CHAPITRE II
Le Pacte
Le Pacte
Dès 1760, il est aisé de retrouver dans les articles de Capitulation présentés par M. de Vaudreuil au Général Amherst la trace de préoccupations d'ordre clérical où se reconnaît la griffe congréganiste. C'est que la Province de Québec était alors le domaine incontesté de la Compagnie de Jésus, dont l'esprit ultramontain avait envahi jusqu'au clergé séculier. De fait, les traditions gallicanes ne virent guère le jour au Canada, oii le 19 juin 1625, Rome débarquait avec le Père de Brébœuf et quelques autres Jésuites. Appelés par les Récollets, les Jésuites ne tardèrent pas à leur jouer nombre de tours d'habile et orgueilleuse diplomatie. Ils accaparèrent d'abord l'héroïsme et le martyre, puis les biens et les privilèges et enfin toute l'influence. Un temps peut être la conquête anglaise les dérangea. Mais forcés de s'éloigner, ils se consolèrent avec l'espoir du retour et l'assurance qu'ils avaient de laisser là-bas un clergé tout imprégné de leur pensée. Ce dernier se désola moins encore. Il se rendait compte des dangers que les Philosophes et Encyclopédistes
faisaient courir à l'Eglise de France. Il prévoyait les mauvais jours (1).
Il est permis de penser cju'il se prépara à obtenir du nouveau gouvernement plus de libertés encore, plus de facilités d'action.
Sans doute, l'opposition des deux religions nationales rendait la question plus délicate.
« Deux religions contraires, écrivait jadis le sieur de Champlain, ne font jamais un grand fruit pour la gloire de Dieu parmi les infidèles que l'on veut convertir. J'ai vu le ministre et notre curé s'entrebattre à coups de poings sur le différend de notre religion. Je ne sais pas qui était le plus vaillant et qui donnait le meilleur coup, mais je sais très bien que le ministre se plaignait quelquefois au sieur de Mons d'avoir été battu... et ils vidaient en cette façon les question de controverse. »
Ce n'était plus tout à fait « en cette façon » pittoresque que devaient désormais aller les choses au Canada. Là « c?'o?/ il fallait qu'à V avenir les huguenots fussent exclus », les catholiques, par la force des armes et des traités, avaient à s'incliner sous le joug d'un Etat protestant. A côté de leurs églises, s'élevaient des temples, et aux chants des Proses latines, la mélopée des Psaumes anglais répondait.
(i) « Le bienfait des bienfaits du Cœur de Jésus, c'est de nous avoir sauvé des conséquences fatales de la Révolution en nous arrachant la veille des bras de la Mère- Patrie. » (Le Drapeau National, brochure canadienne 1904.)
Une population restait qu'il fallait entretenir avec soin dans un zèle catholique plein de prudence et de frénésie tout ensemble. A tout prendre, la proie était belle encore, les ressources laissées, très respectables.
Lorsque le traité de Paris fut signé, en 1763, il semblait que les 60.000 Français abandonnés à l'Angleterre, dussent disparaître à brève échéance, dans le phénomène logique de l'anglification.
Le résultat démentit ces conjectures.
La langue française, expression même des justes revendications des abandonnés, fut dès lors l'inexpugnable bastion où se groupa, se développa, se fortifia la race canadienne.
Le sentimentalisme n'a rien à faire ici ; la vitalité de notre langue au Canada est un fait pratique nettement en dehors de toutes considérations françaises et dont la France ne saurait, sans puérilité, chercher à tirer quelque sotte gloriole.
Si la population laïque était résolue à garder sa langue, par instinct de conservation, il est juste de reconnaître qu'elle fut puissamment soutenue par le clergé.
Ni le but, ni les motifs ne furent évidemment les mêmes ; alors que les laïques étaient convaincus que la langue française devait les sauver de l'oppression anglo-sapconne, les évêques et curés tendaient à l'asservissement de leurs compatriotes, courbés sous le double joug de Roma et de l'autorité britannique.
Entre les mains du clergé, la race canadienne promettait d'être un incomparable trésor de docilité et d'ignorantisme.
