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CHAPITRE PREMIER

Comment, en France,

on connaît, on méconnaît,

ou on ignore le Canada

Comment, en France, on connaît, on méconnaît ou on ignore le Canada

Il est parfois dans l'histoire d'un pays comme un chapitre éclatant qui épuise l'intérêt et ne permet plus au récit des événements postérieurs d'obtenir près du grand public une attention sérieuse et soutenue. C'est un phénomène de saturation auquel n'a point complètement échappé l'histoire du Canada.

Aux vieilles légendes pittoresques, aux évocations de lointaines et passionnantes aventures, le Dominion ne peut opposer aujourd'hui qu'un panorama qui constitue bien encore, par ses gigantesques horizons, un poème admirable... mais didactique, remplaçant rOde et l'Epopée.

Homère chanta Vllliade ; puis vint Hésiode qui décrivit les Œuvres et les Jours. Ainsi le Canada devint-11 The granary of England, la terre pacifique de l'émigration européenne, après avoir été le champ clos où se défièrent longtemps deux peuples.

L'histoire du Canada perdit alors pour la majorité de l'opinion qui croit à la réalité du dicton. « Les feuples heureux rCont pas d'histoire », son caractère poignant, son charme un peu farouche.

Insensiblement, de l'indifférence envers les

destinées de la nation, on en vint à un certain mépris, bienveillant encore, il est vrai, envers les habitants.

Pendant de très longues années, l'Angleterre elle-même parut n'éprouver qu'une considération médiocre pour ses colons anglais du Canada (1) ; considération qui baissait encore d'un ton vis-à-vis des sujets de race française qui forment avec les premiers, dans l'empire britanniciue, la nation canadienne.

N'est-elle pas singulière la destinée de ces Canadiens français qui n'ont pu, jusqu'ici, éveiller la complète et sympathique curiosité du pays dont ils dépendent, avec de larges libertés politiques, comme de celui à qui est due leur origine ?

Si l'Angleterre, en effet, les tient pour des cultivateurs honnêtes mais frustes, lourdauds, incapables de développement intellectuel, la France, hier, les imaginait vivant à l'état presque sauvage.

Un écrivain canadien, M. Chauveau, rimait plaisamment en 1850 :

« A vos amis surtout de grâce dites bien Qu'on n'est point tatoué pour être Canadien. »

(i) Plusieurs Canadiens anglais, d'une intelligence et d'une culture remarquables, ne m'ont pas caché qu'étant venus étudier à Oxford, ils furent péniblement impressionnés par l'attitude des étudiants anglais qui paraissaient les considérer comme appartenant à une race un peu inférieure. Toutefois, d'après d'autres témoignages plus récents, un mouvement de réaction semble se manifester.

C'est le phénomène dont nous parlions plus haut. Pour le littérateur français, à partir de la conquête anglaise, le Canada manque de coloris, de pittoresque, de panache. Pour un peu, le Français, de culture moyenne, s'écrierait devant un Canadien : « Ah ! ah ! Monsieur est Canadien ! C'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Canadien ? »

Les Canadiens français n'ont jamais été des sauvages. Mais il est vrai que leur mentalité demeure inculte et rude.

Néanmoins, l'indifférence quasi-unanime témoignée à leur endroit est injustifiée. Si la politique canadienne rebute au premier abord par sa complexité dans l'insignifiance, si les grandes questions de principes, les problèmes sociaux se laissent mal étudier dans une mêlée confuse de discussions financières et nationalistes, il reste qu'il est dans cette race des qualités d'énergie, d'esprit, de révolution, de premier ordre et que son histoire moderne contient, en des pages curieuses des exemples et des leçons péremptoires.

Mais d'ailleurs, à l'heure actuelle, le Canada souffre plus d'être mal connu que d'être ignoré.

Nul ne paraissait mieux désigné que les Français pour révéler au public le Canada français en des œuvres impartiales, nourries de notations exactes, inspirées par une haute et profonde compréhension des hommes et des faits.

Force est d'avouer qu'il n'en a guère été ainsi.

Les raisons de cet échec tiennent dans les idées préconçues, les motifs intéressés qui dictèrent aux voyageurs français leurs impressions canadiennes.

Les uns, pour qui le patriotisme est un talisman magique, mirent une grande complaisance à prendre l'attitude si commode de l'autruche. Aussi, rapportèrent-ils du Canada des articles, des brochures, des livres d'une phraséologie abondante où il n'était parlé — mais avec quel enthousiasme ! — que de « V amour des Canadiens pour la France ! », du désir ardent qu'ont les Canadiens de redevenir « Français » et autres refrains attendris.

