CHAPITRE Ier
Aperçu de l'histoire du Clergé depuis la Révolution jusqu'au Concordat.
S'il est fort difficile de notre temps, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, de connaître les statistiques concernant le clergé catholique et de percer l'ombre dont les grands chefs de cette secte religieuse couvrent systématiquement leurs faits et gestes, à plus forte raison éprouve-t-on des obstacles presque insurmontables, lorsqu'il s'agit de rechercher la vérité mathématique sur l'état et les forces du clergé dans le passé. On est tenu de se conformer aux écrits de prédécesseurs plus ou moins bien renseignés, en se bornant à les contrô-
1er les uns par les autres, et pour être impartial en acceptant plutôt comme base de raisonnement les chiffres donnés par les adversaires.
Voici la statistique moyenne qui concerne le culte catholique en 1788, et que l'on peut relever en comparant successivement « les Mémoires pour servir à Vhistoire ecclésiastique » et les ouvrages de MM. Villefroy et Maurice Block.
Circonscriptions ecclésiastiques en 1788 :
Métropoles 18
Diocèses 141
Paroisses et annexes. . de 40,000 à 42,000
Établissements ecclésiastiques :
Séminaires 188
Églises collégiales. ... de 450 à 600
Abbayes .. de 1,100 à 1,300
Prieurés 1,042
Le clergé séculier comprenait :
Cardinaux 5
Archevêques ........ 18
Évèques de 133 à 136
Vicaires généraux I ,T48
Chanoines honoraires et titulaires'. 3,168
Curés 4,400
Desservants 6,400
LE CONCORDAT 7
Vicaires 18,000
Chapelains 16,000
Le clergé régulier comprenait :
Chanoinesses 600
Religieux . , 31,000
Religieuses 27,000
Les revenus appréciables du clergé en 1788 se peuvent classer de la manière suivante :
Revenus des biens 70,000,000
Produit des dîmes i 33,000,000
Annales et dépenses payées à Rome. 3,600,000
Dispenses et droits d'offlcialité . . 2,800,000 Casuel pour baptêmes , mariages ,
décès 4,000,000
Casuel pour messes, fondations et
aumônes . . . X
Expéditions d'actes 1,000,000
Quêtes des ordres mendiants . . . 5,000,000
En tout : 219,400,000
Ce chiffre ne concerne que les revenus du clergé séculier. Les monastères avaient des revenus particuliers qui pouvaient s'élever à 150 millions. Nous ne craignons pas de donner ces nombres dans tout leur détail. Ils servent à apprécier les motifs
qui ont déterminé l'Assemblée Nationale à émettre les décrets du 13 février et du 21 août 1790.
Aujourd'hui dans toute discussion engagée au sujet de l'ultramontanisme et de ses aspirations, les tenants des régimes passés, partisans intéressés ou croyants du clergé, de ses pompes et de ses œuvres, s'empressent de prendre en main ces décrets, et de les agiter comme une tête de Méduse aux yeux de leurs contradicteurs, qui ont la mauvaise grâce de ne pas rester pétrifiés. Il n'est pas sans intérêt de voir ce que les Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique, écrits pour anathématiser l'œuvre de la révolution, disent à ce sujet : le décret du 2 novembre 1789 qui se résume en cette phrase : «Les biens du clergé sont mis à la disposition de la nation » y est ainsi analysé : « Le mauvais usage que plusieurs ecclésiastiques faisaient de leurs revenus, servait de prétexte à des plaintes dans lesquelles, comme il arrive souvent, on en voulait encore moins à l'abus qu'à la chose même. »
On remarquera d'abord un aveu, il y avait des ecclésiastiques qui géraient mal ou abusaient de leurs revenus. Quant à la suite de ce jugement marqué au coin de la mauvaise foi, on ne doit point s'en préoccuper. Il est entendu que Cotin seul estime son roi et son Dieu, Cotin seul a de la probité et du jugement. Car les moindres discours de nos
