonies françaises... Quant au nombre des émigrants venant de France, i! est probablement supérieur chez nous à celui qu'il atteint dans une colonie française prise séparément et même dans quelques-unes réunies. J'ai relevé, par exemple, dans la statistique des départs de colons français pour le Canada qu'il m'a été possible de recueillir : pour une année, 459 personnes ; pour une autre, 206 familles. Bon nombre de ces émigrants possédaient un capital dépassant 5.000 francs, n — Et plus loin : (( On peut affirmer qu'il y a aujourd'hui au Canada des colons originaires de toutes les provinces de France. »

(2) Lettre du 15 août, datée de Prince-Albert, Saskat chewan.

une désinvolture stupéfiante : « que les Bretons, possédant 4 à 5,000 francs, ne perdent pas de temps à calculer les chances de succès, qu'ils viennent tout de suite, au début de Vhiver ! » ; c'est le sort qui attend de malheureux français fanatisés, voyant luire à leurs yeux éblouis toutes les pommes d'or des Hespérides qui se transformeront brusquement — trop tard — en la plus affreuse et la plus noire de toutes les misères (1). Mais ce qui importe surtout ici, c'est de connaître et de faire connaître l'accueil réservé aux colons français par le tout puissant clergé canadien.

Accueil est un euphémisme. Le clergé canadien, sauf de très rares exceptions, se dresse tout entier contre la colonisation française. L'épiscopat y est nettement hostile ; les curés et congrégations font chorus. Autant ils accueilleront les Galiciens, les Syriens, les Italiens, les Allemands et les Anglais — autant ils persécuteront les Français. « Tout plutôt

(i) Tout est profit pour les agents et racoleurs d'émîgrants, même la misère et le retour après la ruine. Car il y a : commission des Compagnies de chemins de fer ; commission des Compagnies maritimes ; commission des propriétaires de terrains ; commission des maisons de commerce, meubles, ustensiles de ménage, instruments aratoires ; commission des marchands de bétail ; commission partout et sur toute la ligne ! En 1890-91, l'abbé Lelong et l'abbé Murco ne craignaient pas, à la Société Sainte-Geneviève, de dénoncer ce honteux trafic qu'ils qualifiaient de « véritable traite des blancs ».

que les Français », tel est le mot d'ordre dont l'explication, facile, se trouve dans un sentiment assez vulgaire : la peur. Le catholicisme romain, au Canada, a peur, une peur frémissante, une peur indicible de l'Esprit français — du virus français. Les ultramontains qui gouvernent la province de Québec et étendent leurs ramifications jusqu'au "Manitoba et au delà, savent et redoutent le bon sens robuste de la race française, le souffle, parfois frondeur, d'indépendance qui se manifeste même chez les plus fervents de nos sacristains et de nos bedeaux réactionnaires, la notion de la propriété de soi-même qui se rencontre — bien qu'appauvrie et chlorotique, chez les âmes les plus dévotes, même chez les abonnés du Journal des Débats, du Tem-ps, et du Gaulois ! Si clérical qu'il soit, le Français au Canada paraît anticlérical.

Ce bloc enfariné ne dit rien qui vaille au clergé c-anadien (1). Foin donc de ces empêcheurs

(i) La Croix, de Montréal, publiait, le 12 juin 1904, un article intitulé : (( Preyions garde ! » : Le Secrétaire de la Société de Colonisation, de Montréal, M. L. E. Carufel, constate au cours de son rapport que le mouvement d'immigration française vers le Canada s'accentue et il ajoute qu'il en espère les résultats les plus satisfaisants.

Prenons garde !

Nous ne voulons pas de mal à nos cousins de France, mais nous devons être méfiants à leur égard. S'ils ont notre langue, la plupart n'ont plus notre foi. II y aurait peut-être lieu d'encourager cette immigration si elle était

de danser en rond ! Foin de ces fâcheux qui auraient tôt fait de jeter un élément de dissociation dans une œuvre de servitude morale si joliment parachevée ! Entre confrères, aux agapes épiscopales, aux réunions diocésaines, cela se dit sous le manteau romain. Et tout haut, pour expliquer l'hostilité ouvert-e, la guerre déclarée contre la colonisation et les colons français, on s'écrie : « Ah ! ces Français ! Nous avons eu les communards ! Voyez les communards ! »

Le Canada reçut, en effet, des communards, braves et pauvres gens, pourchassés, traqués, qui durent produire dans un pays de zouaves pontificaux, l'effet de pavés dans une mare à grenouilles !

