CHAPITRE IV
Le clergé fie 1804 à 1814.
Un des premiers actes administratifs de Bonaparte, dès qu'il eut projeté de faire de la religion catholique un des marchepieds de son ambition, fut d'établir une sorte de ministère des cultes. 11 résolut de confier toutes les affaires concernant le clergé, à un conseiller d'Etat dont les attributions devaient être les suivantes :
1° Présenter les projets de lois, règlements, arrêtés et décisions touchant la nature des cultes.
2° Présenter à la nomination du premier consul les sujets propres à remplir les places de ministres des différents cultes.
3" Examiner avant leur publication en France tous les rescrits, bulles et brefs de la cour de Rome.
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4° Entretenir toute correspondance intérieure relative à ces objets.
L'idée était bonne; le choix de Bonaparte la rendit meilleure ; il tomba sur un homme d'un grand talent, d'une haute intelligence et d'un caractère conciliant. Gallican de croyance, jurisconsulte émérite, conseiller d'Etat, Portalis avait aussi l'avantage d'avoir prêté ses lumières à la confection du Concordat. Nul plus que lui n'était apte à remplir habilement cette charge difficile de donner à un clergé formé d'éléments si divers une direction unique, et de faire distinguer les attributions du pouvoir civil et celles des autorités ecclésiastiques à une époque surtout où les esprits n'étaient pas encore habitués aux démarcations posées par le code civil. Malheureusement son caractère trop doux le faisait plier devant le premier consul, et dans les dernières années de sa vie, il se prêta trop facilement peut-être aux volontés despotiques de son ambitieux maître. Mais, en 1802, il était réellement l'homme de la situation.
Si l'on ne songeait aux motifs qui ont guidé Bonaparte, on trouverait que la composition du nouveau clergé était bien disparate. Le premier consul voulut y appeler en même temps que les constitutionnels et les insermentés, un certain nombre de prêtres émigrés. Il avait agi ainsi afin de
donner plus d'autorité à son clergé et de ramener à lui les forces vives de tous les partis. Mais le manque d'unité dans les opinions des différents membres de l'Eglise française devait produire dans les premières années une diversité d'allures fort choquante qui eût sans doute compromis tous les efforts de Bonaparte si Portalis ne s'était trouvé au pouvoir.
Autant les constitutionels et même les insermentés qui étaient restés en France se montraient tolérants et conciliants, autant les prêtres émigrés revenaient de l'étranger pleins de zèle et de fanatisme, bien décidés à conquérir ce que la Révolution leur avait enlevé. On admire la fermeté et la présence d'esprit de Portalis dans sa correspondance de cette époque au sujet des affaires ecclésiastiques : tantôt il calme l'évêque de Vannes qui veut forcer tous les magistrats et dignitaires civils à suivre les offices religieux ; tantôt il étouffe les scandales qui eussent pu nuire au prestige de son clergé ; tantôt il poursuit sans rémission les prêtres qui conseillent aux populations de désobéir aux lois militaires, ou civiles. On peut dire même au sujet de ses derniers, que le faible conseiller d'Etat exécuta souvent à contre-cœur les ordres de son irascible maître, qui lui commandait d'exiler à Rimini, à Fenestrelle, ou d'enfermer dans
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les prisons de France, beaucoup d'humbles curés ou vicaires de village. La plupart du temps, le seul crime de ces malheureux était d'avoir déplu aux espions mitres du premier consul, tels que l'évêque d'Orléans.
Cette divergence de sentiments parmi les ecclésiastiques de cette époque se fit sentir dès les premiers moments de l'exécution du Concordat, et surtout lors du décès de mademoiselle Chameroy, cantatrice à l'Opéra, morte sans sacrements. L'abbé Marduel, curé de Saint-Roch, refusa de célébrer un office en son honneur; dès que le convoi se présenta devant l'église, il en fit fermer les portes et refusa de les rouvrir. Les assistants se dirigèrent alors vers la paroisse des filles de Saint-Thomas où le curé Rivière consentit après quelques difficultés, à officier pour la malheureuse artiste. La population parisienne était exaspérée du refus de l'abbé Marduel. « On se croyait revenu au moyen âge, » dit un contemporain. Bonaparte et Portalis ne voulant pas sévir contre un curé, et désirant d'un autre côté éviter à l'avenir de pareils désagréments, insistèrent auprès de l'archevêque de Paris pour qu'il infligeât une punition publique à ce fanatique, et le lendemain ils faisaient imprimer dans le journal officiel. la note suivante que nous rappelons aux méditations des ultramontains actuels : <? Le
« curé de Saint-Roch dans un moment de déraison « a refusé de prier pour mademoiselle Chameroy « et de l'admettre dans l'église. Un de ses collè- « gues, homme raisonnable, instruit de la vérita- « ble morale de l'Évangile, a reçu le convoi dans « l'église des Filles de Saint-Thomas, où le service « s'est fait avec toute la solennité ordinaire . L'ar- « cheveque de Paris a ordonné trois mois de re- « traite au curé de Saint-Roch, afin quril puisse se « souvenir que Jésus-Christ commande de prier « même pour ses ennemis, et que rappelé à ses de- « voirspar la méditation, il apprenne que toutes les « pratiques superstitieuses, conservées par quelques « rituels et qui, nées dans les temps d'ignorance ou « créées par des cerveaux échauffés, dégradaient « la religion par leurs niaiseries, ont été proscrits « par le Concordat et la loi du 18 germinal. »
Faire respecter le Concordat, telle était alors la grande pensée de Portalis. Il connaissait la manière humble dont on use dans le clergé pour procéder à des empiétements de toute sorte. Il fut inflexible. A peine la religion était-elle rentrée en France, qu'une nuée de congréganistes s'abattit sur elle : le Cœur de Jésus, les Victimes de V amour de Dieu, les Pères de la Foi, les Adorateurs de Jésus, les PaccanaristeSj ainsi nommés du nom de leur fondateur. La police les poursuivit, et ferma leurs
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établissements. Les prêtres de la petite église qui de concert avec leurs évèques émigrés prétendaient former une association où les pures doctrines de Fultramontanisme eussent été en vigueur, furent dispersés et quelques-uns emprisonnés.
Mais ces mesures eurent comme conséquence de laisser errer quantité de prêtres dont l'esprit n'était pas favorable au nouvel ordre de choses : les inconvénients en furent compris de suite par Portalis, qui défendit aux évèques de renvoyer de leur diocèse un ecclésiastique sans avoir préalablement reçu l'autorisation du gouvernement de leur délivrer leur exeat.
D'ailleurs le gouvernement fit tout ce qui était en son pouvoir pour assurer le bien-être des curés desservants et vicaires, les Oblations furent rétablies en leur faveur. On les exempta de la conscription, du double droit personnel, imposé alors aux célibataires, et du service de la garde nationale. Les sœurs de charité furent installées de nouveau en France et on rétablit le séminaire des Missions étrangères-.
L'élévation de Bonaparte à l'empire trouva Portalisau milieu de ce travail de pacification, et Napoléon qui à cette époque avait encore le sang- froid de bien choisir les personnes de son entourage, n'eut garde d'éloigner un homme aussi précieux.
Il le nomma ministre des cultes le 10 juillet 1804.
Après son sacre, la conduite de Napoléon à l'égard du clergé devint tout autre qu'elle ne l'avait été depuis le Concordat. Jusqu'alors on avait pu croire qu'il aurait eu pour but de défendre les institutions civiles contre les prétentions ultramontaines, et réciproquement les ecclésiastiques contre les exagérations de quelques fonctionnaires. Les circulaires aux préfets ou aux évêques prouvent l'esprit impartial qui guidait le gouvernement dans ses décisions. Mais dès que chacun fut en sa place, et que Napoléon se sentit le maître, les projets de l'ambitieux empereur se dévoilèrent, trop tard pour qu'on pût lui résister, trop tôt pour que son pouvoir n'en fût pas sourdement miné.
