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Lacroix — la loi menace les récalcitrants d'amendes qui peuvent aller jusqu'à dix livres (250 francs). Certains curés, dont les sermons ne sont que comptes d'apothicaires et marchandages d'Harpagon, ne s'en tiennent pas là. Les uns font saisir l'unique vache d'un pitoyable cultivateur, d'autres donnent en chaire les noms des bons payeurs, de telle sorte, que toute la paroisse, par une opération facile, est à même de savoir et de montrer au doigt les débiteurs de la sainte Eglise. Un curé de la province de Québec ne s'écriait-il pas encore au prône : « Que ceux d'entre vous qui n'ont pas payé leurs dîmes ne s'avisent pas de venir me chercher pour un baptême, un mariage ou un sacrement : ils pourraient tout aussi bien s'adresser au curé de Chicago qu'à moi ! »
Notez que pour être dispensé de payer la dîme, il faut déclarer par écrit qu'on embrasse la religion protestante ou qu'on n'appartient plus à aucun culte. Dans le premier cas, vous passez pour un apostat, dans le second pour une « fine canaille », qui se ravale au rang des pires animaux. L'écrit est conservé par le curé et cela s'appelle la liberté de conscience.
Dévoré du désir des richesses personnelles, le clergé canadien est encore atteint par la maladie du luxe d'Eglise et de Presbytère. La comptabilité des paroisses est instructive à cet égard.
Au lendemain de la guerre, en i766-67, on
voit que, rien que pour la décoration de l'église de Saint-Joseph, il fut dépensé 3.514 livres ; en 1773, 1.304 livres pour la dorure des tabernacles, etc. En 1850, l'archevêque de Montréal tentait d'expliquer ce goût de luxe dans sa circulaire du 2 décembre : « Peut-être le nouvel évêché paraîtra-t-il à quelques-uns trop splendide, mais je dois vous avouer ici qu'en cela, j'ai cédé à une pensée de patriotisme et de charité... D'autant plus que jusqu'ici l'évêché n'a pas mis un sou sur cette bâtisse, qui est uniquement l'œuvre des souscriptions de nos campagnes (1). »
Ce sont également les souscriptions que demandait le 30 janvier 1904 le curé de Saint- Louis de France, de Montréal, M. Laroque, en vue d'acheter des cloches. « Il s'agit, disaitil, d'une souscription riche, abondante, surabondante. Pour répondre à mon attente, vos enveloppes devront me rapporter de beaux billets de banque ou quelques pièces d'or, ou mieux encore, pour un grand nombre d'entre vous, un bon chèque à mon ordre pour 25, 50, 100 ou 200 piastres. » Ce « grand nombre d'entre vous » peut laisser rêveur quand on sait que l'énorme majorité des Canadiens français n'ont aucune fortune. Mais les malheureuses populations fanatisées donnent et donnent toujours au commandement impératif de leur pasteur. Ainsi, en 1890, les 12.000 Canadiens fran-
(i) Circulaire du 2 décembre 1850,
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çais de HuU firent les frais d'une église (150.000 piastres) d'un presbytère (26.000 piastres), d'ornements d'église (30.000 piastres). La précédente église avait coûté 80.000 piastres. Le 19 janvier 1904 un incendie brûlait l'église de Sainte-Cunégonde et menaçait le presbytère. Les pertes pour l'une s'élevaient à 100.000 piastres. Le presbytère, renfermant des œuvres d'art, était assuré pour 27.400 dollars, et valait, disent les journaux canadiens, 70.000 dollars (1), Il n'est donc point surprenant, si l'église canadienne a constitué depuis deux siècles d'immenses domaines territoriaux et de considérables fortunes mobilières. En 1763, elle possédait déjà 1.223.333 acres de bonne terre. Que ne possède-t-elle pas maintenant? Et par église, je comprends aussi les congrégations. On sait
(i) Pour percevoir la somme nécessaire à ces dépenses, et votée par une assemblée de francs tenanciers, voici comment il est procédé : on évalue le total de la propriété foncière de la paroisse ; on divise le paiement intégral de la somme votée en lo annuités équivalentes. Il ne s'agit plus alors que de comparer une annuité avec la propriété foncière totale pour trouver le taux de la taxe annuelle de chaque habitant, proportionnée à sa propriété foncière individuelle.