Si les Français laïques (1), qui viennent mettre leurs bras et leurs capitaux à la disposition de la colonisation canadienne, éprouvent cruellement les effets de la défiance et de la rancune sourde du clergé, il n'en est pas de même, reconnaissons-le, pour les prêtres et les

faite avec toutes les précautions possibles, mais, malheureusement, les ag'ents de colonisation, en général, ne savent pas faire judicieusement un choix des colons qu'ils nous amènent.

(i) Le catholicisme romain ne considère plus les Bretons comme des Français. Il a dessiné un mouvement séparatiste qui tendrait à établir une ligne de démarcation — morale, à tout le moins et pour commencer, entre la Bretagne et la France. — Le clergé canadien accupillera donc les Bretons, en qui il voit d'excellentes recrues qui boiront et obéiront.

religieux. Ceux-ci sont accueillis à grands renforts d'enthousiasme sacré.

Mais le prêtre, le religieux, c'est tout autre chose aussi que ce gibier de potence — le Français ; — ce n'est même plus ce plat mal odorant — le Gallican. Le prêtre, le religieux — c'est maintenant et en tous pays, ce morceau de choix, friand et succulent : le Romain.

En territoire romain, est-il possible d'arborer, comme emblème national, le drapeau français ? Les Canadiens-Français sont perplexes. L'agence Paris-Nouvelles nous a bien transmis un passage du discours de l'abbé Lavoie, prononcé en faveur du drapeau tricolore. Le pauvre abbé a sué sang et eau pour expliquer les symboles des trois couleurs : le bleu symbolise l'esprit de pénitence des preux chevaliers ; la blancheur, la foi chrétienne et chevaleresque du moyen âge, etc. Et l'agence ajoute : « Détail touchant à signaler : c'est avec le drapeau tricolore et au son de l'hymne national français que les religieux expulsés de France ont été reçus au Canada dans leurs nouvelles paroisses. » A l'aide de ces explications et de ce détail touchant, on voit de suite le parti que le clergé sait tirer d'un drapeau qu'il n'ose pas encore condamner tout à fait. La condamnation ne se fera pas cependant, et selon toutes probabilités, attendre très longtemps. Une campagne très vive est menée par les catholiques échauffés pour le remplacer... par le drapeau du Sacré-Cœur, Les

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articles et échos des journaux cléricaux sur la question, sont instructifs. Le R. P. Lemerre, des F. P. (Frères Prêcheurs, peut-être), suggère, un drapeau opportuniste. « Il convient, dit le Rappel de Montréal, de ne pas aJDandonner tout à fait pour le Canada français la tradition des trois couleurs. Qu'on les dispose seulement d'autre façon et nous aurons notre drapeau bien en propre. Que, par efxemple, la grande croix blanche d'une part sépare le rouge et le bleu, couleurs si populaires ici, et, d'autre part, coupe en deux les parties rouge et bleue. Que sur le croisillon, si l'on veut, apparaisse le Sacré-Cœur avec une couronne de feuilles d'érable ! Ne voilà-t-il pas un drapeau qui serait favorablement accueilli de toute la nationalité canadienne-française? (1), »

A cet étendard « Républico-Sacré-Cœur », les dames Ursulines opposent celui du « Carillon-Sacré-Cœur ». C'est lui qui, jusqu'à présent, obtient le plus de suffrage ; à Saint-Isidore de Bellevue, Mgr Pascal le « fait flotter fièrement (2). »

Il flotte non moins fièrement à Garden-River, Batiscan, Sainte-Geneviève, Sainte-Anne de Restigouche, Québec, Montréal, Ottawa, Saint- Boniface, Chicoutimi, Rimouski, etc., etc. Il flotte jusqu'aux Etats-Unis, à Fall-River, où

(i) Le Rappel, de Montréal, 19 avril 1903. (2) La Croix, de Montréal, 23 août 1903.

