L'ENSEIGNEMENT DE DROIT DIVIN
Non I si le cerveau de rhumanité était là, à la' yiscrétion de l'Eglise, ouvert comme la page d'un livre, Ihomme noir ne se satisferait pas d'y apporter des ratures. Il y insérerait des sottises.
L'Eglise ne revendique pas seulement, au nom des \ Droits de l'Homme, la liberté d'enseigner. Elle la ; levcndique au nom de Dieu. Et non seulement elle ^'attribue par droit divin une aptitude surnaturelle a dispenser l'éducation ; elle s'attribue, toujours par droit divin, une aptitude égale à professer la science profane. La prétention a été formulée en toutes lettres ;
L'Eglise, disait M. Taudière au dernier Congrès de la Jeunesse catholique, l'Kp'iise, société parfaite, a pour l'vîdu- i cation une mission et une aptitude surnaturelle, car elle a, f et seule elle a la vérité certaine, nécessaire et suffisante en elle-même d'où procèdent toutes les autres ; seule aussi, par la grâce et les sacrements, elle a la puissance de créer les habitudes et de former les mœurs ; elle a enfin l'autorité souveraine et l'amour surnaturel des hommes, rinfaiUibilité et la charité ; c'est la mère et la maîtresse du genre humain. Une mission surnaturelle aussi ; Jésus-Christ a dit à ses apôtres: ^Euntes doccte.9 L'Eglise ne représente-t- ■' elle pas, d'ailleurs, la fin dernière, terme suprême de l'éducation de l'homme ? Ne possède-t-elle pas Jésus-Christ sur le type duquel doit se faire cette éducation ? Directement, elle doit enseigner la foi, la morale chrétienne et rien de plus, c'est là son domaine propre : « Docentes eos servare ni.t .1 quitciinque viandavi voMs. ■ Mais, par là même, elle a aussi le droit et le devoir de détendre autant que do besoin la foi dans l'âme des baptisés, ses sujets et ses enfants. SI donc, chose incontestable, toute science profane, À l'exception des mathématiques pures, rencontre fatale-
84 LB cléricalisme: et L*éC0LB
ment, ici ou là, les données de la foi pour s'y accorder ou le^ contredire, si la neutralité absolue est une pure chimère, il faudra reconnaître à VEglise un droit de juridiction, de surintendance varticulière en matière d'instruction même vrofane. Dépositaire d'une vérité indéfectible, elle a dans tous les ordres de sciences une certitude indirecte mais supérieure ; elle est qualifiée, comme gardienne de la foi, pour signaler et condamner les erreurs incompatibles avec la vraie doctrine. Loin qu'il y ait là, du reste, pour l'esprit humain dans sa marche une entrave funeste, ce lui est un secours précieux qui le. garde contre toute défaillance el l'encourage dans la recherche de la vérité.
La vérité indéfectible suivant TEglise I J'ai justement sous les yeux un curieux opusculef touchant les Livres Saints et qui est dû à la plume d'un érudit, M. Théobald Santran. L'auteur se défend d'avoir écrit un pamphlet. On doit l'en croire sur parole. Et pourtant l'ironie et l'indignation y éclatent à chaque ligne ! C'est qu'en vérité la brochure est documentée à ce point et elle met si pleinement en évidence les non-sens, les contradictions et, pour tout dire, les absurdités des Ecritures Saintes, que cet amas d'histoires, tour à tour invraisemblables ou mensongères, porte en soi sa force comique.
Il ne faudrait pas objecter que la Bible n'est qu'un' long symbole et qu'il convient de ne pas prenare pour des réalités concrètes ses récits allégoriques. L'Eglise n'admet pas qu'on fasse aux Livres Saints l'injure de les mettre au rang des autres myitiologies.
