LA MORALE SURNATURELLE
Peu Nisard avait deux morales. L'Eglise est comme feu Nisard. Elle a d'abord la morale de tout le monde. Il paraît qu'elle est bonne à prendre. C est la morale naturelle. Elle a en plus une morale à part, quelque chose comme une spécialité. C'est la morale surnaturelle.
Je laisse la parole à une Revue catholique :
« La morale naturelle, dit VEcole française {n* du 21 octobre 1897), comprend tout ce qui est nécessaire & l'homme pour vivre en créature raisonnable, honorant son Créateur et pouvant aspirer au bonheur mérité par une vie honnête et bonne. Certains voudraient l'appeler rationnelle ou philosophique, parce que les lois qu'elle propose et le but qu'elle indique sont accessibles à la raison. Mais la morale naturelle, dont le seul point d'appui est l'expérience et la laison, n'est pas infaillible, parce que l'expérience et la raison peuvent induire en erreur. Dieu n'a donc pas seulement imprimé la morale naturelle dans notre être et dans notre conscience : les passions, l'insouciance, les préjugés* nous rendraient trop difficile. d'en acquérir la pleine connaissance ; la dégradation des païens, les excès de sévérité et les coupables indulgences de la morale mondaine en sont la preuve. Pour nous empêcher de nous égarer en cherchant à la seule lumière de la raison ces préceptes de la loi naturelle, Dieu, lui-mèm^, les a enseignés d'abord à Adam, puis aux Israélites sur le Sinai, à Moïse et aux autres auteurs inspirés de l'Ecriture sainte ; enfin, Notre- Seigneur Jésus-Christ est venu compléter cette révélation et en confier la garde, l'explication et l'enseignement à son Eglise infaillible. »
C'est du haut de ce monopole que l'Eglise revendique le droit de former le cœur et l'esprit de nos
jeunes générations. Celui-là serait le pire éducateur qui réclamerait, au nom de la raison pure, le droit d'apprendre à nos enfants leurs devoirs ; celui-là seul peut éduquer, qui à reçu, par la révélation, le secret d'une morale supérieure. Saint Thomas avait dit, pourtant, que la raison qui nous fait distinguer le bien du mal e^t un reflet, un rayon de Finfinie intelligence du CrcL.eur !
Mais à quoi donc songeait le Dieu des catholiques lorsqu'il donna à l'homme la raison sans prévoir soa insuffisance, et pourquoi ne mit-il pas sur le front de sa créature assez de reflets et de rayons pour se dispenser d'y apporter un peu plus tard des retouches? Ce n'était pas seulement un Dieu sans prévoyance : c'est un Dieu qui perdait son temps.
Mais passons ! Le catholicisme est peuplé de ces mystères !
Malheureusement pour les catholiques, la plupart des cultes connus se fondent sur des révélations différentes.
La Perse a le Zcrid Avcsta; l'Inde a ses Vedas et la Chine ses Kings ; l'Islamisme a son Coran^ et TEglise sa Bible, Laquelle de ces révélations est la bonne ? C'est ce qu'il faudrait éclaircir avant de proclamer que nos enfants doivent être éduqués par des congréganistes, de préférence aux lamas, aux bonzes ou aux muftis.
Le choix entre les livres saints serait sans doute difficile à un homme de bon sens. Tous ces livres primitifs, où balbutie l'enfance grossière des peuples, peuvent donner satisfaction au poète ; ils ne satisfont guère le philosophe. Pas même le moraliste.
J'ai le regret de dire, quelle que soit à cet ég'ard l'opinion courante, que la Bible ne fait pas exception à la règle. Il faut beaucoup de bon vouloir pour apprendre à cette sainte école les quaJités qui font de nos jours l'honnête homme : le respect de la vie humaine, l'observation de la foi jurée, l'amour de la famille, l'austérité des mœurs et tant d'autres .vertus.
Le Dieu du Décalogue, invoqué par Montalembert, ne donne pas précisément Texemple de toutes les mansuétudes et de l'humanité. Parce qu'un soldat avait percé de son épée un malheureux qui avait commis ce crime de pénétrer dans la tente d'une fille de joie étrangère, il accepte qu'en signe de réjouissance on lui offre un holocauste de 24,000 hommes (v. 9). 11 fait périr 50,070 Bethsamites pour la faute d'avoir osé leA'^er les yeux sur 1 arche sainte (1 Rois, chap. VI, vers 19). Après avoir, autrefois, donné l'ordre à Moïse de faire le dénombrement des Hébreux, il châtie le roi David pour avoir fait ce même dénombrement, et il lui donne le choix entre trois châtiments : la famine, la peste ou la défaite. David préféra la peste : il ne mourut que 70,000 personnes ! (v. 15).