Exemple. — Une paroisse a besoin pour son église d'une somme de 300.000 francs. La propriété foncière de la paroisse égale I million de francs. La somme de 300.000 francs sera divisée en 10 annuités de 30.000 francs. Le taux de la taxe individuelle sera donc de 3 %, chaque individu verra sa propriété imposée pendant 10 ans de 3 %. Cette hypothèque est favorisée et la fabrique devient créancière privilégiée.
les fabuleuses richesses de Saint-Sulpic€, « ayant conquis, dit Ernest Renan, sur le Canada une sorte de suzeraineté religieuse qui s'accommoda fort bien de la domination anglaise, conservatrice des anciens droits, et qui dure jusqu'à nos jours. »
Mais on peut ajouter que toutes les congrégations sont riches au Canada. Il n'est pas rare de lire dans la presse des entrefilets de ce genre : « Les sœurs de la Miséricorde d'Ottawa ont vendu pour 40.000 dollars cinq lots de terre. » Il y a là de ces « énormes alluvions de biens de main-morte », que M. Waldeck- Rousseau signalait en France. Et rien n'est plus curieuïc que les formes variées sous lesquelles se manifestent cette rapacité, cette âpreté au gain. Il en est de vraiment naïve : c'est, par exemple, les clercs de Saint- Viateur demandant et quêtant" les articles les plus nécessaires dans un orphelinat agricole ». Et ces objets sont les « vases et linges sacrés, les nappes d'autel, les aubes, les surplis et les étoles, les ornements pour messes et saluts, les m^issels, les canons d'autel, les chemins de croix, etc. » Les vêtements destinés aux orphelins ne viennent qu'en dernière ligne ! Il est d'autres formes moins naïves. L'Eglise a su obtenir au Canada d'être dégrevée de toute taxe municipale. Ainsi, la ville de Montréal appartenant par moitié aux Sulpiciens, c'est l'autre moitié qui doit payer la totalité des impôts. Quelques laïques ayant manifesté leur intention de demander au Par-
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lement la réforme législative de cet abus, sept évêques, en 1875, les menacèrent d'excommunication s'ils persévéraient dans leur campagne.
Tout ceci n'est rien encore auprès du trafic auquel se livrent les prêtres et congréganistes canadiens. Trafic varié, depuis les loteries que le gouvernement a la grande faiblesse de laisssr se multiplier, et grâce auxquelles tant de moines et de sœurs réussissent vite avec les quêtes à se bâtir d'imposants et magnifiques ccuvents où, du reste, se perpétue un commerce aussi bien commencé. Les maisons du bon Pasteur lavent, blanchissent et repassent. Les Trappistes vont plus loin, et virent un jour saisir leurs alam.bics comme ils fabriquaient frauduleusem.ent de l'alcool. Quant aux Jésuites, Dominicains, pères du Saint-Sacrem.ent, Rédemptoristes et Oblats, ils se livrent au commerce des messes grégoriennes. C'est le trafic mortuaire. La « Rome ecclésiastique » de Valleyfield, du 15 octobre 1901, en explique ainsi l'origine : « Un jour-que Saint Pierre se plaignait de ce qu'après sa mort il ne pourrait plus rien faire pour les âmes du purgatoire, Notre Seigneur lui dit : « Je veux bien accorder en ta faveur un privilège qui sera unique, c'est que toute âme du purgatoire pour laquelle seront offertes 30 messes sans interruption sera immédiatement délivrée, quelle que soit sa dette envers m.oi, plus que cela je la délivrerai aussitôt l'offrande versée pour elle. »
Cette louable entreprise fut très probablement productive, car voici ce qu'en disait, en novembre 1901, le « Messager du Saint-Sacrement de Montréal : « Nos Seigneurs les évoques ont décidé que l'on paierait 50 centins au lieu de 25 centins les messes grégoriennes, et qu'ainsi elles seraient dites avant les messes
de 25 centins, déjà payées
... Rien de plus prudent pour une personne qui veut bénéficier d'un tel bienfait que d'insérer comme première clause dans son testament l'obligation de payer de suite après sa mort, la somme de 15 piastres pour les 30 messes
grégoriennes pour le repos de son âme
... Il vaudrait mieux diminuer sur le prix des funérailles afin de pouvoir payer de suite après sa mort les 15 piastres pour les 30 messes grégoriennes pour le repos de son âme. N'oublions pas que le froid oubli est le linceul des morts, à fort peu d'exception, donc, pourvoyons nousmêmes à notre bonheur éternel pendant que nous le pouvons encore. »
Dans le même ordre d'idée, il faut lire les statuts de la Congrégation des jeunes gens de la paroisse Saint-Jacques Montréal. Il n'y est guère parlé que de cotisations, minimes du reste, mais les petits ruisseaux font les grandes rivières. Une note, en particulier, est savoureuse : « Un membre venant d'être reçu dans la congrégation, qui mourrait dans les trois mois de grâce accordés comme délai (pour le paiement des cotisations) par les règlements
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n'aurait pas droit aux privilèges (spirituels) qiie la congrégation accorde. Mais si ce membre faisait déjà partie de la congrégation depuis plusieurs années et qu'il aurait été fidèlement en règle avec elle, il ne perdrait aucun de ses privilèges, pourvu qu'on payât alors pour hii la contribution de Vannée courante. »
Ce marchandage, cette sorte de chantage, pieux, avec la mort et le ciel, a un caractère particulièrement pénible sur lequel je n'insisterai pas.
