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Lursque le temple de Janus demeure loujours ouvert dans une contrée, celle-ci ne saurait se passionner pour la science. Les troubles, les ruinas, l'instabilité qu'apportait une guerre chronique furent autant d'obstacles ajoutés par le clergé canadien à ceux qu'il suscitait lui-même à l'enseignement public. Disons à la louange du gouvernement britannique, que celui-ci manifesta, bien au contraire, le plus vif désir de remédier à l'ignorance populaire. Le gouverneur Murray écrivait dans ce sens à lord Halifax, le 23 octobre 1763. Mais ce fut peine perdue. Selon le témoignage même de M. Parent, supérieur du séminaire de Québec, devant la Chambre d'Assem.blée, au début du XIX*' siècle les trois quarts de la population canadienne ne savaient pas lire ; les neuf dixièmes ne pouvaient même pas signer leurs noms.
Un historien canadien de talent, qui cite impartialement les faits, M. Edmond Roy, a écrit un fort intéressant chapitre sur la situation de l'enseignement canadien en 1800.
« Pour dire toute la vérité, personne ne lisait, personne ne voulait lire, l'on avait une sainte horreur des livres et l'on se méfiait de ceux qui, par une exception extraordinaire, possédaient quelque instruction... Les curés se contentaient généralement, pour les besoins du culte, d'enseigner la lecture et l'écriture à quelques-uns, afin d'en former des enfants de chœur, des
servants de messe ou des chantres au lutrin (1), »
Le même auteur constate qu'en 1830, les choses n'avaient pas changé : « L'hiver seulement, quelques enfants sont envoyés à l'école pour y recueillir le rudiment d'une instruction qui se borne toujours aux Devoirs de chrétien, au Psautier David et à quelques mots de latin, afin de pouvoir chanter au chœur de Véglise (2). »
La Chambre d'Assemblée du Bas-Canada avait bien adopté, le 8 avril 1801, une loi intitulée : « Acte pour l'établissement de l'Ecole gratuite et l'avancement des sciences dans cette province », première décision législative en vue d'établir un système d'enseignement au Canada, mais aussitôt, l'évêque et les curés de s'élever avec force contre une loi qui ne leur laissait plus pleins pouvoirs pour « ne pas enseigner » la jeunesse. Certaines paroisses se risquèrent, cependant, entr'autres Saint-Joseph de la Pointe de Lévy, dont quelques habitants écrivirent au Gouverneur, Sir Robert Shore Milnes, la pétition dont voici un extrait :
« Vos suppliants, désirant obtenir des avantages aussi estimables que ceux qui devraient résulter à l'avenir, de l'établissement d'une école gratuite pour l'instruction de leurs en-
(i) Histoire Je la Seigneurie de Lauzon, t. III, p. 343-
(2) Histoire de la Seigneurie de Lauzon, t. IV, page 178.
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fants dans les premiers éléments des sciences utiles, sont résolus, etc.. »
Sur neuf « suppliants », cinq ne savaient pas écrire et tracèrent une croix en guise de signature.
Le malheureux instituteur, Malherbe, qui fut nommé en 1805, eut à se préserver de la colère du curé Masse qui avait manifesté une opposition énergique à des prétentions pédagogiques aussi intempestives et demandé à son évêque de « détourner le coup ».