L'histoire de France à cette époque ressemble à un drame dont le principal rôle aurait été tenu par celui que Pie VII dans sa prison devait appeler « comediante tragedicmte. » Mais cet acteur, auteur de la pièce qu'il jouait, était d'une habileté incomparable et peu de ses comtemporains connurent ou même s'aperçurent des trucs prépares, et des effets ménagés pour la représentation. Le secret du personnage a été livré de notre temps seulement à la curiosité légitime de la postérité. « On n'est trahi que parles siens, » dit avec raison le proverbe. Ce fut Napoléon III qui fit
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publier la correspondance de son oncle ; ce fut lui qui écarta, inconsciemment, le voile mis volontairement par le premier empereur sur tous ses faits et gestes. Le Mémorial de Sainte-Hélène où le malheureux grand homme, tout en avouant quelques-unes de ses fautes, tâchait de les excuser, de les pallier, reçoit à présent des démentis formels par les lettres antérieures de son véritable auteur. Pour chaque allégation qui atténue, modifie les événements et les circonstances, les preuves se présentent en foule pour affirmer le contraire, preuves irrécusables qui mettent l'histoire en possession de la vérité.
« Napoléon, dit M. de Las Cases, n'a point voulu altérer la croyance de ses peuples ; il respectait les choses spirituelles et les voulait dominer sans y toucher, sans s'en mêler. Il voulait les faire cadrer à ses vues * à sa politique, mais par Vinfluence des choses temporelles. » Certainement, si l'on ne consulte que les allocutions adressées aux évêques du haut du trône, les paroles aimables que l'empereur, lorsque les circonstances s'en offraient, ne ménageait pas aux membres du clergé français, le respect qu'il affichait pour la religion à tout propos, et les circulaires même qu'il adressait aux sommités de l'épiscopat pour faire chanter des « Te Deum » après chacune de ses vie-
toires, on trouve justes les appréciations du secrétaire de Napoléon. Mais lorsqu'il écrivait ou parlait dans ces occasions, il était sur la scène, il représentait. C'est dans sa correspondance intime avec sa famille ou ses ministres qu'il faut aller chercher la vérité et le commentaire de la dernière phrase de la citation précédente.
En montant sur le trône, le premier consul voulut jouir de toutes les prérogatives d'un maître, mais d'un maître absolu, n'admettant ni la résistance, ni la contradiction. Il avait ambitionné la première place; arrivé au faite des grandeurs humaines, il a ambitionné d'en exercer le pouvoir sans aucune entrave, brisant, écrasant de sa puissante main les obstacles qui embarrassaient sa route, jusqu'à ce qu'il fut broyé lui-même par l'exaspération de l'Europe. Dans ces circonstances, le premier désir du souverain devait être d'empêcher qui que ce fût, de prononcer et d'écrire une parole déguisant une critique ou un blâme. Les emprisonnements, les expulsions à Rimini n'eurent pas d'autre cause.
Napoléon voulait tout voir par lui-même; pour les matières dont nous parlons, il avait dans un certain nombre d'évêques une contre-police qui lui permettait de stimuler le zèle de Fouché et de ses acolytes quand il les soupçonnait de négligence:
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« On dort, on dort, écrivait-il d'Allemagne, le curé de Beanvais a prononcé un sermon détestable, faites-lui savoir que je ne suis pas content. » Imbu de cette idée que le clergé lui était redevable de toute son influence actuelle, il voulait en compensation qu'il lui rendît tous les services possibles, et qu'il exécutât en tous points le serment d'institution. Aussi considérait-il comme partie intégrante de la mission des membres de l'Église, comme la partie essentielle, nous voulons dire, de ne laisser jamais échapper une occasion de vanter les bienfaits du régime impérial, de louer hautement le maître suprême. Rien n'est plus curieux que de lire la correspondance de Napoléon et de Portalis. Leurs invitations aux évequ'es pour que, dans les diocèses, on ne négligeât point d'entretenir les populations de ce sujet, sont pressantes et formelles. Souvent même ils prenaient le soin de leur tracer les canevas de leurs sermons ou de leurs lettres pastorales, afin que leurs louanges portassent sur i certains détails déterminés propres à exciter l'enthousiasme et l'admiration. Ils leur recommandaient surtout de ne pas ménager leurs invectives contre les ennemis de la France : les Russes sclusmatiques, les Anglais hérétiques, etc. » Monsieur Portalis, écrivait l'empereur à son ministre des cultes le 2! avril 1807, il serait convenable surtout
dans la Bretagne et la Vendée, si quelque évêque prenait cela sur lui, qu'il fît un mandement pour faire connaître les persécutions qu'éprouvent les catholiques d'Irlande, et recommander de faire des prières pour nos frères les catholiques persécutés d'Irlande et pour qu'ils jouissent de la liberté des cultes. Il faudrait pour cela prendre connaissance de tout ce qui s'est passé sur ce sujet et que vous en fissiez un bel article pour le Moniteur qui pût servir de texte au mandement. » Les exigences de Napoléon sur ce point étaient impératives, et les membres du clergé n'eussent pas osé y résister. Quelques-uns se complaisaient dans ces flatteries; souvent même en les exagérant ils déplaisaient au maître. Il existe à ce sujet une anecdote dont le héros, un évêque, se trouve tristement mêlé quelque temps après dans l'histoire du clergé à cette époque : « Il faut louer davantage l'empereur dans vos mandements, » disait un jour M. Réal, préfet de police, à M. l'abbé de Broglie, évêque d'Acqui, puis de Grand, homme d'ancien régime, doué d'esprit, de savoir et de tact, qui, justement, afin de se tirer des embarras qu'il prévoyait sans doute, venait, à propos de la naissance du roi de Rome, de reproduire textuellement les vœux formés par Bossuet pour l'un des petits-fils de Louis XIV. Il paraît que cela n'avait pas été jugé suffisant.
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« Donnez-moi donc la mesure, demanda le prélat étonné ? Je ne la sais pas. Est-ce que je devrais en dire autant que tel de mes confrères dont les flatteries déplaisent même à l'empereur par leur énormité ? — Ce serait trop, ce serait trop, répondit en riant M. Réal. — Alors, monsieur, donnezmoi exactement, je vous prie, la dose de louange, afin que je puisse toujours l'atteindre sans jamais la dépasser. » Le préfet de police resta court et ne donna point cette mesure à Tévêque de Grand.
Cette manière de procéder indique suffisamment quel rôle Napoléon comptait faire jouer à son clergé. Mais ce n'est pas tout : en despote absolu qu'il était, il défendit à sa presse officieuse, la seule qui existât alors, de parler de quoi que ce fût touchant à la religion. Les journaux ecclésiastiques furent fondus en un seul, le Journal des Curés, qui ne survécut lui-même que peu de temps à cette mesure. L'empereur se chargea de régler les fêtes de l'Église et de les détourner de leur but dès qu'il en pouvait tirer quelque avantage : c'est lui qui installa la fête de saint Napoléon, le 15 août, et, si nos lecteurs trouvent le terme désagréable puisqu'il s'agit de cérémonies religieuses, nous les prions de ne pas nous accuser trop tôt. Napoléon, d'après sa correspondance, voulut lui-même régler le prospectus de cette fête (1806.)
Croit-on que la conscience des évêqnes se soit révoltée de cette ingérence de Napoléon dans le domaine purement spirituel de l'Eglise ? Croit-on que Rome ait fait quelque observation ? La citation suivante que nous tirons encore de l'ouvrage de M. d'Haussonville (1) retirera toute illusion.
A Nancy, l'évêque, M. d'Osmond, qui était un grand seigneur de l'ancien régime, autrefois émigré en Angleterre avec les princes de Bourbon, se dépêcha en cette occasion d'inviter tous les hommes et tous les jeunes gens de toutes les paroisses de son diocèse à former le plus tôt possible de pieuses associations sous le nom de ce grand saint. L'évêque ne se sentait pas d'aise de son heureuse invention! Il se rencontra cependant une légère difficulté ; il fallait dans l'office du jour faire tout au moins une mention quelconque de ce bienheureux qui avait l'honneur de recruter tout à coup de si fervents adeptes. Or, personne n'en avait jamais oui parler en Lorraine. « Nous nous occupons à rechercher la légende de ce saint, écrit monseigneur d'Osmond. Vous le dirai-je ? A la honte de toutes les bibliothèques de la ville de
(1) Si nous empruntons de si fréquents passages à M. le comte d'Haussonville, c'est d'abord pour rendre un respectueux témoignage d'estime à son ouvrage, et parce qu'il ne peut être accusé de haine contre le clergé. .
