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CHAPITRE IV

Doctrine nulle, Morale puérile

Doctrine nulle, Morale puérile.

Nous avons vu jusqu'ici comment le clergé canadien, déjà puissant et congréganiste sous la monarchie française, avait reçu du gouvernement britannique, confirmation de ses libertés et privilèges ; comment il lui était ainsi devenu possible de développer sous l'égide protestante, son nombre et ses richesses; comment enfin, il avait manifesté jusqu'à nos jours un esprit singulièrement « business like ».

Parlerons-nous maintenant de la doctrine, de l'esprit religieux du clergé ?

Mais déjà ne l'a-t-on pas deviné ?

La doctrine est celle d'un sacristain qui, après avoir lu le Syllabus et l'Encyclique Pascendi, offrirait des cierges à la mémoire de Pie IX baiserait la mule de Pie X et s'enfermerait dans son ignorance têtue comme dans un sacré tabernacle.

Ne cherchez pas d'idéalisme dans l'église canadienne.

Seules, des manifestations grotesques d'une pensée mesquine et puérile s'en échappent.

La puérilité ne date pas d'hier. Qu'on lise, par exemple, le mandement du 20 février 1735, de Mgr Bosquet. L'évêque a, dit-il, « appris

avec douleur que quelques prêtres portent des perruques sans nécessité ; ils sont bien condamnables de frayer ainsi une route au relâchement ». A l'instar de Mgr Dosquet, Mgr Bourget adressait à ses ouailles, le 26 novembre 1860, une circulaire concernant les crinolines « vêtement qui répugne à la décence, mode aussi ridicule qu'inconvenante ». « Il faut engager les personnes pieuses à donner le bon exemple, en cessant de faire usage de cette robe, sans pourtant les obliger sous peine du refus des sacrements. Il est à espérer qu'on parviendra à faire régner en tous lieux cette pudeur qui est le plus bel ornement du sexe dévot. » Je conviens que la crinoline n'avait rien d'élégant. Mais l'intervention de l'évêque en cette matière réservée aux couturières et aux tailleurs, n'est-elle pas vraiment, elle aussi, « ridicule » et « inconvenante? » Au reste, l'archevêque de Montréal ne s'en tenait pas là. Le 25 août 1868, nouvelle circulaire, prescrivant que le costume adopté par les couvents devra à peu près servir de règle à toutes personnes séculières. Le 8 décembre de la même année, troisième circulaire exprimant le désir de voir « toutes les personnes du sexe ne paraître aux églises que « la tête m.odestement voilée ». Elles devront aussi faire à l'autel non les révérences, mais la génufletxion. Rien d'étonnant si de nos jours encore, il est certains curés qui fulminent en chaire contre la forme ou la couleur des cha-

peaux de leurs paroissiennes. Ces préoccupations ridicules s'allient à un puritanisme extraordinaire. On parle toujours pour le ridiculiser du puritanisme protestant. Je ne veux point le défendre. Mais pire encore est le puritanisme catholique, là où il sévit, comjne au Canada, « colonie, dit M. Rémy de Gourmont, longtemps dominée par des lois purement religieuses, comme un couvent. »

A ce propos, une anecdote bien amusante m'a été contée : Comme M"* Th. V., conférencière de talent, et amie célèbre d'un moine illustre, était reçue par Mgr Merry del Val, avant de partir au Canada, le Secrétaire d'Etat de Pie X ne put s'empêcher de la prévenir : « Oh ! vous allez au Canada ? Prenez-y bien garde ! Là-bas, on ne marche que sur des péchés mortels. » Si le mot n'a pas été dit, il aurait dû l'être ! Tout ou à peu près est péché mortel, au Canada. Les prédicateurs canadiens ne cessent de maudire jusqu'aux plus innocentes distractions, et dans les campagnes proscrivent impitoyablement... la valse chère à Terpsichore ! Ce puritanisme a été dénoncé par un spirituel anonyme dans une revue canadienne. Le Journal de Françoise. Il a cité des textes sacrés « où le prédicateur a positivement dit que ceux qui sortaient des maisons où l'on a dansé en sortaient déshonorés ; que ceux qui fréquentaient les théâtres étaient de... la rogne ! »

Hélas ! disait l'écrivain, quelle société le bon

Père a dû fréquenter dans sa jeunesse, et il ajoutait : « On nous prêche une religion enfantine... On nous décrit l'enfer, surtout, sous les formes les plus fantastiques, les plus invraisemblables. »

Cette manie d'exagérer le mal, d'user de menaces horribles, complète la puérilité et le puritanisme du clergé canadien, toujours prêt à gémir sur « le dévergondage et la dépravation des mœurs », ainsi que sur les « abîmes » où court un pays, un diocèse, « si déchu de son antique splendeur ». (Circulaires des évêques.) Fatalement, c'est à des monstruosités de goût, qu'aboutit cet enseignement invraisemblable. Une preuve entre cent. Dans un numéro du Rosaire, en 1900, le frère Baudet (de l'ordre des Frères Prêcheurs, de Saint- Hyacinthe) explique le mystère de l'Incarnation.