Le mythisme, disent les canonistes, est une doctrine qui ne voit dans nos Livres Saints que des romans plus ou moins ingénieux, et dans les faits et les personnages de TAncien et du Nouveau Testament, que des figures ou des mythes créés par une imagination poétique et ardente.
itn système aussi faux et aussi ridicule n'est pas seulemont injurieux à la doctrine de l'Eglise catholique, qui professa comme autant d'articles Ce foi la plupart des faits rapportés dans les Saintes Ecritures, mais il détruit entièrement la religion chrétienne elle-même, toute basée sur les miracles et les prophéties. Il ébranle et renverse les fondements de toute certitude historique, et il fait passer Dieu lui-môme comme étant l'auteur de l'erreur. Aussi les conciles de Sens, de Bordeaux, d'Aix, etc., tenus en 1850, repoussent rejettent et condamnent ce système erroné et pernicieux^ (Abbé André. Traité du Droit Canon.)
lÊâ RAISONS DE TARTUFBÎ 85
11 est curieux de rechercher avec M. Santran, 'dans la plupart des faits rapportés par la Bible, ce que M. Tabbé André appelle des. « articles de foi », ce que M. Taudière appelle la « vérité indéfectible » de l'Eglise.
C'est d'abord l'histoire de l'auteur. Il nous ra:.ontc, sous l'inspiration du Très-Haut, toute l'histoir.^ du genre humain depuis A jusqu'à Z, mais sa propre histoire, il l'ignore I
Moïse avait Amram pour père et pour mère Jocliabed. « Amram, dit le livre de V Exode, épousa Jochabed, fille de son oncle paternel^ dont il eut Aaron ei Moïse » (Chap. VI, vers 20). Le livre de VExodz rions apprend que « Amram n'avait que deux oncles paleinels, frères de Caath son père : Gerson et Merari » (Chap. VI, V. 16). — Jochabed était donc la fille soit de l'un, soit de l'autre.
Or, dans le livre des Nombres (Ch, XXVI, v. 59), Moïse nous raconte que « Amram, son père, eut pour femme Jochabed, fille de Lévi^ qui lui naquit en Egypte... »
Elle était donc, à la fois, la fille de Lévi et cello de Mérari ou de Gerson ! Moïse n'en est pas très sûr.
La généalogie d'Ephraïm est du mênie tonneau*
Ephraïm était le fils de Joseph et le petit-fils de Jaob. « Il engendra Suthala I qui engendra Bared, qui engendra Thahatt I, qui engendra Elabad, qui engendra Thahatt II, qui engendra Suthala II, qui entendra Elad ».
Les habitants de Geth t/ouvèrent le moyen de tuer d'un seul coup des gens qui vivaient à des époques différentes et éloignées. « Les habitants de Geth les tuèrent tous parce qu'ils étaient venus ravager leurs terres. » (V. 20, 24.) Cela est déjà très fort I Mais le plus fort, c'est que « Ephraïm, leur 2)€re, les pleura durant plusieurs jours et ses frères vinrent pour le consoler ».
Cet étonnant Ephraïm était donc le père de ses petits-fils et arrière petit-fils. Article de foi 1 proclame l'abbé André.
86 LE CLERICALISME ET L*ÉCOLB
Il est vrai que Fauteur de la Bible en prend à sorf aise avec les naissances, et que le nombre des générations compte peu dans le Calcul de ses statistiques.
Il nous apprend que Joseph, devenu ministre de- Pharaon, appela auprès de lui son vieux père Jacob, qui vint accompagné de toute sa famille, de ses fils et petits -fils, en tout soixnntc-dix personnes, les femmes non comprises. (Genèse^ XLVI, vers. 27; Exode^ l^ vers. 5.)
La suite féminine de Jacob, telle qu'elle est énumérée dans la Genèse, se composait en tout de quinze femmes. Toutes n'avaient que des fils, sauf une, la femme d'Acer, qui eut pour fille Sarah.
Cela se passait en 229S de 1 ère du monde. Deux cent quinze ans plus tard, en 2513, Moïse quittait lEgypte accompagné de tout un peuple juif. Combien étaient-ils dans celte foule?
