CHAPITRE VI
Règne de Louis-Philippe.
La chute de la monarchie en 1830 est un des grands enseignements que donne le dix-neuvième siècle. Elle montre non-seulement l'impuissance des gouvernements qui veulent lutter contre les aspirations de tout un peuple, mais aussi, et surtout, l'abîme qu'ils creusent sous leurs pas, quand ils achètent l'appui du clergé en lui livrant le pouvoir. Depuis le quatorzième siècle, les tendances du peuple français se trouvent, au point de vue qui nous occupe, comme quintessenciées dans l'esprit des parlements et dans les actes de ses
rois. Qu'on suive notre histoire : depuis 1301 jusqu'en 1789 (les exceptions qu'on pourrait citer sont rares), chaque' page est un témoignage de cette résistance aux idées ultramontaines ; à notre connaissance, jamais aucune révolte, aucun soulèvement n'a été occasionné par les moyens souvent durs qui ont été employés pour réprimer les aspirations du despotisme clérical.
Au contraire, dans notre siècle, un roi est assez faible pour céder aux empiétements jésuitiques, il est renversé de son trône et honni par tous les hommes de raison.
Nous ne nous appesantirons pas sur ces considérations qui sortent un peu de notre sujet. lia question qu'il nous faut traiter en premier lieu si; pose d'elle-même : Quelle fut l'attitude des cléricaux et du clergé après la chute de Charles X ? On les a vus tyranniques, surtout depuis le ministère de Villèle, on les a vus battre le beau sol de France, depuis la ville jusqu'à la moindre bourgade, pour y tuer la liberté et encapuciner les citoyens. Leurs victimes se révoltent et les chassent : que diront-ils ? Leur conduite fut telle qu'elle a toujours été dans de pareilles circonstances; le clergé officiel se renferma dans un silence mécontent, excitant en sous-main ses partisans à crier au martyre.
Un écrivain ultra- catholique, M. Alphonse Pépin, a écrit sur cette époque dont il a été le contemporain, les lignes suivantes que nous reproduisons fidèlement : « On laissait impunis les renversements de croix, le pillage des églises ; les prêtres catholiques étaient bannis partout de l'enseignement ou sifflés dans leurs chaires, sans que l'autorité parût s'émouvoir des atteintes violentes portées à la religion et au culte du plus grand nombre; quelques-uns même étaient insultés, honnis pas les enfants du peuple, s'ils avaient le courage de paraître revêtus de Vhabit sacerdotal, à d'autres époques objet de déférence et de vénération pour toutes les classes de citoyens; les séminaires étaient démolis ou convertis en casernes ; les églises étaient enlevées à leur destination et le culte des hommes proclamés grands y remplaçait, ridiculement, le culte du Dieu des chrétiens. »
Si le livre de ce fanatique se trouvait exister seul dans quelques centaines d'années, ceux de nos petits neveux qui auraient le courage de le lire, ne pourraient-ils pas croire que les journées de Juillet ont complètement fauché le culte catholique en France ? Nous avons souligné les absurdes exagérations de « ce petit morceau » et nous l'avons cité parce qu'il représente le moyen de polémique
préféré par le parti clérical. Il parlera de l'envahissement de Saint-Germain-l'Auxerrois et du sac de l'archevêché, mais il se gardera de dire que le clergé a fait V office d'agent provocateur dans ces deux malheureuses circonstances, si bien que le gouvernement n'osa pas intervenir. Il se gardera surtout de rappeler qu'un certain abbé Paganel a accusé non pas le peuple, mais M. de Quelen, l'archevêque de Paris, d'avoir profité du désordre pour dérober un million destiné aux pauvres, qui se trouvait au siège archiépiscopal au moment de l'émeute. Il s'empressera de crier au martyre, mais il ne dira pas que pendant huit années il a martyrisé la France ; il n'avouera pas que la colère du peuple, souvent désordonnée et terrible, a toujours sa raison d'être.
En examinant d'un autre côté quelle fut pour la doctrine catholique le résultat de la Restauration, on le trouvera encore fort naturel. M. de Montlosier dans son « Mémoire à consulter » n'hésite pas à attribuer les réformes exigées par le peuple en 1789 (réformes qu'il abhorre comme tout bon gentilhomme), non pas aux philosophes du xvme siècle^ mais aux fautes accumulées des Jésuites et du clergé tant régulier que séculier. Si l'on ne peut accepter qu'en partie cette opinion quand il s'agit de notre grande Révolution, il faut
avouer qu'elle est souverainement juste si on l'applique au mouvement religieux après 1830. Les excès commis par les ultramontains chassèrent de l'église romaine beaucoup d'âmes pieuses, mais franches, qui se trouvèrent complètement désillusionnées. De là se formèrent bien des sectes, dont les utopies ont pu faire rire ceux qui ne se sont pas donné la peine de les étudier de près, mais
I dont on doit reconnaître la plupart du temps sinon l'esprit pratique, du moins l'honnêteté et la sincérité. Certes on ne trouvait pas beaucoup de voltairiens parmi les fidèles de l'abbé Châtel et
i! de Saint-Simon; c'est dans les rangs du mysticisme catholique qu'en général ces deux novateurs ont recruté leurs ouailles. Une des meilleures preuves que l'on en puisse donner est le programme même de l'abbé Châtel : « Les ecclésiastiques, disait-il, formant l'église catholique française, se proposent entre autres réformes de célébrer aussitôt que les circonstances le permettront, toutes les cérémonies du culte en langue vulgaire. Les ministres de cette nouvelle église exercent les fonctions de leur ministère sans imposer aucune rétribution. Les offrandes sont entièrement libres. On n'est pas même tenu de payer les chaises; aucune quête ne vient troubler le recueillement des fidèles pendant la célébration des
saints offices. Nous ne y^econnaissons d'autres empêchements du mariage que ceux qui sont établis par la loi civile. En conséquence nous donnons la bénédiction nuptiale à tous ceux qui se présentent à nous, munis d'un certificat constatant le mariage à la mairie : lors même, que l'une des parties contractantes est de la religion réformée ou de tout autre. » Ainsi le parti clérical, même au point de vue de la religion, ce qui le préoccupe fort peu d'ailleurs, a fait fausse route pendant les quinze années de la Restauration. Mais comme il n'a jamais eu ni la franchise de changer de route, ni celle de s'avouer ses erreurs, il ne fit aucun profit de cette leçon que Lui donnèrent les événements.