M. le curé Giguère, le bénit et le commente devant les Cadets Canadiens du Sacré-Cœur :

« Savez-vous les voix qui s'échappent de cet étendard ? Voix de la Mère-Patrie ! voyez plutôt ces fleurs de lys 1 de la religion patriotique ! Voyez cette croix, ce trophée du Sauveur ! » C'est le drapeau Monarcho-Sacré- Cœur ! recommandé spécialement par le Messager Canadien, la Croix, etc., etc.

Il est vrai que certain abbé Emile Piché, Canadien habitant Paris, conseille « le drapeau de la Révolution, où les esprits imbus du sentiment de la réparation et de l'expiation s'efforcent de faire figurer le Cœur du divin maître ». Et l'abbé Piché ajoute : « L'oriflamme de Saint-Denis, la chape de Saint-Martin, la bannière de Jeanne d'Arc firent faire à la France de plus glorieuses processions à travers le monde que celle de Paris à Sedan (1). »

Mais tous les cléricaux s'accordent pour « vouloir rendre un culte public, social et national à la royauté de Jésus-Christ » (2), par le drapeau du Sacré-Cœur qui, « hissé à la cime des mâts, domine d'un air satisfait et quelque peu provocateur » (3), et qui est bien « le drapeau de ces Canadiens-Français qui se distinguent des autres peuples par un cachet de religiosité tout à leur gloire » (4).

(i) La Croix, de Montréal, i6 août 1903.

(2) La Croix, de Montréal, 23 août 1903.

(3) Le Messager, de Sainte-Anne de Restigouche.

(4) La Croix, de Montréal.

Dans cette débauche de croix, de couleurs, de fleurs de lys, de cœurs, de chapes, et de symboles, voici une note claire et nette : le drapeau français (1), révérence parler, c'est un torchon au Canada !

Un prêtre canadien, l'abbé Emile Chartier, parlant dans la Vérité de Québec^ 27 janvier 1906, de l'effet produit en France par les m£Lnifestations canadiennes en faveur du drapeau du Sacré-Cœur, se moquait ainsi : « Mais voir la Nouvelle France elle-même dire adieu à la noble loque et se ranger sous l'oriflamme du Sacré-Cœur, c'en était trop ! »

C'est de l'hervéisme, sans le beau souffle d'internationalisme qui l'anime !

Que dire alors des idées françaises ? des idées que véhiculent tant bien que mal le livre, le théâtre, la presse, le verbe? Le clergé canadien contribuera-t-il à les répandre parmi ses clients? L'évidence et le bon sens répondent aussitôt et énergiquement : Non. Le clergé restera-t-il neutre à tout le moins? Vous vous moquez !

La Revue Littéraire de l'Université d'Ottawa, dirigée par des congréganistes, publiait, en janvier 1905, le petit entrefilet suivant :

(i) Drapeau qui revêtait au Canada une toute autre signification qu'en France où il ne représente plus rien de l'idéal révolutionnaire et où il sert avec tant de succès à alimenter le despotisme capitaliste et les rêves épiques des bouchers militaristes.

« Nous mettons en garde nos lecteurs et le public contre l'invasion au Canada d'une publication parisienne, intitulée YEuropéen.

« C'est une sournoise, perverse, immorale, impie rédaction que condamnerait sûrement la magistrature de ce pays, si elle s'y imprimait. Venant de Paris, sous la signature de Seignobos, de Passy et d'autres Israélites, elle est doublement suspecte et repoussante. »

Qu'un journaliste français s'avise, comme le fit M. Charlier, de diriger une feuille canadienne, et tout aussitôt, la réaction romaine de marcher à l'assaut de Vennemi. « Des journalistes comme vous, nous en avons assez (1). » A la déclaration de guerre succèdent les procès ; chaque phrase de la copie française est épluchée et dénoncée à l'autorité épisoopale ; l'injure grotesque pleut en déluge. « Nous soupçonnions bien un peu des instincts d'orang-outang chez vous ; vous êtes si dégoûtant !... Ceux qui se résoudront à vous lire — au risque de se salir — sauront qu'ils ont affaire à un singe (2). »

Ces singes qui écrivent gênent la presse cléricale : « Nous avons ici des déclassés, bacheliers aux redingotes râpées, fruits secs venus d'outre-Mer. Il serait temps de les rapatrier (3). »

(i) La Croix, de Montréal, 30 août 1903.

(2) La Croix, de Montréal, 9 août 1903.

(3) La Croix, de Montréal, 23 août 1903.