Nancy, vainement nous avons feuilleté tous les volumes qui pouvaient nous en instruire. Les bollandistes sont muets sur son compte et le martyrologe romain lui-même n'en fait pas mention. » Monseigneur d'Osmond, un peu mortifié, s'adressait donc à Paris, à M. Portalis. A Paris même embarras. Le ministre des cultes n'en savait pas davantage. Il fallut avoir recours au cardinal légat qui s'adressa au Saint-Siège. Grâce aux efforts de l'infatigable représentant du Souverain Pontife, on vit enfin paraître à la suite du décret instituant la fête de l'empereur du 45 Août, la légende du saint, désormais si cher, mais la veille encore si inconnu à tout l'épiscopat français. Ce document, tiré des martyrologes et des anciens écrivains, apprit à la France entière qui l'avait jusqu'alors complètement ignoré, que « sous les empereurs Dioclétien et Maximien, pendant la persécution cruelle qu'ils décrétèrent contre les disciples de Jésus-Christ, un nombre considérable de courageux confesseurs avaient souffert le martyre dans la ville d'Alexandrie en Egypte. Parmi eux on rencontrait Neapolis, ou Néapolas, nom grec qui, d'après la manière de prononcer, introduite en Italie au moyen âge, se serait tranformé peu à peu en Napoleo, puis à l'italienne Napoléone.» Speotattvm admissi, risum teneatis amici 9
Mais de qui faut-il rire davantage ? de l'évêque courtisan ou du soldat despote qui ne craignait pas de s'encapuciner pour faire encenser sa puissance? On a beaucoup critiqué Napoléon de s'être immiscé dans les affaires spirituelles de l'Église de France. Il faut en convenir et, sur ce point, il a dépassé les bornes surtout dans sa manière de combattre l'ultramontanisme. Mais la cour de Rome aussi bien que l'épiscopat français ne sont-ils pas coupables aussi d'avoir laissé envahir le terrain du dogme et de la foi, d'abord par calcul, par intérêt, ensuite par peur et par lâcheté ? Monseigneur d'Aviau, le vénérable archevêque de Bordeaux, le comprit plus tard lorsqu'il écrivit en 1809 : « Principïïs obsta, sero medicina paratur. » Le dicton latin s'applique exactement à cette époque et nous n'en voulons pour preuve que la confection du « Catéchisme impérial. »
La loi de germinal anX, porte à l'article 39, qu'il n'y aurait plus qu'une liturgie et un catéchisme pour toutes les églises de France. Le Vatican ne fit aucune objection, pour lever même toute difficulté de ce côté, Bonaparte confia d'abord la rédaction de ce livre à un théologien de la légation romaine. Mais cet homme peu au courant des mœurs et des habitudes françaises, ignorant même notre langue, fit un travail insuffisant. Portalis était fort embar-
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rassé. L'abbé Emery, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, vint à son secours ; il conseilla de prendre le catéchisme de Bossuet, c'était le meilleur moyen d'éviter une grande responsabilité; on s'empressa de le mettre à exécution. Une commission fut nommée. Le travail était prêt dans les derniers mois de 1803. Portalis en fît même un rapport à Bonaparte, lorsqu'il reçut l'ordre d'attendre et de ne rien publier. Le premier consul se voyait déjà empereur. Le 5 mai 1806, le journal officiel inséra un décret, daté du 4 avril précédent, et approuvé par le cardinal-légat Caprara. Dans le rapport qui fut publié avec le catéchisme, Portalis eut soin de prévenir que l'ouvrage était pour ainsi dire une nouvelle édition de celui de Bossuet. Il aurait dû ajouter : « revue et corrigée » pour les besoins de la cause impériale; car dans sa lettre du 13 février 1806, il disait à l'empereur : « Il s'agit d'attacher la conscience des peuples à l'auguste personne de Votre Majesté dont le gouvernement et les victoires garantissent la sûreté et le bonheur de la France. Recommander en général la soumission des sujets à leur souverain ne serait pas, dans l'hypothèse présente, diriger cette soumission vers son véritable but. » Alors on « dirigeait la soumission » des Français ; de notre temps on a voulu faire marcher la France. Les
procédés diffèrent aux deux époques, mais quoiqu'ils partent d'un principe commun, on ne saurait trop auquel donner la palme.
Le catéchisme de Bossuet dont le nouveau n'était, d'après Portalis, que la reproduction exacte, consacrait deux lignes à la définition des devoirs des sujets envers le prince. « Que nous prescrit encore disait une demande, le quatrième commandement ? — Réponse : De respecter tous nos supérieurs, pasteurs, rois, magistrats et autres. » Le prévoyant ministre des cultes, aidé de son maître, firent subir de singuliers développements à ce paragraphe et les devoirs des Français à l'égard de l'empereur devinrent le texte d'une longue leçon que nous reproduisons ici.
Leçon VIL — Suite du quatrième commandement (1).
D. Quels sont les devoirs des chrétiens à l'égard
(l) Catéchisme à l'usage de toutes les églises de l'Empire français ; 1808, Veuve Nyon. — L'avis suivant était répété deux fois dans les premières pages de ce petit livre :
« Avis. — On trouvera dans ce catéchisme les demandes les plus nécessaires à savoir marquées d'un astérisque; et les catéchistes pourront se dispenser d'apprendre aux enfants les moins intelligents les demandes qui n'ont pas cette mar-
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des princes qui les gouvernent et en particulier nos devoirs envers Napoléon Ier, notre empereur ?
R. Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent et nous devons en particulier à Napoléon Ier, notre empereur, l'amour, le respect, l'obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs ordonnés pour la conservation et la défense de Vampire et de son trône \ nous lui devons encore des prières ferventes pour son salut et pour la prospérité spirituelle et temporelle de l'Etat.
D. Pourquoi sommes-nous tenus de tous ces devoirs envers notre empereur ?
D. C'est premièrement parce que Dieu qui crée les empires et les distribue selon sa volonté, en comblant notre empereur de dons soit dans la paix, soit dans la guerre, l'a établi notre souverain l'a rendu le ministre de sa puissance et son image sur la terre. Honorer et servir notre empereur est donc honorer et servir Dieu lui-même. Secondement
que; quand l'astérisque est mis au titre d'une leçon, il signifie que toutes les demandes de cette leçon doivent être apprises. >•>
Nous n'étonnerons personne en disant que la leçon ici reproduite porte cette marque qui lui donne une importance spéciale. Mais on éprouvera le même écœurement que nous lorsqu'en examinant ce catéchisme, au quatrième commandement, l'on verra que les devoirs des entants envers leurs parents y sont à peine indiqués, et une seule demande sur ce sujet soulignée. '
parce que notre Seigneur Jésus-Christ tant par sa doctrine que par ses exemples nous a enseigné luimême ce que nous devons à notre souverain ; il est né en obéissant à l'édit de César Auguste; il a payé l'impôt prescrit et de même qu'il a ordonné de rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu, il a aussi ordonné de rendre à César ce qui appartient à César.
D. — N'y a-t-il pas des motifs particuliers qui doivent plus fortement nous attacher à Napoléon Ier, notre empereur?
R. — Oui, car il est celui que Dieu a suscité dans les circonstances difficiles pour rétablir le culte public et la religion sainte de nos pères et pour en être le protecteur. Il a ramené et conservé l'ordre public par sa sagesse profonde et active : il défend l'Etat par son bras puissant; il est devenu l'oint du Seigneur par la consécration qu'il a reçue du Souverain Pontife, chef de l'Eglise universelle.
D. — Que doit-on penser de ceux qui manqueraient à leur devoir envers notre empereur?
R. — Selon l'apôtre saint Paul, ils résisteraient à l'ordre établi de Dieu même, et se rendraient dignes de la damnation éternelle.
D. — Les devoirs dont nous sommes tenus envers notre empereur nous lieront-ils également envers
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ses successeurs légitimes dans l'ordre établi par les constitutions de l'empire ?
R. — Oui, sans doute, car nous lisons dans la sainte Ecriture que Dieu, Seigneur du ciel et de la terre par une disposition de sa volonté suprême, et par sa providence, donne les empires non-senlement à une personne en particulier, mais aussi à sa famille.
D. — Quelles sont nos obligations envers nos magistrats ?
R. — Nous devons les honorer, les respecter et leur obéir, parce qu'ils sont les dépositaires de l'autorité de notre empereur.
D. — Que nous est-il défendu par le quatrième commandement ?
R. — Il nous est défendu d'être désobéissants envers, nos supérieurs, de leur nuire et d'en dire du mal.
Telle fut la rédaction donnée à ce chapitre du nouveau catéchisme par Portalis, peut-être même par Napoléon, en tous cas avec plein consentement de ce dernier. La commission l'accepta sans discussion.