A travers tout le siècle, on rencontre le même mauvais vouloir du clergé, sous des formes plus ou moins différentes. Sans doute, celui-ci fut-il amené sous la pression des événements à opérer quelques réformes de surface, à bien dire en quelque sorte des initiatives apparentes, et jeter ainsi quelques satisfactions illusoires à l'appétit intellectuel. Mais, en réalité, sous le voile d'une instruction primaire embrv^onnaire, sans caractère de gratuité ni d'obligation, et qu'il ne permettait à personne autre de contrôler, le clergé canadien organisait un nouvel élément de servitude. Il supprimait pour de longues années la possibilité d'un enseignement laïque. effectif et donnait à sa puissance un rayonnement plus intense. Ce furent, d'abord, les Frères de la Doctrine Chrétienne qui , en fait et d'une façon générale, instruisirent les enfants et formèrent les instituteurs futurs. Dans une circulaire du 31 décembre 1839, Mgr Bourget démasquait assez maladroitement ses batteries. « Pour
le moment, tâchez d'obtenir qu'il n'y ait pas plus d'écoles qu'il n'y a de bons instituteurs et de bonnes institutrices pour les diriger. »
Entendons des professeurs cléricaux. « Nous conserverons ainsi, écrivait le même prélat, le 23 septembre 1841, sur l'éducation du peuple rinfluence que nous devons avoir par notre état. Nous paralyserons sans bruit et sans coup férir tous les efforts que l'on paraît disposé à faire pour nous dépouiller d'un droit si légitime. »
Le clergé, là comme ailleurs, devait obtenir gain de cause. Il ne fut point atteint par le mouvement anticlérical de 1848, limité à une fraction du parti libéral, non plus que par les réclamations de M. Dorion et de ses amis qui, en 1855-1856, demandaient que le revenu des biens des Jésuites fût consacré à l'instruction primaire au lieu d'être employé uniquement à l'instruction supérieure.
Depuis 1867, cependant, il existe au Canada une organisation scolaire intéressante à étudier (1), et qui comprend en quelque m.anière trois groupes d'élém^ents ou de rouages. En pre-
(i) Etudier brièvement, les bornes de cet opuscule ne nous permettant pas d'entrer dans tous les détails. Ceux que la question intéresserait trouveront de nombreux renseignements dans le Rapport du Surintendant de l'Instruction Publique de la Province de Québec pour l'année 1900-1901, ainsi que dans l'étude de M. C. Magnan : Mémoire sur l'éducation au Canada, travaux, au reste, des plus tendancieux.
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mier lieu, un surintendant et un Conseil de l'Instruction publique (1), puis le corps pédagogique avec un Bureau central d'examen et trois Ecoles normales qui délivrent des certificats et diplômes d'enseignement — les inspecteurs d'écoles et les instituteurs et institutrices qui professent dans les écoles primaires supérieures, les académies et les écoles élémentaires. Le dernier groupe est constitué par les commissions scolaires, dont les attributions sont extrêmement importantes.
La commission scolaire composée, à Pviontréal, de 9 membres, dont 3 nommés par le gouvernement, 3 par le conseil des échevins et 3 par l'épiscopat, est, dans la plupart des paroisses, élue par les contribuables. Les commissaires ont à veiller aux intérêts administratifs de l'école, à nomm^er les instituteurs et institutrices et à fixer leurs salaires.
Enfin, la loi oblige tous les pères de famille à la taxe scolaire pour leurs enfants âgés de 7 à 16 ans ; par contre, aucun contrôle n'est exercé sur la présence de ceux-ci aux écoles.
Telle est la physionomie générale du système. Or, en l'examinant de près, on constate que sur les 23 m.embres du conseil de l'Instruction publique (dont les réunions ont lieu deux fois dans l'année et à huis clos {sic), il n'y a
(i) Ce conseil est divisé en deux comités, l'un, protestant et l'autre catholique. C'est ce dernier seul dont il s'agit ici.
pas moins de 11 archevêques et évêque (1) ; que dans la commission de Montréal, par exemple, les Monsignori et les abbés ont une part d'influence au moins aussi forte ; que dans les commissions scolaires des campagnes (dont les assemblées se produisent tout au plus entre cinq et huit fois l'an), le clergé exerce un pouvoir quasi-absolu ; que les congrégations fournissent un nombre considérable d'écoles et que le contingent laïque appartient en énorme majorité au sexe féminin (2), celui-ci étant moins enclin que le sexe masculin à s'émanciper du joug ecclésiastique.