Sur l'ordre de ce même Dieu, Moïse fit passer au fil de l'épée le peuple des Chananéens « les femmes, les enfants même à la mamelle, sans qu'il en restât un seul. » (Nombres XXI. v. 3 à 35). Les Chananéens ne suffisaient pas. Toujours sur l'ordre de Dieu, Moïse fit massacrer tous les rois mad.ianites. Le massacre ne marcha pas au gré de cet élu du Seigneur, car il fut pris d'une violente colère contre les principaux officiers de l'armée, les tribuns et les centurions qui venaient du combat. « Pourquoi avez-vous sauvé les femmes ? leur dit-il. » Ils avaient eu ce tort ! Moïse le répara. Il donna l'ordre de « tuer tous les mâles d'entre les enfants même et de faire mourir les fv?mmes dont les hommes se sont approches. Mais réservez pour vous, leur dit-il, toutes les petites filles et toutes les autres qui sont vierges.» (V. 17-18).
L'histoire du saint roi David abonde en traits édifiants et bien propres à inculquer à la jeunesse des principes surnaturels.
On connaît ses démêlés avec Urie. Ce malheureux homme d'armes — ah ! quel malheur d'être homme d armes ! — avait accompagné Joab au siège de Raba. En son absence — les absents ont toujours tort — David, le saint roi David, eut un caprice
pour Bethsabée, sa femme. Et comme Urie, rappelé fort à propos par le monarque, ne voulait pas aller rendre visite à son épouse par peur d'endosser une paternité où il n'était pour rien, David, le saint roi David, imagina un procédé pour dénouer cette situation difficile. Il invita à sa table le mari malheureux, et, au dessert, le congédia poliment en lui remettant pour Joab une missive avec « ordre de mettre Urie à l'endroit où le combat serait le plus rude et de faire en sorte qu'il fût abandonné et qu'il pérît. » (Vulgate, vers 12 à 15).
C'est ce même Saint roi, plein de désinvolture, qui faisait à son saint fils Salomon ces recommandations dernières :
Vous avez auprès de vous, lui disait-il, Zemei, fils de Géra, flls de Jemini, flls de Bahurim, qui prononça des mal^^dictions contre moi et me dit les outrages les plus sanglants lorsque je m'en allais au camp : mais parce qu'il vint au-devant de moi quand je passai le Tnnnlain, je lui jurai 2)ar le Seigneur que je ne le ferais point mourir par Vrpân. Ne laissez pas néanmoins son crime impuni. Vous êtes sage pour savoir comment vous devez le traiter, et vous aurez soin, qu'en sa vieillesse, il ne descende au tombeau que par une mort violente.
Ce roi sacré semble avoir adopté une sacrée morale. Son fils Amnon aycint simulé une maladie pour attirer Thamar, sa sœur, lui fit violence, étant plus fort, et en abusa (V. 14). Pensez-vous que David y trouva à redire? — « Le roi David, ayant appris ce qui s'était passé, s'en affligea. Mais il ne voulut point attrister Amnon, son fils, parce qu'il l'aimait, étant son aîné. » (V. 21).
Très heureusement pour nous, la morale, la vulgaire morale, la morale tout court a fait quelques progrès.
Je renonce à parler, fût-ce en latin, du « Cantique des Cantiques ». J^ renonce à raconter l'aventure des filles de Loth ti irnt d'autres scandaleuses. Je mentionne simplement, et pour la bonne bouche, tellement elle est drôle, Thistoire de Juda, fils de Jacob. Juda posséda Thamar, sa bru, après avoir
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stipulé — comment dirais-je? — le pretium stuprt qui fut un jeune chevreau. Ce qui est drôle, c'est que Thamar ne se contenta pas d'exiger des promesses : en bonne juive, elle exigea des arrhes (V. 16, 17, 18). Mais le plus drôle, c'est ceci : c'est que, de la rencontre, il sortit deux jumeaux, Zara et Phares, et que ce dernier serait, au dire de saint Mathieu, l'ancêtre direct de Jésus-Christ !
On comprend, après ces quelques anecdotes, glanées entre cent autres, que le 2i8 mars 1745 Rome elle-même ait éprouvé le besoin de mettre la Bible à l'index ! Oui, à l'index. Ce que l'on comprend moins, c'est que l'Eglise veuille fonder sur de pareilles assises une morale dont elle seule aurait le privilège, et qu'après avoir réclamé le droit de former la raison des enfants au nom d'une science qui déraisonne, elle réclame le droit de former leurs âmes et leurs cœurs au nom d'une morale qui, par moments, friserait la correctionnelle.