Le haut clergé en 1831 était représenté par quatorze archevêques, dont douze étaient devenus pairs de France, par le fait de M. de Villèle. Ils n'avaient plus siège à la haute Chambre il est vrai. Ils se confinèrent dans leurs palais ne voulant faire aucune ouverture à Louis-Philippe, mais en essayant silencieusement de reprendre quelque influence: car ceci est encore à remarquer : le clergé se dit de notre temps légitimiste ; nous l'admettons. Mais nous croyons aussi qu'il y a dans cette attidude plus de calcul que de foi. Le clergé n'a qu'une ligne politique fixe : la contre-ré-
volution ; le retour aux avantages matériels dont il jouissait avant 1789. Il fait, il a fait et il fera de l'opposition à tout gouvernement qui ne facilitera pas ses vues. S'il obtient quelques concessions qui secondent ses projets, il se ralliera, flattera, encensera officiellement sauf à combattre en sousmain le gouvernement assez faible pour lui céder, soit une monarchie, soit une république, jusqu'à ce qu'il ait pris possession du pouvoir comme sous Charles X.
La monarchie de Juillet de son côté, ignorant d'où elle était sortie, hésitant à prendre des mesures énergiques, ne fit aucune démarche dans les premières années pour se rapprocher dn clergé. Elle fut même heureuse de laisser commettre les dévastations de Saint-Germain-l'Auxerrois et de l'archevêché, pour faire croire au parti clérical et légitimiste qu'elle était impuissante à réprimer la haine soulevée par les ministres du roi exilé. D'ailleurs elle s'empressa, dès que l'occasion s'en offrit, de faire au Saint-Siège des protestations de fidélité et de dévouement. Lors du commencement des troubles dans les Etats romains, l'ambassadeur de France, auprès du pape, M. de Saint-Aulaire, fit passer une note au cardinal Bernetti, secrétaire d'Etat, pour l'assurer de l'appui que la France était prête à lui fournir contre les insurgés. Le
pape ne devait pas oublier cette aimable soumission de Louis-Philippe, et, comme pour le récompenser dès l'abord, il condamna dans une encyclique de 1832 les doctrines émises par quelques ultramontains militants dont nous devons parler dès à présent.
Soit de bonne foi, soit par tactique politique, un certain groupe du parti clérical en tête duquel se trouvait l'abbé de Lamennais, commença une campagne avec son journal Y Avenir, pour essayer un rapprochement impossible entre le suffrage universel et la papauté. Leurs théories peuvent ainsi se résumer : l'Eglise indépendante de l'Etat; la juridiction et l'enseignement du pouvoir; le clergé soumis directement au Saint-Siège ; les prêtres payés par les fidèles ; enfin condamnation de la maxime gallicane, qu'un prince, une fois établi sur le trône, peut tout sur le temporel de l'Eglise. D'un autre côté, ils applaudissaient aux résistances justes contre la force brutale, s'avouaient partisans de la souveraineté du peuple en politique, mais ils niaient les principes d'élection qui ont fait la gloire de l'Eglise primitive. Outre l'abbé Lamennais, on comptait aussi, parmi les rédacteurs de Y Avenir, Lacordaire, le comte de Montalembert et enfin M. de G-enoude à qui Louis XVIII donna du de par devant et par der-
Hère (1). Quand le parquet, ému des doctrines émises par ces jeunes gens, voulut requérir contre eux, M. de Montalembert, le chef futur du parti clérical, se réclama de sa qualité de pair de France pour être jugé par la haute Chambre. On fit droit à sa demande ; et les accusés ne furent condamnés que pour la forme par des préjugés trop indulgents. Le pape fut plus sévère, et, le 15 août 1832, il ordonna aux rédacteurs de Y Avenir de rentrer dans le giron de la pure doctrine ultramontaine, qui donne au pape la souveraineté sans aucun partage. MM. Lacordaire, de Montalembert et de Genoude se soumirent. Ce dernier prit en main la polémique du parti légitimiste clérical dans son journal, la Gazette de France; polémique mordante, faisant une opposition à outrance qui, avec celle de M. de Cormenin i ne devait laisser de répit à aucun des ministres de Louis-Philippe.
Quoi qu'en disent les écrivains ultra-catholiques, on voit que le clergé avait assez de vitalité et de puissance malgré la retraite hypocrite dans laquelle semblaient se tenir ses hauts chefs. Il ne
(1) Le père de M. de Genoude s'appelait Genou. Cet écrivain fut annobli en 1828, en récompense des services qu'il rendit à la Congrégation^ dans son journal « l'Etoile » pour l'élévation de M. de Villèle au ministère.
faut pas croire davantage qu'il fût dénué d'influence sur le pouvoir législatif et judiciaire. Jusqu'en 1835 on peut relever quantité de faits, plus ou moins saillants qui prouvent l'appui secret prêté au clergé par les Chambres, la magistrature et l'administration.
Un prêtre, desservant de la commune de Saint- Gaudens, l'abbé Bougené, se permit de dire en chaire que Charles X était seul roi légitime, qu'il serait roi malgré les fauteurs et les menteurs de Paris; que les Bourbons étaient pour les Français un bouquet odoriférant et Louis-Philippe un fouet pour les châtier. Le parquet intervient ; il poursuit le délinquant pour outrages au gouvernement. L'abbé Bougené est renvoyé des fins de la plainte.
Lors des procès contre les complots légitimistes, le capitaine Galeran, cité comme témoin et interrogé sur les causes des troubles en Bretagne, répond en pleine cour d'assises à Blois: « La noblesse n'est qu'une cause secondaire de désordre ; les nobles ont bien perdu de leur influence. Les curés seuls font tout le mal ; seuls ils mènent tout; il y en a peut-être de bons, mais ils sont bien rares. » Cet avertissement ne fut pas entendu. On préféra laisser vivre la source des conspirations plutôt que de s'attaquer au clergé et, si quelque curé se trouva trop compromis, on le
fit changer de résidence, ou, traduit devant le tribunal, il fut acquitté.
Ces quelques faits prouvent Vinfluenee passive du clergé, s'il est possible de s'exprimer ainsi,
! c'est-à-dire la protection dont se trouvait couvert le clergé en tout et partout. Nous allons rapporter d'autres événements qui dénotent son influence active dans l'Etat, du consentement du gouvernement ou contre son gré.
