CHAPITRE V
. La Restauration.
Nous venons de voir dans le chapitre précédent, le clergé, maté par la main vigoureuse de Napoléon, ne pas lui résister, s'affaisser aux pieds de son trône et donner, sauf quelques rares exceptions, le spectacle de l'avilissement le plus complet devant la toute-puissance humaine. Ce que, de nos jours, on a appelé le parti clérical ne faisait que poindre à l'horizon ; on peut dire même que s'il a eu une grande influence de tous temps depuis la fondation de l'ordre de Loyola, sous le premier Empire son existence était devenu fort précaire.
La police de Fouché et le despotisme du maître ne supportaient guère les intrigues. Avec la restauration des Bourbons, le parti prêtre comme on disait alors, s'empara du pouvoir : nous tâcherons de le démontrer dans ce chapitre, mais auparavant il est utile d'examiner l'état du clergé en 1814.
Il est une brochure ultra-catholique parue alors, écrite sous le couvert de l'anonyme par un des hauts dignitaires de l'Église, dont nous ne nous permettrons pas de dire le nom (car elle a été attribuée à plusieurs auteurs, et nous voulons, suivant notre méthode, avancer uniquement des faits indéniables). Le titre de ce petit factum résume admirablement la position, les sentiments et les prétentions des différentes classes de prêtres et de prélats qui se trouvaient en présence à la rentrée des Bourbons.
« Trois différents clergés en France depuis le Concordat :
« 1° Les évêques et prêtres constitutionnels condamnés comme hérétiques et schismatiques par Pie VI et l'Église dispersée.
« 2° Les évêques et prêtres concordatistes devenus par leur réunion avec les constitutionnels fauteurs d'hérésie et de schisme au premier chef.
« 3° Les prêtres vraiment catholiques restés constamment fidèles à la foi et au roi. »
Ces lignes font déjà comprendre la division que les ecclésiastiques posaient eux-mêmes dans leur corporation. Comme tous les émigrés, les prêtres qui avaient quitté la France en 1790, n'avaient rien appris depuis lors : eux aussi s'irritaient contre les événements survenus; leur colère les poussait jusqu'à se révolter contre le pape et le roi ; nous verrons Pie VII obligé de défendre le Concordat contre ces fanatiques. Dès le lendemain de la victoire, malgré toute la puissance qu'ils ont acquise, ils se plaignent de n'en avoir pas assez : « Nous espérions qu'en mettant le pied dans son royaume, il (le roi) se jetterait clans les bras de la Religion véritable qu'il y avait laissée, qui avait résisté à de si longues et si terribles persécutions, qui avait toujours été Adèle au roi légitime et devait une partie de ses tourments à cette fidélité
Que nous avons été cruellement déçus ! »
Quelle était cette déception ? en quoi consistaitelle? On est effrayé des prétentions que cachent ces quelques mots, si l'on songe surtout que cette brochure, est datée de 1814, et que Louis XVIÎI se trouvait à cette époque exactement circonvenu par ir.s bras de la religion. Auprès de sa personne même étaient placés comme chapelain, M. de Bréau ; comme grand aumônier, l'archevêque dinde Reims, Talleyrand-Périgord ; tous deux
avaient émigré en 1790 et avaient refusé leur démission en 1801 ; tous deux étaient plus royalistes que le roi, plus catholiques que le pape. Ils étaient d'avis qu'une commission d'ecclésiastiques devait être réunie, clans laquelle siégeraient des évêques et de simples prêtres pour concilier tous les intérêts. Ils le persuadèrent au roi qui chargea son grand aumônier d'assembler, dans ce but, neuf ecclésisastiques et de les présider.
En 1814, en effet, beaucoup de cures et d'emplois ecclésiastiques étaient vacants par suite des démêlés de Napoléon avec Pie VIL Certains prêtres de deuxième ordre (1) quittant les retraites où ils s'étaient cachés depuis la révolution, se répandirent dans les campagnes, reprirent les autels à eux confiés d'après une investiture ancienne. Dans beaucoup d'endroits même, ils cherchèrent à déposséder les nouveaux titulaires, prêchant partout que le Concordat devait être considéré comme n'ayant jamais existé : de là des désordres regrettables dans certains départements.
Cette scission existait également au sein de la commission; elle était ainsi composée : trois évèques non démissionnaires, trois évêques démissionnaires non occupants, trois évêques ou repré-
(l) Abbé Jauflïet, 3e volume.
sentants d'évêchés. Il s'en suivit des discussions dogmatiques interminables où la mauvaise humeur contre le pape et l'opposition à ses actes passés se faisaient souvent sentir. La commission ne put rien décider dans ses premières réunions ; tous ses membres furent pourtant du même avis lorsqu'il s'agit de combattre, dès l'abord, les articles organiques, le code civil et le code pénal.
Elle demanda au roi de faire autoriser le culte extérieur tel qu'on le pratiquait autrefois. Le 7 juin, parurent les deux ordonnances suivantes du comte Beugnot, préfet de police, ancien ministre sous Napoléon qui, comme tant d'autres, avait trouvé dans sa garde-robe, un costume de rechange, comme disait spirituellement Louis XVIII en parlant du prince de Talleyrand (I).
La première ordonnait à tous les habitants, quelle que fût leur religion, d'orner la façade de
(1) Il est nécessaire de donner quelques-uns des considérants qui précédaient ces deux ordonnances; on jugera ainsi de l'esprit qui animait le gouvernement et le clergé,
« Considérant que l'observation des jours consacrés aux solennités religieuses est une loi qui remonte au berceau du nonde... qu'il y a été pourvu pour la France par différents 'èglements de nos rois qui ont seulement été perdus de vue
lurant les troubles Pour attester à tous les yeux le retour
les Français à l'ancien respect de la religion et des mœurs ît à la pratique des vertus, qui peuvent seules fonder pour es peuples une prospérité durable Ordonnons. »
leurs maisons sur le chemin des processions, autorisées de nouveau à parcourir les villes, malgré les défenses faites par la loi sur les cérémonies extérieures du culte.
La seconde défendait, sous de fortes peines, aux ouvriers et artisans de travailler les dimanches et fêtes ; à la plupart des marchands, de laisser leurs boutiques ouvertes et de faire aucun commerce; défaire faire aucun travail, sauf -ceux delà moisson et ceux que l'état de la saison ou la crainte des intempéries, ou un péril imminent rendrait urgents ; aux vendeurs et étalagistes d'exposer en vente leurs marchandises ou de les colporter ; aux maîtres de café, de jeux de paume, de billards, de tenir leurs boutiques, cabarets et autres établissements ouverts pendant l'heure des offices ; enfin, aux saltimbanques, faiseurs détours, chanteurs et joueurs d'instruments d'exercer leur métier sur la voie publique ou ailleurs, avant cinq heures du soir. Les réunions pour la danse ou la musique ne pouvaient également avoir lieu avant la même heure, dans aucun établissement ouvert au public. Cette seconde ordonnance fut convertie en loi (1) le 18 novembre suivant, par les soins de M. de Bonald, ultramontain mystique, qui se fit une
(1) Cette loi tombée en désuétude n'est cependant paa encore abrogée (février lb71.').
spécialité à la Chambre introuvable, de proposer des projets de loi dans ce genre. Il y avait eu en effet, des juges pour refuser d'appliquer les peines portées par elle à des malheureux qui n'avaient réellement pas enfreint la loi.
Tous les tribunaux, hélas ! n'étaient pas aussi scrupuleux.
Celui de Nancy entre autres. Il y fut répondu par un refus à une demande de divorce introduite au mois de juin 1814, et nous croyons devoir rappeler certains attendus de ce jugement qui est un des premiers à notre connaissance, depuis le commencement du siècle, infectés de l'esprit clérical :
<< Attendu qu'aucune infraction publique et légale aux dogmes de la religion catholique ne peut avoir lieu depuis la publication de la Charte, parce que l'Etat reconnaissant cette religion pour sienne, ne peut consacrer par ses actes et revêtir du sceau de l'autorité publique ce qu'elle défendait comme illicite. »
« Attendu que les tribunaux ne peuvent déclarer dissous un mariage que la religion d'Etat regarde comme subsistant, ni autoriser une union que cette religion regarde comme nulle et défendue, etc. »
Mais, ce n'était pas assez d'avoir la police et la magistrature à ses ordres. La commission fit rendre au conseil d'Etat, composé d'amis et peu
exposé aux indiscrétions du public, la connaissance de toutes les affaires contentieuses concernant le clergé, que Napoléon lui avait retirée en janvier 1813. Enfin, elle mit.la main sur l'instruction publique.
Le baron Jourclan, membre du conseil d'État, avait été chargé des cultes ; il fit signer au roi, le 5 octobre 1814, une ordonnance portant que les écoles ecclésiastiques pourraient être placées à la campagne et dans les lieux où il n'y aurait ni lycée ni collège communal : que là, où il y aurait un de ces établissements, les élèves seraient dispensés d'en fréquenter les leçons, qu'en venant aux écoles ecclésiastiques ils seraient dispensés nonseulement des rétributions universitaires, mais de celle due pour le grade de bachelier ès-lettres, enfin que toutes les écoles de ce genre seraient susceptibles de recevoir legs et donations en se conformant aux lois.
Ce ne fut point assez de donner ces avantages aux élèves qui quitteraient l'Université, Louis XVIII introduisit l'ennemi dans la place même et donna au clergé la haute main sur des institutions universitaires. Son règlement sur l'instruction publique parut en janvier 1815. Le nombre des académies était réduit; elles prenaient le nom d'universités ; les lycées, celui de collèges royaux.
Les évêques faisaient de droit partie des conseils de facultés, des collèges royaux et communaux, ainsi que de tous les bureaux d'instruction publique de leur diocèse. Enfin le grand-maître de l'Université était remplacé par un conseil royal dont le président avait la direction exclusive de tous les travaux. Ce poste si important fut confié, on n'en sera pas étonné, à l'évêque non démissionnaire M. de Bausset, le futur cardinal, qui, nous devons l'ajouter pour rester dans la vérité, avait un esprit remarquable par sa science, sa distinction et sa franchise.
