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CHAPITRE II

Rapports de la Papauté et de la France depuis l'époque de la Constitution civile du Clergé jusqu'à la bataille de Marengo.

Il n'est pas sans intérêt de retracer en quelques pages l'histoire des rapports de la France avec la papauté avant le Concordat. On y trouve le secret des résistances de la cour romaine, le motif de ses bulles fulminantes, l'explication de ses craintes et de ses regrets .

Le décret promulguant la constitution civile du clergé commença les hostilités. Malgré une lettre menaçante de Pie VI, Louis XVI avait cédé aux suggestions de l'esprit du mal, et avait signé la ruine des prétentions romaines. Le pape se voyait ainsi dépouillé d'un trait de plume de privautés qu'il avait mis près de huit siècles à acquérir et à

conserver. La riche source qui contribuait à alimenter le trésor romain depuis si longtemps, et que les rois avaient inutilement essayé de retenir en France, se trouvait subitement tarie. Cette influence légale qui permettait à la curie d'avoir des ministres auprès du roi, comme le père Tellier ou le cardinal Dubois était anéantie. Mais quand la loi gêne Rome, Rome attaque la loi. Le pape accueillit avec joie les protestations des ultramontains et les encouragea dans la résistance. Le bref caritas louait la désobéissance du clergé réfractaire. Le bref doctrinal du 10 mars anathématisa la constitution française à laquelle il reprocha entre autres erreurs, celle de consacrer la liberté de penser et d'écrire, liberté, « à laquelle il fallait toujours s'opposer par tous les moyens, même au risque d'encourir l'exil et les plus grands maux. »

Toutefois cette manière de lutter par la parole n'a jamais suffit à la papauté que lorsqu'elle n'a pu faire autrement. Ses ministres ou des émissaires accrédités auprès des différentes cours furent chargés de montrer à chaque gouvernement, qu'il fût catholique ou hérétique, le danger de ne pas éteindre rapidement ce foyer d'incendie qui en s'étendant pouvait consumer le trône et l'autel. Ce fut surtout vers l'Autriche que les regards du Saint-Père se tournèrent éplorés, car c'était la

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puissance la mieux armée, et quoique le Christ ait fait remettre au fourreau l'épée trop zélée de Pierre, ceux qui se sont dits les représentants du premier sur la terre, n'ont jamais hésité à se montrer les dignes successeurs du second, et à appeler la force pour soutenir leurs prétentions contre la loi.

A la fin de 1793 la France avait à lutter au sud-est contre l'Autriche, le Piémont et les états du pape. L'ennemi maintenu d'abord par la victoire du général Schérer à Loano fut ensuite vaincu de tous les côtés. En 1796, au mois d'août, Bonaparte avait chassé le comte de Beaulieu de l'Italie , Serrurier bloquait Mantoue, Masséna contenait les Autrichiens dans le Tyrol. Augereau menaçait les Etats de l'Église.

Gorani (I) fait un triste portrait du pape Pie VI et donne de curieux détails sur son despotisme, sa cupidité insatiable et sa puérile vanité. Nous nous garderons d'analyser la conduite de l'homme; nous nous occupons seulement de la puissance pontificale. Cependant il ne faut se dissimuler que le caractère pusillanime du pape influa beaucoup à cette époque sur les faits et gestes de la papauté. Malgré les colères et les réclamations de l'Autriche, la

(1) Dans les mémoires secrets des cours, tome II, page 346 et suiv., 392 et suiv. .

protectrice avouée du Saint-Siège, la cour de Rome signa une amnistie avec Bonaparte par l'entremise du ministre espagnol Azara. Le pape cédait les légations de Bologne, de Ferrare et des Romagnes, s'obligeait à payer une contribution de quinze millions et envoyait à Paris des plénipotentiaires pour traiter de la paix.

Cependant la lutte continuait dans le nord ; Bonaparte tout en fondant les républiques cisalpine et transpadane se couvrait de gloire par cette merveilleuse campagne d'Italie où chaque combat fut une victoire. Mais qui eût pu deviner que trente mille français résisteraient par leur courage et le génie de leur général à ces flots toujours renouvelés d'ennemis venant du nord ? Aussi les envoyés du pape traînaient-ils les négociations en longueur : aux demandes du directoire, ils opposaient toujours l'insuffisance de leurs pouvoirs. Cependant après la capitulation de Mantoue, dernière forteresse des Autrichiens en Italie, leur mandat se trouva suffisamment élargi comme par enchantement. Mais alors le directoire qu'ils avaient voulu jouer, refusa de traiter avec eux et les renvoya. Le motif de cette rupture fut la saisie par Bonaparte d'une correspondance fort compromettante pour Rome entre le cardinal Busca, ministre d'Etat, et le nonce du pape à Vienne.