Le catholicisme romain n'hésita pas. La peur de la Réforme, le stimulant des convoitises l'inspirèrent heureusement. Il prit la direction du mouveanent national et unit pour un temps ses intérêts à ceux de la race nouvelle.
— « En perdant notre langue, disaient les laïques, nous perdons notre nationalité. »
— « Perdre votre langue, clamait le clergé, c'est trahir votre religion. »
Ces deux cris de ralliement, l'action subtile de Rome sût bientôt les confondre étroitement et créer le sophisme par lequel on persuada aux Canadiens que « perdre leur religion, c'était perdre leur nationalité ». Une nationalité qui « ne vit que par nos institutions, notre langue et nos lois, et surtout notre religion », écrit Mgr Larocque, évêque de Saint-Hyacinthe. (Lettre pastorale de 1867) ; une nationalité qui ne peut être sauvée que par « la conservation de tout ce qui nous est cher comme nation : notre religion, notre langue, nos institutions », dit Mgr Langevin, évêque de Rimouski (Mandement de 1867), etc., etc.
Ce sophisme adroit ne fut pas le seul ; le clergé alla plus loin et de fil en aiguille, une théorie, chère aux cœurs biens nés du catholicisme, s'élabora, où il fut entendu que, sans
le clergé, les Canadiens eussent été soumis au plus dur esclavage anglo-saxon.
Il reste à voir si, la race une fois créée, le catholicisme une fois maître de la race, l'histoire s'accorde avec ce rosaire d'audacieux axiomes.
Le talent du gouvernement anglais fut de saisir tout le parti qu'il lui était possible de retirer d'une politique où le protestantisme tolérerait tout en les limitant aux seuls catholiques les plus grandes libertés cléricales. L'autorité du Roi d'Angleterre protégea donc l'autorité catholique à laquelle obéissaient 60.000 hommes. Aussi, voit-on aussitôt les ecclésiastiques faire profession d'une fidélité envers le Roi d'Angleterre et en donner des preuves en 1775 et en 1812, lors des deux invasions américaines (l'*
(i) Voir à ce sujet l'Histoire de la Seigneurie, par M. J. Edmond Roy, tomes III et IV. <( Certains habitants, dit-il, avaient embrassé avec tant d'enthousiasme la cause de l'indépendance (en 1775) qu'ils ne voulaient jamais revenir sur leurs pas, malgré les menaces des autorités, les sollicitations de leurs pasteurs et les excommunicaUons lancées contre eux par l'évêque. On sait qu'à Saint-Michel-de- Bellechasse plusieurs colons moururent sans vouloir voir le prêtre et furent enterrés sur le bord des routes, privés des bénédictions de l'Eglise. »
Il semble bien prouvé, d'ailleurs, qu'il ait alors paru à l'Angleterre de son intérêt de protéger la tyrannie cléricale, non pas tant en face du danger français qu'à rencontre du péril américain. On trouve des manifestations évidentes, de cette politique habile peut-être à l'époque,
Les évêques Briand et Plessis ne montrèrent pas un moindre zèle, « dans le but, dit un auteur canadien, d'inspirer confiance au gouvernement et d'en obtenir des concessions (i). »
Ce zèle allait jusqu'à la platitude et la flagornerie. Ecoutez plutôt Mgr Plessis, évêque de Québec, s'écriant avec enthousiasme, le 7 juin 1794 : « Mgr Briand vit à peine les armes britanniques placées aux portes des villes qu'il conçut en un instant l'idée que Dieu avait transféré à l'Angleterre le domaine de ce pays, il aperçut que la religion elle-même pouvait gagner à ce changement de domination ! (2) »
mais assurément de courte vue, dans les dépêches des gouvernements. (Papiers d'Etat.) Citons la lettre de Lord Dalhausie à Lord Balhurst, le lo juin 182 1 : « Dans cette province, la religion catholique est certainement la meilleure défense que nous puissions y avoir contre nos voisins et l'on devrait lui accorder tout l'encouragement équitable possible, etc. »
(i) Le Clergé canadien. Sa mission, son œuvre, par L.-O. David, Montréal, 1896.