Le pouvoir ainsi accaparé, les ultramontains levaient la tête haute et ne craignaient plus de montrer en toute occasion leur haine contre la loi civile et les principes de la Révolution. Lanjuinais a qualifié leur conduite dans un opuscule publié en 18°21. — « Ils se révoltent en 1791 contre la loi* de la Constitution civile ; en 1802, contre l'accord du pape et de l'empereur qui réconciliait sans rétractation ; depuis et actuellement contre Louis XVIII en combattant, par leur conduite et par leurs écrits, les libertés de l'église gallicane malgré les ordonnances du roi, en voulant faire obéir à de prétendus brefs qui n'ont point l'attache du gouvernement, et entraîner tout le clergé dans leur défection. » Et si l'on n'accepte pas le témoignage
de Lanjuinais, qu'on nous permette de reproduire une autre citation d'une brochure qui fut publiée en 1814 par l'abbé Vinson, l'un des plus violents sectaires de cette époque, et qui a pour titre : Adresse aux Chambres « Vous décréterez, con- « seille ce fanatique, que les nouveaux évêques « établis à cette époque dans la République fran- « çaise par son chef usurpateur, ne seront point « requis de donner leur démission, parce qu'ils « sont canoniquement destitués de droit par leur « intrusion, et civilement destitués de fait par la « restauration de la monarchie légitime. »
Les premières victimes de cet esprit de représailles furent en effet les prêtres concordatistes et parmi eux surtout les anciens constitutionnels. Il faut lire dans Lanjuinais (1) les poursuites exercées contre ces malheureux, coupables de s'être soumis aux lois de leur pays ou d'avoir obéi aux prescriptions de leur conscience : contre ces persécutions, aucune ressource : l'appel comme d'abus était dérisoire, il se trouvait supprimé de fait.
Un événement survenu au mois de janvier 1815, donne une idée nette de l'esprit du clergé à cette époque, et du changement de sa situation dans
(1) Œuvres complètes, tome 1er. p. 394 et suiv. Paris 1832, 4 vol. in-8.
l'État. Mademoiselle Raucourt, la célèbre actrice de la Comédie-Française, mourut sans avoir reçu les sacrements de l'Église. Quand son convoi se présenta pour être reçu à St-Roch, le curé de cette paroisse refusa de le laisser entrer et fit fermer les portes de l'église. C'était la reproduction de la même scène qui s'était passée, lors du décès de mademoiselle Chameroy, dans le même lieu. Mais les circonstances étaient bien différentes ; les manœuvres du clergé avaient exaspéré la population : on entra de force dans le sanctuaire, on alluma les cierges et l'on disposa tout ce qui était nécessaire pour le service. Ici deux versions se présentent dans les écrits du temps. D'après l'une, le roi, informé du désordre envoya son aumônier prononcer les prières pour les morts ; d'après l'autre les assistants se saisirent d'un prêtre qui passait au même moment et le forcèrent à officier. La seconde nous semble préférable, car elle nous est transmise par l'ouvrage du trèsvéridique abbé Jauffret. Quoi qu'il en soit, les conséquences de ces désordres qui sont toujours affligeants, ne furent pas les mêmes qu'en 1803. Louis XVIII n'ordonna point à l'archevêque de Paris de réprimander le curé intolérant ; il n'y eut point de note insérée au journal officiel, mais dès ce jour commencèrent les récriminations du clergé
pour provoquer la révision du code pénal, et obtenir la fameuse loi sur le sacrilège.
On comprend que, dans ces circonstances, lors du retour de Napoléon, pendant les cent jours, ces poursuites qu'on appelle toujours des persécutions quand il s'agit d'ecclésiastiques, se soient renouvelées.
Bien des curés, il faut le dire, n'attendirent pas l'ordre du ministre des cultes pour recommencer leurs prières et leur « Te Beum » en faveur de l'empereur : presque tous ceux-là furent des constitutionnels ou des concordatistes qui avaient déjà eu à souffrir des exigences ultramontaines. Mais les prêtres ralliés au mouvement imprimé par le haut clergé de la première restauration, refusèrent avec insistance le « salvum fac imperatorem » exigé par le Concordat. Aussi dans bien des villes et des communes (1) eurent-ils à passer des moments fort désagréables. Tantôt les soldats poursuivaient la baïonnette au canon, malgré tous les efforts des officiers pour les arrêter, de malheureux vicaires que la fuite seule sauvait du danger d'être massacrés. Tantôt les officiers euxmêmes fermaient les yeux et restaient indifférents aux dévastations que la soldatesque commettait
(1) Abbé Jauffret.
dans les cures, et aux coups dont elle rouait les desservants. D'ailleurs partout des menaces, partout des injures. Une lettre de Bigot de Préameneu à Fouché, ministre de la police, peint admirablement la situation : « Les ecclésiastiques sont justement effrayés de voir circuler des journaux renfermant des réflexions des plus indécentes, les injures les plus grossières contre la religion et ses ministres. » En un mot, il arriva au clergé en 1815 après le 20 mars, ce qui lui était survenu pendant la Révolution. Sa complète opposition aux sentiments, aux aspirations de la France, fit tourner contre lui la colère du peuple, colère condamnable quand elle en vient aux emprisonnements et aux massacres (car l'homme qui n'est pas une brute ne doit jamais s'abaisser à employer les moyens de persuation des fauves). Il faut l'avouer : le clergé s'est montré hostile aux vœux de tout un pays, il a renié les pures doctrines du christianisme dont les principes moraux «étaient la base du système de la Révolution, d'où l'Empire est sorti aussi bien que la République, il ne doit pas se plaindre. Nous le répétons encore, nous le répétons bien haut, car c'est notre conviction intime après l'analyse approfondie de tous les faits qui se sont passés depuis la Révolution jusqu'à nous: si les hauts prélats français avaient accepté comme la
plus grande partie du bas clergé, les théories chrétiennes de 1789, non-seulement la lutte actuelle entre le cléricalisme et la société civile n'eût jamais existé, mais l'esprit de la Révolution eût fait chez nous des progrès plus rapides encore que ceux qu'il a d'ailleurs accomplis en moins d'un siècle, et cela sans éprouver les terribles secousses qui l'ont souvent dévoyé d'un côté ou de l'autre à différentes reprises.
Cet enseignement tiré des événements fut inutile ; le clergé ne put -ou ne voulut pas en profiter. Après Waterloo, il revint avec son Roy; il revint orgueilleux, puissant et plein de haine; si les partisans de la monarchie, dite légitime, plus royalistes que le roi, ont assumé la plus grande part de la responsabilité lors des massacres de la terreur blanche, une bonne partie aussi en est acquise à ces catholiques plus ultramontains que le pape, qui gouvernaient alors Louis XVIII et la France.
Voici ce que Vaulabelle rapporte des fameux comités nrvalistes : « Ces comités ne se composaient pas toujours, ainsi qu'on pourrait le croire, d'anciens privilégiés rêvant le retour des avantages politiques ou sociaux dont la Révolution les avait dépouillés. 11 y avait là des fonctionnaires destitués sous la République et sous l'Empire, pour incapa-
cité ou malversation, des propriétaires endettés ou ruinés par les dissipations ou par le jeu, des négociants en état de faillite, quelques femmes décriées, jusqu'à des abbés, tous impatients de venger leurs rancunes ou leurs injures, de l'établir leur influence ou leur fortune perdue. » Des chefs de bandes royalistes furent chargés dans certaines contrées de procéder à l'épuration. On devine ce que durent être ces horreurs, et c'est à tort que Ton voudrait attribuer à l'exaltation des idées républicaines le monopole de l'assassinat. La terreur blanche vaut la terreur rouge : toutes deux sont le résultat des passions poussées à un paroxysme bestial.
Mais cette façon de procéder ne suffit pas au clergé. Des missions prétendues apostoliques, (l'abbé Jauffret dit : vraiment apostoliques) dont l'institut fut fondé par l'évêque Forbin-Janson, parcoururent les provinces, elles devaient prêcher le dogme pur, la foi/ que tant d'événements avaient affaiblie. Sous ce prétexte, un véritable incendie fut allumé dans l'ouest et dans le midi. La police et la force armée étaient impuissantes à retenir les sicaires. Dans la Sarthe, l'Aude, dans le Gard et l'Hérault, on vit la guillotine se promener de ville en ville du 27 mai au 30 juillet 1816. Dans le midi principalement, Servait, Truphémy, Trestaillons,
Quatretaillons firent florès. Les protestants furent assassinés en grand nombre et beaucoup de dames protestantes dépouillées de leurs vêtements furent flagellées avec des verges sur lesquelles étaient fixées des pièces en fer représentant des lys.
Il était impossible que dé telles atrocités passassent sans soulever au moins une protestation devant les tribunaux et devant la Chambre. Les magistrats firent quelques exemples. A la Chambre des députés, dès le 23 octobre 1815, M. Voyer d'Argenson avait fait entendre un cri d'indignation. Il ne trouva pas d'écho : on fut indulgent pour ces fermes soutiens du trône et de V autel. On n'en sera pas étonné d'ailleurs si l'on se rappelle la composition de cette Chambre, que Louis XVIII qualifia d'introuvable dans un accès de bonne humeur, en voyant tant d'individus partager ses idées, et qu'il fut forcé de dissoudre le 15 septembre 1816.
Au moment de la Révolution, beaucoup de prêtres insermentés s'étaient cachés et quelques-uns passèrent dans Paris même toute la période de la Révolution. Parmi eux se trouvait l'abbé Delpuits, ancien jésuite, qui avait groupé autour de lui un certain nombre d'ultramontains. Il était leur directeur spirituel. Ce prêtre, obéissant aux statuts de sa Compagnie, profita de la circonstance ainsi
que de la conformité d'opinions et de position du plus grand nombre de ses pénitents, pour former une congrégation où chacun mit, pour ainsi dire, au service de ses confrères, son influence et ses relations.
Sous le premier Empire, des rapports existaient entre quelques-uns de ces personnages et des employés de différentes administrations publiques. Ces rapports furent étendus, on parvint même à en établir avec les bureaux de la sûreté, ou pour mieux dire, de la police générale. Un des membres était-il menacé d'une visite domiciliaire, d'une arrestation ? Prévenu à temps, il prenait ses précautions ou se mettait à l'abri. C'est dans la bibliothèque de l'ancien Hôtel des Missions étrangères, acheté par mademoiselle de Saron, qu'eurent lieu ces conciliabules, dès les premiers temps. A la mort de cette personne, l'immeuble 'fut acquis par mademoiselle de Polignac. L'abbé Delpuits eut de même pour successeur l'abbé Legris-Duval attaché à la famille Doudeauville. En 1815, les membres marquants de la Congrégation étaient messieurs de Montmorency, Jules dePolignac, le marquis de Rivière, de Puyvert, de Castelbajac, etc, Louis XVIII consentit même à en faire partie, mais le véritable chef, dès cette époque, en fut le comte d'Artois, le futur Charles X.
Or il arriva que quelques-uns de ces associés lurent nommés à l'assemblée : MM. de Puyvert, de Castelbajac, de Rouge et l'avocat Piet. La Congrégation comprit tout l'avantage qu'elle pouvait tirer de cette situation. Une grande propagande, mais menée avec une extrême prudence, fut faite dans la Chambre. Bientôt se joignirent à ceux que nous avons nommés MM. de Villèle, de Corbière, de Bouville, de Marcellus, de Puy- Maurin, et tous les députés du midi que M. de Vitrolles avait voulu réunir pour composer le centre de l'assemblée. C'est dans ce cénacle dirigé par un jésuite que s'assemblaient chaque soir les députés de la majorité. Là étaient élaborés et discutés les projets de loi, surtout ceux qui concernaient le clergé, et les mesures nécessaires pour lui rendre son ancienne splendeur et une toute nouvelle influence.