Quelques jours après la révolution de Juillet, après les trois glorieuses, MM. Caillot et Saint- Yves, missionnaires de Sainte-Geneviève (on se rappelle de quelle espèce de mission ils étaient chargés)
j se présentent au commissaire de police du quartier Saint-Jacques, M. Blavier, pour lui demander la permission d'enlever de cette église, rendue à sa véritable destination, des effets et des objets dont ils se disaient les propriétaires. Ils prétendaient même avoir reçu l'autorisation verbale de M. Girod de l'Ain. M. Blavier répondit qu'il ne pouvait obéir qu'à des ordres écrits ; qu'il allait d'ailleurs en référer à ses supérieurs et qu'il exécuterait leurs ordres. Le préfet de police lui adressa en effet en quelques mots, placés en marge de la lettre du commissaire, l'autorisation requise et il ajoutait : « mais l'enlèvement de ces objets aura lieu sous la surveillance personnelle de M. Blavier. »
Quiconque lit cette phrase, s'imagine que le préfet de police, connaissant les manœuvres occultes de tous les missionnaires possibles, voulait ainsi empêcher ses ordres d'être méconnus, si un employé inférieur avait présidé à cette opération. Point du tout. Le préfet de police par cette phrase à double entente sauvait les apparences et cherchait à réaliser de secrets désirs. Peu de temps après la réponse du préfet, M. Blavier reçut la visite de M. Delalau, député, qui lui intima d'avoir non seulement à favoriser, mais pour ainsi dire à obéir aux missionnaires, en ajoutant que l'un de ces deux prêtres était son directeur spirituel et l'autre celui de M. Girod de l'Ain, et que dam son intérêt il lui conseillait de ne pas se départir de cet avis. M. Blavier, honnête homme à toute épreuve, exécuta comme il l'avait promis les ordres écrits du préfet de police, fit assister le gardien et le concierge de l'église à l'enlèvement des effets des missionnaires, en dressa l'inventaire, et refusa de laisser sortir de Sainte-Geneviève tout autre objet. La colère de MM. Caillot et Saint-Yves dut être grande ; elle ne tarda pas à se manifester. Dans le courant du mois d'août, M. Blavier qui avait été choisi commissaire de police par les notables de son quartier, fut envoyé en disgrâce dans une commune suburbaine malgré les protestations et
les suppliques des électeurs du quartier Saint- Jacques (1).
Un prêtre, M. Dumonteil, voulut se marier ; son père lui refusa son autorisation : il plaida en première instance, en appel, en cassation; il fut partout condamné. Le comte Portalis, ému de cette inapplication des lois, fit une proposition à la Chambre des députés le 23 février 1 833, ainsi conçue : « Il est interdit aux tribunaux d'admettre dans aucun cas d'autres empêchements au mariage que ceux qui sont nominativement énoncés au titre V du code civil. » Il appuya cette demande d'un discours où se trouvent les saines idées que voici : m Non, messieurs, il n'entrera jamais dans ma oensée de m'immiscer dans les affaires religieuses, nais je veux me maintenir sur le terrain indépenlant du code civil. Je désire que les canons de 'Eglise ne deviennent pas des règles de notre droit, fe signale à des législateurs l'étrange empiétement le la puissance religieuse et je réclame l'exécution, le la loi. » Cette exacte interprétation de notre ■ode civil fut combattue par MM. Gaétan de la lochefoucault et Joubert, et la commission char- Ci) Nous avons entre les mains les pièces authentiques qui rouvent ce fait de pression cléricale, et nous connaissons des 'moins auriculaires de la conversation entre M. Blavier et I. Delalau.
gée d'examiner la proposition refusa de souscrire au vœu de M. Portalis sous prétexte qu'une décision prise dans ce sens ferait double emploi.
La même année, au mois de juin, lors de la discussion de la loi sur l'instruction primaire, on eut soin de donner au curé, en même temps qu'au maire, la haute main dans l'école du village.
En un mot, si depuis 1830 le clergé se renfermait dans un silence boudeur, son influence n'en était pas moins grande dans toutes les parties du pouvoir exécutif. C'est alors que de prétendus conservateurs unis aux cléricaux inventèrent ces mots de spectre rouge et de péril social : on parla de grands principes, non plus de ceux de 1789, mais de ceux-là qu'on a appelé les bases fondamentales de la société que n'ont jamais pu définir leurs partisans et qui se réduisent, examinés de près, à l'égoïste intérêt de chacun d'eux.
En 1835, lors de l'attentat de Fieschi, le clergé entra en relaticns amicales avec le gouvernement de Louis-Philippe; le 31 juillet, le roi écrivit à tous les évêques du royaume pour leur demander des prières publiques pour les victimes du 28. L'archevêque de Rouen, et l'évêque d'Orléans n'avaient pas, il est vrai , attendu cette invitation. Mais il n'en avait pas été de même à Paris ; les manifestations du haut clergé de la ca-
pitale furent plus lentes. Il se demanda quelle conduite il devait tenir. Le gouvernement ne paraissait pas avoir fait aucune démarche auprès de lui pour demander sa coopération. Enfin l'on craignait que faute d intervenir, l'église métropolitaine ne fût dépossédée en fait de son privilège d'église officielle au profit d'une autre église de Paris. Mais ces craintes n'auraient pas réussi à l'emporter sur une haute résistance, si le chargé d'affaires auprès du Saint-Siège n'avait fait entrevoir les conséquences fâcheuses pour le bien de la religion, qui pourraient résulter d'une opposition aux vœux du pays dans une circonstance aussi solennelle et si le gouvernement n'avait paru déterminé à se passer de ce qu'on ne lui offrirait pas. L'intérêt l'emporta ! le 2 août, l'archevêque accompagné de ses vicaires généraux se rendit aux Tuileries. Le jour désigné pour les prières publiques, M. de Quelen tint au roi le discours suivant: « Sire, la religion écarte en ce moment le voile de ses douleurs. Elle découvre son noble front : elle lève vers le ciel ses yeux encore humides de larmes : elle unit sa voix à la nôtre pour rendre au Tout-Puissant de solennelles actions de grâces. En voyant aujourd'hui le chef et les corps de l'Etat, ' doublement avertis par le malheur et par le bienfait . venir apporter aux pieds des saints autels un
juste tribut de remerciements et d'hommages. Elle espère! elle espère pour la France, car V ingratitude envers Dieu a le funeste privilège d'arrêter le cours de ses dons; la reconnaissance de la foi a le pouvoir au contraire de les multiplier et de les faire couler avec abondance sur les princes et sur les peuples. »
La réponse de Louis-Philippe fut faite en termes embarrassés. Mais s'il ne dit rien qui put irriter les libéraux et les républicains, il n'en voulut pas moins remercier le parti clérical par des actes. Après les fameuses Lois de Septembre, il créa trente-deux nouveaux pairs choisis pour la plupart parmi ces personnages qui, sous la Restauration, avaient occupé de hautes fonctions ou avaient siégé au centre droit de la Chambre des députés.