Seuls, peut-être, échappent à cette mainmise du clergé, constatée par tous ceux qui ont vu le Canada (3), quelques inspecteurs d'école ; et c'est à eux, en partie, qu'on doit de savoir les tristes résultats de cette pseudo-organisation. Leurs rapports de 1904 et 1905 en témoignent : « 28 jeunes institutrices ont encore enseigné sans diplôme cette année. » (Rapport de M. Béguin, de Rimouski.) « J'ai trouvé cette année 4 écoles qui n'ont pas fonctionné, faute de titulaires, et plusieurs autres dirigées par
(i) Les cléricaux canadiens réclament davantage encore. Voir à ce sujet la brochure du congréganiste Henri Bernard : La ligue de l'enseignement, Montréal, 1904.
(2) Tous les écrivains français l'ont dit, les uns pour approuver (Xavier Marmier, baron Hulot), les autres pour blâmer (Millier, de Coubertin, Louis Aubert, etc.).
(3) Dans la campagne de la province de Québec, on ne compte que 35 à 40 instituteurs laïques.
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des jeunes filles non brevetées et dont le savoir est insuffisant. » (M. Bergeron.) « 24 p. 100 des institutrices de mon ressort sont tout à fait incompétentes à remplir leurs charges, 29 p. 100 n'ont pas de diplômes et 25 p. 100 n'ont pas l'âge requis pour enseigner. J'ai même rencontré des institutrices de cette dernière catégorie qui n'avaient que quatorze ans... Telle municipalité n'a pas eu d'école en opération... 14 municipalités ont rétro.STadé au lieu d'avancer. » (M. J. M. Curât.) « 41 institutrices de mon ressort ne sont pas diplômées et le nombre tend malheureusement à augmenter. » (M. L. N. Lavergne.)
M. B. Lippens avoue comme très probable que 90 % ne possèdent pas les qualités requises pour enseigner.
Si les institutrices sont pour une si grande partie dépourvues de brevets et de capacités pédagogiques, les Inspecteurs font remarquer, en outre, que les bâtim^ents et le mobilier scolaire sont, en général, dans le plus fâcheux état. Les cartes géographiques, les tableaux noirs, manquent. A auelles causes immédiates attribuer cette lam.entable situation ? A l'indifrérence à peu près complète du public, dirie-é par le clereé et à l'incurie absolue des commissaires d'écoles tout d'abord. Songez qu'ils n'attachent aucune considération à la carrière professorale et au'ils fixent en conséauence les salaires à un taux dérisoire. Il est d^^s institutrices qui reçoivent des salaires de 35 pias-
très par année (175 fr.) ; la plupart sont payées entre 50 et 100 piastres par année (250 et 500 francs). Dernièrement encore, elles avaient à déduire de ces pauvres salaires la somme nécessaire au chauffage de la salle d'école. Le Conseil d'Instruction Publique ayant mis le chauffage à la charge de la commission, le sort des institutrices s'est aggravé : beaucoup de commissions scolaires en ont profité, en effet, pour abaisser les salaires et forcer ainsi les institutrices ou à résilier ou à accepter une réduction variant de 10 à 30 piastres (50 à 150 francs). Ces abus, — qui sont devenus la règle, — en entraînent logiquement un autre : le déplacement continuel des institutrices et des instituteurs et leur sortie de l'enseignement. Il arrive ainsi que l'expérience pédagogique n'existe pas, à proprement parler au Canada, le métier d'instituteur y étant tenu pour le dernier de tous.
D'autre part, on conçoit que l'instruction reçue par les enfants est tout à fait fictive. L'organisation actuelle est donc un trompe-l'œil, un piège auquel trop longtemps s'est laissée prendre l'opinion.