Aussi l'histoire de la Chambre introuvable est curieuse à étudier au point de vue qui nous occupe. Le parti clérical y étale ses aspirations sans déguisement, et l'on juge déjà de ce qu'il devait faire dans l'avenir, lorsqu'il serait parvenu au pouvoir, par ses néfastes intentions en 1816; une des premières propositions qui se produisirent, ce fut de rendre au clergé l'état-civil : la situation qui eût été ainsi faite aux juifs et aux protestants,
n'arrêta point les membres de la Congrégation : eux seuls comptaient en France, eux et leurs amis. Le projet fut accepté à une grande majorité, et il en sera de même pour tous ceux dont nous parlerons. La loi sur le divorce* que déjà des tribunaux trop catholiques refusaient d'appliquer, fut abrogée. La loi sur le sacrilège, obtenue seulement sous Charles X, fut dès lors demandée par M. de Bonald qui réclamait comme châtiment la mort du coupable. Mais comme l'exécution par la guillotine rappelait trop la révolution, M. Duplessis, de Grénédan, réclama, pour toutes les peines capitales, l'ancien gibet plus expéditif et moins coûteux avec toutes les anciennes prérogatives. «Heureux les peuples, ajout e-t-il, dans une échappée oratoire, heureux les peuples, chez lesquels la tache d'un seul crime se transmet de père en fils. »
Les brèches par lesquelles on avait, lors de la première restauration, ouvert l'université au clergé ne suffisaient plus à l'impatience des ultramontains : on décida que la religion serait désormais la base de l'éducation : les collèges, les pensions se trouveraient sous la surveillance immédiate des archevêques et évêques qui en réformeraient les abus. Les évêques pourraient augmenter le nombre des séminaires selon les besoins de la religion, les ressources et la population de leurs diocèses. Ils
nommeraient aux places de principal dans les collèges et pensions. Le principal choisirait les professeurs ; néanmoins, les évêques pourraient renvoyer parmi ceux-ci « les sujets incapables > ou dont les principes seraient reconnus dangereux. » Les universités dépendraient du ministre de l'intérieur. On devait aviser aux moyens d'allier la religion et les mœurs au soin de faire fleurir les talents littéraires. Enfin on supprimerait la commission centrale d'instruction publique qui remplaçait le grand-maître dans ses pouvoirs et attributions.
On le voit, la Congrégation ne voulait plus aucune entrave. D'ailleurs si ce projet ne fut pas mis à exécution par suite de la résistance libérale de la Chambre des pairs, les résultats furent à peu près les mêmes : on appliqua les mêmes idées par d'autres moyens. Quelques années plus tard, M. Frayssinous, évêque in partïbus d'Hermopolis, devenu ministre de l'instruction publique, écrivait dans une circulaire aux évêques : « Depuis que Sa Majesté m'a fait l'insigne honneur de m'élever au poste redoutable de grand-maître de l'Université, j'ai été vivement frappé de deux pensées : la première, que l'éducation est une chose plus morale et religieuse que littéraire et scientifique. La seconde, que pour faire refleurir la piété et les
bonnes mœurs dans les établissements d'éducation publique, il faut que le zèle et les efforts continuels des principaux fonctionnaires de V Université trouvent un appui dans V assistance du clergé et surtout de ces premiers pasteurs ; qui gouvernent avec autant de sagesse que de dévouement les diverses portions de l'Église de France. Il importe d'ouvrir devant la jeunesse la carrière des connaissances humaines, et de donner à son esprit un essor généreux pour la rendre capable d'exercer avec honneur les différentes professions ; mais il importe encore plus de la prémunir par des habitudes vertueuses contre l'abus des. lumières et des talents. »
Si à cette époque, il n'y avait eu une véritable disette de prêtres et d'ecclésiastiques, disette d'autant plus grande qu'il en fallait de tous côtés et dans toutes les administrations, l'Université était perdue à jamais. Sous prétexte de principes subversifs de l'ordre moral, on en eût chassé tous les professeurs laïques pour les remplacer par des congréganistes. Voici un dernier fait qui prouve ce que nous avançons : une maison d'éducation laïque et privée dans le Midi était ouverte à tous les cultes ; le directeur y faisait professer la liberté religieuse 3omme le voulait la charte. On l'admonesta l'abord, puis on fit fermer son établissement,
parce que Ton y pervertissait la jeunesse (1).
D'ailleurs, pendant la session (1815-1816) de la Chambre introuvable, ce fut au moment de la discussion du budget que les haines et les prétentions ultramontaines se firent le' plus vivement sentir. On supprima les pensions attribuées par Napoléon aux prêtres mariés, pour en affecter les revenus aux prêtres bien pensants ; on rétablit les biens de main-morte, malgré l'article 906 du code civil. Enfin, on décida que la dotation de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, se composerait désormais :
« 1° Des allocations portée* au budget pour dépenses du culte et pour rentes viagères aux pensions ecclésiastiques montant ensemble à 41,621,307 francs, lesquelles allocations seront immobilisées et converties en une rente perpétuelle d'égale somme payable à dater du 1er janvier 1816. »
« 2° Des bois et autres biens provenant de l'ancien clergé et actuellement entre les mains du gouvernement, lesquels bois et biens seront immédiatement affectés à titre de propriété incommutable aux établissements ecclésiastiques. »
(1) Montlosier. Les jésuites, les congrégations et le parti prêtre, 1S27, in-8, Paris.
Heureusement, dans la Chambre des pairs, on pouvait opposer à ce débordement de passions fanatiques quelques éléments de raison. La plupart des projets de la Chambre introuvable y furent rejetés ou vigoureusement amendés. Nous rappellerons ici seulement le discours prononcé le 10 février 1816, par Chateaubriand qui ne peut être suspecté d'un libéralisme outré : « C'est par locution vicieuse, disait-il. que l'on dit Mens du clergé. Le clergé n'a jamais rien possédé. Il ne peut posséder rien. Ce sont les églises qui sont seules propriétaires ; le clergé n'est que l'administrateur d'un patrimoine dont un tiers appartient à l'autel, un - tiers aux pauvres, et dont le dernier tiers est destiné à l'entretien des ministres. » Plus tard, dans la même enceinte, il prononçait ces mots qui forment un aveu utile à retenir : « Homme privé, je suis sans alarmes sur les prétentions de la cour de Rome; pair de France et ministre d'Etat, je ne puis oublier que les parlements n'existant plus, que le Concordat ayant étendu en deçà des Alpes l'action immédiate du Saint-Siège, les libertés de l'église gallicane sont plus exposées, et le clergé plus nécessairement placé sous l'influence d'une autorité temporelle étrangère. »
Mais l'échec que les propositions ultra montâmes subirent dans la Chambre haute ne décou-
ragea pas leurs auteurs. La dissolution prononcée par Louis XVIII contre les députés de 1815, n'éloigna pas pour toujours les membres de la Congrégation ; ils revinrent au nombre de cent dans la nouvelle assemblée. Celle-ci eut à s'occuper du fameux Concordat de 1817.
La commission ecclésiastique nommée par le roi en 1814 pour régler les différends qui s'étaient élevés entre le clergé du Concordat et le clergé de l'émigration n'avait eu aucun succès. Dans son zèle intransigeant elle demanda au pape par l'intermédiaire de Monseigneur de Pressigny, évêque non démissionnaire, envoyé en qualité d'ambassadeur auprès du Saint-Siège, de déclarer le Concordat de 1801 nul et non avenu, et de rétablir le même nombre d'évêchés qu'avant la Révolution. Pie VII refusa, il ne pouvait se déjuger ; d'ailleurs, il t avança cette théorie, que le privilège de nommer suppose celui d'exclure (1) ; se déclarant d'autre part tout prêt à seconder le zèle du roi pour augmenter les sièges épiscopaux.
Louis XVIII se décida à envoyer un plénipotentiaire spécial à Rome pour arrêter un nouveau Concordat : le comte Blacas d'Aulps. Après de longues négociations, voici la convention qui fut
(1) Abbé Jauffïet, 3™ vol.
signée par Consalvi et l'envoyé français, 11 juin
Le concordat passé entre Léon X et François Ier était rétabli. Celui de 1801 et les articles organiques de 1802 demeuraient abrogés. Tous les sièges épiscopaux supprimés en 1801 seraient rétablis en tel nombre qu'un arrangement subsidiaire le déterminerait. Ces sièges ainsi que ceux existants obtiendraient une dotation semblable. Le roi s'obligerait à employer tous les moyens en son pouvoir pour faire cesser le plus tôt possible les désordres et les obstacles qui s'opposaient au bien de la religion et à l'exécution des lois de l'Eglise. Enfin les abbayes, prieurés et autres bénéfices qui pourraient être établis seraient gouvernés par des règlements prescrits par le Concordat de François Ier. Telles furent les propositions du pape que le comte Blacas crut pouvoir accepter. Il pensait même en cette occasion avoir fait acte d'habile diplomate, car Consalvi l'avait effrayé en réclamant le droit d'annates, que la Révolution avait supprimé, et la possession d'Avignon et du iomtat venaissin, que le traité de Vienne n'avait pas osé enlever à la France.
Le duc de Richelieu n'osa pas présenter ce Concordat devant les Chambres ; il fit une sorte de projet organique qu'il soumit aux représentants
du pays ; il avait eu soin d'y introduire celui des articles organiques qui défendait la circulation en France, sans l'autorisation du pouvoir exécutif, de tous brefs, rescrits ou bulles du pape. Dans son discours, lorsqu'il parla d'augmentation du nombre des évêchés, il fit remarquer que l'Assemblée constituante avait reconnu la nécessité d'en proportionner le nombre à la division civile. « Si vous en trouvez davantage, ajouta-t-il, c'est qu'il a paru bon de relever ces sièges qui ont fait à la fois l'honneur et la gloire de la France. »
Enfin, il s'étendit longuement sur l'article 13 du Concordat de 1801. Cet article contenait une disposition d'une grande importance. Le pape y déclarait que ni lui ni ses successeurs ne troubleraient en aucune manière les acquéreurs des biens ecclésiastiques aliénés, qu'en conséquence la propriété de ces mêmes biens, les fruits et revenus y attachés, demeureraient incommutables dans leurs mains ou celles de leurs ayant-cause. « Le roi a voulu, faisait remarquer le ministre, qu'il fût expressément déclaré dans le projet de loi que, si le Concordat de 1801 cessait d'avoir son effet, c'était sans préjudice des résultats qu'il avait produits, et sans porter atteinte à la disposition contenue dans l'article 13 de cet acte. » Enfin, M. de Richelieu termina en disant que le roi avait nommé des titu-
laires à quarante-deux nouveaux sièges archiépiscopaux et épiscopaux et qu'il soumettrait à l'examen des Chambres les deux bulles qui accompagnaient le Concordat, avant de les mettre en circulation,
Le mécontentement fut grand dans tous les partis, mais surtout parmi les ecclésiastiques qui ne s'étaient pas rallié au Concordat de Napoléon. Quelques-uns, restés en Angleterre, critiquèrent vivement le nouveau pacte dans une brochure qui porte pour titre : Convention du 1 1 juin 1817 développée, V Eglise concordataire continuée* avec des notices sur les nouveaux amalgamés. L'archevêque de Londres ne put tolérer davantage leurs récriminations : il les fit appeler chez lui et exigea d'eux la signature de la déclaration suivante : « Je soussigné reconnais et déclare que je suis soumis au souverain pontife, le pape Pie VIT, comme chef de l'Eglise, et que je communique avec tous ceux qui sont en communion avec sa Sainteté comme avec les membres de l'Eglise. » Tous n'y consentirent pas, ou bien voulurent y apporter des restrictions. Ils furent interdits de suite, et leur interdiction confirmée par la cour de Rome.
