‹ Le cléricalisme et l'école: la loi Falloux, mars, 1900Chapitre 15 sur 47 · NECESSITE DE LA CONCURRENCE · texte numérisé non relu

NECESSITE DE LA CONCURRENCE

Les adversaires du monopole insistent beaucoup ipur la nécessité de soumettre à la concurrence les ëtablissemenls officiels. Les bons apôtres cléricaux daignent admettre, à la rigueur, que l'Etat dispense renseignement, ils daignent reconnaître à TElat les mômes droits qu'à eux mêmes. « Mais prenez garde, disent-ils, que TEtat soit le seul à enseigner. L'enseignement exclusif par 1 Elat, c'est le retour à une religion politique et une sorte de nivellement de 1 esprit national. L'enseignement exclusif par TEtat, c'est la douce routine. »

Ce double reproche détonne singulièrement dans la bouche des cléricaux. Est-il seulement fondé? Si le monopole devait avoir pour elYet de soumettre l'esprit de toute une génération à une sorte de credo officiel, élroit et absolu ; s'il devait avoir pour résul- I lat de couler toutes les intelligences dans un mème^ moule, de frapper tous les caraclères au même coin,* il n'aurait pas d'adversaires plus résolus que nous.

Mais où i^rend-on que le monopole prêcherait tous les jours, à la même heure, par la voix de tous les professeurs de l'Université, dans tous les lycées et collèges de France, les mômes idées enfermées dans les môms formules? Ce que nous voulons, c'est que l'enseignement officiel graviîe autour de certains principes; de là à l'uniformité .de l'ensei gnernent, il y a une assez belle ma:/e pour la variété des idées. Si large est cette marge~^que, parfois, on a fait à renseignement officiel le reproche contraire.

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En 1848, M. Roux Lavergne exprimait la crainte que l'Etat, étant obligé d'être tolérant à toutes les idées et ne pouvant être que rationaliste, ce rationalisme combiné avec cette tolérance aboutît à la multiplicité des doctrines et, pour tout dire, à l'anarchie intellectuelle.

La crainte était injuste. Il est bien exact qu'un \ enseignement rationaliste — et un Etat issu de la Révolution n*en peut guère avoir d'autre — est un enseignement varié parce que rationaliste. « La raison, a dit Pascal, est racine de diversité. » Mais cela est un grand bien si cette diversité dans les vues de détail, laisse subsister l'unité de vues sur les principes.

L'uniformité, disait le président RoUand, doit.êtreplu^'^t | ^ dans les principes que dans les détails. Il est en effet ^ne uniformité stérile qui mettrait des entraves au génie. Quoique la marche puisse être différente, le but doit être ie même. C'est ainsi que la nature se conduit dans ses opérations où l'œil étonné découvre tant de sécurité dans ij.s vues, tant de simplicité dans les moyens et tant d« variété dans les résultats.

La variété dans Funité : tel est le programme obligatoire de tout enseignement officiel qui sera basé sur la raison. Il n'y a rien dans cette formule qui soit contradictoire. Nous sommes en France quelques millions de citoyens d'accord sur les Droits de l'Homme. Cet accord nous empêche-t-il d'avoir chacun notre manière de voir sur tel ou tel problème de détail ? Il en sera de même des professeurs ; il en sera de même de leurs élèves.

Voilà pour le reproche de l'uniformité. L'argument de la concurrence est-il meilleur si l'on se place au point de vue du relèvement des études ? La concurrence a-t-elle pour résultat de soustraire à la routine les établissements officiels ?

Les cléricaux feront bien de se mettre d'accord avec eux-mêmes. Il ne se passe pas de jour qu'ils ne reprochent à l'Université de laisser péricliter son enseignement • il ne se passe pas de jour qu'ils ne

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préconisent la concurrence comme un moyerï d aiguillonner nos universitaires.

Or, il y a déjà cinquante ans que la loi Falloux nous a gratifiés de ladite concurrence ; comment se fait-il que, loin djen éprouver les bienfaits, renseignement officiel aille de mal en pis? C'est donc que les assertions des cléricaux sont fausses ou leur argument inexact?

A dire vrai, l'argument de la concurrence est absolument spécieux.