(2) Il faut, écrit M. J. E. Roy {Histoire de la Seigneurie, tome IV, page 232), lire les mandements des évêques de Québec au sujet de la Révolution Française et de la lutte engagée entre la France et l'Angleterre, et se demander ensuite avec quels sentiments l'habitant recevait ces paroles qui descendaient de la Chaire de Vérité. »
Au lendemain de Watterloo, par exemple, l 'évêque Plessis écrit à ses ouailles :
« L'immortel Wellington, à la tête des braves troupes qu'il commandait a défait complètement l'armée formidable com-
La religion pouvait gagner. Mais ses représentants ne devaient rien perdre !
Il y eut, dans les coulisses, des marchandages tout à fait pénibles et de la plus sordide espèce. Les preuves abondent. En voici une entr'autres.
Le Lieutenant-Gouverneur Milnes écrit de Québec (le i^'' novembre 1800) au duc de Portland : « Uévêque catholique actuel est extrêmement bien disposé envers le gouvernement.
V. Samajesté lui accorde 200 livres par année... Il nous a récemment demandé le payement du loyer de VEvêché, déclarant en même temps que son revenu est tout à fait insuffisant, etc. Cette demande offre une occasion d'attacher plus particulièrement Vévêque canadien au
mandée par l'usurpateur en personne. Cette brillante victoire a non seulement couvert de gloire notre armée, elle a encore promptement terminé une guerre cruelle, rendu la paix à l'Europe, rétabli Louis sur le trône de ses pères et enfin conduit Napoléon lui-même entre les mains puissantes de l'Angleterre. »
Ne dirait-on pas le bulletin de victoire dressé par un général sur le champ de bataille, à la lueur des feux de bivouac ?
Comment suppléer à cette parole respectée du prêtre qui distribue, du haut de la chaire, les instructions religieuses et les renseignements séculiers. N'est-il pas le seul instruit et le plus disert de sa paroisse ? Aussi le Gouvernement, sûr qu'il sera écouté, est-il trop heureux de s'adresser ù cet homme dont les fonctions doivent par elles-mêmes inspirer des idées de justice et de charité.
Gouverneî/ient, si, grâce à l'augmentation de ses appointements, sa position devenait meilleure tout en exigeant de lui une stricte adhésion, etc., etc.. On pourrait se servir de Vinfiuence des prêtres, cette iîifluence bien établie pour assurer en tout temps une rnajorilé en faveur du Gouvernement dans la Chambre d'Assemblée. » (Archives canadiennes, série Q, volume 85, page 228.)
De fait, vers 1837, le Clergé Canadien peut être déjà satisfait de lui-même. Son œuvre est en bonne voie. Les plus grands privilèges lui sont attribués ; il se prépare à en réclamer d'autres (1).
Fanfaron de hauts exploits, il se donne volontiers comme le sauveur et le protecteur de sa race.
Viennent les troubles de 1837-38, et il jettera le masque.
L'insurrection de 1837 restera une dos pages les plus impressionnantes de l'histoire du Bas- Canada. Il n'est pas inutile éi la résumer en quelques mots.
Depuis de longues années, les Canadiens français luttaient, aidés de quelques nobles personnalités anglaises, contre un régime de corruption et d'étouffement. Un Canadien, M. L. 0. David, a tracé de cette douloureuse époque une saisissante esquisse (2) : « La justice souillée par
(i) Question des biens des Jésuites (Session de 1846), etc. (2) Les Patriotes de 37-3S, par L. O. David, page 7.