Mais ce n'était pas tout ; il fallait obtenir le visa approbatif du représentant du Saint-Siège. Or, le 18 septembre précédent, le cardinal-légat avait reçu de Consalvi une longue lettre où le ministre
de Pie VII l'informait que si le gouvernement voulait composer un nouveau catéchisme et en imposer d'autorité Vusàge aux évêques, Sa Sainteté ne pouvait regarder cet acte que comme une injure faite au corps entier de l'épiscopat.
Qu'il n'appartient pas au pouvoir séculier
de choisir ni de prescrire aux évêques le catéchisme qu'il aura préparé On peut dire que
Rome considérait à cette époque l'acte projeté par Napoléon Ier comme attentatoire à la puissance spirituelle de l'Eglise, et l'on s'attend à voir le Vatican fulminer, le pape écrire lui-même pour empêcher la violation du dogme. Il n'en fut rien. Caprara était aux ordres de l'Empereur. 11 ne montra pas la dépêche de Consalvi, et prêta les deux mains à la confection du nouveau catéchisme, tel que le voulait le maître. Une telle désobéissance eut dû lui faire infliger son rappel. Le pape se contenta de lui faire écrire par Consalvi une lettre ambiguë où se trouve le passage suivant : « Sa Sainteté m'ordonne de dire à Votre Éminence que dans des objets aussi importants, elle désire que vous preniez avant tout l'avis du Saint-Siège, puis qu'il vous sera toujours facile de répondre, sans blesser qui que ce soit et avec toute raison, que Votre Éminence a besoin de consulter d'abord Sa Sainteté, et l'on évitera ainsi tout ce qui pourrait eau-
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ser le moindre déplaisir. » Caprara garda cette seconde dépêche comme la première : nul enFrance^ n'en eut connaissance ; et ce fut tout.
Il faut ajouter d'ailleurs que l'épiscopat français n'accepta pas sans difficulté le catéchisme. Les observations portèrent sur un point de toute importance pour les théories ultramontaines. Tandis que le cardinal-légat recevait de Napoléon la récompense de ses complaisants procédés, les évêques, ayant à leur tête l'archevêque de Bordeaux, firent observer que dans la nouvelle rédaction du catéchisme ne se trouvait point, comme dans celui de Bos'suet, la maxime : « Hors de Véglise, point de salut. » L'opposition du clergé se faisait sentir à l'état latent, il est vrai, mais elle n'en existait pas moins ; elle n'en était pas moins dangereuse; car le terrain sur lequel elle se basait, cachait mille pièges.
Le cardinal Fesch mit fin à cette situation dificile. Il revenait de Rome où son neveu lui avait fait jouer un rôle assez désagréable auprès du pape; il avait besoin de recouvrer l'estime de la cour pontificale et du clergé. Il alla trouver l'empereur et parvint à lui faire accepter la maxime susdite au moyen du raisonnement suivant : « Vous voulez la « damnation éternelle pour ceux qui se tiennent « en dehors de votre gouvernement, ou bien qui ont « seulement le tort de n'être pas animés à l'égard
« de Votre Majesté d'un amour suffisant, et vous « ne voulez pas que l'Église menace d'une peine « semblable ceux qui ne .reconnaissent pas son « autorité? Cela serait contradictoire. » ....... Et
l'empereur se résigna à envoyer en enfer les infidèles comme il avait ordonné qu'on y jetât les conspirateurs.
Pendant que Napoléon s'occupait ainsi du spirituel dans l'Église de France, sans que le Vatican jugeât convenable d'intervenir, il n'avait pas oublié le temporel de la cour de Rome : c'est là que sa brutale ambition devait échouer en réalité. Despote dans tous ses désirs, il avait encore au lendemain de son sacre la sagesse de ne pas brusquer l'accomplissement de ses desseins, et, en particulier au sujet des États pontificaux, il comprit qu'une annexion violente sans prétexte plausible pourrait lui nuire aux yeux de ses sujets Italiens et Français. Mais il n'en voulut pas moins poursuivre son but qui était de se faire céder par le pape le territoire romain ou plutôt de donner à son accaparement l'apparence d'un don bénévole de la part du Saint-Siège afin d'écarter toutes les récriminations possibles d'où qu'elles pussent venir. Il comptait sans la patience obstinée d'un homme soutenu par l'histoire de dix siècles et responsable de ses actes devant un parti soi-disant religieux dont les
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intérêts matériels sont l'unique préoccupation.
Pour arriver à ses fins, il résolut non-seulement de ne rien concéder aux demandes continuelles de Rome, mais encore de se montrer exigeant au delà de toute limite. Ces sourdes hostilités commencèrent lors du divorce du prince Jérôme et comme dès ce moment le pape, désillusionné depuis son voyage à Paris, se montrait récalcitrant à obéir aux ordres du desposte, Napoléon, ne pouvant penser qu'un vieillard sans énergie osât lui tenir tête, crut faire acte d'habile homme en harcelant Pie VII de récriminations, pour obtenir de lui le renvoi de Consalvi et d'autres cardinaux intransigeants, qui étaient la seule cause, suivant lui, du désaccord survenu entre les deux cours. Le pape avait une profonde affection pour son ministre d'État et une grande confiance dans ses conseils et ses talents. Il résista longtemps aux exigences de l'empereur et aux prières mêmes de son ami qui croyait par sa démission écarter un orage imminent. Mais nos défaites maritimes, l'agitation impuissante, mais réelle qu'elles produisaient en Italie, irritaient Napoléon et le poussaient encore plus à s'emparer de ces petits États, repairo, disaitil, de la trahison et de l'intrigue. Entremis à Romo par la police impériale, de nombreux agents accueillaient avec une facilité extrême les plus légers
bruits qui témoignaient de la moindre hostilité contre Napoléon et les transmettaient avec empressement à Paris.
Le 22 février 1806, l'empereur commença à jeter le masque ; il écrivit au pape une longue lettre qui se trouve à cette date dans sa correspondance et dans laquelle on peut lire les passage suivants :
« Toute l'Italie sera soumise à ma loi. Je ne
toucherai rien à l'indépendance du Saint-Siège ; je lui ferai même payer les préjudices que lui occasionneraient les mouvements de mon armée, mais nos conditions doivent être que Votre Sainteté aura pour moi dans le temporel les mêmes égards que je lui porte pour le spirituel et qu'elle cessera des ménagements inutiles envers les hérétiques ennemis de l'Église et envers des puissances qui ne peuvent lui faire aucun bien. Votre Sainteté est souveraine de Rome, mais j'en suis l'empereur,
tous mes ennemis doivent être les siens Ils en
répondront devant Dieu ceux qui retardent l'expédition des bulles de mes évêques (les évêques d'Italie récemment nommés par lui)... Je ne refuse pas d'accepter le concours d'hommes doués d'un vrai
zèle powi* la religion et de m'entendre avec eux
je sais que Votre Sainteté veut le bien, mais elle est environnée d'hommes qui ne le veulent pas et qui, au lieu de travailler, dans ces moments criti-
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ques, à remédier aux maux qui se sont introduits, ne travaillent qu'à les aggraver Ils attirent des malheurs qui finiront par leur être funestes. »
Cette lettre formule d'une façon précise les desseins de Napoléon. Chasser de la cour du Vatican tous ceux qu'il croyait hostiles à sa politique, réduire les États pontificaux au rôle de royaume secondaire et tributaire comme il l'avait fait pour les rois, ses frères , ne laisser au pape qu'une autorité spirituelle, docilement soumise à ses vues et à ses intérêts, enfin prendre par la violence le territoire romain si on résistait à sa volonté, tel était le plan de l'empereur, tel est le résumé de l'histoire de ses démêlés avec Pie VII. A la lettre de Napoléon, le pape répondit par un refus qui s'appuyait sur des doctrines purement spirituelles, immuables comme la foi, absolues comme elle. Il est à remarquer, que pendant les négociations du Concordat et depuis lors, la cour romaine avait toujours invoqué auprès de l'empereur la conscience du Saint- Père et sa responsabilité dogmatique pour ne pas acquiescer à ses demandes, et qu'elle n'en a pas moins cédé et mis son stoïcisme doctrinal de côté, quand elle s'est vue sur le point de perdre des bénéfices réels. En cette occurrence, il s'agissait de
la royauté temporelle que chaque pape, en ceignant la tiare, jure de conserver et de remettre intacte à son successeur.