« Gabriel, dit-il, se m.ontra donc sous une forme humaine. Et les vieuîs peintres mystiques, qui ont immortalisé cette scène, n'ont pu nous donner qu'une idée lointaine du charme délicat, de la grâce subtile, de la beauté pure du divin envoyé.

« C'était l'heure où les antiques espérances du monde allaient se réaliser. Or, en apparaissant corporellement, l'Archange Gabriel donnait en quelque sorte à la vierge Marie la preuve de la possibilité de ce mystère même de Vlncarnation du Verbe, qu'il lui révélait, et auquel elle aurait si grande part. Marie devait trouver,

dans le personnage même qu'elle voyait et qui lui parlait, un symbole de l'événement que prédisaient ses oracles. En second lieu, l'apparition de l'ange à la Vierge, sous forme corix)relle ne pouvait qu'exercer sur elle, à ce moment délicat, une influence heureuse. La vision, à pareille heure, d'un type de beauté parfaite, la contemplation, à l'instant où le Verbe allait miraculeusement formé de sa chair et de son sang, d'une créature idéale en qui la pureté des lignes et l'harmonie des formes s'alliaient à une grâce céleste, devait impressionner délicieusement sa sensibilité et avoir un prolongement jusque dans le sanctuaire virginal où l'artiste divin allait modeler le Fils de l'Homme. »

Cette galante apologétique se passe de commentaires.

On prévoit ce que doit être l'instruction religieuse à l'usage des campagnards.

Le Père Nicodème disait doctement à Jeannot :

« Pour faire ton salut, ne pense point, Jeannot.

« Abrutis bien ton âme et fais vœu d'êt'e un sot. » Il est beaucoup de Pères Nicodème au Canada et Jeannot est resté Jeannot.

Pour fanatiser Vhabitant, le clergé canadien a eu recours à un paganisme grossier, dépourvu de beauté. C'est le plus souvent un mélange d'histoires terrifiantes où grondent les cohortes infernales, où rugit la voix d'ogre,

de croquemitaine, du Dieu Tout-Puissant, et de contes extraordinaires où le miracle, installé définitivement sur la terre, a des allures réjouissantes de bon papa.

Un prêtre abandonne-t-il sa pipe et les liesses d'une partie de cartes entre confrères, pour aller visiter un malade ? A son retour, il trouve sur le seuil du presbytère un jeune homme merveilleusement beau qui lui sourit, le bénit, et s'éclipse : « C'était un ange ! » ajoute pieusement le conteur ou la narratrice qui défile avec conviction à la veillée, le chapelet de ces récits mythologiques.

Certains vieux habitants des campagnes éloignées affirment aux protestants abasourdis, que leur curé 'peut, s'il veut, ressusciter les morts. Mais le curé ne veut jamais, l'habile homme !

On rapporte que sur un signe du Vieux de la Montagne, chef de la secte des assassins, ses disciples se jetaient avec enthousiasme dans les gouffres les plus effrayants. Il est, au Canada, un petit nombre de fanatiques, des Irlandais principalement, qui n'hésitent pas à déclarer : « Si le curé me disait de marcher sur l'eau, j'irais de suite et je suis sûr que je ne calerais pas ! » Autre exemple : Un feu prend à un bâtiment ; la population se précipite vers le presbytère et supplie le curé de venir arrêter le feu, tout comme Josué arrêtait le soleil !

Faut-il ici citer la lettre suivante publiée

par la Vérité de Québec, et qu'il faut bien prendre pour ce qu'elle est... fort sérieuse, et non pour une plaisanterie.

« Je possède quelque part un terrain, pas très g-rand, plutôt même petit, sur lequel quelques logis que je loue, à de modestes prix, à des familles qu'y attira le voisinage de manufactures oii travaillent leurs chefs.

« Or, depuis dix ans que ces logis existaient, je n'avais toujours été qu'un propriétaire de malchance. Les locataires, sauf un ou deux, s'acquittaient irrégulièrement ou ne s'acquittaient pas du tout de leurs redevances...

« L'an dernier, je pris un grosse résolution et je louai ces logis au thaumaturge de Padoue. Je ne lui en demandai pas même la permission. Sans cérémonie, je lui dis : — « Saint Antoine, je « vous institue mon locataire universel. Je vous « promets une quittance au bout du temps. »

« Bien sûr, le bon Saint m'a entendu et exaucé. Deux locataires nouveaux, de mai 1905 à mai igo6, m'ont apporté avec un(j scrupuleuse exactitude leurs redevances mensuelles, et même l'un d'eux a payé souvent ses termes avant l'échéance.

« Et je tiens à signaler hautement ce fait : depuis onze ans que j'ai quelques modestes logis à louer, l'an locatif, qui vient d'expirer au i*"" mai 1906 a été le seul où je n'ai pas perdu un seul sou de mes loyers.

« Dont acte et quittance à Saint Antoine le bon payeur.

« Signé : Philippe Masson. »

Avis aux propriétaires !

Le clergé laisse dire ; il a ensemencé, il ne modère jamais la poussée montrueuse d'une

plante qui sert si bien l'absolutisme de son pouvoir.