toutes les infamies, la malversation protégée par le pouvoir... la proclamation audacieuse des projets les plus effrontés d'anglifîcation ; l'infériorité de tout ce qui n'était pas anglais et protestant passés à l'état de principe ; la violation constante de toutes les lois constitutionnelles et parlementaires ; le contrôle sur les dépenses publiques refusé à la Chambre d'Assemblée... Voilà un coin seulement du tableau que rhistoire déroule à nos regards pendant trois quarts de siècle. Nous étions insultés, méprisés, humiliés et volés. »
Une illégalité flagrante, contre laquelle protestèrent dans le Parlement anglais des hommes commue Hume, Warburton, St-anley, vint mettre le feu aux poudres. Le gouverneur du Canada, Lord Gosford, fut autorisé à prendre de force dans le Trésor les subsides refusés par la Chambre d'Assemblée. La mesure était comble. L'insurrection éclata. Elle puisait son inspiration à la source même de l'idée libératrice de la Révolution française. C'est ainsi qu'à l'assemblée de Saint-Charles, le cérémonial rappela l'emphase convaincue des grandes journées du Champ-de-lNIars. Devant une colonne surmontée du bonnet phrj^gien, les Fils de la Liberté firent des propositions contenant la Déclaration des Droits de l'Homme, affirmant la nécessité et le droit de résister à un gouvernement tyrannique, engageant les soldats anglais à déserter l'armée. Des jeunes
gens chantèrent un hymne à la liberté et jurèrent de vaincre ou mourir.
Les Canadiens furent vaincus, mais ils fondèrent en mourant l'avenir et les libertés de leur race.
Que faisait le clergé ?
Au grand banquet donné à l'évêché de Montréal à l'occasion du sacre de Mgr Bourget, Mgr Lartigue prononça un discours tendancieux où il recommandait à ses prêtres de prêcher « qu'il n'est jamais 'permis de se réliolter contre Vautorité légitime^ et qu'ils ne doivent -point absoudre quiconque enseigne que Von peut se révolter contre le gouvernement sous lequel nous avons le bonheur de vivre ». Le 24 octobre 1837, le même évêque faisait lire par tout son diocèse un mandement qui intervenait nettement dans la question et engageait les Canadiens à ne prendre aucune part au mouvement. Que ces paroles aient été inspirées par des sentiments de sagesse, de prudence, par le désir d'éviter l'effusion du sang, on voudrait pouvoir l'affirmer. Malheureusement le mandement du 8 janvier 1838 ne permet pas cette opinion. A cette date, l'insurrection était vaincue, anéantie ; les désastreux combats de Saint-Charles et de Saint-Euatache avaient eu lieu. Les Canadiens étaient dispersés ou emprisonnés. Les uns avaient succombé sous les balles anglaises; les autres attendaient leur condamnation, l'exil ou la potence.
Dans les campagnes, les maisons, les champs, les églises des Canadiens étaient dévastées par les troupes. L'heure semblait être, pour les Evêques et curés de la religion romaine, celle des mots de miséricorde, de consolation et de pitié attendrie. Tel ne fut pas l'avis de Mgr Lartigue. Dans son mandement — monument de fureur et de dénonciation, les patriotes vaincus sont traités de « brigands^ de meneurs, de coryphées d'une faction, de sophistes dangereux, ne visant qu'à s'élever, à dominer dans un nouvel état chimérique , et à prendre la place de ceux qu'ils pourraient dépouiller ; car c'est en dernière analyse le résultat de toutes les révolutions ».
Dans sa haine contre les vaincus, l'évêque allait jusqu'à excuser tous les désordres des vainqueurs. Les capitaines anglais avaient profané les temples catholiques ; l'évêque ne cherche qu'à les absoudre, car « outre que le plus vaillant capitaine, ciuelque humain et généreux qu'il soit, ne peut toujours dans ces occasions maîtriser la fougue du soldat, à qui doit-on attribuer la première cause de ces w.alheurs? » Aux malheureux vaincus, évidemment : « Ils savent, ajoutait le ministre du Dieu de Paix, les ordres que nous avons donnés à nos coopérateurs dans le saint ministère de n'admettre aux Sacrements de l'Eglise, même à l'heure de la m,ort, sans une réparation préalable, aucun de ceux qui se sont Tnontrés rebelles et de refuser la sépulture ecclésiastique
à ceux qui mourront sans s'être acquittés de cette juste réfaration. »
En foi de quoi, devant 25.000 Canadiens français consternés, l'entrée du cimetière de la Côte des Neiges fut refusée aux restes de Chénier, le héros de Saint-Eustache, mort en combattant pour sa race et la liberté.