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L'armistice dénoncé, l'armée française marcha sur les Etats pontificaux.

La panique fut grande à Rome. On réunit un semblant d'armée et un moine allemand organisa la défense dans les Romagnes. De tous côtés on tâcha d'aviver la foi superstitieuse des habitants de la campagne. Des agents promirent quarante mille ans d'indulgence à ceux qui marcheraient contre les fléaux de VEglise. Le pape priait tous ses enfants catholiques de prendre les armes pour le bien de la religion et de sa Sainteté. « Tous ceux qui tueront un Français, ajoutait le pontife, feront un sacrifice agréable à Dieu, et leurs noms sont inscrits parmi ceux des élus du Seigneur. » De plus comme les encouragements ordinaires n'eussent peut-être pas suffi pour faire aiguiser leurs poignards aux fanatiques, la Vierge lit des miracles. A Ancône et même à Rome, on pouvait mesurer au compas le clignement des yeux des madones peintes; bien plus on vit rire les images de saint Cyriaque.

Si le saint riait, c'était probablement de voir la composition de l'armée pontificale ; quelques coups de canon l'eurent bientôt dispersée.

Avant ce combat, en quinze jours les Français avaient déjà envahi dans une course rapide la moitié des Etats pontificaux. On a souvent incri-

miné la conduite de Bonaparte dans cette campagne, on l'a même accusé d'avoir voulu déjà ménager les voies et moyens pour l'avenir. Jugeant sans parti pris, on ne saurait trop louer la conduite du général républicain. Opposer à la politique tortueuse de Rome une vigueur qui devait la faire trembler, se montrer humain et généreux pour les prisonniers de guerre, alors qu'on accusait de barbarie les armées françaises, faire parade en tous lieux d'un grand respect pour la religion dans un pays où le fanatisme est poussé au plus haut degré, c'était montrer une grande sagesse. De plus, notre alliance avec Naples n'était pas bien sûre, dans le nord les Vénitiens attendaient le moment de nous trahir; enfin les millions du pape nous étaient plus utiles en ce moment-là que la fondation d'une répuplique romaine dont l'établisement ne pouvait être que retardé. On a reproché aussi à Bonaparte le faux jeu qu'il semblait jouer alors dans sa correspondance avec le directoire et ses rapports avec le pape. Tout historien impartial ne pourra s'empêcher au contraire d'y voir le fait d'un politique habile. Bonaparte écrivait au directoire ce qu'il pensait, il se montrait dans ses relations avec Rome tel qu'il voulait et devait paraître. Lorsque dans sa proclamation, à Macerata, il autorisa le séjour des prêtres français réfugiés

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dans les États du pape et défendit de les inquiéter en ordonnant même aux couvents de les nourrir et de leur donner un traitement, le général expliquait sa conduite au directoire et lui disait qu'il était préférable de les voir au dehors que de les supporter au dedans, et le directoire l'approuva. En effet, la recrudescence de ce qu'on appelle même dans cette période de la révolution la persécution religieuse, fut occasionnée quelques mois plus tard, au 18 fructidor, malgré la liberté des cultes, par la rentrée en France d'une quantité de religieuses et de prêtres aussi zélés pour l'ultramontanisme qu'intempérants de langage.

Quoi qu'il en soit, l'armée française s'arrêta à Tolentino. Le pape devait payer trente millions, fournir seize cents chevaux équipés, et faire une pension à la famille de Basseville assassiné dans une émeute. Les trois légations étaient définitivement réunies à la république cisalpine. Ancône recevait une garnison française.

Malgré les dures conditions qui lui étaient imposées, ce traité sauvait la papauté mais plus en apparence qu'en réalité. Le pape-roi, comme on disait alors, se trouvait menacé par le prosélytisme de plus en plus grand des idées révolutionnaires. Le parti des patriotes italiens augmentait chaque jour en nombre, en force et en audace ; on alla

même jusqu'à accuser le gouvernement français de contribuer directement à cette agitation, et son représentant à Rome, Joseph Bonaparte, d'accorder publiquement sa protection aux révolutionnaires. Ce fut sur ces entrefaites qu'eut lieu l'assassinat du général Duphot. Dans' une émeute violemment réprimée parles troupes pontificales, les patriotes cherchèrent un refuge dans l'hôtel de l'ambassade française; à ce moment passait le général Duphot qui habitait Rome pour son plaisir sans occuper aucun poste officiel. Les soldats du pape, sans rien écouter, l'assassinèrent à la porte même de la maison de Joseph Bonaparte. Celui-ci dut se cacher pour ne pas subir le même sort. Le lendemain, il quittait Rome . Le pape attirait donc une seconde fois sur lui la juste colère du gouvernement français. Le Directoire fit arrêter le nonce du pape à Paris et l'un des directeurs écrivit au Souverain Pontife une lettre qui, encore aujourd'hui, irrite fort les ultramontains et dans laquelle ils sont blessés surtout par cette phrase : « C'est apparemment par conformité de principes que les papes ont établi leur trône à côté de celui de Néron. » Certes on ne peut guère défendre la comparaison, ni le style; l'emphase et l'enflure étaient de mode à cette époque, mais n'était-il pas exact d'accuser de duplicité un gouvernement qui n'a-

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vait pas craint d'allumer les instincts fanatiques d'assassins, qui avait voulu, dit-on, empoisonner Bonaparte après la paix de Tolentino et qui venait enfin de se couvrir de honte par le meurtre d'un citoyen français inoffensif?