Leurs sentiments, il est inutile de le dire, étaient beaucoup plus conformes aux idées de M. de Polignac qu'aux principes exposés en 1830 par le gouvernement. Parmi les nouveaux pairs enfin, se trouvait Charles Forbes, comte de Montalembert, l'ancien collaborateur de M. de Lamennais. « Tout enfant, dit Sainte-Beuve, en parlant de lui, il avait fait contre l'Université le serment d'Annibal, et lui avait juré haine et guerre éternelles. Ce fut là, pendant dix-huit ans, sa conclusion réitérée et acharnée, son delenda Car-
thago comme pour Caton. Il avait retourné le mot de Voltaire, et il s'écriait lui aussi : « Ecrasons l'infâme. »
A partir de ce moment, on peut dire que l'alliance fut conclue entre Louis-Philippe et le parti clérical ; alliance bizarre, dans laquelle le roi bourgeois joue un singulier rôle. Pressé d'un côté par les violentes aspirations du parti clérical, il ne pouvait les contenter, tenu qu'il était en respect de la Charte par les libéraux et par la fameuse maxime : « Le roi règne et ne gouverne pas. »
Dès ce moment, les ultramontains recommencèrent à lever la tête. Les processions recommencèrent malgré la loi, dans bien des endroits où le culte catholique se trouvait en présence d'autres religions.
A Paris, la réouverture de Saint-Germain- TAuxerrois se fit dans un grand appareil. Dans certaines provinces, les missions reprirent leurs
; cours ; elles occasionnèrent même des troubles à Reims. Enfin la polémique des journaux du clergé devenait plus âpre et plus mordante qu'elle ne Ta-
. vait été depuis 1830. Elle n'épargnait même pas Louis-Philippe, de qui elle espérait par ses menaces continuelles, obtenir l'accomplissement de ses
[ plus chers désirs. Le résultat de ces violences était de décrier le gouvernement de Juillet, mais
ce n'était là qu'un moyen de coittre-révoluti07i:le clergé avait compris que le système des Jésuites était le meilleur pour combattre les idées modernes. 11 fallait s'emparer de l'enseignement secondaire pour inoculer aux jeunes gens les préceptes de l'utramontanisme de même qu'on les insufflait dans l'intelligence des enfants par l'instruction primaire. La lutte contre l'Université commença. l e parti clérical joua d'une arme terrible qui était doublement utile. Il demanda la liberté de l'enseignement secondaire. Depuis longtemps déjà par ses journaux, il faisait mille avances aux républicains ; ceux-ci n'y répondaient pas. Ils comprenaient, pour la plupart, le piège tendu à leur bonne foi et à la société civile. Les arguments artificieux qui ont servi à soutenir cette liberté ne trompent plus personne aujourd'hui. Pourtant le clergé les débite encore : « Vous aimez la liberté, nous disent-ils, vous la devez à tout le monde, aussi bien qu'à vous-même. » Il faudrait pour répondre à cette argutie, renvoyer nos adversaires à la définition de la liberté admise par le code civil. Mais comme ils feignent de ne pas connaître la loi de leur pays, on peut se contenter, de leur faire la réponse d'un député de notre connaissance à un jésuite de robe courte. « Nous ne voulons pas vous donner la liberté de
mettre un éteignoir sur nos institutions. » D'ailleurs il est blessant de voir des citoyens, parce qu'ils ont revêtu une soutane, ou parce qu'ils soutiennent les principes ultramontains, s'élever audessus des lois de leur pays, se camper devant nos codes et leur tenir tète. Somme toute, que sont les membres du clergé ? sinon des serviteurs salariés de l'État à qui l'on a confié le service de la religion catholique, et non pas l'instruction. Que dirait-on*, si des professeurs de l'Ecole de Médecine à leur tour voulaient forcer l'État à leur donner la faculté d'enseigner la philosophie matérialiste en même temps que la médecine? le supporterait-on ? Quant aux ecclésiastiques, et aux congrégations qui ne font pas partie du clergé régulier et qui souvent ne sont même pas autorisées à avoir une existence légale, pourquoi leur permettrait-on plutôt qu'aux sociétés secrètes de saper les principes de nos lois ? Y a-t-il, en les forçant de rester dans le droit commun, une atteinte portée à leur liberté ?
En 1840, on faisait probablement les mêmes réflexions, d'autant mieux que l'histoire de la révolution de Juillet était dans tous les esprits : c'était un souvenir de la veille. Mais le gouvernement du « juste milieu, » n'osait mater le clergé, et par cela même le rendait plus fort et plus exigeant. L'ul-
tramontanisme avait tout d'abord réuni ses efforts contre la philosophie de M. Cousin. Ferrari, qui la professait avec succès au lycée de Strasbourg, supporta les premiers coups. Il fut calomnié : loin de le défendre, le ministre lui infligea l'interdiction disciplinaire. Le parti clérical considéra le fait comme un véritable triomphe et poussa de l'avant. En 1842 l'archevêque de Paris, successeur de monseigneur de Quelen mort en janvier 1840, monseigneur Affre, se fit auprès du roi le porte-voix des prétentions de son parti dans un discours qu'il lui adressa à l'occasion de sa fête : « Nous avons l'espoir, lui disait-il, que dans un avenir peu éloigné, il sera possible au gouvernement de Sa Majesté de faire cesser les travaux publics pendant les jours consacrés à Dieu, et qu'entraînés par ce puissant exemple, tous les Français respecteront ces saints jours. »
« Travailler plus librement à former le cœur et V esprit de la jeunesse est un autre vœu que j'exprimai au roi, lorsque j'eus l'honneur de lui adresser la parole pour la première fois, qu'il me soit permis de le déposer de nouveau à ses pieds ! » Former le cœur et V esprit de la jeunesse / Cette phrase ne rappelle-t-elle pas celle de l'abbé Frayssinous dans sa circulaire aux évêques ? Certes le clergé, alors, aussi bien qu'aujourd'hui,
ne parlait pas par la bouche de monseigneur Affre un langage franc et sans ambages. Il ne le fait jamais pour ne pas compromettre ses desseins, ni entraver ses projets ; mais on est en droit de comprendre, d'interpréter la signification de ses dires en 184°2 ou en 1879 par l'application qu'il en a faite de 1824 à 1830 ; quand il ne prononce pas le mot de contre-révolution, il en a la pensée; c'est là son but, son objectif. Les ministres de Louis-Philippe le comprirent ; ils insistèrent auprès du roi pour qu'il infligeât un blâme au 1 prélat. Le roi n'osa pas, il se contenta de défendre l'insertion du discours dans le Moniteur officiel. Mais qu'importait au parti clérical ; la guerre était déclarée entre lui personnellement et le gouvernement; c'était tout ce qu'il demandait; il afficha dès lors ses prétentions.