Mais, comment y remédier ? La cause m.ême du mal existant est celle à qui sont obligés aujourd'hui de s'adresser les réformateurs canadiens pour demander la suppression du mal ! Le clergé, qui tient tout entre ses mains, ne consentira jamais bénévolement à des réfor-
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mes, indispensables cependant. Bien au contraire, s'y oppose-t-il de toutes ses forces.
Il n'y a qu a lire les comptes rendus de la commission scolaire de Montréal pour s'en rendre compte. Le Bureau central d'examen délivre les brevets de pacotille ? Il y a danger pour la religion à le supprimer. La multiplicité des livres scolaires cause les plus grands préjudices et à la bourse des parents et à l'enseignement donné aux enfants ? Il y a danger pour la religion à organiser l'uniformité des livres de classe. La taxe scolaire est trop élevée, l'achat des livres est trop onéreux ? Il y a danger pour la religion à ét^ablir la gratuité des livres, bien plus encore, la gratuité de l'enseignement.
C'est pis encore quand, par hasard, il s'agit de toucher aux privilèges congréganistes. Qu'on en juge plutôt :
Lors du grand Congrès médical des médecins de langue française de l'Amérique du Nord qui se tint à l'Université Laval de Montréal, en 1904, la section d'hygiène eut à se prononcer sur la question de la tuberculose à l'école. Le D"" Valin, professeur agrégé de l'Université, rapporteur de la commission, émit un vœu d'après lequel tout membre du corps enseignant devait à l'avenir n'être admis à enseigner que sur présentation d'un certificat sanitaire, délivré par un médecin responsable. M. Valin déclarait n'admettre aucune exception en faveur des professeurs appartenant aux congre-
gâtions religieuses, Frères ou Bonnes Sœurs. Le vœu fut voté à l'unanimité par les membres de la Commission d'hygiène à une séance du matin.
Aussitôt la séance levée, le vice-recteur de l'Université Laval, M. Archambault, depuis nommé évêque de Joliette, ayant appris le vole de la commission, entra dans une violente colère et ordonna de clore les portes, considérant que les médecins étant des renégats, le Congrès était dissous, ipso facto. Le président du Congrès, M. le professeur Faucher, informé de cette extraordinaire décision, dut intervenir sur l'heure. M. Archlambault donsentit enfin, mais de mauvaise grâce, à laisser continuer le Congrès ; seule, la crainte d'un scandale international retentissant fut ici le commencement de la sagesse !
Emus de la situation que présente au Canada l'enseignement catholique, un groupe de Canadiens français comprenant des dx;teurs, des échevins, des députés, des hommes de lettres et des inspecteurs d'écoles, avaient songé à constituer une Ligue de l'Enseignement en vue de provoquer un mouvement réformateur. La Ligue à peine constituée fut en butte à un véritable ouragan clérical.
Je n'en veux donner pour preuve qu'un pamphlet, récemment publié à Montréal : La Ligue de l'Enseignement. En cent cinquante pages environ, l'auteur, M. Henri Bernard, a su faire usage de toutes les flèches d'un car-
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quois très congrég'aniste : perfidie, injustice, insinuations cauteleuses, ctiantage pieux, tout y est.
Dans ces pages qui crèvent de fiel, c'est M. Henri Bernard qui ne craint pas de diriger vers ceux-là mêmes qui, au Canada, défendent la vérité et la lumière, les traits dont avec infiniment plus d'esprit et de lettres, les Jean de Meung, les Molière et les La Bruyère accablèrent justement Faux-Semblant, Tartuffe, Onuphre — tous les dévots de tous les temps.
La brochure de M. Henri Bernard, homme de l'archevêché, constitue ainsi un pamphlet de bas étage qui dédaigne les idées pour diffamer les individus. Ceux-ci sont à chaque page traités à.' hypocrites, d'ambitieux vulgaires ; on leur trouve les allures louches ; on honnit leur misérable journal. Les Débats, interdit du resDe par ilj^archevêché ; cynisme, absurdité, mensonge, hypocrisie, toutes les injures les plus variées sont tour à tour déversées contre ces honnêtes gens dont le tort — mais le tort immense, est de se refuser à croire, avec le Père Jouin, S. J. que la direction des écoles doit être laissée à l'autorité religieuse, parce que c'est là une charge dont Vautorité civile ne peut s'acqidtter.