La concurrence peut produire de salutaires effets d'émulation dans l'industrie ordinaire. S'il s'agit d'instruments aratoires ou de machines à coudre, on peut envoyer les uns à l'exposition et mettre les autres en vitrine ; là. les perfectionnements du produit sont publics ; ils sont évidents, et chacun peut comparer ses propres productions avec les productions de la maison rivale et tacher à mieux faire que le voisin. Mais que ^^roduit l'enseignement? Des diplômés. A quoi mesurera-t-on la valeur de ces diplômes? Sûrement pas à la mesure d'un examen de hasard. 11 faudrait suivre ces diplômés dans la vie pour savoir ce qu'ils valent, ce que vaut par ron?é([uent l'éducation qui les forma, u est un peu difficile.

Attendre quelque chose de la concurrence entre deux établissements scolaires dont l'un ignore complclemcnt ce que l'autre produit, c'est absolument comme si on attendait quelque chose de la concurrence entre un fabricant de tissus établi à Lyon et un autre qui serait établi à Cliicago. L'Université et les établissements libres s'ignorent au même point. Quelle émulation peut-elle exister entre gens qui ne savent rien l'un de l'autre? Aucme.

Il y a Joien d'autres motifs pour qu'en matière d enseignement la concurrence soit un \din mot.

Que pourrait-on, en effet, demander à la concurrence? D'améliorer les méthodes, d'améliorer la qualité des programmes.

Pour la qualité des programmes, il n'y faut pas songer. Tant qu'il y aura dans ce bas monde des

'diplômes, il faudra, sous peine de leur faire perdre toute leur valeur, en refuser la collation aux particuliers et réserver cette collation à l'Etat. Or, s'il n'y a qu'un seul examinateur — TEtat — comment y aurait-il plusieurs programmes ? Et s'il n'y a qu'un seul programme, comment y aurait il diversité d'enseignement ?

Mgr Mathieu, archevêque de Touîouse, a fourni devant la commission d'enquête la preuve de ce que j'avance. On l'interrogeait sur l'enseignement des maisons libres : « Je crois, a-t-il dit, qu'on y copie \ l'enseignement de l'Etat, "parce quon y 2^rcparc aux ! mêmes grades ».

La concurrence ne saurait donc influer sur la qualité de l'enseignement. Toujours et partout, cet enseignement, différent par les principes dont il s'inspirera, restera le même quant aux matières enseignées.

La concurrence n'aura pas davantage pour effet, :^ ^., d'améliorer les méthodes. La liberté des méthodes, '' c'est encore un bien grand mot. Il a seulement le tort d'être à peu près dépourvu de signincation.

On lit bien tous les jours des prospectus mirifiques dans lesquels on se porte fort d'apprendre aux derniers des imbéciles l'anglais, le latin, le grec, voire le cafre, en six leçons. Mais ce ne ôont que des prospectus. Des méthodes réellement nouvelles, des méthodes nouvelles et efficaces il n'en pousse pas tous les jours, et, parmi celles qui éclosent, cVst à • peine si l'on peut en retenir une sur cent mfJ^î.

Tous les chefs des établissements libres ont dénié devant la commission d'enquête. Ils ont, tous sans exception, parlé très longuement de la liberté des méthodes. Il ne s'en est trouvé qu'un seul pour nous " faire connaître sa méthode, sa grande méthode I C'est le Père Didon.

La méthode du Père Didon est d'une puérilité adorable. Elle consiste à diviser la classe en deux camps rivaux et à faire lutter ces deux camps d'émulation.

Sur une classe de cinquante à soixante élèves, combien y en a-t-il de bons ? Tout au plus une dou-

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zaine. Ce sont ceux-là qui rivaliserit entr'eux ; les au^ très usent leur fond de culottes. Prenez la classe en bloc ou coupez-la en deux, en quatre, en six, en huit..., vous n'aurez jamais que les bons élèves de chaque camp qui se piqueront d'ardeur. Vous aurez la « bonne douzaine ».

Rare et précieuse découverte que celle du Père Didoîi ! Elle consiste à découvrir que, jusqu'à présent, six bons œufs et six bons œufs faisaient la bonne douzaine, mais qu'on dépasserait de beaucoup la douzaine si Ton additionnait six bons œufs flanqués d'une vingtaine d'œufs couvés avec six bons œufs flanqués d'une vingtaine d'œufs pourris.

Toutes les autres méthodes des môusons cléricales sont du même tonneau. Si c'est pour cela qu'a été votée la loi Falloux, nous aurions pu vraiment en faire l'éconoTuie !