Plus tard, le curé et le vicaire de Saint-Eustache ne craignirent pas de chercher à déshonorer la mémoire des vaincus. Alors qu'en Angleterre l'opinion publique s'était émue, que Lord Brougham, Lord Durham avaient protesté contre la répression d'un mouvement provoqué par la rigueur et l'arbitraire d'un gouvernement corrompu, le clergé canadien français, affolé par la peur la plus basse, jetait pêle-mêle à la fosse commune le respect dû à la défaite et les cadavres mêmes des victimes.
« La conduite du clergé, écrit M. L. 0. David (1) donne à rhistorien le droit de faire des suppositions accablantes. Sans sa croisade, toute la population aurait peut-être donné dans le mouvement, le gouvernement aurait été moins sûr de triompher et plus enclin à faire des concessions... enfin la prison, l'exil et l'échafaud n'auraient pas, peutêtre, jeté dans le deuil et les larmes un si grand nombre de bonnes et respectables familles, »
Et le naïf Canadien de s'étonner : « Ce
(i) Le Clergé Canadien, pages 20 et 24.
n'était pourtant pas une révolution sociale, c'était une lutte nationale. L'Eglise a-t-elle jamais songé à excommunier les Vendéens qui après tout luttaient contre l'autorité établie ? »
Mais les Vendéens, instruments du catholicisme, combattaient contre la Révolution et la Liberté. Les Canadiens de 37-38 s'inspiraient de la Révolution (1) et se réclamaient tous de la Liberté. Le jeune Charles Hindelang (2), Français venu au Canada partager les périls et la mort des Canadiens, ne s'écriait-il pas sur l'échafaud : « Canadiens, en vous disant adieu, je vous lègue la devise de la Franc-e : Vive la Liberté ! »
L'insurrection canadienne de 37-38, mouvement national mais libérateur, effrayait donc l'Eglise par son inspiration d'une part et ses conséquences éventuelles de l'autre. Le clergé fut terrifié à l'idée seule de perdre un atome des privilèges que lui accordait le gouvernement anglais. Un contrat tacite était passé : « Laissez-moi ma dîme, ma puissance, mes
(i) Ils eurent même leur banquet des Girondins, où de Lorimier porta un toast à sa patrie et finit en criant : « A bas les tyrans ! leur règne s'achève. » — « Je meurs, dit Hindelang, la conscience tranquille, convaincu d'avoir fait mon devoir en combattant pour la liberté canadienne. »
(2) Charles Hindelang était Parisien ; la veille du supplice, auquel il marcha sans vouloir accepter les secours d'aucune religion, il écrivait à un ami ce mot typique : <( Demain matin, nous devons servir de spectacle à ces g^redins-là ; j'ai bonne envie de leur rire au nez. »
biens et mes privilèges et je vous livre le troupeau docile de mes Canadiens. » — « Faites des Canadiens nos esclaves et nous vous laisserons tout le loisir d'en faire les vôtres. » Contrat tacite, contrat odieux, auquel le clergé demeura fidèle.
L'Angleterre fut plus juste, dans l'avenir, envers les victimes de 37-38, que les misérables évêques et curés canadiens (i).
Les Blake, les Hincks, les Elgin, les Dufferin se sont inclinés devant l'héroïsme canadien. M. Holmes, qui avait combattu contre l'insurrection, reconnut son erreur en 1849. « Je suis heureux, dit-il -publiquement, de voir que nous devons à cette rébellion les bienfaits d'une constitution semblable à celle de la mère-patrie. »
0 le patriotisme du clergé catholique !
(i) Cette histoire semble peu familière à certains écrivains français, comme M. Henry de Bruchard, par exemple, qui écrivait dans la Revue Critique des Idées et des Livres, le 25 décembre 1909 : « On sait le rôle du clergé catholique au Canada après les traités de 1763... Les souvenirs des patriotes de 1837 ont passé l'océan ; on sait que la lutte continue encore, et c'est une touchante et généreuse leçon qui nous arrive chaque jour de là-bas, dans cette héroïque résistance quotidienne que mènent pour la race et pour la langue, prêtres, paysans et publicistes. Mais l'histoire, telle que les quatre Etats confédérés la conçoivent, est différente et on n'hésite pas à écrire que, pour le clergé, l'ennemi n'est pas tant l'Anglais que le protestant émancipé. »
L'ennemi, c'était et c'est encore l'insurgé.