Il voulait la liberté de l'enseignement, liberté illimitée, sans surveillance de la part de l'autorité; il voulait pour les petits séminaires et les congrégations religieuses, le droit de tenir école, sans aucun contrôle. Des évêques, et en particulier celui de Chartres, M. Clauzel de Montais, descendirent dans l'arène. Ce dernier s'attaqua surtout à Jouffroy, le professeur de philosophie universitaire ; et il le fit avec la bonne foi habituelle aux disciples de Loyola. Il dénatura les pair %
rôles de son adversaire, pour prouver ses assertions et tira les conséquences les plus odieuses et les plus absurdes de passages dans lesquels il est impossible de trouver trace de pareilles inepties et de telles monstruosités. Nous allons en donner un exemple.
Jouffroy dans son livre des Esquisses de philosophie morale, à la préface, dit : « Il est évident que si l'on peut parvenir à résoudre cette question (la question de savoir de quelle manière on peut prouver la spiritualité de l'âme humaine) la science des faits de conscience est la route ; mais il n'est pas moins évident que dans l'état actuel, de cette science, cette question est prématurée. » Voici comment l'évêque de Chartres commenta ces paroles : « Si l'on demande : puis-je en conscience enlever le bien d'autrui, piller des héritages dont je jouirai avec délices dans ce monde, sans craindre d'ailleurs aucun pouvoir humain ? Appelez le professeur de l'Université, il vous dira : « Je ne veux pas vous donner de nouveaux scrupules, car c'est une question prématurée : Puis-je me plonger avec délices dans les voluptés infâmes que je goûterai on pleine sécurité? même réponse. Puisje bouleverser la société pour m'élever sur ses ruines? Il coulera bien du sang, mais tout me répond du succès. — Question prématurée. — Enfin
dépouillant toute affection de famille, étouffant le cri de la nature, puis-je égorger mon vieux père dont les jours retardent la félicité des miens ? M'est-il permis de le regarder comme une machine inutile et usée qu'on peut innocemment briser ? — Et ne l'avez-vous pas entendu ? C'est une question prématurée: »
Si des prélats se permettaient un tel langage et d'aussi ignobles calomnies, on peut supposer facilement jusqu'où pouvaient en arriver les écrivains ultramontains de bas étage. M. Desgarets, chanoine de -Lyon, en mai 1843, fît paraître plusieurs [brochures; l'une d'elle a pour titre : « Le monopole universitaire. » Par l'extrait suivant on en jugera : « L'Université est « une traite impie, » non pas la traite des noirs, mais la traite des blancs ; non la traite du corps, mais la traite des intelligences ; la :raite des consciences, la traite des âmes ; c'est la servitude dans la fange et la boue. C'est la mort lu peuple dans un égout ; c'est l'abrutissement et a dégradation jusqu'à la bête... Jamais depuis 'origine du monde un si exécrable despotisme n'a >esé sur la race humaine. » Le point de départ de l 'Université selon l'abbé Desgarets, c'est l'ahéisme; son but : c'est le suicide, le parricide, 'homicide, l'infanticide, le duel, le viol, le rapt, la séduction, l'inceste, l'adultère, toutes les plus
monstrueuses impudicilés ; les vols, les spoliations, les dilapidations, les impôts et les lois injustes, le faux témoignage, les faux serments et les calomnies, la violation de tout ce qu'on nomme loi, la communauté des biens et des femmes, la révolution et la mort. » — La conclusion du libelle, cela va sans dire, était de mettre l'instruction au pouvoir des prêtres.
Bien d'autres turpitudes dans ce genre furent encore imprimées par des prêtres à cette époque, nous ne nous y sommes déjà que trop arrêtés, Cependant, nous ne pouvons ne pas dire un mot de la thèse émise par l'abbé Védrine dans un ouvrage intitulé : « Simple coup d'œil sur les douleurs et les espérances de l'Eglise aux prises avec les tyrans du xixe siècle. » Après avoir vomi des injures immondes, il terminait en réclamant l'enseignement pour le clergé parce qu'il lui appartient de droit divin.
L'archevêque de Paris comprit que toutes ces nauséabondes publications auraient pour résultat de nuire à sa cause plutôt que de lui être utile. 11 écrivait à son tour une brochure dont le titre est ainsi conçu. « Observations sur la controverse élevée à l'occasion de la liberté de l'enseignement. » Le fond représentait bien les mêmes idées, mais la forme en était modérée, persuasive, insi-
dieuse : « Il est peu de libertés utiles à la France, dit-il, dans un passage, qui soient sérieusement contestées en principe. Mais au moment de les réaliser, les intérêts particuliers se coalisent pour les combattre, et, ils n'y parviennent que trop souvent, au grand préjudice de l'intérêt général. Ces contradictions sont nombreuses dans toutes les parties de notre législation, qu'il nous suffise de parler de celle qui n'est encore qu'en projet au sujet de la liberté d'enseignement. » Après avoir dit qu'il considérait une liberté publique comme un moyen et non comme un but, l'archevêque ajoutait : « Si donc le monopole de l'enseignement pouvait aujourd'hui, ce qu'il a pu à d'autres époques, réunir tous les esprits dans la procession des vrais principes, en morale et en religion et établir, au moyen de cette unité celle de tous les intérêts, de toutes les forces, de toutes les intelligences, c'est-à-dire la plus parfaite unité nationale ; si ce monopole avait en outre l'inappréciable avantage de seconder le développement régulier des sciences, des arts, de la littérature de la France ; s'il pouvait préserver les moeurs au lieu j de les corrompre ; si tels étaient ses heureux résultats, nous ne penserions jamais à la liberté. Nous n'aurions même pas besoin de jouir de tous 'Ces biens à la fois; heureux de posséder les plus
essentiels, nous attendrions les autres avee patience. » Enfin l'archevêque terminait en désavouant la forme des écrits dont nous avons parlé, mais en approuvant leur contenu.