La théorie que l'empereur mettait en avant ne pouvait pas être acceptée à Rome. On avait eu beau l'aduler, en le nommant le successeur de Charlemagne , il ne devait l'être que comme protecteur de la religion, et il avait mauvaise grâce, aux yeux des ministres du Vatican, à venir rappeler que si le pape avait des États, c'était de son prédécesseur qu'il les tenait. La congrégation des cardinaux, consultée par le pape, décida qu'il fallait sauvegarder à tout prix Vindépendance du Saint-Siège, parce qu'elle était intimement liée au bien de la religion : on devait donc répondre sans tergiverser et avec la plus grande netteté.
Napoléon considéra comme une félonie d'avoir communiqué sa lettre au Sacré-Collége, et décida qu'il n'écrirait plus au pape directement; ce fut une sorte de déclaration de guerre. M. de Talleyrand fut chargé d'exiger, pour toute réponse, la fermeture des ports pontificaux aux ennemis de l'empereur et d'insister sur le renvoi immédiat des représentants, accrédités à Rome, des cours étrangères en guerre ouverte avec la France. On obéit au Vatican, mais on obéit trop
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tard ; déjà l'empereur avait fait prendre possession de Civita-Vecchia et d'Ostie, donné en apanage à M. de Talleyrand, la principauté de Bénévent et à Bernadotte celle de Ponte-Corvo. Le pape comprit que sa souveraineté temporelle était réellement menacée. Il se décida à accepter la démission de Consalvi. Cependant Napoléon ne désespérait pas encore d'obtenir du pape une renonciation formelle à son pouvoir temporel. Il essaya par l'intermédiaire de l'évêque d'Arezzo d'en faire une nouvelle tentative, en mêlant cette fors des menaces formidables en cas de refus. Ce fut en vain. Pie VII resta inébranlable. Bien plus, c'est alors qu'il prit pour l'Église d'Italie une résolution semblable à celle qui devait avoir quelques années plus tard des conséquences si importantes pour l'Église de France. Il refusa de donner l'institution aux évêques nommés par l'empereur. Il chargea le cardinal Casoni, son nouveau secrétaire d'Etat, de répondre à une demande de M. Rovera, ministre des cultes en Italie, par une note conçue en ces termes :
« Que personne ne désirait plus vivement que Sa Sainteté de donner de nouveaux pasteurs aux églises qui avaient perdu leurs évêques, mais que l'article du Concordat qui concédait la nomination aux évèchés ne pouvait être mis à exécution
de la part de Sa Sainteté aussi longtemps qu'on n'aurait pas fait cesser les violations continuelles, contre lesquelles Sa Sainteté avait tant de fois réclamé auprès de Sa Majesté l'empereur et roi, soit par écrit, soit en lui adressant de vive voix, à Paris, des représentations détaillées par suite desquelles Sa Majesté avait chargé Son Éminence le cardinal Fesch d'une négociation qui cependant était restée sans résultat. »
A quoi Napoléon répondit dans ses lettres au prince Eugène : « Le pape ne veut donc plus que j'aie d'éveques en Italie! à la bonne heure! Si c'est là servir la religion, comment doivent donc faire ceux qui veulent la détruire ?» Et un peu plus tard : « Je ne sais quel coup de tête vous voulez que fasse le pape. Vous avez dû mettre des troupes du côté de Bologne, et s'il faisait quelque imprudence, ce serait une belle occasion de lui ôter ses États de Rome. »
La seule imprudence que lit le pape fut de réitérer ses doléances et de refuser de se croire le vassal de l'empereur. Elle suffit à Napoléon. Après un semblant de négociations avec le cardinal de Bajane envoyé à Paris par le pape, pourparlers qui n'eurent d'autre résultat que d'aigrir encore davantage run contre l'autre le souverain pontife et Napoléon, celui-ci donna l'ordre au général
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Miollis de s'emparer de Rome par ruse et d'y commander en maître en son nom.
L'occupation eut lieu le 2 février 1808. Elle marque le commencement d'une série de violentes persécutions contre le pape et le clergé romain. L'administration des États romains fut confiée au général français ; on renvoya dans leur pays les cardinaux qui se trouvaient auprès du Saint-Père qui n'étaient pas ses sujets; il yen eut vingt et un qui se trouvèrent atteints par cette mesure. Les troupes du pape furent incorporées à l'armée française, et aussitôt les ordres exécutés, Napoléon fit de nouveau sommer Pie VII d'entrer dans la confédération italienne, par l'intermédiaire de' M. de Champagny, successeur de M. de Talleyrand au ministère des affaires étrangères.
Le pape se contenta pour toute réponse de réunir en consistoire les cardinaux qui se trouvaient encore à Rome, de rappeler ostensiblement le cardinal-légat, et d'envoyer une lettre circulaire à tous les évêques des provinces romaines, dans laquelle il leur traçait la conduite à tenir à l'égard des envahisseurs du pouvoir temporel.
Il serait trop long de relater ici toutes les douloureuses vexations qu'eut à subir Pie VII pendant les quatorze mois qui séparèrent l'envahissement de sa capitale de la prise de possession de
cette ville au nom de l'empereur des Français, roi d'Italie, le 10 juin 1809. Cette fois le pape les supporta dignement, mais sa patience fut poussée à bout, il signa le même jour une bulle d'excommunication contre Napoléon. Il signait en même temps son exil et sa captivité !
Napoléon envoya le baron Radet, général de gendarmerie, s'entendre avec Miollis pour enlever le pape, ce fut le 5 juillet 1809 qu'eut lieu cet attentat. Malgré le secret dont on voulut entourer cette arrestation, la nouvelle s'en répandit de tous côtés, et depuis Rome jusqu'à Grenoble, où Pie VII fut conduit par un singulier malentendu, de tous côtés, les populations accoururent sur son passage. Napoléon comprit la faute qui avait été commise, il donna l'ordre d'enfermer le pape à Savone, où il pensait que sa présence serait moins embarrassante.
Certes, nous sommes loin d'approuver la conduite brutalement odieuse de Napoléon à l'égard du pape, et l'on ne peut s'empêcher d'être pris de commisération pour ce malheureux vieillard, qui avait beaucoup fait pour maintenir de bonnes relations entre la France et le Saint-Siège. Mais on ne peut s'empêcher de trouver étonnant que Pie VII se soit opposé, d'une façon résolue, aux prétentions de l'empereur, seulement le jour où
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ses États furent envahis, qu'il ait volontairement confondu le spirituel et le temporel pour les défendre l'un par l'autre, et compromis la dignité de l'Église d'abord par cette excommunication, ridicule (1) au dix-neuvième siècle, plus tard par le refus de l'institution canonique aux évèques français.
Quant aux actes postérieurs, le Concordat de Fontainebleau par exemple qui lui fut arraché par la violence, qui oserait lui en faire un reproche ? Qui pourrait soit le blâmer, soit l'approuver ? — - Cependant quelle force n'eût-il pas eue s'il n'avait pas cédé à l'exemple de ses prédécesseurs, s'il avait maintenu l'exacte séparation, des deux pouvoirs, s'il avait obéi à ses propres aspirations ! On est en effet tout étonné de trouver dans les Mémoires du cardinal Pacca, ou du moins dans la lettre qu'il écrivit à son frère le Ier novembre 1816 et qui leur sert de préface, des appréciations particulières sur le temporel de la papauté. Il juge sérieusement les abus inhérents et incorrigibles du pouvoir terrestre des papes. « Les souverains pontifes, dit-il, délivrés de ce lourd fardeau, consacreraient désormais tous leurs soins au bien spirituel de leurs fidèles ; l'Église,
(1) L'abbé De Pratt, les quatre Concordats', tome II, page 304.
privée de l'éclat des richesses et des honneurs, ne verrait plus entrer dans son clergé que ceux qui aspirent au bien, qui bonum opus desiderant ; les papes ne consulteraient plus la naissance, les recommandations dans le choix de leurs conseillers; la foule peu édifiante des prélats fonlionnaires qui pullulent autour du Saint-Siège disparaîtrait...; on n'aurait plus aucun lieu de craindre que les décisions ecclésiastiques fussent jamais influencées par des considérations politiques et matérielles, dont le poids jeté dans la balance aurait pu la faire pencher vers une condescendance excessive ! » Que de révélations dans ces quelques lignes ! et si Ton se souvient que Pacca fut l'ami intime de Pie VII, qu'il publia ses Mémoires du vivant de ce pontife, comment ne pas supposer que c'étaient là les idées de l'ancien cardinal Chiaramonti, évêque d'Imola?