En France, les discussions étaient vives. Les ultramontains purs critiquaient l'article premier \\\ nouveau Concordat ainsi conçu : « Le roi seul
nomme en vertu d'un droit inhérent à la couronne, aux archevêchés et évêchés dans toute l'étendue du royaume. » Les libéraux, et Lanjuinais parmi eux, blâmaient cette augmentation d'évêchés, au moment où le budget était si -obéré par les dépenses et les indemnités des guerres. Ils étaient irrités de voir, dans la bulle de circonscription des diocèses, que le pape élevait encore des prétentions sur Avignon et le Comtat venaissin.
Les travaux de la commission chargée par la Chambre d'examiner le projet, se ressentirent de cet état tumultueux de l'opinion. Enfin, après de longs pourparlers avec le ministre, on était à peu près d'accord ; le rapporteur, M. Rivière, procureur général près la cour royale d'Agen, était prêt, lorsqu'on apprit que le pape, dans un bref, anathématisait les travaux de la commission. Voici ce qui s'était passé :
Il y avait dans la commission deux membres de la congrégation, MM. Marcellus et Trinquelague. La conscience ultramontaine de ces représentants de la France ne leur permit pas d'accepter les modifications introduites par leurs collègues et par le ministre lui-même, au contrat intervenu entre MM. de Blacas et Consalvi. M. de Marcellus écrivit une lettre de soumission à son véritable chef, le pape, pour lui demander s'il était résolu à main-
tenir le Concordat du 1 i juin ainsi que les bulles y annexées, et <si un clirétienpouvait obéir à une loi qui serait en contradiction avec les dispositions primitivement convenues avec le Saint-Siège. »
Pie VII s'empressa d'envoyer une réponse complimenteuse à ce fils dévoué; nous n'avons pas besoin d'ajouter qu'il lui défendait d'obéir aux lois de son pays concernant la discipline du culte, et l'engageait à s'opposer avec courage à l'adoption du projet ; dans cette lettre, se trouve la phrase suivante que certainement le pape n'aurait pasécrite dix ans auparavant, même lorsqu'il supportait la dure prison de Savone : « Avide comme vous êtes de la vérité, il est impossible que vous ne reconnaissiez point qu'il est tout à fait déplacé que des décisions, données par le Saint-Siège sur des notions religieuses, soient ensuite soumises à la délibération d'un conseil de laïques quelque illustre qu'il puisse être. » M. de Marcellus s'empressa de porter cette lettre au grand aumônier en le priant de la soumettre au roi. Louis XVIII, réunit son conseil des ministres. On convint de retirer le projet. M. Laîné fut chargé d'opérer ce retrait, mais il ne le fit pas sans se répandre en récriminations contre M. de Marcellus.
Deux jours après la clôture de la session du Corps Législatif, le comte Portalis, fils de l'ancien
ministre des cultes sous Napoléon, partit pour Rome avec une mission, soit -de faire un nouveau Concordat, soit d'en conclure un nouveau, soit enfin de prendre un arrangement provisoire. Cet expédient temporaire reposait sur deux bases ;
1" Laisser les prélats en exercice, régir leurs diocèses respectifs, sans qu'il fût apporté aucun changement, ni dans les limites des diocèses, ni dans leurs rapports métropolitains :
2° Autoriser les évêques promus aux sièges existants avant 1817, à gouverner de même leurs diocèses dans l'état où ils se trouvaient avant la nouvelle bulle des circonscriptions.
Après trois mois de négociations, le pape désira connaître l'opinion des évêques de France sur la mesure proposée. Mais toutes ces dilations avaient des conséquences funestes pour l'Eglise de France. Chaque année, pour ainsi dire, on avait de nouveaux décès à enregistrer et les vacances des sièges épiscopaux devenaient plus nombreuses. Le pape allait se décider, lorsque survint la chute du ministère Richelieu et l'élévation du duc Decazes à la présidence du cabinet ; ce ministre, d'après Yaulabelle, méprisait tout le monde, excepté le clergé. Une commission d'évêques titulaires, d'archevêques et de cardinaux français fut réunie, pour être interrogée sur la transaction proposée par le
comte Portalis au pape. La discussion fut vive ; l'assemblée prit la résolution d'interroger les évêques nommés en 1817 et qui se trouvaient à Paris, sans emploi, au nombre de vingt-six. L'opposition de ces prélats fut encore plus grande que celle des premiers. Ils demandèrent l'exécution stricte du Concordat de 1817, s'en remettant d'ailleurs au Saint-Siège s'il croyait devoir prendre d'autres dispositions.
Pie VII comprit enfin que toutes ces lenteurs nuisaient à la religion et même à l'influence de Rome, bien plus que l'accord proposé par Louis XVIII. Il demanda au roi de s'engager par écrit à créer de nouveaux évêchés, à mesure que les pensions ecclésiastiques s'éteindraient, et au reçu de cette garantie, il signa la convention provisoire du 19 août 1819.
La position du ministère à cette époque est fort curieuse et la discussion du projet apporté à la tribune par le comte Siméon la mit vivement en lumière. D'un côté, il se trouvait harcelé par les libéraux qui 'combattaient courageusement pour l'exécution stricte et loyale de la Charte. De l'autre, il était sapé par des hommes qui l'estimaient trop libéral et trop peu énergique pour la défense des saintes doctrines catholiques. Dans ce dernier parti fut choisie la commission chargée d'exa-
miner la loi qui était soumise aux Chambres.
Le ministère avait dù, le 23 décembre précédent, faire supprimer par le roi, sur avis conforme du conseil d'Etat, 'un mandement de l'évêque trop zélé de Poitiers, à la suite duquel ce prélat s'était permis d'imprimer un bref du pape sans avoir demandé à ce sujet l'autorisation du gouvernement comme l'exigeaient les articles organiques de 1801. Le parti clérical ne devait pas pardonner aux ministres cette juste application de la loi, dont ses incartades seules le rendaient victime. Le comte Siméon avait proposé d'établir de suite douze nouveaux sièges épiscopaux. La commission en voulut trente, ne pouvant supporter qu'on subordonnât la création des évêchés à la mort des prêtres pensionnés. D'ailleurs, elle niait la nécessité pour le roi de consulter la Chambre sur ce sujet; le rapporteur, M. de Bonald, reprenait la thèse que Pie VII avait indiquée dans sa lettre à M. de Marcellus : « La Chambre, disait-il, n'est qu'un pouvoir pécuniaire qui fournit l'argent nécessaire aux évêchés sans avoir à se préoccuper dé leur nombre déterminé par le roi et le pape seuls... Votre commission s'est proposée d'éviter que l'établissement des évêchés fût pour les consciences timorées, une nouvelle occasion de troubles et d'inquiétudes, ce qui arriverait peut-être, si la loi que nous allons
rendre rappelait dans ses termes des époques et des lois qu'il faut oublier, et autorisait à supposer que la Chambre des députés, assemblée laïque, veut assigner des limites au pouvoir du roi et à celui du Saint-Siège. » On ne pouvait injurier plus directement la Charte, et le cabinet eut beaucoup de peine à faire réussir son projet qui, examiné et voté rapidement par la Chambre des pairs, fut bientôt mis à exécution.
Tandis que les congréganistes députés luttaient avec ce succès dans l'Assemblée, dont ils formaient un des groupes les plus nombreux, la propagande de la société s'étendait de plus en plus. L'abbé Legris-Duval était mort en 1819 ; il fut remplacé comme directeur de la Congrégation, par le père Ronsin, de la Société de Jésus, qui rentré subrepticement en France sous le nom des Pères de la Foi, ne cachait plus aujourd'hui, ni son nom, ni ses tendances. En 1821, ses membres avaient déjà un certain nombre d'établissements d'éducation à Lyon et dans d'autres villes, et n'avaient pas craint de fonder une maison-mère de novices-jésuites, à Paris même, dans le quartier de Montrouge.
Sous l'habile impulsion de son directeur, la Congrégation avait fait des progrès rapides. Tandis qu'elle établissait deux importantes succursales, l'une à Lyon, gouvernée par l'abbé Franchet,
l'autre à Amiens, par l'abbé Renneville, elle installait autour d'elle une quantité de petites sociétés qui relevaient d'elle ; on notait surtout la société des bons livres, la société- des bonnes lettres, la société des bonnes études. La création de ces petites confréries avait un double but : le premier, de réagir contre les idées et les principes de la Révolution, le second, de confondre, en la cachant derrière elle, l'existence de la Congrégation politique, [et de dérouter ainsi les observations trop curieuses de l'esprit libéral, aussi faut-il bien distinguer l'affiliation à ces associations subsidiaires et l'initiation à la Congrégation.
La société des bons livres avait pour but d'expurger les bibliothèques, d'en faire chasser tout ce qui tenait de loin ou de près à la philosophie du dix-huitième siècle. Celle des bonnes lettres avait pour but de réunir des jeunes gens poètes ou prosateurs, et de leur apprendre à bien dire, en respectant le dogme, la foi et les idées ultramontaines. Enfin, celle des bonnes études devait revoir les auteurs latins, grecs et français, et en enlever tout ce que la morale et surtout la pruderie jésuitique réprouve (1). Ces trois sociétés étaient ainsi chargées de s'emparer de l'esprit de la jeunesse, et des
(1) Chaque association particulière avait une administration spéciale qui se composait uniformément d'un ecclésias-
hommes faits, tandis que par les établissements d'instruction et les frères de la doctrine chrétienne établis en 1820, on s'emparait de celui des enfants. La Congrégation personnellement avait pour but de s'attaquer à tous les postes du gouvernement et de l'administration, et d'y placer ses initiés pour conquérir le pouvoir.