LE CONCORDAT
adversaires qui sans aucun égard pour d'autres opinions croient modestement la leur, la seule bonne et la seule vraie, sont toujours empreints de l'absolutisme ultramontain. Pour nous qui croyons à la Révolution et à ses principes, nous ne pouvons guère blâmer Jacques Bonhomme d'avoir voulu recouvrer ce que dix siècles lui avaient sucé de sang et de sueur, et l'on ne peut mieux répondre à ces récriminations injustes que ne le fit Thouret à M. de Boisgelin en pleine assemblée : « Séparons, s'écria-t-il, l'intérêt de la religion de celui de ses ministres ; quand la religion les a envoyés dans la société, leur a-t-elle dit : allez, prospérez, acquérez ? — non. — Elle leur a dit : Prêchez ma morale et mes principes. Quand il a fallu assurer leur subsistance, elle a dit ce seul mot : Il est juste que le prêtre vive de l'autel. Et nous nous avons dit par une version exacte de ce mot : il faut que le fonctionnaire vive de ses fonctions. On ne peut pas dire que la propriété appartient au clergé : elle appartient au service qui se fait dans les églises. Ce service est un service public : à qui appartient le service public ? — A la nation. »
Mais comme l'autorité de Thouret pourrait sembler suspecte de partialité, nous nous empressons d'ajouter que Chateaubriand, en 1817, à la
chambre des pairs tenait un langage à peu près identique; comme rapporteur du budget des cultes. D'ailleurs quel avait été le rôle du haut clergé depuis le commencement de la Révolution ? L'évêque de Narbonne disait en parlant de cette époque : « Nous nous sommes conduits en véritables gentilshommes, car pour de la conviction, il n'y en avait chez aucun de nous. » Avec la morgue de la noblesse, le clergé s'obstinait à ne pas reconnaître les droits de ses commettants et l'urgence d'une réforme complète. Cette attitude déplorable pour des représentants du Christ, fut la cause de leur perte. Grégoire, Lanjuinais, et autres bons chrétiens comprirent la nécessité d'abattre au pied l'arbre noir qui encombrait la route de la liberté et du progrès, et d'enlever rapidement aux ennemis de la justice et du droit un de leurs plus puissants moyens de nuire. D'ailleurs on attribua aux prêtres un traitement porté depuis sous la République à un maximum qu'elle n'a jamais atteint sous la Monarchie; quand aux plaintes, formulées depuis comme le fait l'abbé Bougeau dans un ouvrage récent, sur la modicité de ces appointements, on les renverra à messeigneurs les évêques. Ils exigent une contribution exhorbitante en faveur des universités catholiques, de malheureux desservants à qui le budget fournit les sommes indis-
LE CONCORDAT
pensables à leur entretien, mais non pas l'argent nécessaire pour combattre la Constitution.
Nous disions tout à l'heure que nos adversaires essayaient de se faire une arme du décret dont nous venons déparier, et de celui qui supprima les vœux monastiques. C'est une erreur. Ils pensent surtout, et avant tout, au premier ; la perte de Leurs moyens d'action leur tient plus au cœur que la perturbation apportée dans leurs institutions religieuses par le décret du 13 février 1790. Ils se rappellent sans doute la justice de ce décret. L'auteur des mémoires cités plus haut ne peut s'empêcher de pousser un cri d'horreur au sujet de l'annulation des vœux.