On a vu comment notre littérature était traitée, après Bossuet, et depuis Montesquieu, Voltaire et Diderot jusqu'à Paul-Louis Courier, Michelet et Victor Hugo. Le cléricalism.e canadien ne s'est pas contenté de proscrire le livre ; il a combattu énergiquement le théâtre français. Dès 1873, M. H. de Lamothe constatait dans son Excursion au Canada et à la Rivière Rouge (1), que « te clergé canadien est peu favorable à notre répertoire, bien que nos œuvres tragiques ou comiques fassent le tour du monde. Nos pièces, si brillamment représentées chaque année à la Nouvelle-Orléans, ne le sont qu'à de rares intervalles dans les grandes villes du Canada ». Malgré les menaces de M. Bruchesi, qui a élevé si fortement la voix contre les mauvais théâtres, cause de si nombreux désordres (2), il s'est rencontré cependant à Montréal quelques jeunes intellectuels canadiens pour tenter de développer au Dominion le goût du théâtre français, et quelques journalistes pour s'intéresser à l'entreprise.

Dans une lettre publiée par le Canada, journal libéral, à tendances modérantistes, sympathique, du reste, à la France, M. Horace Saint-Louis félicite M. Gonzalve Desaulniers, poète canadien, d'avoir formé et de diriger une troupe française. H remarque que le théâtre est une école, tant par la diction que

(i) Hachette, Le Tour du Monde.

(2) Voir VEuropéen, 31 octobre 1903.

par le style et il ajoute : « Pour nous, Canadiens-Français, le théâtre est la plus fructueuse des écoles. « Ecole de style, de langage, soit ; école d'affranchissement mental surtout ; école d'intellectualité et, par conséquent, école de guerre, contre la servitude romaine (1).

Les cléricaux canadiens ont pris peur et ont deviné le danger. Bien que les pièces représentées soient encore d'un ordre bien anodin, — Faust, Pairie, Catherine, Dora, la Tosca, la Soriris, VAiglon, Petit Jacques, le Monde où Von s'ennuie, etc., la Croix de Montréal s'agite, se démène, brandit toutes les crosses et tous les goupillons : « L'enseignement catholique ne transige pas sur ce point; il condamne, et le scandale et le scandaleux, et ceux qui coopèrent. Ceci dit, est-ce qu'un journal catholique peut annoncer des pièces immorales, encourager des représentations, je ne dis pas risquées, mais franchement, absolument mauvaises?... Alors nos grands journaux ne sont pas catholiques ? Je ne dis pas ça ; mais si

(i) Cette horreur du théâtre ne date pas d'aujourd'hui. Le comte de Fontenac, Gouverneur du Canada, avait, en 1694, autorisé une troupe à jouer Nicomède et Mithridate. Il faut lire ce qu'écrivait sur le sujet M. de la Mothe- Cadillac. Un curé du nom de Laudelet déclara qu'assister à des représentations constituait un péché mortel. L'évêque dénonça Nicomède et Mithridate comme des pièces impies et impures. Et la population canadienne, crédule et fanatisée, commença à regarder le comte de Fontenac comme le corrupteur, le destructeur de la religion et de la morale.

l'ignorance ne les excuse pas, leur conduite est étrange, »

A quand la censure de Basile et de Tartuffe ? Quant à l'honnête Vérité de Québec, elle cache pudiquement son sein devant le scandale de... VAbbé Constantin ! A bas le théâtre français !

Si les œuvres françaises sont ainsi l'objet des fureurs épiscopales et séculières au Canada, que dire de la France elle-même, de la nation perdue d'iniquités, de la Babylone moderne, l'infernal Paris ! Paris surtout « ce foyer de toutes les pourritures », selon la forte expression de M. Bégin. {La Croix 18 novembre 1905.) Je m'en voudrais ici de ne pas citer deux petits morceaux de l'abbé Emile Piché. Il écrit le 30 juillet 1905 à La Croix de Montréal : « Je n'ai qu'à voir les dangers auxquels nos Canadiens sont exposés à Paris, je n'ai qu'à les entendre causer pour savoir et sentir que l'inévitable se prépare au pays. » Un mois plus tard, dans un article intitulé « Sens moral », l'abbé Piché récidive et après avoir pataugé entre les tendances pélagiennes et puristes (sic), après avoir affirmé que le sens moral est Vœil de Vâme (sic), il conte gravement deux anecdotes. Par l'une, nous apprenons qu'une jeune Canadien débarquant à Paris, après avoir souffert du mal de mer, fut emmené au bal Bullier ! ! ! (1) par un second

(i) Les trois points d'exclamation ne sont pas de moi. J'en laisse tout le mérite à l'auteur, M. PicM.