En réalité, il n'y a pas beaucoup do bonnes méthodes d'enseignement qu'on puisse iuettre en formules pédagogiques. Il y a surtout des méthodes personnelles, personnelles au professeur, per*sonnelles à l'élève. La vraie méthode, et peut-être Vw nique, ce serait de posséder des maître.j .niellif^ents qui sauraient se faire, chacun suivant la tournure de son esprit, une méthode éduc=itrice' ot adapter ensuite cette méthode au tempéra.iient de chacuu de leurs élèves. ^

Le reste n'est guère que charlatanisme. Toutes les déclamations sur la concurrence Ji'y changeront rien.

Les effets de la concurrence en »;iaU^re d'enseignement sont assez problématiques. Seraient-ils tangibles qu'on pourrait les atteindre i^ans iiasser par la liberté de l'enseignement et surt^^ut sar. s passer par l'enseignement clérical.

Le monopole, en effet, ce n'est pas Je droit d'enseigner réservé avec un exclusivisme jalou.*: ''éroce, intransigeant aux professeurs des lycées et collèges. Non. Le monopole peut être autrement entendu, li suffit, pour qu'il y ait monopole, que le droit éminent de l'Etat soit affirmé. L Etat, qui est obligé de

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déléguer ce droit aux maîtres de son Université, peut aussi bien le déléguer à des maîtres privés, à des institutions libres. L'essentiel est que l'Etat reste lé maître de déléguer ses prérogatives caiçrid il lui plaît, comme il lui plaît, et qu'il soit lifirë de n'admettre à une fonction dont il a la charge et la responsabilité que des gens possédant sa confiance. Le monopole n'est donc pas incompatible avec une large et intelligente tolérance.

Ainsi compris, le monopole supporte, permet, provoque même et appelle dans son sein la concurrence, la fameuse concurrence ! si tank est que le besoin de cette concurrence se fasse si vivement sentir. Au surplus, sans sortir de l'Université, les \ moyens ne manqueraient pas de provoquer une émulation efficace entre les professeurs ou les élèves des divers établissements officiels. On a les concours académiques. On pourrait trouver mieux encore.

Ce qu'il y a de certain, c'est que l'Université du monopole, celle de 1808 à 1850, paraît avoir valu rUniversité de nos jours, celle qui est concurrencée en vertu de la loi Falloux. Les cléricaux, Montalembert en tête, ont toujours prétendu que l'Uni- { versité était en décadence. Ce fut un de leurs refrains, et c'est encore une de leurs antiennes. Mais un enseignement qui a produit des maîtres comme Fontanes, Royer-Collard, Guizot, Villemain, Victor Duruy et tant d'autres, qui a élevé deux générations comme celle de 1830 ou celle de 1848, n'est pas un enseignement si inférieur, et le talent de Montalembert lui-même, ancien élève de l'Université, fut la vivante preuve des calomries cléri- ■ cales.

Quels sont les noms des grands pédagogues que l'enseignement libre peut opposer aux noms de nos grands pédagogues universitaires? Où sont ses œuvres? Où sont ses éJ^èves?

Les institutions cléricales sont très glorieuses du \ nombre des candidats qu'elles font nasser chaque année aux examens. Elles se font de ces succès une recommandation auprès des familles. Ah 1 vraiment

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le bel avantage, surtout si l'on réfléchit aux moyens employés pour l'obtenir. Les cléricaux ont remarqué que les questions de tout examinateur, soit en histoire, soit en sciences, soit en philosophie, tournent fatalement dans un certain cercle, ne dépassent pas un certain nombre de sujets, et reviennent périodiquement. Cela est vrai surtout dans une même j session : les questions dépendent des dernières études ou des dernières lectures de l'examinateur. Que font les maisons cléricales ? Elles délèguent aux examens oraux un de leurs maîtres et elles le chargent de pointer chaque jour les diverses questions posées. Ces statistiques recueillies, on fait, de gré ou de force, entrer en hâte dans l'esprit ie l'élève les réponses aux questions courantes, et c'est le diable si le jeune cancre, avec un peu de chance, ne s'en tire pas. Le procédé est le même que ceux de ces martingaleurs que l'on voit à Monte-Carlo, notant sur de petits cartons les numéros sortis, les « passes » rouges ou noires, et, à la fin de la journée, gagnant leur matérielle.