« Beaucoup de moines, dit-il, déjà séduits par les « attraits du monde, se hâtèrent de rompre leurs « liens. On les vit avec ardeur se jeter hors des cloî- « très et garnir le nouveau clergé que l'assemblée « allait former. D'autres se précipitèrent dans des « voies plus déplorables et figurent dans les excès « de la Révolution. » Si donc ils ont repris avec tant de hâte leur libre arbitre, c'est que l'habit monacal pesait de tout le poids d'une armure du moyen âge sur leurs épaules peu faites pour le porter. Qui ne peut s'empêcher en effet d'éprouver un serrement de cœur en songeant à ces malheureux cadets de famille qui n'ayant pas de goût pour ver-
ser le sang humain selon le bon plaisir du roi, se voyaient contraints par l'orgueil paternel de s'ensevelir vivants dans un cloître ! Aussi n'est-on pas étonné, en lisant cette orageuse séance du 13 février de voir un La Rochefoucauld dénoncer les vanités de sa caste par l'acquiescement même qu'il donna au rapport de Treilhard, et faire cause commune avec Barnave, qui au milieu des vociférations de la droite disait avec son bon sens ordinaire : « L'assemblée qui a proclamé la déclaration des droits de l'homme, ne peut pas laisser subsister les vœux monastiques, parce que nul homme n'a le droit d'aliéner sa volonté. » Nos adversaires ici replacent comme toujours les arguments de la Chaire, et s'armant aussitôt d'une pétition de principes, ils s'écrient que la société ne doit pas s'immiscer aux affaires de la religion, que la loi s'étend seulement et sans pouvoir s'avancer au delà, jusqu'aux confins du royaume de l'Église, qu'en touchant aux droits de celle-ci, elle attente à Dieu. Il est inutile •de les suivre sur ce terrain. Le clergé et ses partisans sont ultramontains avant d'être français. Le but de cet ouvrage est de demander qu'ils soient forcés d'obéir d'abord à la loi française. Le premier devoir d'un citoyen qui profite et bénéficie des avantages d'une société est de se soumettre à ses règles et à ses institutions. Le premier devoir
LE CONCORDAT >» 13
d'un gouvernement est d'empêcher une association quelle qu'elle soit, de former par sa discipline un Etat dans l'Etat, de briser quiconque méconnaît la loi et donne le scandale d'y contrevenir par ses discours et par ses actions.
Aujourd'hui le Concordat a créé un lien en France entre l'Eglise et l'Etat; il est très faible sans doute, et si le clergé veut bien l'accepter, c'est surtout dans les clauses qui lui sont profitables, mais enfin c'est un pacte : le Concordat de loi 6 n'avait plus guère d'effet en 1790. Les législateurs de l'époque étaient effrayés de la nécessité où s'étaient trouvés les rois de France, de combattre les empiétements de Rome, depuis six cents ans. Ils voulurent en finir avec cette lutte continuelle en annulant la convention antérieure entre le pape et François Ier et en obligeant le clergé à redevenir français. La lutte fut longue: elle dura du commencement de juillet à la fin de décembre 1790. L'assemblée eut à combattre non-seulement contre le Saint-Siège et les ultramontains, mais encore contre la cour et Louis XVI.
Cependant cette constitution civile du clergé, blâmée par nos adversaires, et même par quelquesuns de nos amis, sur laquelle des centaines de volumes ont été écrits, semble à qui l'analyse de bonne foi et impartialement, un moyen terme, fort convenable pour défendre la société civile et pro-
téger la liberté du culte catholique. L'assemblée conformait la division ecclésiastique à la division civile, réduisait par conséquent les évêchés, de cent trente-six environ qu'ils étaient, à quatre vingttrois, nombre égal à celui des départements, et les groupait en dix métropoles : l'autorité des évêques et métropolitains étrangers ne pouvait être reconnue en France; les évêques étaient forcés de résider dans leurs diocèses ; les chapitres quels qu'ils fussent, les abbayes, prieurés, chapelles et édifices étaient supprimés. Les évêchés et les curés étaient nommés à l'élection comme au temps de la pragmatique sanction de saint Louis, et aux premiers siècles de l'Eglise.