Canadien qui ne trouvait plus que cela de beau à Paris. D'où il faut conclure que les Parisiens n'aiment de Paris que le bal Bullier. L'autre anecdote est non moins spirituelle. Je cite textuellement : « Je me rappelle un Anglais de retour de Paris et me causant à Manchester des plaisirs de la grande capitale. Il me disait froidement avoir mangé dans un restaurant où le service se faisait dans le costume primitif d'Adam et terminait sa sanction (sic), en disant : « Après tout, il n'y a pas grand mal à cela ! ! ! »

L'abbé Piché continue sa sanction : « Avouez que son sens moral avait subi une grave lésion... Combien de personnes moins atteintes que lui assistent à de lamentables représentations et n'y trouvent rien à dire ! »

Ces calembredaines saugrenues, ces gaudrioles à rire, puis dormir debout, sont prises au sérieux, n'en doutez pas, par la plupart des Canadiens aux yeux de qui Paris devient un lieu de délices orgiaques, où les Parisiens mangent, boivent... et se mouchent, servis par des filles d'Eve sans voiles !

La France, voilà l'ennemie, pour ce clergé fanatique et tout puissant, dont beaucoup viennent directement de France, de cette France qu'ils exècrent, tout en faisant sonner bien haut un patriotisme hypocrite et menteur. Les derniers événements religieux ont été pour eux tous, le signal d'une campagne francophobe et le prétexte à d'odieuses lamentations

OÙ perçait cette joie spéciale aux dévotes quand elles clabaudent, médisent et calomnient entre elles. La Croix alla jusqu'à reprocher violemment à La Presse, grand journal de Montréal, de n'avoir presque rien dit des expulsions religieuses et de vouloir ainsi donner le change.

Mais n'est-ce pas Mgr Cloutier, évêque de Trois-Rivières, qui écrivait en 1905 :

« La Nouvelle-France veut vivre, c'est pourquoi elle ne désire plus l'union politique ni même les relations de simple amitié avec la vieille France. »

Cette histoire n'est pas connue chez nous, grâce à la souple habileté du clergé, prompt à duper, expert dans l'art d'exploiter le mirage, dans la science de « séduire les personnes si nombreuses qui se décident sur les mots et non sur les choses ».

Parmi les tartes à la crème qu'il est convenu d'employer quand on parle du Canada, il faut citer en première ligne « le Patriotisme du Clergé ».

Le patriotisme du clergé est une de ces expressions fortunées qui fournissent une longue carrière, possèdent la vertu singulière de répondre à toute demande indiscrète et devant lesquelles il est au moins décent de s'incliner.

Que si des conférenciers français passent par le Canada, il n'est cajoleries que le clergé ne leur fasse. Les portes de l'Université s'ouvrent toutes grandes pour M. Brunetière,

lequel est un Père de l'Eglise ; mais elles se ferment devant les républicains et les dreyfusards. C'est alors que se jouent de jolis tours de passe-passe. Nos gens sont tout étonnés de s'en retourner... muets et contents : à l'aide de gâteries, le clergé les persuade qu'il ne leur a refusé la parole à l'Université que pour la mieux donner avant ou après de grandes conférences catholiques où les prélats français parlent du diable ! « Ah ! que le clergé canadien aime donc la France I » répètent alors tous en chœur les conférenciers français, qu'ils aient ou qu'ils n'aient pas conférence. C'est bien plus beau encore, quand les ministres canadiens, comtes du Pape, viennent comme feu M, Honoré Mercier faire palabre dans notre pays. « Si nous n'aimions pas la France, s'écriait ce fils dévoué de la Papauté, à une conférence faite à Chartres en 1891, 'pourquoi le clergé conserverait-il la religion de nos pères ? pourciuoi aurions-nous reçu Vévêque de Nancy, Mgr Forbin-Janson, Mgr Soûlé, le général de Charrette, les Jésuites et le comte de Paris ? Pourquoi aurions-nous apporté nos écus à la basilique du Sacré-Cœur ? » Pourquoi, je vous le demande? Dans l'enthousiasme patriotique, ces ahurissants raisonnements filent comme de l'eau dans le gosier relâché des gobeurs. Et le refrain reprend : « Ah ! que le clergé canadien aime donc la France ! » sanglotent à la fois les évêques, les curés, les moines, les écrivains et le public français. La farce a réussi.

