CHAPITRE V
L'Instruction Publique
L'Instruction Publique
Ce rôl€, considérable sous la monarchie absolue qui en tempéra cependant les éclats par l'autorité des gouverneurs catholiques, s'accrut, nous l'avons constaté, avec la conquête anglaise. Cependant, l'action religieuse change alors de nom et presque de forme, comme il arrive fatalement sous un régime qui, peu à peu se parlementarise. L'intervention de l'idée religieuse dans les rouages d'un pays constitutionnel se nomme partout « cléricalisme ». Il reste parfois qu'il soit juste d'établir une différence essentielle entre l'influence religieuse, prise en soi, et le cléricalisme ; mais chez les nations catholiques, la différence est toujours près de l'équivoque, le catholicisme formant un état religieux visant à conquérir l'état laïque. Au Canada, à dater du XIX^ siècle, ce « distinguo » légitime demeure impossible à établir. Le cléricalisme canadien s'est constitué et a absorbé toutes les forces de l'influence religieuse proprement dite. Quelle œuvre a-t-il donc à se proposer? La création, la fondation de sa toute-puissance? Non, car celle-ci existe et le gouvernement anglais, loin d'en préparer la déchéance, la confirme et la protège. Ce à quoi le clergé va appliauer son énergie, c'est au développement continu de cette puis-
sance orgueilleuse, car il sait qu'un pouvoir stationnaire est déjà défaillant et entre les deux partis : accumulation et évolution, il a choisi le premier. Accumulation d'un pouvoir qui contrôle et dirige tous les actes de la nation, tous les actes des individus, que le cléricalisme canadien naissant tient à sa merci.
Avant tout, il est un ennemi irréductible que le clergé canadien combattra irréductiblement : l'intelligence, qui se forme et s'élève par l'étude de la science. Connaître, chercher à connaître, c'est menacer les puissances obscures et tristes du passé. Haine de tout enseignement primaire d'abord, haine de tout enseignement scientifique, ensuite, tels sont les deux principes qui vont animer l'action cléricale dans les questions d'instruction publique au Canada (1).
Il n'est guère douteux que I5s événements qui firent du Canada jusqu'au XIX" siècle le champ clos dont je parlais plus haut, n'aient favorisé l'opposition du clergé à la création de l'enseignement primaire, à la réalité d'une instruction pour les classes pauvres.
(i) Chronologiquement, c'est ainsi que nous devrions étudier l'enseignement au Canada : enseignement secondaire, nécessaire pour former des prêtres et des cléricaux ; enseignement primaire, qu'il fallut accepter sous l'empire d'irrésistibles circonstances ; enseignement supérieur, enfin, qui ne date que de fort peu de temps. Mais il nous a paru plus logique de procéder autrement, comme cet article cherche surtout à exposer avec impartialité l'état actuel du Canada français.