« Les enfants d'Israël, dit VExode, partirent de Ramcsès ot vinrent à Scotoch : ils étaient près de €00,000 hommes de p^'od, sans les enfants ». (E^xode^ eh. XII, vers. 37.)
Avec les enfanL, ies femmes et les vieillards, le compte devait être de trois millions de personnes ! Le compte est bon. Pour engendrer en une période de 215 ans trois millions de personnes, il fallait que les filles d Israël n'eussent pas froid aux yeux.
L'Histoire sainte n'en est pas d'ailleurs à oj^elques petites contradictions. Elle nous apprend que Gédéon avec ses trois cents hommes, battit les Madianites et leur tua cent vingt mille hommes. Comment ce cruel Va-Vcn-Gncrre s'y prit-il, alors surtout quo Moïse, quelque deux cent quinze ans auparavant, avait exterminé cnticrcmcnt la tribu?
Quels solides fondements pour la certitude historique, ô monsieur l'abbé André ! Quant au secours précieux que l'Eglise apporte à l'esprit humain dans tous les ordres de science, vous l'apprendrez, ô monsieur Taudière ! en relisant la narration du Déluge.
La Bible raconte que Noé construisit sur Tordre
Se Dieu une arche de 300 coudées de longueur, 50 Je largeur, et 30 de hauteur (environ 132 niètres de long, 28 mètres de large, et 19 mètres de haut). •
Noé, dit la Genèse, sa femme, ses fils et ses petits-fils, entrèrent seuls dans l'arche avec sept mâles et sept femelles des oiseaux du ciel ; sept mâles et sept femelles de tous les animaux purs, et dpux mâles et deux femelles d*animaux impurs. {Genèse Vil, vers. 7, 8, 14.)
Comment Noé s'y prit-il pour faire entrer là- 'dedans les iguanodons, les icthyosaures, les mastodontes, les ptérodactiles, etc., etc.? M. Taudière devrait bien nous en donner l'explication, Cuvier ayant négligé de prendre la mjBSure de la barque biblique avant de retrouver la mesure des mégatliériums.
Le Déluge se répandit sur la terre pendant quarante jours : « Les eaux inondèrent tout et couvrirent toute la surface de la terre ».
Toute chair qui se meut sur la terre en fut consumée, tous les oiseaux, tous les animaux, toutes les bêtes et tout ce qui rampe sur la terre. Tous les animaux moururent et généralement tout ce qui a vie et qui respire sous le ciaJ. Toutes les créatures vivantes qui étaient sur la terre, depuis riiomme jusqu'aux bêtes, tant celles qui. rampent que celles qui vivent dans l'air, tout périt. Il ne demeura seul que Noé et tous ceux qui étaient entrés avec lui dans l'arche» (Genèse VII, vers. 17 à 23.)
Le Déluge a été universel et il a tout détruit. Maia alors, le Déluge ayant eu lieu d'après le texte hébraïque de la Vulgate en l'an 1656 du monde, les exégètes devraient bien expliquer aux sinologues, au Père Gaubil entre autres, comment h la même époque (2258 av. J.-G.) l'empereur Yao, alors âgé de neuf ans, régnait en Chine et comment il trouva moyen de devenir, pu peu s'en faut, centenaire, survivant ainsi de 90 ans à ce fameux Déluge qui avait tout détruit?
II est juste de dire que, d'après la Genèse, il n'y avait pas plus de Yao que sur ma main. La terre n'aurait été peuplée qu'à la suite du déluge et apre3 que les fils de Noé, Sem, Cliam et Japhet, eurent
88 LE CLÉirrCALISMB-ET l'ÈCOLE
été dispersés par le Très-Haut pour aller -peupler /la terre. (Genèse, X, 32; XI, 8, 9.)
La Genèse nous apprend, par exemple, que le peuple égyptien descend de Mesraïm, fils de Cham (X, 13 à 19.) Le malheur est que, cinquante-deux ans avant le Déluge, Menés T avait fondé Memphis, et que les premières inscriptions égyptiennes d'éclipsés mentionnent en 1222 du Monde l'existence i pharaon Asseth. Et si Asseth régnait en Fan 1222 du Monde, il faudrait que Mesraïm eût engendré la race égyptienne quatre cent soixante . ans . avant d'avoir été lui-même engendré !