Dans les campagnes, les curés se livrent ouvertement au comm^erce si aisé dans les pays de colonisation, et ce, fort souvent pour leur compte personnel.
Voici un fait qui en résume d'autres. M. l'abbé G., curé de P... D..., s'occupait du commerce des vieux chevaux. Mais il possédait également un moulin à farine et une fromagerie. Le moulin à farine devint une excellente affaire, et le curé le vendit très avantageusement. Quant à la fromagerie, ce fut un « four » complet ! Et elle dut être fermée. Mais « tout vient à qui sait attendre », et quelques années plus tard, débarquait auprès de P... D... un français désireux de s'établir au Canada et cherchant une industrie lucrative. M. le curé flaira l'aubaine et parvint à vendre la fromagerie à de non moins bonnes conditions que précédemment le moulin à farine. Quelques mois se passèrent. Et le Français, découvrant, mais un peu tard, la vérité, revenait en Europe
à moitié ruiné. Le commerce, a-t-on dit, est une moitié de duperie. Mais ici les représ€ntants de Dieu en font une duperie complète. Dollar est Dieu au Canada. (Il l'est ailleurs aussi) jusque dans les temples de Dieu. Dollar est Dieu et Dieu est susceptible sur le point... de finance. M. Muller a vu dans une église de Québec cette affiche menaçante : « Les premiers bancs paieront cinq sous par place, les derniers, trois sous. Si quelqu'un se refuse à payer, le marguillier viendra prendre son nom et l'individu sera poursuivi dans les vingt-quatre heures s'il ne paie pas (1). »
L'abbé Gosselin avait raison, le catholicisme est prospère au Canada (2).
Un jour, sous le ciel brillant et glacé des hivers purs du Dominion, ou sous les rayons ardents d'un soleil estival, on voit s'amener par les villes ou les campagnes, sur les bords du Saint-Laurent ou près de la berge des grands lacs, deux, trois ou quatre humbles religieux, tous pauvres comme Job, cela va de soi. Moins de deux ans après, un couvent se dresse qui arbore de lourdes et pompeuses architectures. De gras jardins potagers — est-ce un
(i) Autour du Monde. — Au Canada, par C. Muller.
(2) Sur les ressources du clergé canadien, dîme, quêtes, collectes, casuel et bancs, consulter l'article de M. Louis Arnould, paru dans le Correspondant sous le titre : « L'organisation de l'Eglise au Canada, n
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symbole — égaient la vue et l'odorat. La congrégation a tant prié que le ciel a fécondé ses pieux efforts et enrichi ses membres — qui sont ceux de N.-S.-J.-G. — Car si la bonté de Dieu s'étend à toute la nature, elle ne laisse pas que d'avoir un certain faible pour la Congrégation. Les quêtes, les subsides et les loteries — les loteries surtout, ont fait le reste.
Et que si, d'autre part, quelque bon curé vient à monter en chaire le dimanche, gagez d'avance qu'il ne vous parlera pas d'autre chose que de « paj^er ». « Payez vos bancs, payez votre entrée, payez votre dîme, payez vos répartitions, payez pour le denier de Saint- Pierre, payez pour ceci, payez pour cela. »
Dans une délicieuse nouvelle de Villiers de risle Adam deux jeunes amoureux — le Paul et la Virginie modernes — entremêlent agréablem.ent leurs soupirs poétiques, de discussions et projets financiers. « Pendant, dit le conteur que j'écoutais ravi le bruit d'un baiser, les deux anges se sont enfuis, l'écho attardé des ruines vaguement répétait : « De l'argent... un peu d'argent. »
L'écho du culte catholique de la province de Québec répète aussi ces mots divins à travers les campagnes et les villes. Mais avec une petite variante : « De l'argent..., beaucoup d'ars-ent ! »