GALLOPHOBIE ET CLÉRIC.\LISME 163

Quand le comte de Paris fut reçu en Roy par les cléricaux canadiens, — Beaubien, Loranger, Jette, Routhier, le recteur des Jésuites et les évêc^ues, — M. Jette, aujourd'hui lieutenant-gouverneur, prononça un discours très significatif. Il parla de la France : « Cette France, Monseigneur, qui nous a donné tant de vigueur et de sève, c'est celle que cette longue suite de rois, vos ancêtres, avaient faite si grande et si glorieuse. » Voilà la France chère aux cœurs catholiques, et que célébrait dernièrement un jeune poète canadien, qui signe modestement A. T. :

« Vive l'ancienne France Berceau du Canadien, La Foi et l'Espérance, De tout bon chrétien.

Ce qui fait notre crainte, C'est que des renég"ats Foulent aux pieds la Sainte France de nos prélats ! »

A ce chef-d'œuvre, il faut joindre le poème dédié par un catholique canadien aux délégués ouvriers français qui, récemment, se trouvaient de passage à Montréal, et, en général, «à tous les mauvais Français, aux épaves du vieux monde qui viennent s'échouer en Amérique » :

J'ai vu des hommes vils qui venaient de la France, Renégats de Paris, crevés plus qu'à moitié. Insulter un drapeau qui brille d'espérance, Le salir de leur bave et l'écraser du pied. Ils voulaient implanter sur nos rives paisibles

Les principes haineux d'un peuple qui s'en va ; Ces méchants révoltés ont inventé des cribles Où leurs journaux secouent la Foi qui nous sauva; Et ces creux insulteurs et ces piètres risibles Sont des loups ravisseurs qui veulent égorger. Mais leurs cris insensés sont demeurés stériles. Gardez chez vous, fripons, l'étendard étranger, Nouis ne voudrons jamais arborer vos guenilles Qui dans votre pays couvriront vos tombeaux. Nous voulons vivre en paix, simples, bons et tran- Sous la Croix, nos jours sont beaux ! [quilles;

Joseph Adémar.

Les acteurs et actrices français ont eu le même sort que les délégués ouvriers.

Voici les strophes d'un poème en l'honneur de Sarah Bernhardt, de passage à Québec, publié dans La Croix, UEvèneinent et Le Soie-il :

Va-t'en, juive insolente au sourire cynique, Toi qui vient {sic) de jeter l'injure à notre sang. Va-t'en montrer plus loin ton front neurasthénique. Sur qui la vieillesse descend.

Va-t'en bien loin, et puis, de province en province. Pars avec ta névrose et compte en ton chemin L'argent, qu'on aurait dû te tendre avec la pince Et non avec la main.

Et quand, ailleurs, vers toi, les foules accourues Admireront ton verbe et pleureront d'émoi, Ici, nous passerons le balai sur les rues Pour qu'il ne reste rien de toi.

Le reste de ce doux poème ne peut être cité c{ue dans un recueil de documents pathologiques.

Au reste, il y eut mieux encore que le poème.

Quelques jours avant l'arrivée de M""® Sarah- Bernhardt au Canada, une vaste campagne de protestation s'organisait dans la presse religieuse de Québec et de Montréal, et La Croix en précisait ainsi la portée : « A Montréal, il nous vient chaque année de Paris, « ce foyer de toutes les pourritures », des troupes d'acteurs et d'actrices. Malheur à nous ! » Les archevêques canadiens renchérissaient encore et dans les mandements passionnés dénonçaient les ravages de représentations aussi « impies qu'immorales ». Ces excitations ne demeurèrent pas platoniques. Force a été cette fois aux agences de révéler les scènes axtraordinaires qui ont eu lieu à Québec, où une foule d'étudiants catholiques et de séminaristes ont blessé deux actrices, M"^^ Alisson et Duc, à moitié assommé M. de Max et roué de coups de canne le secrétaire de M""^ Sarah Bernhardt, M. Simonson.