Je passe sur l'histoire de Tânesse de Balaam, sur la mâchoire d'âne de Samson, les prouesses de Josué et les malheurs de Jonas englouti dans une baleine. J'en passe, et des jneilleures !
C'est vraiment une belle chose que la science ainsi comprise. J'aime à croire que les cléricaux eus.memes en éprouvent quelque inquiétude. J'en troave du moins la trace dans une récente Lettre sur ViTisirifc^'-ni scientifique du clergé, qui porte la signature . de Mgr Baunard, recteur de l'Université catholique de Lille :
La croyance d'un côté et la science de l'autre, écrit
* M^r Baunard ; l'Eglise et le clergé d'une part, l'Ecole et le . pouvoir d'autre part : telle est, nettement tranchée, la situati(/n religieuse de nos jours. Or, je n'en connais pas, je n'en Imagine pas d'aussi périlleuse que celle-lîi, .
De la séparation est née l'hostilité : c'était Inévitable. La guerre est déclarée, et, qu'on le veuille remarquer: entre l'Eglise et le monde moderne, il n'y a pas de cause de conflit plus profonde à cette heure. Ce qui nous divise sur toute chose ce n'est pas, qu'on le sache bien, une question de parti, c'est une question d'école. La lutte est sur le terrain d'ordre intellectuel. Mais la lutte est inégale. Tandis que, tranquillem jnt, nous nous retranchons derrière nos vieux créneaux gothiques, avec nos armes d'un passé cinq ou six fois séculaire, la science, elle, a bâti ses forts sur toutes les hauteurs de l'esprit humain, formé des engins nouveaux, et rajeuni son armement pour des combats et des assauts qui bientôt, elle l'espère, auront raison du rempart déjà fort ébranlé de la vieille cité de Dieu.
' Ce n'est pourtant pas notre faute s'il n'y a pas de
'différence entre les livres saints et les vieux créneaux gothiques.
Arago a raconté sur Euler et un prêtre de ses amis une anecdote charmante :
Eiiler, le grand Euler, était très pieux. Un de ses amis, ministre dans une église de Berlin ,vint lui dire un jour :
— La religion est perdue. La foi n'a pins de bases. Le caiir ne se laisse plus émouvoir même par le spectacle des teanli^s, des merveilles de la création. Le rroiriez-vous ? J ai représenté celle création dans tout ce qu'elle a de j»lns rcau. de pliîs poétique et de plus merveilleux. J'ai cité les ajKiens philosophes et la Bible elle-même. La moitié de landitoire ne m'a pas écouté; l'autre moitié a dormi ou quitté le temple. .
— Faites Téxpérience que je vais vous indiquer, répartit Fuler. Au lieu. de prendre la description du monde dans les philosophes grecs ou dans la Bible, pren»;z le monde des astronomes ; dévoilez le monde tel que les recherches astro- Dcmigues l'ont constitué...
Le conseil fut suivi. Au lieu du monde de la fable, le ministre découvrit le monde de la sciejice. Euler attendait pcji ami avec impatience. 11 arrive enfin, l'œil terne et dans, une tenue qui paraissait indiquer le désespoir. Lo géomètre, ic\t étonné, s'écrie : « Ou'est-il donc arrivé ? — .-Xh ! monsieur Eiiler, répondit le ministre, ils ont oublié le respect qu'ils devaient au Saint Temple. Ils m'ont applaudi ! »
Hélas I le respect a fini de s'envoler. Ce n'est plus la Bible qu'on applaudit. Ce ne sont plus les Écri-
iiires saintes. Et quand TEglise réclame, au noin dune mission divine, le droit de professer, on est ienlé de lui répondre : « Commencez donc pai prier votre Dieu qu'il efface de vos livres inspirés les trop nombreuses sottises que vos augures lui ont misea Bur le dos. »