Je ne pense pas qu'on veuille mesurer la valeur d'un établissement scolaire à des succès de cet aloi. Les « boîtes à bachot «font réussir au baccalauréat plus d'élèves que l'Université, et même de plus crétins. Pourtant il ne viendra jamais à l'idée de personne que l'institution Pet-de-Loup est supérieure au lycée Charlemagne.

Alors, en quelle qualité et avec quels titres les cléricaux se présentent-ils pour faire concurrenco aux établissements de l'Université ?

Est-ce au nom des élèves qu'ils ont formés? Ces élèves, on peut, hélas ! en voir tous les jours des échantillons dans notre armée française. Il est une arme que les Jésuites ont peuplée de leurs créatures : la cavalerie. Ce n'est pas seulement l'arme la plus réactionnaire : tous les gens du métier vous diront que c'est la plus ignorante.

Est-ce au nom de leurs maîtres? J'examinerai plus tard la délicatesse et la bonne foi des moyens que les cléricaux mettent en œuvre pour faire concur-

rence à TUniversité. Pour la minute, j'examine si les établissements congréganistes ont le droit de se poser en rivaux des établissements officiels, et je demande aux cléricaux : Où sont vos maîtres? \

Il y a dans le clergé beaucoup plus de braves' gens qu'on ne suppose, mais il y a surtout beaucoup plus d'ignorants. Ce n'est pas seulement pour autrui que le clergé a cultivé et cultive l'obscurantisme • il le cultive pour lui-même. Une loi de 1804 stipule i que nul ne pourra être nommé curé s'il n'est bâche- 1 lier en théologie. Le clergé s'est empressé de laisser tomber en désuétude cette règle gênante ; on peut entrer dans les ordres comme on entre au moulin. Nulle garantie de capacité n'est exigible. Voilà pour le bas clergé ! Le clergé supérieur ne vaut guère mieux. Sous la Restauration, le gouvernement de Louis XVIII essaya de créer une Ecole des hautes . études ecclésiastiques. Elle n'eut pas d'adversaires; plus irréductibles que les prélats de l'époque ! On dirait que le clergé se plaît dans l'ignorance comme dans son élément naturel. Il est ignorant par principe et par plaisir.

Or, si lé clergé régulier n'offre pas plus de garan- ' ties à l'enseignement, quelles garanties les congre- ^;ations peuvent-elles offrir? Aucune. Il ne faut donc pas s'étonner si elles sont incapables de trouver dans leur propre sein les professeurs qui leur sont nécessaires. C'est, en effet, ce qui arrive. Le phénomène est surtout remarquable dans l'enseignement secondaire. Les maisons, pourtant si réputées, des dominicains d'Arcueil et de la rue Saint-Didier, en- 1 voient des élèves à Janson-de-Sailly, depuis la cin- ! iquièmè jusqu'à la rhétorique ; elles y envoient éga- " lement ceux de leurs jeunes gens qui suivent lescours préparatoires à l'Ecole navale et à l'InstitiU' agronomique. Enfin, elles appellent comme répétiteurs les professeurs de ce même lycée. (Péposition du Père Didon).

L'Ecole non moins fameuse des Jésuites de la ruei de Vaugirard (Ecole de l'Immaculée-Conception),appelle également des répétiteurs laïques. Les pro-

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fesseurs de spécialités : histoire, mathématiques,, sont laïques, (Déposition de M. Tournier, directeur.) Il en est de même à l'externat des Jésuites de la rue! de Madrid. Le personnel se compose à la fois d'eccésiastiques et de laïcs. (Déposition de M. Havret,' directeur).

M. Patot, directeur de l'école Sainte-Geneviève (Jésuites) nous donne la proportion du concours que les laïques apportent à renseignement libre. « J'ai,: ait-il, 71 collaborateurs, surveillants ou professeurs :• Z2 ecclésiastiques et 39 laïques. » Et comme le président de la commission d'enquête demandait à M. Patot si aucun professeur de l'Université ne donnait des leçons dans son établissement, M. Patot fit cette réponse : « Aucun. Nous avons une vingtaine d'interrogateurs ou « colleurs » ; c'est le mot technique. Plusieurs appartenaient à l'Université. Après une récente visite que j'ai reçue de M. l'inspecteur à qui j'avais donné la liste de tous ces messieurs, nous avons fait connaître la situation nouvelle à ceux d'entre eux qui appartenaient à l'Université : il y en avait sept ou huit. »