Les orateurs français subissent parfois le même sort. Le cas de M. Mage est typique. M. Mage est un Français qui donne à Montréal des conférences où les méfaits des papes sont audacieusement dénoncés. M. Mage n'est peutêtre pas un libre-penseur, mais il est sympathique à la libre-pensée. Inspirés par le Palais archiépiscopal, les étudiants catholiques de l'Université Laval ont jugé spirituel d'aller tuer dans l'œuf — c'est le cas de le dire — la propagande impie de M. Mage, et à cet effet ils ont envahi, au nombre de 150, la salle de

conférences, munis d'œufs pourris et autres projectiles dont ils ont criblé l'orateur. La conférence fut interrompue. La police dut intervenir ; bref, scandale complet. Le Canada, organe de M. Langlois, député au Parlement de Québec, blânm énergiquement cette manifestation cléricale et qualifia « d'actes de vandalisme stupide » les déprédations commises par les jeunes universitaires. Il n'en fallut pas plus pour que les étudiants tinssent à renouveler leurs exploits — cette fois au détriment du Canada : vitres brisées, vociférations, autofadés, œufs pourris, etc., la farce passa par des phases identiques.

Il s'est heureusement trouvé un journaliste canadien-français, M. Pierre Lafleur, pour élever la voix contre ces procédés démagogiques et réclamer en faveur de la liberté de penser, dans le Bulletin de Montréal, mais huit jours après, le Bulletin, craignant sans doute les foudres Bruchesiennes, s'est empressé de répudier toute solidarité avec les opinions de son collaborateur. Doux pays, vraiment !

Conclusion

Conclusion

A Dieu ne plaise que nous reprochions aux Canadiens de vouloir être eux-mêmes et de s'affirmer libres de leurs destinées ! Mais si notre respect pour les volontés des peuples est exempt de tout patriotisme, il ne va pas jusqu'à subsister en face des hypocrisies et des mensonges. L'internationalisme tend à rapprocher, non à séparer ; il a pour mission d'établir les races et les peuples sur de vastes et purs terrains d'entente, de paix et de progrès ; il ne saurait laisser passer avec indifférence les torrents de boue, les énormes fleuves d'injures que le cléricalisme canadien-français — à l'instar de tous les cléricalismes — projette sans relâche contre les idées et les citoyens d'une nation étrangère. Peu nous chaut, d'ailleurs, que cette nation soit la France, l'Angleterre ou le Japon.

« Obéissons au Pape ! » s'écrie un journaliste canadien, M. Gaston Landreuil. C'est la formule du patriotisme catholique, c'est le mot d'ordre de l'Internationalisme romain qui a toujours semé et cultivé, à travers les âges et les nations, des germes de discordes, de fièvres et de rancune. Pêcheuse d'hommes, l'Eglise romaine aime troubler les eaux. Plus les eaux sont obscures et mauvaises, plus la pêche promet d'être abondante.

Cet internationalisme de mort et de ser-

vitude qui, selon La Croix de Montréal, « prend par les cheveux de la jeunesse toute vive ", il est réservé de le vaincre à l'Autre, à l'Internationalisme qui veut grouper librement les bonnes volontés, désarmer les peuples et détruire, avec les guerres, les misères et les ignorances dont toutes les Eglises — mais surtout l'Eglise de Rome et particulièrement l'Eglise de Rome au Canada — surent profiter depuis Constantin.

Ce ne sont pas, en effet, les mesures coërcitives qui triompheront au Canada de cet anachronisme politique : le cléricalisme canadien.

Con&titutionnellement, la grande Bretagne ne peut rien ou presque rien. Devant une action qui semblerait inspirée par un prosélytisme religieux ou un calcul impérialiste, la Province de Québec se cabrerait très légitimement d'ailleurs.

Mais il est d'autres moyens.

L'action fertile, fructueuse, féconde, qui vient des individus, de l'effort direct, de l'initiative particulière. La pression de l'opinion publique saisie des faits et les dénonçant à son tour.

Il est surtout un élément nouveau qui ne tardera sans doute pas à changer la face des choses au Canada, — l'élément ouvrier.

Qu'il me soit permis de citer ici, comme un document, une lettre qui me fut adressée il y a quelques années par un Canadien français des plus distinjrués :

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