Sous le directeur général, le père Ronsin, venaient deux directeurs laïques, appelés coryphées, c'étaient MM. Jules de Polignac et Mathieu de Montmorency. Les séances de la Congrégation avaient toujours lieu dans l'ancien hôtel des Missions étrangères; dans la chapelle on célébrait la messe avant toute séance ; le portier prenait les noms de tous les membres qui voulaient communier, et, une fois la messe dite, la chapelle se changeait en salon de conversation. Dans les commencements, à chaque réunion, on y faisait l'appel nominal des membres; plus tard, lorsque ceux-ci furent trop nombreux, le directeur chargea des inspecteurs, connus de lui seul, de signaler l'ab-
tique directeur et de cinq dignitaires, ayant le titre de préfet ou président, vice-préfet ou vice-président, trésorier, vice-trésorier, et secrétaire, enfin six ou huit conseillers laïques. Ces titres se renouvelaient tous les ans le 8 décembre, anniversaire de Tlmmaculée-Conception. La Congrégation avait de plus un lecteur, un portier, un sacristain, un vice-sacristain.
sence des manquants. En 18-21, le nombre des initiés à la Congrégation proprement dite était de deux cent quatre-vingt-dix. Il se décomposait ainsi :
Trois membres de la famille royale : Louis XVIII et le duc de Bourbon, qui faisaient partie plutôt nominalement qu'effectivement de la Société ; le comte d'Artois, qui était avec le Père Ronsin le véritable chef de la Congrégation.
Un prince.
Deux ducs.
Quinze marquis.
Trente-quatre comtes.
Huit vicomtes.
Vingt- et-un barons.
Trente-cinq chevaliers.
Quatre-vingt-onze membres dont les titres sont compris dans les suivants : ministre, pair, député, lieutenant-général, maréchal-de-camp, conseiller à la cour de cassation royale, etc.
Mais il existait à Paris même une succursale plus nombreuse, intitulée Congrégation de Saint- Nicolas-dit- Char donnet, dont le curé de cette paroisse était le chef, et dont les membres étaient recueillis dans tous les corps de métiers et dans toutes les professions.
Les initiés avaient pour devise celle qui était
inscrite sur la bannière de la Congrégation : « Cor Unurn,, animauna, »et pour signe de ralliement, un anneau d'argent ou d'or sur le chaton duquel était gravé un cœur de Jésus : l'anneau du père Ronsin, par humilité sans doute, était en argent.
Pour être admis dans la Congrégation, la première condition était d'être présenté par un père jésuite. Le candidat recevait alors le titre de probationnaire et était admis aux réunions de quinzaine pendant un certain laps de temps qui permettait à des inspecteurs secrets de le juger. Il était enfin admis membre et prêtait serment, aussitôt après avoir entendu la messe et communié dans la chapelle de la société. Voici la traduction de ce serment dont la formule était en latin :
« Sainte Marie, Mère de Dieu et Vierge, moi (le récipiendaire prononçait ici son nom) je te choisis aujourd'hui pour ma maîtresse, ma patronne, mon avocate, et m'engage fermement à ne jamais te délaisser, à ne dire ou faire jamais aucune chose contre toiJ ni à permettre que par mes subordonnés aucune chose soit faite contre ton honneur. Je te supplie donc de m'accepter pour ton serviteur perpétuel, assiste-moi dans toutes mes actions, ne m'abandonne pas à l'heure de ma mort. Ainsi soit-il. »
Il est facile de juger de la puissance que le di-
recteur de cette Société devait acquérir d'après les termes mêmes de ce serment. Or, comme le directeur, jésuite lui-même, en avait prononcé un plus complet encore comme anéantissement personnel, on est effrayé de la force dont disposait la Société de Jésus sous la Restauration. Pourtant ces armes pour combattre la Révolution ne lui suffisaient pas. De tout temps elle avait aimé, ce qui est dans ces statuts d'ailleurs, à grouper autour d'elle un grand nombre de laïques connus sous le nom de Jésuites dérobe courte. Voici ce que dit à ce sujet Lacretelle, un historien éminemment royaliste, on ne peut pas le nier (1).
« Cette Thébaïde (établissement de Montrouge) retentissait perpétuellement du fracasdes voitures.
« Plusieurs grands étaient aussi assidus à ce pèlerinage qu'aux visites des Tuileries. Les croix d'or et les cordons brillaient au milieu des cellules. Là, on pouvait voir les novices jésuites assujettis, non aux austérités des frères de la Trappe, mais à un genre de servage plus dur. Ce n'était pas leur corps, c'était leur volonté qui était torturée par des ordres capricieux, contradictoires, par des pratiques qui changeaient de quart d'heure en quart d'heure. Le travail auquel ils étaient le moins propres, pour
(1) Histoire de la Restauration, tome II, chapitre XX.
lequel ils montraient le plus de dégoût était celui qui leur était le plus fréquemment imposé. Il semblait qu'on les rendait esclaves pour leur faire goûter mieux le plaisir, de se créer à leur tour des esclaves parmi les puissants de la terre. Aussi leur procurait-on la consolation de voir nombre d'hommes titrés et recommandables même à d'autres titres que celui de la naissance, acheter, par d'humiliantes et bizarres épreuves, la faveur de participer aux1 grâces répandues sur l'ordre d'Ignace de Loyola et d'être reconnus, au milieu du monde et de la cour, Jésuites de robe courte. Une de ces épreuves était que le néophyte devrait au joïir de sa réception recueillir les miettes de la table délicate où les jésuites étaient assis. Des âmes ainsi brisées par cet asservissement volontaire devaient conserver peu de goût, peu de respect pour la liberté civile et politique, et faire une guerre secrète à nos institutions, même en se couvrant de leur appui. »
C'était, en effet, une véritable guerre, un véritable assaut livré aux charges de l'Etat et surtout au ministère où, à cette époque, la congrégation avait déjà réussi à faire entrer comme ministres sans portefeuille, le 22 décembre 1820, MM. de Villèle et de Corbière, et à faire attribuer à ce dernier la présidence du conseil royal de l'instruction
publique. Elle profita de la présence de ces deux membres dans le cabinet, pour faire donner à des ro3ralistes ultramontains la présidence de la plupart des collèges, où devaient avoir lieu des élections, pour le renouvellement partiel de la Chambre, en 1821. Aussi, à la rentrée des Chambres, après les élections, ses partisans se trouvèrent-ils en assez grand nombre pour renverser le duc de Richelieu. Le 14 décembre suivant prenait en main le pouvoir un ministère dont cinq portefeuilles appartenaient à des membres de la Congrégation. MM. Mathieu de Montmorency (affaires étrangères), Corbière (intérieur), de Villèle (finances), de Peyronnet (justice), de Clermont-Tonnerre (marine). Les deux seuls ministres qui ne fussent pas des initiés étaient MM. de Lauriston (maison du roi), et le maréchal Victor duc de Bellune (guerre). Un des premiers actes du nouveau ministère fut de remettre à quatre de leurs confrères en Congrégation, quatre des services les plus importants : à M. Franchez-Despery la direction générale de la police, à M. Delaveau la préfecture de police, au duc Doudeauville la direction générale des postes, à M. le lieutenant-général comte de Coutard, le commandement de la première division militaire. La magistrature était envahie depuis longtemps. Il est légendaire cet ecclésiastique qui,
juge d'instruction au tribunal de Melle en 1818, lançait des mandats d'amener après avoir rempli ses fonctions de prêtre et dit sa messe (1).
Encore plus assuré qu'autrefois du gouvernement, le parti de la contre-révolution continuait sa propagande avec plus d'audace et de violence. Les missions dans l'église des Petits-Pères à Paris, provoquèrent des troubles, et l'intervention de la force armée. « On nous demande s'écriait M. de Caumartin, lors de la discussion du budget en 1822, des augmentations pour la gendarmerie. Est-ce donc pour l'employer à former l'escorte de ces caravanes religieuses qu'un prosélytisme perturbateur met partout en mouvement ? » Si l'un des députés de la gauche interpellait le gouvernement pour faire cesser la cause des désordres, il se buttait à un refus sous prétexte que les prédications se faisaient dans l'intérieur des églises. C'est i ce propos que M. de Chauvelain s'écria un jour : * Faire écorcher tout Paris pour le bon plaisir de quatre jésuites !! »
D'ailleurs, la presse cléricale enregistrait avec )rgueil les conversions produites par ces sermons, an simulant les tenir pour bonnes et véritables. ; Toute la garnison de Périgueux, imprima un de
(1) Vaulabelle, Histoire des deux Restaurations,
ces journaux, s'est convertie sous les paroles évangéliques de Monseigneur l'Évêque qui s'est rendu dans ce but dans les casernes, assisté de quatre autres prélats. » C'est à cette époque que se produisit cette scandaleuse affaire dont fut victime M. Donglas-Loveday, un Anglais protestant retiré en France depuis la Restauration. Forcé de retourner en Angleterre pour quelques jours, il avait eu l'imprudence de laisser sa fille et sa nièce, protestantes comme lui, dans une congrégation catholique ; il ne les retrouva plus à son retour ; elles étaient converties. Sa nièce revint chez lui, mais sa fille le laissa sans nouvelles : elle avait disparu sans que rien ne put faire deviner le couvent où elle s'était retirée. M. Loveday adressa une pétition aux Chambres. On lui répondit par une fin de non-recevoir. Le député Manuel demanda le renvoi au ministre de la justice, il ne fut pas écouté. M. de Bonald dit pendant cette discussion, que « le prosélytisme étant de l'essence de la religion catholique, tout fidèle avait pour devoir de ramener ses semblables dans le giron de l'Eglise : qu'on avait eu le droit d'agir ainsi qu'on l'avait fait; que si les personnes accusées méritaient quelque reproche, ce serait d'avoir montré trop de tiédeur. « Trop de tiédeur! » messieurs, répliqua Manuel; trop de tiédeur! lorsque la nièce de
M. Loveday, convertie comme sa fille, a été baptisée, confessée, admise à la communion le 4 juin ! ».
Cependant le parti clérical, si affermi qu'il fut, craignait ces générations élevées à V école de la Révolution et de V usurpation. Déjà la présence de M. de Corbière, comme président, au Conseil de l'Instruction publique, avait donné l'entrée de l'Université à quantité de prêtres : le ministère congréganiste nomma l'abbé Nicolle recteur de l'Académie de Paris, et rétablit le titre de grandmaître en faveur de l'abbé Frayssinous, tout dévoué aux jésuites. A son entrée en charge, cet abbé envoya une circulaire à ses subordonnés où se trouve le passage suivant. « Celui qui aurait le malheur de vivre sans religion, ou de ne pas être dévoué à la famille royale régnante, devrait bien sentir qu'il lui manque quelque chose pour être un digne instituteur de la jeunesse. 11 est à plaindre; même il est coupable. Je n'ai pas le droit d'interroger les consciences, mais, certes, j'ai bien celui de surveiller l'enseignement et la conduite. Les maîtres pourraient-ils oublier que le vrai moyen de donner à l'enfance et à la jeunesse des habitudes religieuses, c'est d'en avoir eux-mêmes, et qu'ici l'autorité sans exemple demeure sans force. »
Mais en même temps que l'on protégeait l'enseignement clérical, il fallait tuer celui qui était
donné par des maîtres laïques ; on supprima une subvention de cinquante mille francs qui jusqu'alors avait toujours été accordée à un établissement d'instruction primaire mutuelle: le fondateur en était le comte Alexandre Laborde, membre de la gaucher et on. poussa l'infamie jusqu'à confisquer toutes les lettres qui lui étaient adressées avec ce titre. L'école normale supérieure fut supprimée, Royer- Collard et Guizot destitués de leurs chaires de professeurs de Faculté. Enfin la librairie fut soumise à la surveillance méticuleuse de la police.