Patriotisme de commande. On sème ainsi des illusions d'un ordre rétrograde. On ment aux faits. Les Canadiens français ne regrettent pas le joug français ; ils ont la volonté formelle quelque puisse être leur avenir de demeurer en dehors des lois françaises. Il suffît pour s'en convaincre ^'étudier et de voir avec un esprit sincère et libre.

Faut-il mentionner d'autre part et pour mémoire les écrivains dont la pensée courte s'est, en quelque sorte, enfermée dans le décor canadien ? Ceux-là estimant sans doute, selon l'expression prétentieuse de Paul Bourget, que le paysage canadien constitue à lui seul l'état de l'âme canadienne, nous rassasièrent de descriptions banales et filandreuses, totalement

dépourvues de beautés littéraires. Ils nous infligèrent ad nauseam des récits tels que celui de La Guignolée qui peut bien être pittoresque, mais demeure tout à fait insuffisant, pour faire comprendre le Canada.

Il vint enfin au Pays des Neiges des Français, avertis et attentifs, mais qui se gardèrent sévèrement de découvrir à leurs lecteurs tout ce qu'ils y avaient vu et admiré, laissant à leur corps défendant ce soin à certains de leurs compatriotes qui, depuis quatre à cinq ans, livrent par rayons au public un peu de la lumière qui les a frappés au cours de leur séjour (1).

Des Français avertis et attentifs? Intéressés surtout, et qui ne cessent d'interpréter les faits de la plus détestable façon (2). Clé-

(i) Parmi ces derniers, citons MM. Albert Métin, C. Muller, André Siegfried, etc.

(2) Exemple de parti pris et d'ignorance : Un article de M. Urbain Guérin paru jadis dans la Vérité Française, (de Paris), 2 mai 1904, sous le titre : Oasis de prospérité :

« Ainsi nous nommerons ces pays qui ont conservé les saines traditions.

« Les modèles les plus purs, ce sont d'abord trois petits pays {sic) ; le Canada, la Biscaye, les vieux cantons catholiques de la Suisse : Schwyz, Uri, Unterwald. La médiocre étendue de leur territoire (sic), les circonstances naturelles au milieu desquelles ils ont été placés, le travail agricole auquel ils se sont livrés de préférence à l'industrie manufacturière, ont prévenu le développement des richesses qui auraient engendré la corruption ; ils n'ont pas vu s'élever chez eux de brillantes cités dans lesquelles une

ricaux avoués, cléricaux masqués, ils ont apporté du Dominion des livres de messe où les antiennes — toujours les mêmes — célèbrent les admirables libertés dont jouit la province de Québec sous la houlette du clergé catholique, et le rôle non moins admirable de ce clergé défenseur de la nationalité, des mœurs, des traditions françaises.

A la Chambre des députés, le 22 janvier 1904, M. Ribot s'écriait dans un de ces mouvements oratoires dont il a le secret classique : « Vous n'avez jamais été de l'autre côté de l'Océan, dans ce Canada que nous avons perdu par nos fautes et vous n'y avez pas vu le rôle que le clergé catholique y a joué : il y a été le gardien des traditions et de la nationalité française ! »

M. Ribot était ici l'héritier de M. Delcassé qui, le 7 septembre 1901, transm.ettait à M. Waldeck-Rousseau deux rapports de M.

Kleczkowski, consul de France à Montréal, concernant les Oblats de Marie Immaculée, établis depuis longtemps au Canada. « Il serait regrettable, ajoutait-il, qiû après avoir tout fait pour répandre le nom et la langue de la

classe d'hommes couvrant leurs convoitises et leurs haines du nom de la science enseignant le mépris des vérités traditionnelles ; enfin, le pouvoir central n'a jamais, parmi eux, disposé d'une assez grande force pour entraîner le pays dans des agressions coupables. Les trois pays ont échappé ainsi aux grandes causes de la corruption, et par suite de la décadence des Etats. »

France, il pût sembler que ces missionnaires fussent gênés dans le développement de leur œuvre, par des mesures dbnt la France fût rendue responsable. »

Que valent ces diverses affirmations ? C'est aux faits à répondre, mais déjà il est une remarque précise qui se dégage irrésistiblement de toutes les contributions à l'étude du Canada français (1) : c'est qu'il est inutile de chercher à le connaître, à le comprendre si l'on néglige d'y étudier la question cléricale. Dans cet étau, l'âme du Canada français s'est enferm.ée. Des faits, il semble que se dégage une forte leçon qui peut intéresser tous ceux que préoccupent les questions religieuses — et partant, sociales au sens le plus large du terme.

(i) Au cours de ce volume, le terme Canada désignera la province de Québec, le Canada français, autrefois nommé « Bas-Canada ».

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