Ils étaient soumis au serment de fidélité à la constitution. On leur permettait d'ailleurs des rapports avec le pape en tout ce qui concernait la foi religieuse, mais non plus pour lui demander l'institution canonique qui était donnée par le métropolitain, ni le consulter sur aucune question d'administration intérieure, qui était décidée par révêque lui-même avec le conseil de ses vicaires. Enfin on donnait aux curés le droit de choisir leurs vicaires parmi les prêtres, sans qu'ils eussent besoin de l'approbation de l'évêque.
Nous le répétons, malgré les clameurs de nos adversaires, nous ne voyons rien dans cette consti-
LE CONCORDAT
tution civile du clergé qui attaque le dogme catholique, la foi. Oter toute influence temporelle au pape en France, diminuer le nombre des ecclésiastiques de tout genre qui encombraient le pays, amoindrir l'influence des évêques et augmenter celle des curés, voilà à quoi se borne l'œuvre si décriée de l'Assemblée nationale. Userait d'ailleurs curieux de savoir comment ce décret du 21 août 1790 approuvé par le roi fut reçu par les intéressés. On ne trouvepas de statistique exacte au sujet des curés et des prêtres qui acceptèrent ou refusèrent de prêter serment à la constitution. Mais l'on peut affirmer que le nombre des assermentés fut considérable et le fait ne doit pas surprendre : l'assemblée aidée par les municipalités nouvellement constituées put remplir à peu près le nouveau cadre des dignités ecclésiastiques, car le bas clergé avait accepté en majeure partie la Révolution (I). De plus la nou-
(1) L'ordre du clergé avait envoyé aux États-Généraux, en 1789, trois cent trois représentants. Après le serment des députés du peuple au Jeu de Paume, sur une courageuse lettre de l'abbé Grégoire, cent quarante-neuf ecclésiastiques se réunirent au Tiers-État pour la vérification des pouvoirs. La joie fut immense. Une calomnie souvent répétée prétend que la Révolution a aussi été dirigée contre le clergé dès le principe; c'est un mensonge odieux que débitent les gens ignorants ou de mauvaise foi. L'abbé Guetté, dans sbn histoire de l'Église de France, raconte d'après des documents dont nous avous vérifié l'exactitude t[\\aprcs la prise de la
velle constitution lui assurait une indépendance, à lui arrachée seulement deux siècles auparavant. Les évêques, au contraire, résistèrent et avec eux leurs dévoués partisans. Quatre d'entre eux acquiescèrent seulement à la nouvelle constitution ; l'archevêque de Sens (cardinal de Brienne), les évêques d'Autun, d'Orléans, et de Viviers. Ceux-là seuls eurent le courage de se dépouiller des empiétements de puissance que leurs prédécesseurs avaient commis. Les évêques travaillaient depuis trop longtemps à asservir le bas clergé pour accepter philosophiquement, nous allions dire chrétiennement, la ruine de leur pouvoir usurpé , pendant de longs siècles avec tant de patience. Une réponse de Louis XIV aux évêques qui lui demandaient l'amovibilité des fonctionnaires du clergé, placés au
Bastille, le 14 juillet, il y eut dans Paris des processions faites par les ouvriers du faubourg St-Antoine en l'honneur de Sainte-Geneviève, sous le pat ronnage de laquelle le peuple avait mis et la capitale, et sa demande de réforme. Le sermon prêché ce jour-là par l'abbé Foucher, avait pour épigraphe : Vocati estis ad libertatem fratres. Dans la fameuse nuit du 4 au 5 août, le bon clergé abandonna comme une partie de la noblesse, tous ses privilèges, et si, dans la suite, des ecclésiastiques firent une opposition insensée à cet élan de générosité, ce furent les évêques ou leurs affidés, ) abbé Maury en tête. La haine contre le clergé ne commença, que lorsque celui-ci trahit tous ses devoirs en suscitant la guerre civile à l'intérieur et en émigrantpour pousser l'étranger contre leur pays.