Il était difficile de mieux dire : « Nous admettons le monopole, mais alors seulement qu'il est exploité par nous et pour nous. » Ce général avait le style meilleur, mais des désirs aussi redoutables que ceux de ses soldats. Malgré toute son indulgence pour les cléricaux, le gouvernement ne put se défendre d'intervenir. Il crut user de rigueur en déclarant d'abus une lettre de M. de Prilly, évêque de Châlons, au garde des sceaux, dans laquelle ce prélat poussait l'audace, jusqu'à dire qu'il refuserait désormais les sacrements aux enfants élevés dans les établissements universitaires. Ce fut tout. Heureusement la société civile avait pour la défendre des hommes éminents dont les noms resteront comme le symbole de la liberté et de la raison : Michelet, dans ses écrits, Edgard Quinet, dans sa chaire au collège de France, Cousin à la tribune.
Le contre-coup de cette lutte n'était encore arrivé dans les Chambres, il est vrai, que sous forme de pétition. Aucun discours remarquable n'est à signaler en 1843, si l'on excepte celui de M. de Carné qui voulait considérer l'Université comme
une corporation et non comme une institution de l'Etat. Les débats s'accentuèrent en 1844 lors du projet de loi sur l'enseignement secondaire présenté par M. Villemain à la Chambre des pairs, le 2 février.
Ce projet de loi est la preuve palpable de l'influence jésuitique dans les conseils du gouvernement de Louis-Philippe. Il fut imposé à M. Villemain ; on l'admet généralement : quoique nous ne puissions pas oublier le rôle trop zélé que ce ministre joua sous la Restauration, comme censeur de la librairie, nous acceptons l'opinion communément admise. Mais, combien grande dut être la douleur de cet universitaire, obligé de livrer pièce à pièce tous les droits de l'Etat, tous les débris de l'Université ! — L'Ordonnance de 1828 qui était regardée comme le boulevard des études laïques fut la première attaquée par ce projet de loi. On le fit avec l'art particulier des disciples de Loyola. Le ministre de l'instruction publique s'étendit en long commentaires sur le droit et la nécessité pour l'Etat de surveiller et diriger l'enseignement secondaire; il nia avec emphase que la liberté politique développée par les lois pût détruire l'intervention de l'autorité civile dans l'éducation publique. Mais au milieu de ces belles phrases se trouvait un article artificieux, par lequel les petits
séminaires étaient érigés en écoles à la fois privées et publiques, tout en demeurant exempts des conditions communes.
La discussion s'ouvrit le 22 avril. Elle fut longue. Cousin'défendit vaillamment les droits universitaires. Après lui, parlèrent dans le même sens, M. de Priest et le baron Charles Dupin. Quoique nous ne puissions guère entrer dans le détail de ces longs débats, il n'est pas possible de passer sous silence, la vigoureuse péroraison de ce dernier orateur : « Mettre la main sur l'enfance, s'écria-t-il, même au sujet des études profanes et civiles, pour amener avec rapidité la main mise sur la virilité, même quand auront grandi les jeunes adeptes savamment accaparés, voilà le plan, sinon des évêques, du moins des habiles, des affiliés de robe courte, des meneurs occultes qui n'aspirent au premier abord qu'aux succès de l'ombre et du silence, en attendant l'apothéose et les triomphes du grand jour. J'ai voulu dire la vérité sans réserve. J'ai voulu dire à mes concitoj^ens, ce que mes yeux voient, ce que mon cœur sent, ce que ma raison juge. »
Les orateurs du parti clérical, MM. de Ségur, Lamoignon, Bengnot, de Gabriac et surtout M. de Montalembert, ce benjamin de l'ultramontanisme, reproduisirent les prétentions jésuitiques et les
attaques déjà écrites contre l'Université en parsemant leurs discours d'exagérations ridicules, et d'imputations calomnieuses. La Chambre des pairs n'osa "toucher qu'avec circonspection au fameux article présenté par le gouvernement, et vota la loi tout entière par quatre-vingt-cinq voix contre cinquante-et-une. Ce nouveau projet et celui de M. Yillemain arrivèrent à la Chambre. M. Thiers en fut nommé rapporteur; il présenta des conclusions qui détruisaient les deux premières propositions. Peu de temps après, M. Yillemain fut obligé par une grave maladie de se retirer du ministère.
L'opposition des pouvoirs législatifs exaspéra le clergé. Des libelles passionnés recommencèrent à circuler. L'un d'eux, intitulé : « Méritoire adressé aux évêques de Franee et mur pères de famille , » dépassa tellement en violence celui de l'abbé Desgarets que son auteur, l'abbé Combalot, fut traduit devant les tribunaux et comdamné ! Cette fermeté de la justice, juste, mais cependant bien indulgente dans ses effets, fut naturellement considérée comme une persécution par les prélats ultramontains. M. de Prilly s'empressa d'écrire à l'abbé une lettre dans laquelle se trouvait le passage suivant : « L'évêque de Châlons et le clergé vous adressent les félicitations de Y Eglise et de
tous les gens de Men. Ils est digne de vous de donner un tel exemple, et de prendre si ouvertement la défense des évêques catholiques contre l'Université... Cet ouvrage est si beau, qu'après l'avoir lu, j'ai regretté qu'il n'eût pas été écrit par un évêque. »
On ne pouvait mieux prêcher le désordre et la désobéissance aux lois. Pourtant le gouvernement ne sortit point de son indulgente apathie. Il fallut une interpellation des Chambres pour que M. Martin (du Nord) se décidât à déclarer d'abus la lettre de M. de Prilly. Dailleurs cette illusoire pénalité n'était pas fàite pour arrêter le clergé et l'on est forcé d'avouer en jetant un coup d'œil en arrière, que le système d'emprisonnement employé par Napoléon aux moindres incartades ecclésiastiques, rendait nos prélats et nos curés plus malléables et plus humbles. L'attitude soumise du gouvernement de Louis-Philippe augmentait la hardiesse des ennemis du pouvoir civil. Les évêques écrivirent une lettre collective au roi dans laquelle ils exposaient les craintes et les espérances de l'épiscopat; cette adresse n'était pas, il faut l'avouer, destinée à la publicité, mais, un journal ultramontain trop zélé, s'étant permis de l'insérer dans ses colonnes, le scandale fut immense." Le garde des sceaux fut obligé de répon-
dre officiellement en rappelant aux évêques la loi du 18 germinal an X, qu'ils semblaient oublier. Cette nouvelle remontrance n'eut pas plus de résultat que les précédentes. Le jour de la fête du roi, l'archevêque de Paris osa lui faire encore publiquement les mêmes demandes qui avaient attiré à lui et à ses collègues, les reproches du président du conseil.