Quoique Napoléon, dans les conversations qu'il eut à cette époque, semblât tourner en dérision la bulle d'excommunication dont il avait été l'objet, il n'en était pas moins un peu troublé dans son for intérieur et préoccupé de l'influence qu'elle pourrait avoir sur les populations. En Italie, il s'assura la discrétion de ceux qui entouraient le pape à cette époque et en particulier du cardinal Pacca, en les faisant enfermer dans la prison de Fénestrelle. En
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France, il excita le zèle de Fouché et fit défendre aux journaux de prononcer même le nom de Pie VII. Il ne craignait pas trop son clergé ; il le tenait en main ; mais les prêtres réguliers lui portaient ombrage, les Missionnaires qui n'appartenaient à aucun diocèse pouvaient colporter sans trop de péril la bulle de Pie VII. La correspondance de l'empereur témoigne encore de ses soucis sur ce sujet. Il fit supprimer les Missions, les conférences de Saint-Sulpice. Enfin il donna ordre à Bigot de Préameneu de faire écrire des ouvrages soignés ayant pour titre : Le Concordat de Léon X; l'autre : Histoire des guerres que les papes ont faites à la puissance qui avait la prépondérance en Italie et spécialement à la France. Dans ce dernier livre on devait s'appesantir sur ce point : « que les papes ont fait constamment la guerre à toute puissance qui acquérait de la prépondérance en Italie, qu'alors ils employaient les armes spirituelles pour soutenir le temporel : de là, des désordres incalculables dans l'Église ; que les papes n'ont jamais été engagés dans des guerres, que dans des vues mondaines et pour donner des souverainetés à leurs neveux (1). »
D'ailleurs, quels que puissent être à cet égard
(1) Correspondance de l'empereur, 3 octobre 1800.
les préoccupations de Napoléon, il avait bien auguré des dispositions de son clergé. Les difficultés relatives à son second mariage le lui prouvèrent bientôt. Sans parler, ce qui ne rentre pas dans notre sujet, des motifs qui décidèrent l'empereur en cette occasion, sans rappeler avec quelle platitude les plus grands corps de l'État et les hommes les plus distingués obéirent à ses volontés; nous devons dire comment il s'y prit pour faire dissoudre son mariage religieux.
L'embarras de l'empereur était grand, en effet, devait-il s'adresser au pape ? Son clergé serait-il assez influent, ou du moins assez indépendant aux yeux du public, pour prononcer la nullité de son union avec Joséphine de Beauharnais. Il demanda un rapport à Bigot de Préameneu sur cette matière, en lui ordonnant de relever tous les exemples de divorce qu'avaient donnés les anciens souverains de France. Il put y lire que Henri IV et Louis XII avaient requis, pour ce faire, l'autorisation papale, mais que Louis VII, Louis VI et Charlemagne s'en étaient passé. Ces trois derniers précédents, quoique un peu éloignés, suffirent à Napoléon. Cambacérès installa sur son ordre trois officialités différentes ; l'une diocésaine, l'autre métropolitaine et la troisième primatiale. La création de ces nouvelles juridictions avait paru utile pour donner
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aux yeux des populations plus do force et un semblant d'indépendance à une décision qui importait tant à l'empereur, qui leur était dictée d'avance et qu'elles allaient bientôt rendre. Ce fut à l'offi cialité diocésaine à parler la première. Elle se composait de quatre ecclésiastiques, MM. Seycas, Boilesve, Carpet et enfin l'abbé Rudemare qui, dans une relation mouvementée, a transmis à la postérité les craintes de ces malheureux, juges malgré eux. Ils résistèrent un instant à Cambacérès se déclarant incompétents et n'acceptant de se prononcer qu'à la condition d'y être autorisés, par le comité ecclésiastique. Ce comité avait été réuni par les soins de Napoléon, afin de chercher les mesures à prendre, sans l'aide du pape, pour arranger les affaires religieuses; il comptait, comme membres, les cardinaux Fesch et Maury, l'archevêque de Tours, les évêques de Nantes, de Trêves, d'Evreux, de Verceil, et l'abbé Emery, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice. Ce dernier, ainsi que le cardinal Fesch, ne voulut pas assister aux séances où fut traitée cette affaire : mais les vœux de l'empereur n'en furent pas moins réalisés en tout point, car lorsqu'on analyse la conduite du clergé, à cette triste époque, plus on s'élève dans son ordre hiérarchique, sauf de rares exceptions, plus on y trouve la faiblesse et la soumission servile.
L'officialité demanda alors les pièces nécessaires constatant le mariage de l'empereur et son baptême; l'archi-chancelier les leur refusa en disant qu'elles étaient inutiles, puisque pour se prononcer sur la question ils avaient à ne pas suivre les formes habituelles. Napoléon n'aimait pas les lenteurs administratives et judiciaires; l'officialité se soumit et, presque sans désemparer, en quatre jours, elle entendit les témoins désignés par Cambacérès, écouta les rapports de son promoteur, rendit sa décision et l'envoya à l'officialité métropolitaine : celle-ci ne fit pas longtemps attendre la sienne : le surlendemain le mariage de Napoléon avec Joséphine était déclaré nul par défaut de consentement du côté de V empereur. En d'autres termes, l'officialité de Paris reconnaissait que Napoléon, la veille de son sacre (jour de son mariage religieux avec Joséphine), avait trompé le pape, sa femme Joséphine, et enfin son oncle le cardinal Fesch qui lui avait donné la bénédiction matrimoniale.
Le mariage de Napoléon avec Marie-Louise eut lieu le 1er avril 1810.
Six semaines auparavant, Napoléon avait fait réunir à l'empire les Etats romains, par un simple sénatus-consulte rendu le 17 février, que nous donnons en entier parce qu'il servit de base à
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Napoléon clans ses négociations avec le pape, en
1° Les États pontificaux formeront deux départements : le département de Rome et celui de Trasimène.
2° Le département de Rome enverra sept députés au corps Législatif et celui de Trasimène quatre.
3 ' Il sera établi une sénatorerie dans les départements de Rome et de Trasimène.
4° La ville de Rome aura le titre de seconde ville de l'empire.
o" Le maire de Rome sera présent au serment de .l'empereur, à son avènement.
6° Le premier rang ainsi que les députations de la ville de Rome, dans toutes les occasions, immédiatement après les maires et députations de la ville de Paris.
7° Le prince impérial portera le titre et recevra les honneurs de Roi de Rome.
8° Il y aura à Rome un prince du sang impérial ou un grand dignitaire qui tiendra la cour de l'empereur.
9° Après avoir été couronnés dans l'église Notre- Dame de Paris, les empereurs seront couronnés dans l'église Saint-Pierre de Rome avant la dixième année de leur règne.
10° La ville de Rome jouira de privilèges et d'immunités particuliers qui seront déterminés par l'empereur Napoléon.
il0 Toute souveraineté étrangère est incompatible avec l'exercice de toute autorité spirituelle dans l'intérieur de l'empire.
12° Lors de leur exaltation,, les papes prêteront serment de ne jamais rien faire contre les quatre propositions de l'église gallicane; arrêtées dans l'assemblée du clergé en 168v2.
13° Les quatre propositions de l'église gallicane sont déclarées communes à toutes les églises catholiques de l'empire.
14° Il sera préparé pour le pape des palais dans les différents lieux de l'empire où il voudra résider. Il en aura nécessairement un à Paris et un à Rome.
15° Deux millions de revenus en biens ruraux, francs de toute imposition, et sis dans les différentes parties de l'empire, seront assignés au pape.
16° Les dépenses du Sacré-Collége sont déclarées impériales.
Cet acte despotique entraînait une grande responsabilité pour celui qu'il l'avait pris et de plus une difficulté d'exécution presque insurmontable. Le clergé italien résista aux avances, aux menaces
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et aux poursuites de l'empereur. En quelques mois il y eut treize cardinaux italiens dépouillés de leurs biens et de leurs insignes, disséminés dans les yilles de provinces françaises. Dix-neuf évêques expulsés d'Italie, un grand nombre de chanoines et de grands vicaires et plus de deux cents prêtres déportés en Corse. Tous les autres ecclésiastiques s'étaient soumis. En France, Napoléon donna ordre aux évêques qu'il avait nommés et qui n'avaient pas encore l'institution canonique, refusée par le pape, de prendre immédiatement possession de leurs évèchés ; le cardinal Maury s'empressa de se rendre à l'archevêché de Paris qui lui était désigné.