LE CONCORDAT 17
dessous d'eux, éclaire d'une vive lumière les motifs de leur opposition de 1790 :
— « Je vous accorderai de rendre vos desservants amovibles, disait le roi, quand vous accepterez vous mêmes de l'être. »
Les évèques et leurs partisans, sans laisser paraître les vrais motifs de leur opposition à la nouvelle constitution, cherchèrent d'abord à l'empêcher par l'intermédiaire de Pie VI, de recevoir la sanction du roi. En même temps, ils répandaient dans les villes et dans les campagnes de petits libelles diffamatoires dans lesquels ils se posaient en martyrs et traitaient d'hérétiques l'assemblée et ses décrets. Le parti ultramontain a toujours employé le même système: ce qu'il a fait alors, il voudrait le recommencer aujourd'hui. Ses manœuvres se peuvent expliquer en peu de mots : intrigues auprès des grands, exagération des pratiques et des doctrines superstitieuses chez le peuple faible et ignorant. Leurs discours se peuvent résumer et traduire en trois points : attaquer les privilèges dû clergé, c'est attaquer la religion et Dieu, qui attaque Dieu est un hérétique; donc qui veut toucher aux immunités ecclésiastiques fait œuvre de parpaillot et mérite le bûcher. Aujourd'hui sur une grande partie du territoire, le citoyen français, paysan, ouvrier ou bourgeois, est assez éclairé
pour apercevoir le bout indiscret de l'oreille ; il faut se reporter à un siècle en arrière pour comprendre l'influence de ces discours extravagants sur des esprits peu dégrossis.-
Ce fut seulement à la fin de décembre 1790 que le roi donna son consentement. Si Ton s'en rapporte au témoignage des contemporains de Louis XVI, et si l'on pense aux sentiments de justice qui furent l'auréole de ce malheureux prince, on peut dire qu'il voulait dès le premier moment sanctionner le décret de l'assemblée. Les écrivains ecclésiastiques se plaignent de sa faiblesse et l'excusent en alléguant la prétendue pusillanimité de quelquesuns de ses conseillers; mais sans l'avouer, ils savent bien que le clergé d'alors en était arrivé à ses fins. Les six mois de répit qu'ils avaient obtenus, ils les avaient mis à profit : ils avaient surexcité au plus haut degré le fanatisme des campagnes. C'est avec une tristesse poignante que l'on lit ce qui suit dans le rapport de Gallois et G-ensonné, commissaires envoyés dès le 16 juillet précédent, dans le département de la Vendée, pour s'informer des causes de la fermentation qui s'y était manifestée :
« L'époque de la prestation du serment ecclé- « siastique, disent les commissaires, a été pour le « département de la Vendée la première époque de « ses troubles. La division des prêtres en asser-
LE CONCORDAT 19
« mentes ou non assermentés, a établi une véritable « scission dans le peuple des paroisses. Les familles « sont divisées, on a vu et on voit chaque jour des « femmes se séparer de leurs maris, des enfants « abandonner leurs pères. Les municipalités sont « désorganisées. Une grande partie des citoj'ens ont « renoncé au service de la garde nationale. Il est à « craindre que les mesures vigoureuses, néces- « saires dans les circonstances contre les pertur- « bateurs du repos public, ne paraissent plutôt « une persécution qu'un châtiment infligé par la « loi. »
Voilà le commencement de cette malheureuse gUerre civile, voilà aussi une des causes des massacres qui ont souillé la Révolution. Les esprits justes font remonter la responsabilité des faits, et la première faute à qui de droit, les zélés défenseurs de ce triste clergé ont beau invoquer l'impossibilité où se trouvaient les prêtres de faire le serment exigé par la loi, l'abbé Jager lui-même les condamne. Cet historien complaisant de l'ultramontanisme sous la Révolution ne peut s'empêcher d'avouer, « d'api *ès les sentiments $ ecclésiastiques recommandables , que les prêtres pouvaient en conscience prêter le serment. Pie VII également, alors qu'il était encore évêque d'Imola, disait qu'il ne l'eût pas refusé, s'il avait été prélat français. »
Le désordre fut immense dans les consciences, et la résistance d'autant plus grande de la part du clergé. C'est dans ces conditions que l'Église traversa les années 92 et 93 ; malgré l'incendie qu'ils avaient réussi à allumer en France, les ultramontains savaient bien qu'un rude coup était porté à leur puissance, et que leurs aspirations étaient ajournées à un temps indéfini. On ne fait pas assez attention en effet à certains discours prononcés à plusieurs reprises à l'Assemblée nationale en 1789 et en 1790, et aux pétitions de quelques ecclésiastiques. L'évêque de Nancy, les chapitres métropolitains, et entr'autres celui de Paris, voulaient faire déclarer la religion catholique seule religion d'Etat. Aux coupables révoltes du clergé, la Convention qui voyait en lui l'instrument des étrangers, répondit par des châtiments excessifs, les églises furent fermées, les cérémonies catholiques abolies, et des prêtres massacrés. Mais après les victoires des armées nationales, la pitié revint et avec elle la tolérance.
