G LE CLÉRICALISME
session législative, M. de Peyronnet présenta à la Chambre des Pairs un projet de loi draconien qui enchaînait la presse et en même temps ruinait l'imprimerie. La commission modifia complètement le projet du ministre qui devant ce premier échec le retira, ne voulant pas en subir un second pendant la discussion générale. Il avait d'ailleurs pris un parti extrême : le 22 juin, il prononça la prorogation et trois mois après la dissolution de la Chambre des députés. Son but était de travailler aux nouvelles élections pour éliminer de la Chambre toute espèce d'opposition fût-elle royaliste ou libérale, et de créer soixante-seize nouveaux pairs, pris dans les rangs des congréganistes ou de leurs amis. Pour atteindre ce double résultat, il choisit avec un soin extrême les présidents des collèges électoraux et nomma pairs de France cinq archevêques (ceux de Tours, d'Alby, d'Auch, d'Avignon, d'Amasie), et soixante et onze congréganistes, en tête desquels se trouvaient MM. de Rougé, Chifflet, de Sesmaisons, de la Bouillerie. Tendant qu'il s'assurait ainsi la majorité dans la haute Chambre, il comptait déconcerter l'opposition en fixant les élections à bref délai, quinze jours après la dissolution toutes ces manœuvres furent déjouées : l'opposition se disciplina admirablement. Ce fut la première fois que Ton
vit apparaître en France les candidats constitutionnels, c'est-à-dire nommés par tontes les nuances d'électeurs, excepté des cléricaux, pour défendre la Constitution. La victoire de l'opposition fut complète : soixante voix de majorité. Devant ce résultat, M. de Villèle comprit qu'il devait se retirer. Mais abandonder entièrement le pouvoir eût été trop dur ; il chercha à faire nommer des créatures à lui, qui eussent gouverné nominativement en sa place, mais réellement sous ses ordres et sous ceux de la congrégation. Son choix ne fut pas heureux. M. de Martignac, M. Feutrier et leurs collègues, quoique pris parmi les monarchistes ultramontains les plus éprouvés, étaient français et honnêtes ; ils voulurent se montrer libéraux, puisque c'était là le vœu du pays et le salut de la monarchie : leurs bonnes intentions aux prises avec le mauvais vouloir du roi congréganiste Charles X devaient être inutiles. Devant l'exaltation publique et son exaspération contre les Jésuites, le nouveau ministère, nomma une commission de neuf membres sous la présidence du comte Portalis le ministre de la justice, pour examiner les mesures que pouvait nécessiter l'exécution des lois du royaume dans l'enseignement des écoles ecclésiastiques secondaires. En même temps, le portefeuille de l'instruction publique
était séparé de celui des cultes et confié à M de Vatimesnil, catholique exagéré, qui, comme ses collègues, trouva son chemin de Damas en allant prendre possession de son ministère.
Dix jours avant l'ouverture de la session législative, le clergé s'était livré à ses pratiques ordinaires : tel évêque recommandait dans une circulaire de faire une neuvaine à Saint-Ignace pour la conservation des Jésuites; tel autre recommandait les prières en usage pour la dévotion au Sacré- Coeur de Jésus et au Sacré-Cœur de Marie. Partout dans les sermons, les curés présentaient la défense de la Compagnie, et anathématisaient les misérables qui la persécutaient.
Si ces prières ne furent pas entendues par lè ciel, elles le furent delà commissionprésidée par le comte Portalis. A la majorité de cinq voix, contre quatre, elle avoua que les Jésuites avaient en effet, huit écoles secondaires en France (Bordeaux, Aix, Saint-Acheul, Sainte-Anne-d'Auray, Bellon, Dole, Forcalquier, Montmorillon); mais, considérant que la direction des écoles ecclésiastiques appartenait exclusivement aux évêques, que les prêtres chargés de l'administration des huit établissements, plus haut désignés, avaient été choisis par les évêques des diocèses auxquels ils ressortissaient, que si ces prêtres suivaient pour
leur régime intérieur la règle de Saint-Ignace, la liberté civile et religieuse, proclamée par la Charte, ne permettait à personne de scruter le for intérieur de chacun pour rechercher le motif des règles et des pratiques auxquelles il se soumettait, du moment que ces pratiques et ces règles ne se manifestaient par aucun acte extérieur contraire à l'ordre et au roi, elle conclut qu'il n'y avait pas lieu à délibérer. La commission réfutait donc le jugement du tribunal, et cela, à la majorité d'une voix.
•La colère tut grande dans la Chambre et dans le pays. Le ministère trompé dans son attente, et accusé de complicité avec la commission, proposa à la signature du roi deux Ordonnances. La première soumettait au régime de l'Université toutes les écoles ecclésiastiques, et défendait de leur donner pour directeurs d'autres individus n'appartenant à aucune congrégation religieuse et après qu'ils en auraient donné l'affirmation par écrit. La seconde limitait le nombre des écoles ecclésiastiques dans chaque département, fixait à vingt mille le chiffre des élèves qu'elles pouvaient avoir, leur interdisait de recevoir des externes et les obligeait à faire porter à leurs élèves l'habit ecclésiastique à l'âge de quatorze ans ; enfin elle
fondait huit mille bourses de loO francs, dans
ces différentes écoles. Le roi refusa de signer, et ne se décida à se soumettre que sur la menace du ministère de donner sa démission.