Enfin on poussa l'audace jusqu'à déposséder des officiers ministériels, des avoués, des huissiers mal pensants. Il fallait épurer toutes les branches de l'administration : tous les greffiers de l'arrondissement de Céret furent destitués. Dans le seul département du Haut-Rhin, il y eut trente-huit huissiers changés. Le président du tribunal refusa même de recevoir le serment des jeunes notaires prêts à entrer en charge, parce qu'ils n'avaient pas répondu d'une façon correcte aux questions suivantes : « Aimez-vous la famille des Bourbons? aimez-vous la légitimité ? »
Cependant le parti prêtre n'avait pas encore osé violer ouvertement la Constitution. La raison en était que la Chambre élue pour cinq ans devait être renouvelée par cinquièmes; il craignait de
voir, à la moindre infraction à la Charte, le pays augmenter le nombre des députés de la minorité, et d'un autre côté il sentait que la majorité, ne fût-elle pas déplacée, un espace de cinq ans était insuffisant pour mettre ses projets à exécution. Il prit la résolution de faire prononcer la dissolution par le ministère et de provoquer des élections pour fa création d'une nouvelle Chambre qui se déclarerait septennale : il voulait ainsi changer l'article 37 de la Charte.
M. de Villèle avait failli se faire renverser par son opposition à l'intervention en Espagne : il était resté au poste éminent qu'il occupait grâce à son adhésion de la dernière heure à la guerre faite contre la révolution au-delà des Pyrénées. Il avait donc à racheter les bonnes grâces de la congrégation par une soumission empressée, et, le 24 décembre 18-23, il apportait la dissolution tant désirée avec un décret convoquant les électeurs pour le mois de février suivant.
Nous n'avons pas à apprécier ici la conduite du ministre ni de ses agents pour obtenir les élections conformes à ses volontés. Nous devons uniquement tâcher de démêler qu'elle a été la part du clergé dans cet amas de vilenies. Les documents ne manquent pas ! Les évèques savaient bien qu'il
s'agissait de faire triompher l'influence cléricale.
Tous les mandements de l'époque se ressemblent dans le fond, et varient seulement pour la forme ; les uns ordonnent, les autres menacent, d'autres enfin, mais en plus petit nombre, semblent supplier. Mais la plus curieuse lettre pastorale qui nous soit tombée sous les yeux est celle du cardinal Clermont- Tonnerre, archevêque de Toulouse. Sans ambiguïté aucune, sans déguisement d'aucune sorte, le prélat y parle des projets du gouvernement; il l'ait entendre que si on travaille pour le trône, l'Eglise compte bien aussi avoir sa part dans le butin : il étale avec complaisance les revendications que le clergé entend faire après la victoire, et quant à lui. fort des derniers sentiments exprimés par le Saint-Siège, il compte demander les modifications suivantes à apporter à la Chartre et au Code :
1° Abrogation ou changement des lois relatives à la tenue des registres de l'état-civil ;
2° Le rétablissement des synodes diocésains et des conciles provinciaux ;
3° Réhabilitation des fêtes solennelles supprimées ;
4° Rétablissement des ordres religieux ; 5° Indépendance des ministres du culte ; 6° Rétablissement des attributions, des officia lités diocésaines et métropolitaines ; 7° Réorganisation des chapitres :
8° Suppression des articles organiques.
Le jour du vote arriva. On vit des curés se mettre en tête de leurs paroissiens pour aller au scrutin et surveiller leur passage devant l'urne. La majorité en faveur du ministère fut écrasante : treize libéraux à peine furent élus. Ils avaient été près de soixante-douze avant le mois de décembre 1823. Aussi la nouvelle Chambre reçut-elle le nom de Chambre retrouvée.
Le résultat de ces élections se fit sentir dès le jour où fut votée la réponse à l'adresse du roi ; les deux phrases suivantes y avaient été insérées :
«La religion réclame pour le culte des lois protectrices, pour les ministres une existence plus 'liane d'eux. »
« L'éducation sollicite un appui nécessaire. »
Mais on comprit encore mieux quelque temps après les tendances du parti clérical et les intentions du ministère : deux projets de loi furent simultanément portés devant le parlement ; à la Chambre des pairs fut soumis celui de la septennalité des députés; à ceux-ci on demanda la conversion de la rente.'
Le changement de l'article 37 de la Charte, rencontra peu de résistance à la Chambre des pairs et aucune à celle des députés. Il n'en fut pas de même du second projet de loi.
M. do Villèle proposa de changer le 5 p. % dont le cours variait à cette époque de 10! à 102, 50 en 3 p. % dont il fixait le capital à 75 francs. En d'autres termes, c'était une réduction de 1 p. % avec cette différence que les rentiers avaient la faculté de refuser la conversion, et d'exiger le remboursement de leur rente 5 p. % au pair.
Si la plupart des rentiers avaient usé de cette disposition, l'opération serait devenue impossible, car il eût fallu rembourser un capital de près de trois milliards. Aussi l'effroi fut grand. Peu habitués aux opérations financières telles qu'il serait possible au gouvernement de les présenter aujourd'hui, les rentiers en 1824 assimilaient celle réduction aux anciennes suppressions arbitraires des quartiers de rente. Tous les raisonnements échouaient devant le souvenir des désastres causés dans les patrimoines privés par les mesures financières de ce genre : « Il résultait en effet des « citations faites par les journaux de l'opposition, « qu'une rente de dix-huit mille francs achetée « cinquante ans auparavant en échange d'un ver- « sèment de trois cent quatre-vingt mille francs^ « se trouvait réduite en 1824 par les réductions « successives d'intérêt à trois nulle francs d'in- « térètd'un capital de soixante mille francs. M. 'I*1 « Villèle faisait descendre ces trois mille francs
« à deux raille quatre cents francs qui donnaient « droit, il est vrai, à un titre nouveau qui élevait « le capital de ces deux mille quatre cent francs, « à soixante-quinze mille francs. »
Cette augmentation de capital était l'appât sur lequel M. de Villèle fondait ses espérances pour arriver au but qu'il s'était proposé. Il ne s'agissait, ni pour lui, ni pour la congrégation, de faire bénéficier le trésor d'une diminution de vingt-huit à trente millions d'intérêt annuel ; le véritable motif de cette opération financière était de « fermer les dernières plaies de la Révolution, » ce qui voulait dire en langage dévot « rembourser aux émigrés le prix de leurs biens vendus. » Trente mille francs de rentes 3 p, % émises au taux de soixante-quinze francs donnent en capital nominal un milliard. C'était ce milliard que M. de Villèle entendait distribuer aux émigrés.
Le projet passa sans aucune difficulté à La Chambre des députés. Mais il devait échouer devant la Chambre des pairs. C'est là que commençait a se former une opposition sérieuse contre le f'analisme du parti prêtre ; cette opposition se composait de tous les royalistes mécontents que la congrégation avait peu à peu chassés de leurs hautes fonctions, de tous les partisans sincères de la monarchie qui voyaient avec effroi cet envahissement
clérical et enfin de quelques membres libéraux qui y avaient été introduits comme par erreur lors de la seconde Restauration. Cette opposition pourtant n'osait pas se ranger ouvertement du côté des membres de la gauche qui avaient repoussé le projet de conversion par des discours vigoureux, on eût dit qu'elle attendait une impulsion, un mot d'ordre. Il lui fut donné par M. de Quelen, l'archevêque de Paris. La congrégation, voyant la naissante résistance de la Chambre des pairs, s'était empressée d'exiger de M. de Villèle, l'introduction dans cette assemblée d'un certain nombre d'ecclésiastiques au commencement de 1823. Les cardinaux étaient assis au rang des ducs, les autres prélats au rang des comtes ; le 30 mars 1824, il y en avait neuf. Deux ans après on comptait dix-huit congréganistes da ns la Chambre des pairs. Quel motif poussa M. de Quelen dans cette circonstance ? Son discours fut-il inspiré par la commisération qu'il disait éprouver pour le sort fait par la nouvelle loi aux petits rentiers, comme ses actions le furent en 1832 par les terribles maux engendrés par le choléra ? Vaulabelle pense qu'il céda à la pression de plusieurs société religieuses qui avaient beaucoup d'argent placé sur l'Etat. Il est difficile de se ranger à cet avis ; à cette époque, les intérêts de la congrégation primaient tous les autres. L'archevêque
céda-t-il à un mouvement de cupidité personnelle ? Malgré l'accusation infamante portée plus tard contre lui par un autre ecclésiastique, nous en doutons. Le temps seul permettra peut-être de bien connaître cette époque de la vie de M. de Quelen. En tout cas, il est fort curieux de voir qu'en 1817, un fanatique ultramontain, M. de Marcellus, en 1824 un des premiers prélats de France contrecarrèrent, par leur conduite légère ou calculée, deux des projets que souhaitait le plus le parti clérical. L'abolition du Concordat de 1801 qui demeura intacte puisque celui de 1817 ne put recevoir d'application, et le projet de conversion de rente qui avait été une des causes principales de la dernière dissolution de la Chambre.
Cet échec ne découragea pas la majorité des députés. Vers la fin de la session, le 9 juillet 182 i, M. Ferdinand de Berthier, dans un discours bouillant, annonçait le programme de l'avenir : « Devenus Chambre septennale, disait-il, nous avons plus de temps que la Chambre de 1815 pour méditer et activer ces différents objets. A la vérité, que de nécessités à satisfaire ! Abroger les lois impies de la Révolution et punir le sacrilège ; rendre aux liens du mariage toute leur sainteté on faisant précéder l'acte civil de la cérémonie religieuse: donner au clergé une existence indë-
pendante telle que l'exigent l'intérêt du clergé et celui des pauvres ; consoler le roi de la spoliation de ses compagnons d'infortune; revoir nos codes et les mettre plus en harmonie avec nos sentiments religieux et nos institutions monarchiques : diminuer les rouages de l'administration : Quel vaste champ à parcourir ! »
Pendant ce temps, le ministère congréganiste continuait son œuvre. Les journaux libéraux avaient été muselés par le rétablissement sévère de la censure ; les journaux royalistes non cléricaux qu'on ne pouvait faire taire par ce moyen, lurent achetés.
C'est ainsi, que les feuilles dont le titre était la Foudre, l'Oriflamme, le Drapeau blanc, la Gazette de France * le Journal de Paris, les Tablettes, devinrent des journaux officieux du gouvernement. Seuls, le Courrier et la Quotidienne, les plus puissants des journaux de l'opposition royaliste, firent bonne contenance. M. Corbière se crut assez fort pour leur faire un jyrocès de tendance. Mais déjà la magistrature commençait aussi avoir clair dan s le rôle qu'on lui faisait jouer : elle acquitta les deux journaux.