Inexorable pour les péchés de l'esprit qui portent atteinte à la foi et diminuent le prestige des ministres de l'Eglise romaine avec leurs ressources, il imontre une certaine indulgence pour les péchés mignons de la chair et se mêle activement à la vie nationale. Et le contraste est amusant entre cette mystique tonitruante et la jovialité des mœurs. Les curés fument la pipe, jouent aux cartes, lampent le Claret ou le Porto, mangent ferme, boivent sec, discourent sur l'agriculture et l'industrie, font des affaires, vendent du beurre, s'occupent des chemins de fer et des routes de colonisation, et interviennent dans la politique. Partout leur action apparaît, tour à tour menaçante et papelarde; ils sont le centre des agglomérations canadiennes françaises ; ils tiennent les registres de l'état^civil ; ils jettent l'interdit sur les incroyants, les sceptiques, les athé^^s et les impies qui doivent choisir entre la conversion ou le boycottage, la soumission à l'Eglise ou la quarantaine impitoyable.

Mais, comme aux époques du moyen âge, le clergé ferme parfois les yeux sur les plaisanteries satiriques dont ils peuvent être l'objet de la part de leurs fidèles. Ceux-ci se vengent inconsciemment de la foi obstinée qui les tient par des anecdotes dans le goût de celle-ci, que nous conta un Canadien profondément catholique : Un curé, désireux d'ins-

pirer une crainte salutaire à des ouailles indociles, imagina, de concert avec son bedeau, un miracle de circonstance. Le dimanche venu, le bedeau, pourvu d'allumettes et d'étoupes, monte, pendant la messe sur le toit de l'église où une trappe avait été secrètement pratiquée. Le curé, en chaire, tonne contre l'indocilité de ses paroissiens. « Que le feu du ciel paraisse dans cette enceinte », s'écrie-t-il enfin, dans un large m.ouvement de sainte indignation. A ce signal convenu, le bedeau allume l'étoupe et la jette dans le sanctuaire. Le météore flamboie et s'éteint en glaçant d'effroi les femmes et les enfants. Cris, pfeurs, évanouissements. Mais quelques jeunes gens de ricaner.

— « Que le feu du ciel reparaisse dans cette enceinte », s'écrie de nouveau le curé qui juge nécessaire de répéter l'opération.

Mais le bedeau de passer sa tête dans l'embrasure de la trappe et de crier à son tour : « M'sieur l'curé, c'est ben sacrant, j'ai pus d'étoupe ! »

La cupidité et la tyrannie du clergé ne vont pas non plus sans rencontrer parfois des obstacles timides dans la conscience des Canadiens. Nous trouvons un bien joli trait dans les lettres que M. G. de Molinari adressait, du Canada, au Journal des Débats^ en 1880, et qui furent réunies en volume sous le titre : « L'/rlande, le Canada, Jersey. » Il s'agit d'une élection contestée. Le Juge interroge un « habitant »

libéral que son curé a menacé de l'apparition de Lucifer en personne.

D. Quand le curé vous a-t-il dit que Lucifer était sorti de l'enfer pour enregistrer les votes?

R. Dans l'élection précédente.

D. Avez-vous eu peur de voir Lucifer ?

R. Non, un catholique ne doit pas avoir peur de voir Lucifer ; il s'enfuit avec de l'eau bénite, Lucifer.

D. Qu'est-ce que c'est qui vous faisait peur ?

R. Ce sont les jtaroles de M. le curé qui m'avaient donné une terreur terrible, et ses accents, et son éloquence ; fai eu peur sur le moment, fai été saisi, mais je m.e suis rassuré.

D. Vous vous êtes dit qu'après tout, vous ne pensiez pas qu'il (Lucifer) viendrait vous chercher ?

R. Non ; parce que j'étais catholique, apostolique et romain, et un catholique ne doit pas avoir peur du diable ; je n'ai jamais eu peur du diable, moi.

D. Vous jurez que le diable ne vous a jamais empêché de voter?

R. Non, il ne m'a jamais empêché de voter. Peut-être que s'il m'était apparu, il m'aurait empêché de voter, mais il ne m)'a jamais apparu. ')

Et pour cause ! Ce que redoutait surtout l'habitant, c'était la colère du curé. Le curé, personne sacrée, personne divine, contre qui ne prévaudront jamais les portes de l'en-

fer ! Devant le curé s'évanouissent réclamations et grincements de dents. Un Canadienfrançais s'était disputé avec son pasteur qui lui reprochait vertement de n'avoir pas encore acquitté sa dîme.

— « Ah ! s'écriait à la veillée le bonhomme, je lui aurais t'y bien f... mon pied quelque part. Mais j'avais bin trop peur qu'ma jambe se sèche ! »

C'est ainsi que se résume la question : le clergé canadien-français a su imposer sa domination aux habitants de la campagne qui n'oseront jamais protester de « peur que leurs jambes se sèchent ».

La religion catholique au Canada n'est pas seulement « business like », elle est enfantine et fétichiste. Il nous est possible alors d'analyser son rôle dans la vie sociale du pays, et d'étudier son influence sur les différents phénomènes par oii se mianifeste l'activité politique et intellecluelle d'une nation.

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