Telles sont ces célèbres Ordonnances. Elles ne contiennent rien de plus, rien de moins, et l'on peut juger des avantages qu'elles laissaient aux Jésuites. Mais c'était déjà trop que de toucher indirectement à leur Institution. Leur presse officieuse se répandit en injures, surtout contre l'abbé Feutrier, le ministre des cultes : « Applaudissez, écrivait-elle, race d'impies et de sacrilèges, écrivains factieux, applaudissez ! Voilà un prêtre qui vous livre le sanctuaire, voici un magistrat qui vous livre le pouvoir ! Vous vouliez que l'épiscopat fût enchaîné, on l'immole : ce que la Révolution n'eût jamais songé à arracher à Bonaparte, deux ministres le font faire à la monarchie légitime. Tous les deux rivalisent de zèle pour exterminer le sacerdoce dans sa racine et pour anéantir l'œuvre de l'épiscopat. » A ces extravagances succéda une déclaration de l'épiscopat dont la portée était plus grande et plus grave. M. de Quelen en tête, les évêques signèrent et envoyèrent au roi un factum dont le passage important est celui-ci :
— « Ils ont examiné dans le secret du sanctuaire, en présence du souverain juge, avec la prudence
et la simplicité qui leur ont été recommandées par leur divin maître, ce qu'ils devaient à César comme ce qu'ils devaient à Dieu. Leur conscience leur a répondu qu'il valait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, lorsque cette obéissance qu'ils doivent premièrement à Dieu ne saurait s'allier avec celle que les hommes leur demandent, ils ne résistent point, ils se contentent de dire avec respect comme les apôtres : Non possumus. »
Cette déclaration ne suffit même pas à quelquesuns d'entre eux : l'évèque de Marseille entre autres écrivit au ministre des cultes, qu'il ne pouvait admettre un système qui blessait les droits de sa charge.
L'embarras du ministère fut grand. Il était inutile de chercher à vaincre cette résistance épiscopale avec un roi qui au fond en était tout aise. On prit le parti de s'adresser à Rome. On expédia M. Lasagni pour traiter spécialement cette affaire, car M. de Châteaubriand, alors ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, eût peutêtre laissé les négociations traîner en longueur. Le pape approuva les Ordonnances. M. Feutrier en fit part aux évêques : tous se soumirent, à l'exception du cardinal duc de Clermont-Tonnerre, qui répondit orgueilleusement au ministre des cultes, par un billet laconique, dans lequel il lui rappelait
la devise de sa maison : Etiamsi omnes ego non. Charles X fit montre d'une grande colère contre cet archevêque qui tenait tête à son pape et à son roi ; il prit un parti aussi violent qu'il pouvait se permettre de le faire eu égard à la qualité du délinquant : il interdit au cardinal de paraître à la cour.
On pourrait s'étonner de cette résistance de la part du clergé contre ces Ordonnances qui lui assuraient chaque année un million deux cent mille francs de bourses. La raison en est qu'il dédaignait une aussi faible somme ; il avait d'autres revenus. Dans la seule année de 18-27, il avait reçu en legs, par acte authentique, 8,587,688 francs.
La lutte continua entre le ministère harcelé par les libéraux et le roi soutenu par la congrégation. Elle était trop inégale pour n'avoir pas comme conséquence la chute du ministère Martignac et l'élévation de M. de Polignac. C'est là le commencement des fautes auxquelles Charles X a été poussé par le parti clérical et qui ont amené sa chute. Un des premiers soins du nouveau ministère fut de proroger les Chambres, dès l'ouverture de la session, lors de l'adresse votée par les deux cent vingt-et-un, et de dissoudre celle des députés le 15 mai suivant. Pendant ce temps, les mande-
nients, les discours, les violences des ultramontains continuaient : leursjournaux imprimaient des articles dont le sens était celui-ci : « Plus de concession, le combat est rétabli entre la royauté et la Révolution. » Les évêques reprochaient tantôt aux collèges électoraux d'avoir vomi (sic) dans la Chambre une tourbe de factieux, tantôt aux Chambres d'avoir l'imprudente audace de dicter ides lois au souverain. Partout on confondait les intérêts du clergé avec les prétentions de la couronne, et lorsque vint le moment des nouvelles élections, on représenta l'Eglise honorée ou avilie ! selon que la rojTauté serait triomphante ou vaincue. Malgré toutes ces menaces, malgré la proclamation du roi qui eut la sottise de descendre aussi dans la lice, l'opposition obtint une majorité écrasante.
Le clergé ne comprii pas l'avertissement. Le '9 juillet survint ; on apprit la prise d'Alger. Charles X commanda un Te Dcum pour le surlendemain 1 1 juillet, jour de la fête du Sacré-Cœur de Jésus. Dans cette solennité, M. deQueleii fît une homélie dans laquelle il prononça ces mots : « Trois semaines ont suffi pour humilier et réduire à la faiblesse d'un enfant, ce musulman naguère si superbe. Ainsi soient traités partout et toujours les ennemis de notre seigneur et roi, ainsi soient
confondus tous ceux qui osent se soulever contre lui. » Ce fut le dernier conseil public, que le clergé donnait au roi, ce fut un conseil de résistance, un conseil de perdition : le 26 juillet parurent les fameuses Ordonnances, le 30 Charles X cessait d'être roi de France.
Ce fut la fin du règne des Jésuites. Ils avaient entraîné la ruine de Charles X : mais eux, ils rentrèrent prudemment dans l'ombre.