Les libéraux et les partisans de l'Université connaissaient fort bien la raison de cette inconcevable audace du parti clérical. Aussi se décidèrent-ils à frapper au cœur l'ultramontanisme, et à deman-
! der au gouvernement l'application des lois sur les congrégations religieuses. Le 2 mai, M. Thiers adressa une interpellation au gouvernement à ce
i sujet. Son discours fut net, vigoureux, éloquent. Après avoir séparé la cause des Jésuites de celle
: du clergé, résumé l'histoire de la Compagnie de Jésus et avoir enfin rappelé son rôle sous la Restauration, il exposa l'influence croissante de cet ordre dangereux à nos libertés civiles, malgré son abattement momentané en 1830. En présence de cette situation, il démontra que ne pas agir, ce n'était plus renoncer par tolérance à l'exécution immédiate et rigoureuse des lois, c'était les rapporter, c'était prononcer le rappel des Jésuites en France : « Messieurs, ajoutait M. Thiers, je respecte le droit
de l'Eglise, mais je maintiens en même temps les droits de l'autorité publique. Oui, vous pouvez créer des congrégations religieuses, le souverain pontife pourra les instituer, mais le souverain de la France, ce souverain qui se compose de trois pouvoirs aura le droit de décider si ces congrégations sont conformes à l'esprit des institutions et aux intérêts de la nation. » Enfin il terminait après avoir fait un brillant historique des lois que comporte cette matière, en assurant le ministère qu'il trouverait toujours l'opposition prête à le soutenir dans l'application des lois. La réponse du garde des sceaux peut se résumer en deux mots : Oui, nous savons que nous pourrions chasser les Jésuites, mais nous ne le voulons pas. C'était là, le sens de sa réplique, mais elle sembla si noyée dans un vague discours qu'elle mécontenta même M. de Carné. Bondissant à la tribune, l'orateur ultramontain s'écria : « Je voudrais bien savoir si Bossuet, si Fénélon, s'ils revenaient au monde, seraient avec vous dans votre force, ou avec nous dans notre faiblesse. A l'époque où vivaient ces deux grands génies, il y avait une lutte entre les évêques et les magistrats. Bossuet le gallican, et Fénélon l'ultramontain se réunissaient et disaient : malheur au royaume si l'on entend jamais la liberté de l'Eglise allicane, comme les entendent les magistrats et
non les évèques ! » — « Malheur à la France, s'écria M. Dupin, si l'on entend jamais ces libertés comme les entendent les Jésuites ! Il y a ici une question politique, la question de l'existence légale et illégale des corporations dans l'Etat. Il y a des associations de prêtres autorisées par la loi ; il y a des congrégations qui ne présentent aucun danger et qui ne sont pas un Etat dans l'Etat. La société de Jésus a un caractère essentiellement politique, et porte dans ses prétentions temporelles cet esprit dominateur et turbulent qui l'a fait redouter des souverains et des papes eux-mêmes, » — Enfin, M. Thiers présenta un ordre du jour qui fut voté à une très-forte majorité; il était ainsi conçu: « La Chambre, se reposant sur le gouvernement du soin de faire exécuter les lois de l'Etat, passe à Tordre du jour. » L'embarras du gouvernement était grand. Il se trouvait obligé par cet ordre du jour, défaire justice et donner satisfaction aux lois. Les attaches intimes avec l'ultramontanisme lui interdisaient de sévir contre ses amis. Le célèbre système du « juste milieu » qui a valu à la France tant d'humiliations fut encore employé. Comme Charles X avait fait pour l'archevêque récalcitrant de Toulouse, Louis-Philippe s'adressa au pape, refusant d'appliquer nos lois, il implora du Saint- Père le rappel et la dissolution des Jésuites.
La fameuse compagnie avait à cette époque-là vingt-sept maisons, tant d'éducation que de noviciat, ressortissant de deux provinces qui divisaient la France, et dont les chefs-lieux étaient à Paris et à Lyon. Le général, le Père Roothaan résidait à Rome. Cette puissante milice de l'Église était redoutée du pape lui-même, elle ressemblait un peu trop au corps impérieux des janissaires; aussi Grégoire XVI chercha-t-il à gagner du temps. M. Rossi, le savant professeur de droit administratif qui avait été attiré en France par M. Guizot, avait été chargé par le gouvernement de mener à bien ces négociations, il insista auprès du pape qui réunit enfin une congrégation des principaux dignitaires pontificaux. Quelle devait être sa réponse ?
On s'attend à voir cette commission prendre en main l'intérêt des Jésuites suivant ce prétendu principe, si souvent invoqué par le Saint-Siège, que le pape est le maître des oints de l'Église, que quiconque touche à eux, attente à la souveraineté pontificale, et par conséquent à Dieu. Non, en cette occasion, ces éternels arguments n'étaient pas de mise. La congrégation fit une réponse que nous devrions inscrire en tète de nos lois afin que nul ecclésiastique n'en ignore : « Le Saint-Siège ne peut ni ne doit prendre aucune part à des mcsu-
res qui concerneraient les droits constitutionnels des citoyens français. » Cette solution était perfide. Le ministère s'empressa de mander à M. Rossi, de supplier le pape d'arranger cette affaire, de lui bien représenter l'état des esprits et les calamités qui menaçaient le clergé en France, si on ne séparait pas son existence de celle des Jésuites. La remontrance produisit quelque effet; le pape s'entendit avec lepère Roothaan,et ordre fut officiellement donné aux jésuites de France de se conformer aux i lois de leur pays. Les disciples de Loyola fermèrent avec éclat quelques-uns de leurs établissements principaux, mais se gardèrent d'abandonner leurs projets et leur Clientèle. De même que sous l'empire ils avaient essayé de s'introduire sous le inom de Paccanaristes et de Pères de la Foi, ils prirent différents noms et débaptisèrent leurs maisons. Ils devinrent, il est vrai, plus réservés qu'auparavant, mais sans cesser d'être aussi influents.