D'ailleurs, l'envahissement des charges publiques continuait. Le conseil d'Etat fut régénéré. On élimina un certain nombre de membres promus par
les précédents ministères, et on les remplaça par des députés congréganistes. De plus, on admit deux archevêques et un évêque, afin d'introduire vu nouvel élément dans la composition de ce corps administratif. Enfin, sur les instances de M. l'abbé Liautard, Louis XVIII rétablit le ministère des cultes ( qu'on aurait voulu nommer le ministère de la religion ) et il le confia h l'abbé Frayssinous qui avait déjà entre les mains l'instruction publique.
Cette ordonnance lut une des dernières signées par Louis XVIII. Depuis deux ans il n'était plus roi que nominalement. Son frère, assisté de ses ministres, gouvernait à sa place. Charles X prit le titre de roi en septembre. 1824 : il n'oublia pas un instant qu'il était membre de la congrégation : 111 ^si n'est-ce pas sans raison que ses contemporains ont appelé son règne le gouvernement des curés ; il eût été cependant encore plus juste de dire le règne des jésuites. L'histoire de ces quelques années fait apprécier quelle haine anima le ! parti clérical contre les idées et les principes de la Révolution et jusqu'où peut aller son hypocrisie.
Voici un extrait du discours prononcé par Charles X en montant sur le trône :
« J'ai promis comme sujet de maintenir les institutions que nous devons au roi dont le ciel vient de nous priver. Aujourd'hui que le droit de
ma naissance a fait tomber le pouvoir entre mes mains, je l'emploierai tout entier à consolider pour le bonheur de mon peuple le grand acte que j'ai promis de maintenir. »
Le 29 septembre, comme pour donner sanction à cette promesse, la censure était abolie. La joie fut grande dans Paris, mais aussi de courte durée. Les esprits clairvoyants s'aperçurent bientôt que rien n'était transformé : un fait surtout, qui en rappelle deux autres, déjà rapportés dans ce volume, le donna à entendre.
L'acteur Philippe mourut d'une attaque foudroyante d'apoplexie, par conséquent sans avoir reçu les sacrements. Comme il avait beaucoup d'amis, son convoi fut nombreux. Déjà il prenait le chemin de l'église paroissiale, lorsqu'un gendarme vint annoncer qu'on eût à se diriger directement au cimetière. L'indignation des assistants fut augmentée par celle de la foule ; on se rappela les scènes qui s'étaient passées à l'enterrement de mademoiselle Raucourt, et l'on crut que le roi avec ses bonnes dispositions ferait justice. Le corps fut transporté aux Tuileries et une députation demanda à parler à Charles X. M. Corbière la reçut. Il répondit aux plaignants qu'il lui était impossible de s'opposer à une décision prise par un ministre du culte. Enfin, sur
l'insistance des délégués, le roi lit prévenir que tout était arrangé, qu'il avait pris les dispositions voulues. Sur cette parole à double sens, le convoi repartit en effet, espérant que les portes de l'église allaient s'ouvrir, et qu'un prêtre dirait pour Philippe les prières habituelles. Mais le préfet de police avait eu le temps de prendre ses mesures. Lorsque le convoi arriva à la hauteur de la porte Saint-Denis, des soldats dispersèrent la foule, s'emparèrent du corps et le menèrent directement au cimetière.
Le 22 décembre suivant commença la première session législative du nouveau règne. Dès l'abord, on reprit le programme annoncé ; coup sur coup, deux projets furent présentés à la Chambre des •pairs. Le premier était relatif aux communautés religieuses des femmes : le ministère demandait pour elles, entre autres immunités., qu'elles fussent autorisées à s'établir sur une simple ordonnance royale et à recevoir librement par donation ou testament. Lanjuinais s'éleva vigoureusement contre ce projet : — « Qu'est-ce qu'une communauté, dit-il ? un être Actif auquel on attribue une capacité civile et des privilèges fort étendus. Or, pour établir une fiction légale il tant une loi, et cette loi les Chambres seules peuvent l'édicter. » Et comme on lui répondait que la
matière était trop peu importante pour qu'on y lit intervenir le pouvoir législatif, et que les couvents étaient trop pauvres pour qu'on leur fît subir tous les retards d'une longue procédure, il repartit : « Trop peu nombreux ? on compte dixhuit cents communautés en France et deux cents dans un seul département. Trop pauvres ? Tel couvent que je pourrais vous dire a coûté cinq cent mille francs d'acquisition. »
Le duc Pasquier vint à l'aide de Lanjuinais et leurs efforts l'emportèrent sauf quelques modérations de détails. 11 ne devait pas en être de même du second projet : la fameuse loi sur le sacrilège. La proposition du ministère contenait les phrases suivantes :
« La profanation des vases sacrés et des hosties consacrées est crime de sacrilège.
« Toute voie de fait commise sur les vases sacrés ou sur les hosties est déclarée profanation.
« La profanation des vases sacrés est punie de la mort simple ; la profanation des hosties consacrées de la peine de parricide. »
Déjà en 1824 le ministère avait proposé la loi, devant la Chambre des pairs; mais le premier projet était trop indulgent au gré de l'éveque de Troyes, et M. de Villèle l'avait retiré; cette fois, il avait tenu à rentrer en grâce. Il pria M. deBonakl
de soutenir la loi ; cet ultramontain d'un autre âge ne craignjt pas de terminer son discours par cette pensée : « Quant au criminel sacrilège, que faites- vous par une sentence de mort ? sinon de l'envoyer devant son juge naturel.
La loi fut votée par cent vingt-sept voix contre quatre-vingt-douze, et* lorsque le quinze avril suivant, on la présenta à la Chambre des députés, elle fut adoptée à une majorité de cent quinze voix.
Les ecclésiastiques de la Chambre des pairs avaient voté la loi, quoique l'Évangile défende de verser le sang, sous prétexte que leur ministère sacré ne leur interdisait pas d'accomplir leurs devoirs de pairs; aussi ces hommes, qui se prétendaient les représentants sur la terre du Dieu de bonté et de charité, admirent ces dispositions sanguinaires par une capitulation de conscience digne des casuistes dont la compagnie tenait sous son joug le gouvernement et le pays !
Après le sacre de Charles X, la puissance du clergé était arrivée à son plus haut degré. Violent, inquisitorial, confiant dans le pouvoir que lui donnait la possession de la plupart des charges de l'État, il se croyait assez fort pour enrayer la marche des idées, les faire rétrograder jusqu'avant 1189 et obliger les nouvelles générations à revenir au vieil ordre religieux et politique. Dans ce but,
l'absolue soumission des esprits devenait une nécessité, et la contrainte, le meilleur moyen. « On tourmente toutes les consciences, disaient les journaux de l'opposition à cette époque, on ne peut ni naître, ni vivre, ni mourir en paix. » Chaque matin ils enregistraient de nouveaux faits de prosétytisme, d'intolérance; tantôt il s'agissait déjeunes filles enlevées à leur mère par leur confesseur, ou par quelque catholique ardente et qui venaient de s'enfermer dans un couvent, tantôt de jeunes protestants qui se dérobaient à la surveillance paternelle pour se réfugier dans quelque établissement pieux où ils abjuraient la croyance dans laquelle ils étaient nés. Ici, on refusait le mariage religieux ou le parrainage à des citoyens notés pour ne pas accomplir leurs devoirs de catholiques. Là, on n'accordait l'aumône qu'aux porteurs de billets de confession. Pendant les processions, les passants, sous peine de se voir maltraités, fussent-ils juifs, turcs, ou calvinistes, devaient se découvrir et s'agenouiller. Enfin le zèle fut poussé si loin, que des missionnaires ne craignirent pas de faire concurrence aux représentations théâtrales. Ils recommencèrent en grand les jongleries qu'ils avaient employées avec un si funeste succès en 1790. Voici ce que dit Vaulabelle à ce sujet: « A plusieurs reprises et dans différentes locali-
tés du département de la Meurthe, entre autres, les missionnaires annoncent pour l'exercice du soir un sermon sur le jugement dernier, trois ou quatre mille auditeurs accourent à l'église, un missionnaire monte en chaire : il parle longtemps, sa parole s'échauffe par degrés : puis, lorsqu'au milieu du profond silence des assistants et de l'obscurité qui règne dans l'édifice, il arrive à retracer la comparution des morts devant le souverain juge, il tonne contre les impies, il s'emporte, il menace; à ce moment, de soudaines détonations produites par l'explosion de boîtes de pétards, par la décharge de pistolets et de fusils éclatent en arrière du chœur, la lueur des coups illumine comme des éclairs, les vitraux de l'église. »
Pendant ces exhibitions sacrées; les théâtres représentaient le Tartuffe de Molière, malgré les retards volontaires apportés parles préfets pour la formalité de l'autorisation, souvent même contre le gré de ces fonctionnaires. En plus d'une ville, on eut à déplorer des collisions regrettables que les missionnaires eussent évitées en suspendant leurs prêches, mais qu'ils semblèrent ne vouloir arrêter jamais. D'ailleurs le clergé favorisait tout ce système de tyrannie fanatique. A Rouen, l'archevêque ne craignit pas dans un mandement de rappeler en ces termes, une vieille loi tombée en désuétude :
« Le dernier concile de Rouen ordonne que les curés observent avec un grand soin si leurs paroissiens assistent fidèlement aux offices divins les dimanches et fêtes ; qu'ils s'informent des causes de leurs absences et les fassent surveiller par quelqu'un, afin que si après leur avoir fait les remontrances convenables, ils persistent à ne pas y assister, ils les dénoncent à leur évêque : nous enjoignons en conséquence à tous les pasteurs et confesseurs de veiller exactement à l'observation de cette antique loi de l'Église (1). »
L'année 1826 s'annonça sous d'heureux auspices pour les ultramontains. Le jubilé autorisé par le pape eut lieu avec une pompe exceptionnelle dont l'éclat, paraît-il, surpassait celui des mêmes cérémonies au moy"en âge. Charles X et la famille royale assistaient aux processions comme de simples pèlerins, de longues files de moines et de séminaristes étonnaient les rues de Paris, déshabituées de telles parades. Pendant ce temps le ministère continuait son œuvre de contre-révolu-
(1) Nous ne pouvons relater ici tous les faits du despotisme ecclésiastique qui encombrent les auteurs les plus véridiques qui ont écrit sur cette triste époque de notre histoire : nous renvoyons nos lecteurs à Vaulabelle, liv. VIII, chap 8, et à Montlosier. « Les Jésuites, les congrégations et le parti prêtre. » 1827, Paris. In-8°, p. GO, Gl, 62, G3, qui les ont résumés à peu près tous.
tion, et à l'ouverture de la session législative, il proposa à la Chambre des pairs le fameux projet pour le rétablissement du droit d'aînesse, projet qui ne fut pas accepté. Cet échec fut le commencement d'embarras plus graves .