Si le clergé italien résistait plus que celui de France aux ordres de Napoléon, c'est qu'il y était singulièrement aidé par les idées ultramontaines des populations et par les secours d'argent qu'il recevait de tous côtés.
Cet exemple fut même suivi en France. Napoléon dans le Mémorial de Sainte-Hélène se plaint de l'esprit de certaine coterie qu'il appela la petite église (1), et que l'on retrouve sous la Restauration
(1) Napoléon a confondu : La petite Église est tout-à- fait différente de la Congrégation ; ce fut bien cette dernière association qui se mit au service du Pape prisonnier à Savone. On a donné le nom de Petite Église à ce petit nombre d 'évêques qui, après avoir refusé le serment civique en 1700,
sous le nom de « la congrégation ». Sans être précisément redoutable au puissant despote, elle déployait une sourde opposition à ses ordres, opposition d'autant plus irritante pour lui qu'elle était insaissisable. Lorsque le pape fut retenu à Savone, la congrégation s'empressa de se mettre à ses ordres et de lui envoyer quelque argent.
Cette association présidée par l'abbé Duval comptait sur ses listes les noms de grandes familles de France et d'Italie, et la plupart des directeurs de séminaires et de congrégations. Le but que voulaient atteindre ses membres était de se mettre en communication avec le Saint-Père et de porter ses ordres à destination. Un grand nombre de jeunes gens étaient prêts à se transformer en courriers pour transmettre de ville en ville les lettres
émigrèrent, refusèrent leur démission en 1801 et ne ménagèrent pas leurs objurgations à Pie VII. Ils étaient au nombre de vingt , et conservèrent toujours des relations avec leurs anciennes ouailles. Voici leurs noms : Talleyrand, archevêque de Reims, oncle du prince de Bénévent ; Lafare, évèque de Nancy ; Bonac, évêque d'Agen; De Celleau, évêque de Châlons-sur-Saône ; Coucy, évêque de la Rochelle; Latour, évêque nommé de Moulins; Villedieu. évêque de Digne; Amelot, évêque de Vannes; Vintimille, évêque de Carcasoune; Thémine, évêque de Blois. Les six premiers donnèrent leur démission en 1816. En 1820, le dernier seul vivait encore et il aimait à répéter qu'il était le seul évêque en France.
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pontificales qui leur étaient livrées par les domestiques ou les quelques fidèles visiteurs du prisonnier de Savone .
C'est par ce moyen que l'abbé d'Astros, vicaire capitulaire du chapitre de Notre-Dame, put informer le pape de l'intrusion du cardinal Maury dans l'archevêché, et lui demander des instructions personnelles pour guider sa propre conduite. Le pape répondit par un bref à l'adresse de Maury, dont il envoya copie à l'abbé d'Astros, et, où il déclarait que, pour enlever tout sujet de doute, et pour plus grande précaution, il ôtait à l'archevêque nommé tout pouvoir et toute juridiction, déclarant nul et sans effet tout ce qui serait fait de contraire sciemment ou par ignorance.
La copie seule parvint à son adresse ; le bref fut intercepté par la police impériale. La colère de Napoléon fut grande. L'abbé d'Astros quelques jours après fut conduit à Vincennes où il resta jusqu'à la chute de l'empire, et les persécutions contre le pape redoublèrent : tous les papiers furent saisis, toute correspondance lui fut interdite, et toutes les lettres à son adresse furent décachetées et examinées : ses dépenses mensuelles réduites pour lui et sa maison à douze cents francs s par mois, toutes les personnes en qui il avait confiance, même son vieux valet de chambre, furent
chassés d'auprès de lui et quelques-unes enfermées comme prisonniers d'État.
Ces actes de violence et de dureté ne suffirent point à Napoléon ; un moment il songea à régler purement et simplement par voie législative, avec le seul concours du Sénat et des députés, la question de l'institution canonique des évêques. 11 fit même réunir à cet effet les fortes têtes de son conseil d'État et leur soumit son nouveau projet. Ce ne fut pas sans peine que Cambacérès et Merlin parvinrent à le détourner de cette idée et lui firent adopter celle de soumettre certaines questions à une commission ecclésiastique, la même qui avait eu à décider la compétence de l'officialité diocésaine dans l'affaire du divorce, et dans laquelle exerçaient une influence prépondérante l'archevêque de Tours, M. de Barrai, et l'évêque de Nantes, M. Duvoisin, ancien élève des Jésuites, membres tous deux du clergé de l'ancien régime, mais entièrement ralliés à l'empire et surtout dévoués à l'empereur.
Ces questions se divisaient en trois séries : 1° Questions qui intéressent toute la chrétienté, 2° Questions particulières à la France.
3° Questions sur la position actuelle.
Le point essentiel de ces questions, le nœud gordien de là situation, était l'institution canonique
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à donner aux évêques. Après bien des tergiversations, des craintes et des réticences, la commission conseilla à l'empereur de réunir un concile national, et de lui poser les questions suivantes, sans que la commission pourtant préjugeât ses réponses :
1° Toute communication entre le pape et les sujets de l'empereur étant interrompue. quant à présent, à qui faut-il s'adresser pour obtenir les dispenses qu'accordait le Saint-Siège ?
2° Quand le pape refuse persévéramment d'accorder les bulles aux évêques nommés par l'empereur pour remplir les sièges vacants, quel est le moyen canonique de leur donner l'institution ?
Napoléon se rendit à cette idée, sans toutefois la mettre à exécution de suite. Une conversation qu'il eut avec M. Émery, et dans laquelle cet abbé lui dit la vérité, lui fit douter de l'efficacité du palliatif qu'il voulait employer pour l'institution canonique de ses évêques, et il se décida à faire de nouvelles ouvertures de conciliation au pape. Les prélats choisis par l'empereur pour être députés auprès du pape furent NNgrs Duvoisin et de Barrai, accompagnés de l'évêque de Trêves, monseigneur Mannay, autorisés à s'adjoindre le patriarche de Venise. Ils avaient pouvoir de signer deux conventions distinctes, l'une relative aux af-
faires particulières de l'Eglise de France, c'est-àdire à l'institution canonique des évêques , l'autre concernant les affaires générales de la chrétienté et la personne même du pape. Chacune de ces conventions devait être absolument indépendante de l'autre et traitée par acte séparé (4).
Les conférences, si l'on peut donner ce nom à ce qui eut lieu à Savone, durèrent du 9 au 48 mai. Ce n'est pas sans une indignation profonde qu'on étudie l'histoire de ces neuf jours. Jamais patient soumis à la torture du moyen âge n'eut tant à souffrir. Jamais le despotisme cruel d'un tyran n'a déployé autant d'astuce et de méchanceté. Les évêques députés, le préfet du département, M. de Chabrol et un sieur Porta, médecin du pape acheté par la police impériale, tous bassement serviles, usèrent de ruse, d'artifice, de violence pour arracher à Pie VII le consentement que demandait l'empereur. Sous cette pression inquisitoriale, la tête du pauvre captif semblait éclater. Après des refus énergiques, il céda. Il signa le 18 mai des préliminaires de conciliation, que les trois prêtres, fuyant comme trois larrons, s'empressaient d'aller déposer aux pieds de leur maître.
Le lendemain, le pape tombait malade, le som-
(1) Correspondance de Napoléon, 26 avril 1811.
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meil le quitta, et la santé ne lui revint que lorsque désavouant sa défaillance, il fit promettre à M. de Chabrol de faire part de ce désaveu au ministre des cultes.
Qu'importait à Napoléon? Avec ce commencement de preuves par écrit certifiant la bonne volonté du pape à tout concilier, il comptait bien faire agir le concile comme bon lui semblerait. Il se trompa.
Dans la foule des vils flatteurs qui se pressèrent dans la nef de Notre-Dame, nous devons rappeler à la mémoire de la postérité le courageux exemple donné par quelques âmes fières. Elles [furent bien rares, hélas ! et elles payèrent chèrement leur attachement à leurs principes et leur haine contre le despotisme. Parmi ces esprits d'élite, se trouvait un homme d'esprit, de grand talent et d'un caractère élevé, dont le nom s'est déjà trouvé sous notre plume dans cette rapide narration, monseigneur Maurice de Broglie, ancien évëque d'Acqui récemment appelé à l'évêché de Gand.