Dès l'an III la constitution autorisa de nouveau l'exercice des cultes religieux. Bientôt la loi du 7 vendémiaire an III reconnaissait la liberté absolue des cultes. Théoriquement discutable, excellente au point de vue des divisions auxquelles la religion avait servi de prétexte, cette loi eut un-
LE CONCORDAT 21
désastreux effet pour le clergé constitutionnel ; son unique appui, c'était le gouvernement ; dès le jour qu'il fut abandonné par lui, il perdit le peu de prestige qui lui restait.
Il ne mena plus jusqu'en 1801 qu'une existence malheureuse. Les prêtres réfractaires au contraire retrouvèrent leurs ouailles, et en 1796, il y avait déjà 32,214 paroisses rendues au culte catholique ultramontain, et 4,oîl étaient en réclamation pour obtenir le même avantage. Si l'on jette un coup d'œil rétrospectif sur l'histoire de l'église ultramontaine en France, pendant ces dix années, qui terminent le XVIIIme siècle, on ne peut s'empêcher d'admirer la vigueur avec laquelle elle se cramponne à ses moindres privilèges et de l'audace qu'elle emploie pour les étendre, tantôt en criant au martyre, alors que sa conduite est illégale, tantôt en vomissant la calomnie pour noircir les projets et les intentions de ses adversaires. Le grand tort de la Convention et même de la Législative, ce fut d'employer la violence pour faire plier l'arbre de Loyola. Il eut mieux valu appliquer la loi, rien que la loi; à la longue les esprits prévenus par le fanatisme, eussent cédé devant la raison et la modération. En racontant cette époque, le cardinal Bausset, un des champions les plus obstinés au clergé réfractaire écrivait en faisant un retour de conscience. « L'a-
« veu si général et si involontaire qui échappe à « ceux mêmes (les ecclésiastiques) qui ont le plus « souffert : qu'on a mérité ses malheurs, qu'on a « été injuste, qu'on a été entraîné au murmure et à « la révolte par caprice, par amour-propre, par lé- « gèreté, par esprit de mode, cet aveu seul dénote « la justice de la Providence qui a voulu étendre « sa vengeance sur tous, parce que tous ont été « plus ou moins coupables. » Traduction libre. « Si nous ne nous étions pas opposés, systémati- « quement, aux justes réformes de la révolution « par caprice, par amour -propre, par légèreté, « par esprit de mode, si nous avions obéi à la « constitution, si nous n'avions pas fomenté des « troubles par toute la France, nous n'aurions pas « souffert sous la Convention. »
Quant à nous, nous ajoutons, s'il n'y avait pas eu de tyrannie et des massacres sous la Convention, il n'y aurait pas eu de Concordat. Ce qui eut peut-être été préférable pour la France.