Survint, en 1866, la question de la Confédération. La Confédération, c'était le triomphe du Haut-Canada, province anglaise assurée d'avoir la majorité dans le Parlement fédéral. Le Bas-Canada, province française, protesta contre le projet. Tout fut inutile et en 1867, les élections eurent lieu sous le nouveau régime. L'appel au peuple, réclamé par les Canadiens, avait été refusé. Contre le mouvement, le clergé dut s'élever à nouveau.
Les mandements des évêques de Québec, Saint-Hyacinthe, Rimouski et Trois-Rivières proclamèrent « comme principe sacré que voter contre le gouvernement, c'était résister à Dieu lui-même, préférer l'annexion à la confédération, livrer le pays à l'anarchie... Le clergé, ix)ur la deuxième fois, fut accusé d'avoir entravé un mouvement national, d'avoir assumé la responsabilité d'un régime politique plein de danger pour nos destinées religieuses et nationales, d'avoir froissé bien des âmes françaises (1). '>
C'est toujours le pacte secret et ignominieux qui dure. Mgr Baillargeon, évêque de Québec, le trahit visiblement quand il s'écrie : « Au reste, n'oublions pas, N. T. C. F., combien nous avons à nous féliciter de vivre sous l'égide de l'empire britannique. Nous ne connaissons aucun pays au monde où la religion jouisse d'une plus grande liberté et exerce une
(i) Le Clergé Canadien, par L. O. David, pages 35 et 36.
plus grande part d'influence. Tout cela est dû, après la protection du ciel, à la politique éclairée des hommes d'Etat, qui, depuis un quart de siècle surtout, président auK destinée3 de la mère-patrie. » (Mandement de 1866.)
0 le désintéressement du patriotisme du clergé catholique !
L'action du clergé parât plus vile encore, lors des incidents du Nord-Ouest, en 1886, des souffrances des Métis et de l'exécution de leur malheureux chef, Riel. « Dans la province où je vis, disait Wilfrid Laurier, et surtout parmi ceux auxquels je suis lié par une commune origine, l'exécution de Louis Riel a été universellement regardée comme le sacrifice d'une vie humaine, non pour satisfaire l'implacable justice, mais à des idées de vengeance et à des passions haineuses (1). »
Cette vie humaine, le clergé eut pu la sauver : il n'avait qu'à s'associer aux protestations des libéraux canadiens. Non seulement il s'y refusa, mais il mit tous ses efforts à enrayer un mouvement national.
« Pendant que la population en larmes s'assemblait pour demander la grâce, écrit M. L. 0. David, ou tout au moins la commutcition de la sentence de ce pauvre Riel, Mgr Fabre lançait une lettre où il disait qu'un vent de révolte soufflait au sein de notre peuple... Inutile de dire que Mgr Laflèche jugea à propos
(i) Discours au Parlement, mars 1886.
d'exposer ses principes qui auraient pour effet, s'ils étaient suivis, de faire des Canadiens français un peuple sans force, sans autorité.
Quoi d'étonnant si l'on a dit alors c^ue « si Riel avait été exécuté, c'est parce que Sir John Macdonald (premier ministre) après avoir pesé toutes les influences, crut qu'il avait plus à craindre de l'énergie permanente des Orangistes que des clameurs passagères des Canadiens français ; c'est parce qu'il compta sur le clergé pour apaiser ceux-ci. »
Pour la troisième fois le clergé combattait une protestation où le sentiment du droit individuel se mêlait à la pitié, à la confraternité humaine, et qui portait une population à « sympathiser avec des Métis maltraités, persécutés, poussés à bout ».
On imagine assez que les gouverneurs du Canada qui se servirent ainsi du clergé, éprouvèrent quelque dégoût écœuré : on pense malgré soi à l'anecdote légendaire du ministre de Louis-Philippe, tendant au bout des pincettes, une liasse de billets de banque au honteux héros qui livra Madame.
Le clergé canadien cacha ses rougeurs sous le masque du patriotisme. Mais les faits crient au-dessus des voix menteuses !