Leur premier soin fut de faire interpeller le ministère lors de la discussion du budget des dépenses, mr M. de Boissy, au sujet de la mission de M. Rossi i Rome. Au discours que présenta pour la défense lu gouvernement, M. Guizot, M. de Montalembert 'épondit qu'il y avait dans ces questions toute uitre chose que l'affaire des Jésuites. Le porteoix de l'ultramontanisme s'empressa de se séparer
officiellement de la Compagnie de Jésus, et il agit ainsi avec l'habilité ordinaire de ses maîtres; nonseulement, ajoutait-il-, tous les catholiques de France, mais ce qu'on appelle le parti catholique n'est pas jésuite et n'a pas son général à Rome; tout le monde, sans excepter les Jésuites euxmêmes* demeure en possession des libertés données par la Charte. Ainsi donc, si V avant-garde catholique avait dû déposer les armes, cela fait, il restait encore l'armée tout entière; il restait ces quatre-vingts évêques qui avaient réclamé l'année précédente contre le projet de loi sur l'enseignement secondaire et les soixante évêques qui avaient protesté contre les envahissements du pouvoir temporel sur la liberté de conscience, tout cela n'avait pas été absout par ce qui venait de se passer à Rome. « Allez aussi demander à Rome, ajoutait-il, l'approbation du monopole universitaire (1). »
(1) Peu de temps après, M. de Montalembert écrivit une circulaire aux électeurs catholiques dans laquelle il leur traçait leur devoir à la façon des nouvelles théories ultramontaines. M. Isambert, le savant jurisconsulte, y répondit par une brochure dans laquelle il résumait ainsi les prétentions du noble comte et de son parti. « Quel est en définitive, disait-il, quel est le but que poursuit M. le comte de Montalembert avec son libéralisme exalté et chevaleresque?
« C'est un but évidemment subversif de toutes les libertés
Ces longs tournois oratoires auxquels se prêtait si facilement le gouvernement avaient pour but de donner le change à l'opinion publique, aussi bien que les appels comme d'abus, dirigés de temps à autre contre les évèques. Mais l'influence . du parti ultramontain et la soumission du ministère à ses ordres étaient toujours aussi grandes : la désorganisation de l'Université continuait sous les auspices de M. de Salvandy, le successeur de M. Villemain.
Le conseil royal de l'instruction publique était comme un rempart contre lequel se brisaient le plus souvent les intentions désastreuses du ministre contre l'indépendance de l'Université. M. de ^alvandy, résolut d'y porter remède. Sous prétexte de réformes à introduire (réformes nécessaires d'ailleurs, mais non pas comme les enten- 1 dait le protecteur des Jésuites), il institua en dehors du conseil royal, une commission chargée de réunir les lois, décrets, ordonnances, statuts, règlements qui régissent toutes les branches du service de l'Université, et d'en préparer la révision et la codification. C'était rompre en visière au
publiques et de l'indépendance de son pays. Ce n'est pas assurément rétablissement définitif de la simple liberté des cultes proclamée par la Charte. Ce qu'il veut, ce qu'il poursuit c'est la création d'un Etat dans l'Etat. »
conseil royal et méconnaître ses droits; ceci ne suffit point au ministre, une simple ordonnance du 7 décembre 1845, reconstituait le conseil royal sur les bases établies par le décret organique du 17 mars 1808.
L'opposition comprit le danger. Mais trop tard, hélas ! Cette ordonnance du 7 décembre faisait passer entre les mains du ministre toute l'autorité du conseil royal. Si le ministre prêtait une oreille complaisante aux aspirations des ultramontaihs, c'en était fait de l'Université. MM. Thiers et odilon Barot ne manquèrent pas, pendant la session législative de 1847, d'interpeller le ministère et de demander la discussion de la loi sur renseignement secondaire, tout en blâmant l'ordonnance du ministre. Le parti clérical et M. de Salvandy ne voulaient plus de cette loi. Ils avaient d'autres moyens pour arriver à leurs fins. M. Guizotvint en aide à son collègue et refusa d'entrer dans des discussions qui pouvaient soulever des questions irritantes! Et après s'être ainsi dérobé à tout autre critique, le ministère continua de répandre ses faveurs sur le clergé. C'est de cette époque que date la réorganisation du chapitre de Saint-Denis.
Le 1er juin mourut Grégoire XVI. Le concile lui donna pour successeur le 17 du même mois, Jean-
Marie Mastaï Feretti, évêque d'Imola, né à Sinii lin le 13 juin 1792. Le nouveau pape prit le nom de Pie IX. Ses premières années de règne donnèrent à penser que la papauté pactisait avec la raison et la liberté et qu'elle s'affranchissait de t'influence jésuitique. Par un mandement en 1847 l'archevêque de Paris laisse entendre, comme le voulurent faire croire bien des ultramontains français, que notre clergé partageait l'allégresse du peuple romain et son espoir de réformes.
En 1848, lors du vote de la discussion sur l'adresse, M. de Montalembert exprima sa surprise et son regret de ne trouver dans ce discours de la couronne aucune mention spéciale de l'Italie et du Saint-Père.
« N'était-ce pas au roi, qui, à Rome du moins, ! s'appelait encore le roi très-chrétien, de manifester son admiration pour le réformateur de l'Italie. Cependant dans une voie semblable, le souverain pontife avait besoin d'appui. » Partant de ce point de vue, il demanda la protection des Etats I pontificaux contre les armées de l'Autriche et aussi contre les idées républicaines. On comprend où tendait ce discours. Il demandait une intervention armée en Italie en faveur du pape. M. Guizot sans refuser ni consentir, repoussant la proposition voilée de M. de Montalembert, fit voter
dans l'adresse, un mot d'encouragement au pape pour les réformes qu'il avait entreprises.
Sur ces entrefaites éclata la révolution de 1848. Elle avait été pressentie par les ultramontains ; le changement imprévu qui survint dans l'organisation des pouvoirs publics ne les effraya pas et ne troubla en aucune façon le plan qu'ils avaient conçu. Ils furent les ennemis de la monarchie de Juillet, qui leur fit en temps inopportun d'immenses concessions, et ils devinrent les ennemis des principes républicains qu'ils prônèrent hautement d'abord, pour vendre leur concours à un ambitieux.