Dans un pays comme le Canada, le succès d'un tel pamphlet catholique était certain.
Le volume paru, le clergé se chargea de le répandre. On alla jusqu'à donner le pamphlet de M. Bernard, promu à la dignité de « Livre
de prix » aux petites filles des écoles de Montréal, dont quelques-unes furent ainsi mises à même de lire des pages où leurs pères et leurs oncles étaient vilipendés de belle façon ! !
M. Gonsalve-Desaulnier, écrivain canadien distingué, écrivit, à ce propos, dans le Canada, une lettre de protestation indignée sur cette affaire qui « permettra aux psychologues de l'avenir de se documenter sur la mentalité de certains Canadiens français du XX® siècle. »
Comment se fait-il qu'un Français, M. le Comte de Mun, ait cru de son devoir de patroner publiquement, par une préface enthousiaste, un pamphlet haineux qui ne cesse d'injurier personnellement des citoyens canadiens? M. de Mun stigmatisait hier l'œuvre des internationalistes. Et le voici dans une mêlée qui devrait lui être étrangère.
Peut-être M. de Mun n'a-t-il point lu luimême l'odieux ouvrage de M. Henri Bernard ? C'est possible. Ce n'est guère probable cependant. « Je vous félicite donc, écrit, en effet, M. de Mun, de jeter au milieu des catholiques canadiens, le cri d'alarme, et si mon témoignage peut lui apporter près d'eux quelque force, je vous l'offre de grand cœur avec toute la conviction de ma conscience chrétienne. » Ce doit être cela : M. le comte de Mun possède, au point de vue international, une double conscience. La première est nationaliste et s'indigne de l'internationalisme laïque et pacifique ; la seconde est internationaliste et se plaît à
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renforcer, chez tous les peuples, l'arsenal de guerre civile des catholiques romains.
M. de Mun ne fut pas le seul à louer M. Bernard.
Le pamphlet reçut à ce sujet une lettre des plus flatteuses de Mgr Merry del Val, qui donnait de la sorte sa bénédiction apostolique aux injures décernées par M. Henri Bernard !
La Ligue de l'Enseignement sombra sous l'action coalisée des évêques et des journalistes cléricaux.
Il ne faut pas se dissimuler, qu'en effet, c'est la guerre qui commence entre les inteUechicU et les ultramontains du Canada. J'ajoute que les ouvriers semblent vouloir participer à l'action des premiers. Ils ont placé en tête de leur program.me législatif, la création d'un Ministère de l'Instruction Publique et l'Enseignement gratuit et obligatoire. Aussi, la Croix de Montréal constate-t-elle qu'il existe chez les ouvriers « des courants d'idées très malsaines et très subversives ».
La Croix, d'ailleurs, a vu dans l'adoption du principe de la gratuité, « le cheval de bois des Grecs, qui, cachés dans les flancs de cet engin de guerre veulent entrer dans la ville ». (Octobre 1904.)
Sans vouloir user d'aussi brillantes m.étaphores, il est permis de considérer l'Enseignement primaire actuel comme un admirable instrument de despotisme clérical qui a perpétué dans les campagnes canadiennes fran-
çaises, cet esprit déplaisant, inculte et féti-' chiste, devenu légendaire, que je n'ai qu'à mentionner, après avoir tenté d'en exposer les causes.
Quant à l'Enseignement secondaire, une phrase en résume la situation : il est tout entier aux mains de congrégations.
