CONCLUSION
« Les ouvriers, ici, croient encore. Certes, mais ils sont fatigués du clergé. Ils ne veulent plus de chapelains dans leurs unions. Ils renvoient à leurs évêchés ou à leurs cures les évêques et les prêtres qui veulent s'imposer à eux. C'est aux Unions qu'est due l'indépendance morale des ouvriers — cent fois plus grande que celle des gens de professions libérales. Car, ce qui fait la puissance du clergé ici, ce n'est pas seul le sentiment religieux de la population, mais bien l'idée que celle-ci se fait de sa puissance sociale, de son influence. On sait qu'il peut, selon son bon plaisir, ruiner un commerçant, un docteur, un avocat... Un citoyen, dénoncé par le clergé comme un homme immoral, sans religion, c'est-à-dire ici, sans cléricalisme, et qu'on ne saurait fréquenter sous peine de péché mortel, n'avait plus, il y a quelques années, qu'à quitter le pays. Il lui devenait impossible de gagner sa vie.
« Dans les campagnes, il en est encore ainsi, même à deux pas de Montréal. A Montréal même, la situation n'a pas varié pour les médecins, avocats, négociants, etc., qui redoutent plus que le feu de déplaire à un clergé que beaucoup d'entr'eux haïssent. Mais les Unions ouvrières ne permettraient pas le renvoi d'un ouvrier pour cause d'irréligion ou d'anticléricalisme, s'il est prouvé qu'il accomplit son travail de manière satisfaisante. Délivrés de la crainte de perdre le pain quotidien, les ou-
vriers, il y a dix ans, esclaves soumis du clergé qui les traitait de haut, relèvent aujourd'hui la tête et agissent enfin en hommes libres. %
« Seuls, ici, ils ont osé, et par leurs main-for. i
tes et par la voix de leurs candidats, réclament publiquement l'enseignement gratuit. Le clergé, impuissant désormais, use de ruse, multi- f plie les bassesses devant les Comités des Unions, proteste de ses sentiments socialistes, fait des efforts inouïs, d'ailleurs inutiles, pour faire accepter ses services, ses conseils, ete.
« Disons-le. La classe ouvrière est la seule à Montréal qui ait le sentiment de sa dignité et de ses droits.
« Néanmoins, que le clergé ne prenne pas pour argent comptant l'attitude soumise, le silence ou les flagorneries des gens instruits. Chez ceux-ci, écœurés d'eux-mêmes et de leur patience lâche, la révolte, la révolte sourde mais intense croît et se prépare. L'imprudence du clergé, son autocratie, son injustice, sa soif des richesses, lassent peu à peu les gens ! »
Le jour où l'exagération sera à son comble, le peuple canadien se soulèvera et dépassera toutes les limites, sans reculer peut-être, tout pacifique qu'il soit, devant l'effusion de sang. A la question économique, la Révolution canadienne ajoutera la solution — brutale — de la question cléricale.
Le mot de la fin qui résume ces troublantes possibilités, un écrivain français, M. Pierre de