Le comte de Montlosier, ancien émigré attaché aux prérogatives du trône et de la maison des Bourbons, était au nombre de ces royalistes qui voyaient avec terreur le gouvernement envahi par les jésuites et les ultramontains. Très-religieux, mais gallican convaincu, il détestait l'esprit et la conduite des disciples de Loyola.
.Peu confiant dans son talent d'écrivain et désirant avant tout donner une grande publicité aux documents qu'il avait entre les mains, M. de Montlosier sollicita d'abord le concours de M. de Chateaubriand dont la plume était si sympathique à tous leurs contemporains. La lettre qu'il lui écrivit à ce sujet (lettre confidentielle qui se trouve dans les Mémoires d'Outre-Tombe), dit en propres termes : « Il faut la préserver (la France) de l'erreur de ses prêtres, préserver ces prêtres euxmêmes de la pente funeste où ils se sont placés
C'est de la prépondérance ecclésiastique se disant religieuse qu'il nous reste à préserver l'Etat et le Roi. » M. de Chateaubriand, entraîné comme il l'avait été dans une des sociétés créées autour de
la Congrégation, ne pouvait s'en faire l'accusateur public; il déclina l'offre de son ami.
M. de Montlosier, devant ce refus, après avoir inutilement tenté de faire voir aux ministres l'abîme vers lequel ils poussaient la royauté, se décida à en appeler à la conscience de ses concitoyens et en particulier à celle des magistrats. Il lança son fameux Mémoire à consulter, œuvre indignée dont les assertions acquéraient, par le caractère même de son auteur, un plus grand poids et devaient avoir une incontestable portée. La première partie de cet ouvrage rappelait l'organisation de la congrégation, sous la domination des jésuites, comme nous l'avons rapporté dans le courant de ce chapitre. Puis l'auteur continuait ainsi :
« Il ne suffit pas à la congrégation de s'être emparée des postes, des deux polices, du ministère. Sa domination dans toutes les parties du royaume donne lieu à un nouveau système de surveillance. L'espionnage était autrefois un métier que l'argent condamnait à la bassesse. Par les devoirs que la congrégation impose, on assure qu'il est devenu de conscience ; on est prêt à lui donner des lettres de noblesse. »
« Les classes inférieures de la société furent traitées à cet égard comme les classes supérieures. Au moyen d'une association dite de Saint-Joseph,
tous les ouvriers sont aujourd'hui enrégimentés, et disciplinés. Il y a dans chaque quartier une espèce de centenier qui est un bourgeois considéré dans l'arrondissement. Le général en chef est l'abbé L... jésuite secret. Sons les auspices d'un grand patronage, il vient de se faire livrer le grand commun de Versailles. Là il se propose de réunir comme dans un quartier général huit à dix mille ouvriers des départements.
« En même temps que les ouvriers ont été disciplinés, on n'a pas oublié les marchands de vin. Quelques-uns d'entre eux ont été désignés pour donner leurs boissons- à meilleur marché. Tout en s'enivrant on a des formules faites, de bons propos à tenir ou de prières à réciter. Il n'y a pas jusqu'au placement des domestiques dont on a eu soin de s'emparer. J'ai vu à Paris des femmes de chambre et des laquais qui se disaient approuvés par la congrégation. »
La conclusion de l'ouvrage était celle-ci :
« Les quatre grandes calamités signalées au « présent Mémoire, savoir : la congrégation, le « jésuitisme, l'ultramontanisme, et le système « d'envahissement des prêtres, menacent la sûreté « de l'Etat, celle de la société, celle de la religion. « Elles sont notées par nos ancienne- lois ; ces lois
« ne sont ni abrogées ni tombées en désuétude. « L'infraction qui leur est portée constitue un « délit. Ce délit, par cela qu'il menace la sûreté « du trône, celle de la Société, et celle de la reli- « gion, se classe parmi les crimes de lèse-majesté, « crime pour lesquels l'action ou dénonciation « civique n'est pas seulement ouverte, mais com- « mandée. »
Le comte de Montlosier ajoutait qu'il adressait cette dénonciation à toutes les cours royales de France. L'effet fut immense, mais il fut doublé par l'apparition, le 8 mars suivant, à l'occasion du jubilé, d'un mandement de l'archevêque de Besançon, à la suite duquel était imprimé l'extrait suivant du règlement de l'association pour la propagation de la foi. A. M. D. G.
Articles 1.2. 3. Il est fondé en France une association pieuse prenant le titre d'association pour la Propagation de la Foi, qui a pour but d'étendre la Société des fidèles catholiques en aidant de tons les moyens en son pouvoir les missionnaires chargés de répandre les lumières de la foi. Elle se compose de fidèles des deux sexes.
Art. 4 et 5. L'association est partagée en divisions, centuries et sections. Dix membres forment
une section, dix sections une centurie, dix centuries une division.
Art. 6. L'association est dirigée par un conseil supérieur établi à Paris, par deux conseils centraux, l'un à Paris, l'autre à Lyon, par des conseils généraux dans chaque ville métropolitaine, par des conseils particuliers dans chaque diocèse.
Cette association se plaçait sous le patronage de saint François-Xavier.
L'agitation des esprits était à son comble. Le 15 mai 1826, M. Agier en prit texte pour faire une interpellation au ministère congréganiste : aucun
, des ministres n'osa répondre. M. de Yillèle baissa la tête le premier. Dix jours se passèrent sans qu'une voix du gouvernement ne vint rassurer les esprits. Enfin le 25 mai M. Frayssinous, qui n'était
! pas engagé officiellement avec les Jésuites monta à la tribune. Il parla avec onction, avoua qu'il y avait une congrégation, que le clergé même désirait recouvrer l'état-civil, mais que jamais les membres de Fépiscopat et aucun des membres du clergé n'avait eu l'intention de conspirer contre le gouvernement ; que c'était une calomnie, une persécution à ajouter à toutes celles que l'Église avait déjà subies, et qu'on devait être sûr qu'en travaillant pour la gloire de Dieu, on travaillait au bon-
heur de la France. Tout ce discours embarrassé, vague, flottant, indécis, ne répondait pas, quoiqu'il fit de précieux aveux, aux accusations précises portées par M. de Montlosier. Bien plus, M. de Frayssinous n'avait pas osé parler des Jésuites. Mais cette compagnie se sentait assez forte pour braver l'opinion, et faire pour ainsi dire sanctionner son existence en dépit de la loi. Le ministre des cultes en fut probablement prévenu pendant la nuit, et le lendemain il revenait à la Chambre avouer qu'en effet les disciples de Loyola étaient rentrés en France, mais qu'il ne fallait pas oublier que leur expulsion avait été la première cause du mouvement philosophique au xvme siècle et enfin de la Révolution. Ces aveux suivis de cette étrange justification irritèrent les députés libéraux qui demandèrent le 5 juillet suivant, si le ministre ne comptait pas appliquer les lois : le 6, au début de la séance, M. Corbière monta à la tribune pour prononcer la clôture de la session.
Mais cette manière de fermer la bouche à ses adversaires ne devait guère servir au parti clérical. La Cour royale de Paris, toutes les Chambres réunies, répondit à la dénonciation contenue dans le Mémoire à consulter, en se déclarant incompétente, à une majorité de plus de vingt voix.
« Attendu qu'il n'appartient qu'à la haute police du royaume de supprimer et de défendre les congrégations, associations et autres établissements de ce genre, qui sont ou seraient formés au mépris des arrêts, édits, lois et décrets ci-dessus énoncés. »
Cet arrêt ne modifia en aucune façon les projets et les manœuvres de la congrégation et de ses partisans. Elle continua d'exaspérer tous les esprits raisonnables et tous les cœurs français par \ des procédés inqualifiables. Dans l'armée, la pro- ! tection accordée aux militaires faussement ou réellement dévots était si flagrante, l'action des aumôniers si despotique, que les démissions arrivaient en foule. A-u Panthéon, des missionnaires réunissaient dans la crypte de Sainte-Geneviève les • jeunes gens enrôlés dans la société des bonnes études, et là attisaient leur zèle par des discours d'un fanatisme et d'une audace incroyables. Un jour, un de ces prêtres poussa l'impudence jusqu'à terminer sa diatribe contre les libéraux qui étaient traqués de tous côtés par ces mots : « Mon Lieu, jette an regard de miséricorde sur ton Eglise! Le temps de Néron et de Dioctétien.. . (Néron, c'était peut-être M. de Montlosier, mais Dioclétien, à qui prêtait-il son nom ?) sont reve-
nus, et comme tes fidèles réunis dans les catacombes de Rome, tes jeunes serviteurs sont forcés pour se soustraire à l'œil persécuteur de l'impiété de t'apporter leurs hommages dans cette église souterraine. » — Dans le Midi, de petits livres de dévotion ultramontaine étaient répandus en foule; ils contenaient dans les dernières pages des formules de testament qui presque toutes commençaient par ces mots : « Détaché des biens de ce monde, dont tout chrétien ne doit user que pour se préparer les voies du salut éternel, sain de corps et d'esprit, je déclare que je lègue.... »
Un tel système de gouvernement devait nécessairement amener l'avilissement le plus complet des caractères, non-seulement dans le corps des fonctionnaires publics, mais aussi parmi tous ceux . qui aspiraient à en faire partie. Les premiers ne faisaient plus exhibition de zèle en accusant leurs concitoyens ou leurs subordonnés d'être anti-royalistes ou révolutionnaires ; les griefs qu'ils savaient le plus utiles à faire valoir, c'était l'impiété ou les mauvaises mœurs. Désirait-on une place déjà occupée, on accusait son titulaire d'irréligion ou de libertinage.
La magistrature seule semblait rester pure de ces infamantes compromissions de conscience qu'elle aimait à flageller en toute occasion. Lors
de la rentrée de la Cour royale d'Amiens le 6 novembre 1826, le procureur général Morgan de Béthune démasqua, dans son discours d'ouverture, rirypocrisie devenue la vertu du jour nécessaire aux ambitieux : « Quel est cet individu, s'écria-t-il, qui entre dans le temple aux grands jour de fête vêtu d'un costume remarquable et qui, s'avançant lentement pour être mieux aperçu, psalmodie des lèvres les louanges de la divinité? C'est un hypocrite par calcul dont quelques personnages pieux et trop confiants vanteront la conversion et qu'ils recommanderont avec chaleur à l'autorité. Mais ses démarches affichées ne nous séduiront pas. Nous le ferons suivre dans l'obscurité dont il va bientôt se couvrir, on lui arrachera son masque sur le seuil même du vice auquel il doit sacrifier. »
11 était difficile au parti clérical d'imposer silence aux magistrats ; il ne l'essaya même pas. Il voulait d'abord réduire à néant la presse libérale. Depuis deux ans, les évêques, les curés aussi bien que les missionnaires, étaient unanimes dans leurs protestations contre la liberté de la presse. Après la publication du Mémoire à consulter, leurs plaintes redoublèrent, et ils réclamèrent contre tout écrit un peu indépendant une pénalité rigoureuse. Le ministère céda aux exigences de ses amis. Le 30 avril 1827, à l'ouverture de la