Ordre fut donné aux troupes de marcher sur Rome. Le 10 février 1798, le général Berthier y entra et prit possession du château Saint-Ange. Quelques jours lui suffirent pour rallier les patriotes, et le 15 du même mois eut lieu une révolution dont il sortit un gouvernement démocratique ayant cinq consuls à sa tête.

Le Directoire craignit qne la paix de la nouvelle République ne fût troublée par la présence du pape et du Sacré-Collége. Beaucoup de cardinaux virent leurs bien confisqués.; la plupart d'entre eux furent d'abord enfermés dans un couvent, puis transportés à Civita-Vecchia, et enfin expulsés à Naples et à Vienne.

Le pape fut emmené le 20 février en Toscane, le 25 février il arriva à Sienne ; il y resta jusqu'au mois de Mai ; un tremblement de terre le fit transférer au couvent des Chartreux près de Florence. On était sur le point de l'envoyer en Autriche lorsque les relations entre cette puissance et la France furent rompues. Les Autrichiens pénétrèrent de nouveau en Italie. Pour empêcher que le

pape ne retombât entre leurs mains, on le fît conduire à Valence. Ces représailles^ exercées contre Pie VI, justes jusqu'à un certain point, furent trop violentes. L'emprisonnement du Pape fut le prétexte de la seconde coalition contre la France à cette époque. Il est assez piquant d'ailleurs de constater que, dans cette alliance, dont le but était de rétablir sur son siège le chef de l'Église catholique, il y avait un roi protestant, le représentant de l'église grecque, et le grand Turc, et que tous ces potentats faisaient la guerre au seul peuple d'Europe où leurs différentes religions pussent s'exercer librement, sans persécutions ni entraves, L'armée fut bientôt réduite à abandonner l'Italie ; les républiques furent détruites, les patriotes eurent à subir les effets de la terrible rancune du cardinal Buffo. Le pape mourut à Valence le 2 août, et le 9 novembre suivant Bonaparte revenait d'Égypte ; il rêvait déjà à son coup d'État.

Le conclave pour l'élection d'un nouveau pape eut lieu; il se réunit dans l'île Saint-Georges, à Venise, et dura trois mois et demi. Il n'entre pas dans le cadre de cet ouvrage de raconter toutes les vicissitudes de cette assemblée. Le cardinal Consalvi, qui en était le secrétaire, les raconte avec beaucoup d'esprit, souvent avec éloquence et surtout avec une extrême impartialité. Ce fut le

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I cardinal Chiaramonti qui fut élu ; il ceignit la tiare i sous le nom de Pie VII. Pourquoi fut-il choisi ? Ses antécédents comme évêque d'Imola furent-ils réellement pris en considération par le Sacré-Collége ? Pourquoi le cardinal Maury travailla-t-il avec autant de persistance à son élévation ? On en est réduit à des conjectures, plus ou moins vraisemblables, suivant les écrivains qui ont fait la narration de ces événements. Nous repousserons toutefois comme une légende le récit de certain historien catholique, qui, se fondant sur des faits postérieurs, attribue une prescience trop grande au conclave, et le glorifie d'avoir élevé au Saint- Siège le seul homme capable de faire avec succès le - concordat de 180u2. Monsieur d'Haussonville lui-même, à qui cette solution plairait, n'a osé rien affirmer. Les mémoires de Consalvi en effet sont là pour assurer que l'état de la religion en' France fut le moindre des soucis du Conclave. Sauvegarder le temporel qui en ce moment se trouvait en grande partie, et sans espoir de retour, aux mains de l'Autriche, la zélée protectrice de la papauté quelques mois auparavant, telles furent les préoccupations principales des cardinaux et la cause des lenteurs qui les retinrent si longtemps dans l'île Saint-Georges. .

Au moment où le Pape, par son encyclique an-

nonçait son exaltation à tons les évêques de la catholicité, Bonaparte passait le col du petit Saint- Bernard, le 20 mai 1800. Les populations de la haute Italie allaient revoir le vainqueur de Rivoli; leur surprise devait être grande : le consul ne parlait pas le même langage que le général républicain.

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