Le jour de l'ouverture du Concile, le 17 juin 18 H, les membres du concile étaient au nombre de quatre-vingt-quinze, ne représentant en réalité que la moitié des sièges réunis de France et d'Italie. M. de Boulogne fut chargé de faire le discours d'ouverture. C'était une tâche ingrate.
Napoléon avait voulu en prendre connaissance quelques jours auparavant, afin de s'assurer que rien n'y serait prononcé de contraire à ses idées. Il comptait sans l'émotion toute naturelle qui devait animer toute cette assemblée, et sans ce phénomène psychologique par lequel les plus timides trouvent du courage lorsqu'ils ne se sentent plus isolés. M. de Boulogne subit cette influence, et, dans sa péroraison, il ne craignit pas d'émettre l'opinion suivante qui, fortement applaudie par la grande majorité des éveques, fut comme un coup de foudre pour le président du concile, le cardinal Fesch, et pour la minorité des prélats soumis à l'empereur. « Jamais, disait M. de Boulogne, jamais, nous ne vous détacherons de ces premiers anneaux sans lesquels tous les autres se dérouleraient et ne laisseraient plus rien que confusion, anarchie et ruine. Jamais nous n'oublierons tout ce que nous devons de respect et d'amour à cette Eglise romaine qui nous a engendrés en Jésus- Christ. » Cette profession de foi fut suivie cVun serment de fidélité au pape et aux droits du Saint-Siège.
L'irritation de Napoléon était extrême, il fit reculer la seconde congrégation du concile au 20 juin, il profita de ce répit pour prendre les mesures nécessaires à la surveillance de ce concile
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féfractaire à ses intentions. Il décida que son ministre des cultes y lirait un message impérial où il ferait connaître les volontés du maître, et que ce ministre ferait partie d'une commission chargée de la police de rassemblée.
On se figure facilement l'effarement des évêques et leur indignation. Ils ne manquèrent pas de faire sentir leur mauvaise humeur dans la nommination des commissions chargées de préparer les travaux du concile, et où toutes les propositions de l'empereur furent contredites et la plupart du temps fortement amendées, surtout par M. de Broglie. Enfin, lorsque le concile se réunit, une des premières propositions émises fut de demander la mise en liberté de Pie VIT, et la commission chargée d'examiner l'affaire de l'institution des évêques, répondit à l'empereur, par une note conçue en ces termes : « La congrégation particulière nommée par le concile, pour répondre au message de Sa Majesté, pense que le concile, avant de se prononcer sur les questions qui lui sont proposées, agissant d'après les règles canoniques et suivant ce qui s'est pratiqué de tout temps dans l'Eglise, ne peut se dispenser de solliciter de Sa Majesté la permission d'envoyer au pape une députation qui lui expose l'état déplorable des églises de l'empire français et du
royaume d'Italie, et qui puisse conférer avec lui sur les moyens d'y remédier. »
De cette résistance si tenace l'empereur était profondément blessé. Mais, il faut le dire, à cette époque de sa vie, surtout eii ce qui concerne les affaires ecclésiastiques, son esprit n'avait plus cette netteté qui faisait remarquer ses décisions dans la première partie de sa vie. D'ailleurs si le souverain était exaspéré de ne pas voir plier ces prêtres sous sa volonté, le soldat ne pouvait pas s'empêcher d'estimer le courage de ses adversaires. Ces éclairs déraison, qui sont comme de pâles reflets de l'âme du général Bonaparte, on les voit de temps en temps apparaître dans les conversations qu'il avait à cette époque avec les personnages influents de son entourage. Mais ils étaient rares et son indécision finissait toujours par laisser le champ libre au despotisme et à la violence. 11 fit suspendre la séance du concile le 10 juillet et en prononça la dissolution. Le 12 du même mois, à trois heures du matin, il fit saisir dans leurs lits et enfermer à Vincennes, messieurs de Broglie, évêque de Gand, de Boulogne, évêque de Troyes, et Hirn, évêque de Tournai.
Pendant l'intervalle qui sépara les deux sessions, les membres du concile furent de nouveau convoqués.
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Napoléon mit tout en œuvre pour s'assurer la bonne volonté des évêques, terrifiés déjà par l'incarcération de leurs collègues et fortement adoucis par mille promesses matérielles qui leur furent données.
Enfin malgré les protestations de l'archevêque de Bordeaux et de quelques autres prélats, la déclaration suivante fut votée à une grande majorité par des évêques qui se parjurèrent :
Art. 1er. Conformément à l'esprit des saints canons, les archevêchés et évêchés ne pourront rester vacants plus d'un an pour tout délai ; dans cet espace de temps, la nomination, l'institution et la consécration devront avoir lieu.
Art. 2. L'empereur sera supplié de continuer à nommer aux sièges vacants conformément aux Concordats, et les nommés par l'empereur s'adresseront à notre Saint-Père le pape, pour recevoir l'institution canonique.
Art. 3. Dans les six mois qui suivront la notification faite au pape, par les voies d'usage, de ladite nomination, le pape donnera l'institution canonique conformément aux Concordats.
Art. 4. Les six mois expirés sans que le pape ait accordé l'institution, le métropolitain, ou, à son défaut, le plus ancien évêque de la province ecclésiastique procédera à l'institution de l'évêque
nommé. S'il s'agit d'instituer le métropolitain, le plus ancien évêque de la province conférera l'institution.
Art. 5. Le présent décret sera soumis à l'approbation de notre Saint-Père le pape, et à cet effet, Sa Majesté sera suppliée de permettre qu'une députation de six évêques se rende auprès de Sa Sainteté, pour la prier de confirmer ce décret qui seul peut mettre un terme aux maux des églises de France et d'Italie.
Telle fut la fin du fameux concile de 1811. Nous n'avons pas craint de nous étendre peut-être un peu longuement sur cette période de l'histoire ecclésiastique de France, elle est féconde en enseignements pour la lutte engagée aujourd'hui entre l'élément civil et l'élément clérical.
11 est un fait surtout qui est remarquable. Autrefois les martyrs chrétiens avaient donné leur sang pour défendre leurs principes. Les évêques et les cardinaux du premier Empire ont fait plier leur stoïcité doctrinaire devant la crainte d'une simple incarcération ou la perte de leurs bénéfices. Mais ce qui est le plus à déplorer selon nous, ce sont les effets de la brutale tyrannie de Napoléon. C'est lui qui a tué l'Église gallicane, c'est lui qui a rejeté l'épiscopat sous l'influence de Rome. On verra pendant les cinquante années qui
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vont suivre, les dernières convulsions de l'Eglise de Bossuet et les progrès incessants de l'esprit ultramontain, arrêté pendant certaines périodes, mais recouvrant peu d'années après tout le terrain perdu. Certes, nous n'avons pas la prétention de nous prononcer ici, sur ce point de savoir si le concile avait ou non le droit d'accepter les décisions de Napoléon, au sujet de l'institution des évêques. Mais il est une considération qui appartient à tout le monde, parce qu'elle est du domaine de l'histoire; nous la donnons sans commentaires : c'est pour sauver son temporel que Pie VII a refusé l'institution canonique : c'est pour sauver leur temporel que les évèques ont cédé aux volontés impériales. Les réflexions qui découlent de ces faits sont tristes pour l'esprit humain : et si l'on compare cette époque avec la nôtre, on trouve amèrement ridicules les prétentions actuelles du parti ultramontain.
11 nous reste à parler des dernières relations du pape avec l'empereur. Elles n'intéressent que. peu notre sujet, car l'Église de France ne s'en ressentira pas. Malgré le déploiement d'intrigues et de ruses dont on se servit en cette occasion, Pie VII resta inébranlable, et la députation d'évêques et de cardinaux ordonnée dans la déclaration du concile échoua complètement.
La désastreuse campagne de Russie allait commencer, Napoléon fît transférer le pape à Fontainebleau. Là, près de deux ans plus tard, il se servit de son influence personnelle sur le faible pontife pour lui arracher un Concordat qui porte le nom de la ville et qui est rédigé à peu près dans les mêmes termes que le décret du Sénat de février 1810. Rétracté quelques temps après, il n'eut pas même de commencement d'exécution, et Napoléon, forcé par les événements qui l'accablaient, se décida à renvoyer Pie VII à Rome. Déjà les alliés avaient envahi la France, et ce fut dans la salle même où il avait tyrannisé le pape, que l'empereur signa son abdication en avril 1814.
La première partie de cet aperçu se trouve terminée. La réaction contre le Concordat va commencer.