Il n'y a donc point lieu de trop s'étonner si le caractère de cet enseignement appartient à| l'ordre de la pure et creuse rhétorique, en de- i hors de toute méthode scientifique ; si le cours de l'abbé Verniolles est encore le manuel de littérature et le cours du Père Zigliara celui de philosophie ; si le XVII P siècle est passé sous silence, alors que du XVIP siècle on n'étudie guère que Bossuet, Boileau et Corneille ; ' si Stuart-Mill, Kant, Spinoza, Darwin et Spencer sont impitoyablement ostracisés ; si les livres des auteurs les plus innocents sont soumis à la censure ecclésiastique qui coupe, tranche, supprime et démarque sans se lasser ; sij enfin, la mesquinerie dans l'éducation intellectuelle se retrouve dans l'éducation physique et arrive à enfanter ces spectacles lamentables dont M. P. de Coubertin (i) a dépeint d'une plume pittoresque l'un des CKcmples les plu typiques : « Les élèves du collège de Montréall sortaient en promenade : ils portaient d'af freuses redingotes râpées et une ceinture de
(i) Voir le livre de M. de Coubertin : Universités transatlantiques, Paris, Hachette.
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serge verte enroulée autour de la taille. Rien ne peut rendre l'air piteux et incomplet que leur donnait ce costume ; on eût dit un cortège de ratés. »
Tout ceci n'est guère beau assurément ; mais les Canadiens français, désireux de pan^enir aux universités et aux carrières libérales, ne sauraient généralement se soustraire à cet enseignement, à moins de faire leurs études dans des collèges anglais, ce qu'il serait injuste et, du reste, inutile d'attendre d'eux. Espérer rencontrer un esprit différent dans les Universités Laval, de Montréal et de Québec serait puéril, mais il est intéressant de les étudier de plus près.
Dès les premières années du XIX^ siècle, M. Mac-Gill, Ecossais devenu Canadien et qui joignait aux qualités héroïques la raison la plus haute et la plus pénétrante, s'était préoccupé de fonder des universités. Le clergé canadien s"y opposa de tout son pouvoir, et « grâce à sa vigilance et à son énergie, a dit Mgr Langevin, le projet fut étouffé ». Vers 1850, les évêques s'aperçurent avec stupéfaction de l'erreur qu'ils avaient commise en mettant leur veto à la création d'une université canadienne. Ils avaient, de fait, encouragé les « intellectuels » canadiens à aller faire leurs études dans les universités de Paris. De là, un mouvement très réel qui commençait à s'opérer contre le clergé. Il était urgent de combattre le mal par un moindre mal. En 1852, fut fondée l'Université
Laval, qui comprend actuellement deux établissements indépendants à Montréal et à Québec. La Charte Royale accorde à « l'archevêque catholique romain du diocèse, d'être en vertu de sa charge, le visiteur de ladite Université ».
Le Supérieur du Séminaire est le Recteur et préside le Conseil universitaire composé des Directeurs du Séminaire et des trois plus anciens professeurs des Facultés de théologie, de droit, de médecine et des arts.
L'Université n'était point encore assez romaine au gré du clergé et, en 1876, Pie IX la plaçait sous la protection du Cardinal Préfet de la Propagande à Rome. Appuyant encore sur la chanterelle cléricale, l'usage a prévalu que chaque année, à l'ouverture des cours, les professeurs aillent au Palais arc^hiépiscopal déposer aux pieds du « Visiteur » leur serment de fidélité. Que peut bien être l'Instruction « supérieure » délivrée par une telle Université ? On ne le devine que trop. « La bibliothèque de l'Université de Québec, dit M. C. Mul- 1er, riche en ouvrages de théologie, bannit tout livre qui n'affirme pas une tendance orthodoxe et ce n'est pas sans stupeur que j'ai lu la défense faite aux élèves de fréquenter toute autre bibliothèque ou de s'abonner à des Revues étrangères, sous prétexte qu'ils y perdraient du temps. » J'avoue n'avoir guère le courage de reprocher aux malheureux professeurs de l'Université leur obéissance abso-