Ainsi, pour pouvoir faire utilement concurrence à l'Université, les établissements cléricaux sont obligés de s'adresser à l'Université elle-même ! Singulière concurrence, et surtout singuliers rivaux ! Ces gens-là n'ont même pas des professeurs à mettre en ligne. « Nos futurs professeurs, avoue M. l'abbé Batiffol, recteur de l'Institut catholique de Toulouse, nos futurs professeurs subissent des examens qui sont, certes, moins difficiles que ceux qui, aujourd'hui, permettent d'entrer dans l'Université ». Les congréganistes sont réduits à nous emprunter leurs meilleurs maîtres, réduits à confesser de la sorte leur impuissance, et ils ont tout de même le front de prétendre que si l'Eglise ne déversait pas sur l'enseignement des torrents de lumière, l'Université, cette fille de Satan, nous aurait tôt plongés dans un abîme de ténèbres I .

Une aussi forte outrecuidance est voisine de la sottise. Ceux d'entre les cléricaux qui possèdent

quelque intelligence ou quelque tact se montrent plus modestes. De ce nombre, est M. l'abbé Péd'onard, recteur de Tlnstitut catholique de Paris. « L'eiseigriement des écoles libres, dit-il, peut être aussi bon que celui des écoles officielles. Il n'est pa-^ supérieur. Ce qui est estimé supérieur, c'est l'éducation morale et religieuse quelles jeunes gens y reçoivent. »

Il reste à M. Péchenard, qui a voulu évidemment mettre une sourdine à cet aveu, à nous expliquer — l'éducation étant le but, l'instruction le moyen, et Tune ne pouvant guère être dissociée de l'autre — comment l'éducation congréganiste peut être meilleure que celle des lycées, du moment que l'instruction des lycées vaut l'instruction congréganiste.

Mais j'en ai assez dit pour faire voir ce que pèse cet argument de la concurrence, dont les avocats de l'enseignement clérical mènent si grand tapage. \ La concurrence, en matière d'éducation, est un ■ thème à de belles phrases, et rien de plus. Cette * concurrence dût-elle avoir des effets utiles, soit au point de vue de l'amélioration des programmes, soit au point de vue du perfectionnement des méthodes, elle pourrait et devrait être obtenue en dehors des établissements congréganistes. Les congréganistes sont les moins qualifiés des hommes pour parler de la concurrence et de ses innovations.

Quand on vit comme les Jésuites, sur des constitua lions qui enserrent les membres de l'ordre dans un règlement si étroit que la manière même de lever ) les yeux est prévue ; quand on enseigne comme eux ' au moyen d'un Ratio studiorum qui, depuis trois siècles, n'a presque pas reçu de modifications ; quand on pratique une religion qui défend de regarder au-delà du dogme et qui défend de penser au-delà des vérités imposées par l'Eglise ; quand on est condamné par sa vie, par ses croyances et par sa discipline à la joutine la plus étroite et même à l'ignorance systématiquement organisée ; quand, enfin, on est incapable, non seulement de renouveler l'enseignement, mais de lui donner des mal-

sans cesse ; mais c'est à ce moment où l'autorité commenco à nouveau entre les mains de ces dépositaires temporaires, où les hommos d'un cœur élevé et délicat qui en sont investis reculeiit épouvantes devant la grandeur de leur mission et l'immense difficulté d^ gouverner les hommes de nos jours ; c'est C3 moment-là. que choisit la doctrine catholique, que choisit l'Eglise pour la sacrer par le respect. Elle dit à .:e nouveau pouvoir : « Tu es César, et il te sera rendu ce qui est à, toi. » Elle dit aux peuples qui croient en elle : « Respectez ce nouveau pouvoir; non seulement obéissez-lui, mais respectez-le dans votre cœur. » Elle fait cela pour toas les pouvoirs, non seulementpour les pouvoirs qu'on appslle de droit divin, pour les pouvoirs héréditaires, mais po'ir les pouvoirs démocratiques comme les autres.

Eh bien ! je dis qu'il n'y a pas au monde une force mor^ae qui puisse donner cet appui au pouvoir, et qu'il n'y a pas au monde un pouvoir assez solide, assez invulnérable, as^ez sûr de son présent et de son avenir pour dédaigner cei appui.

Quel est donc cet appui, que Montalembert, courtier honnête, proposait à la jeune République de Février, à la Démocratie de 1848 ?

Certes, ce fut un grand honnête homme que le grand Montalembert. Il ne se passait guère de jour, qu'une main sur son cœur et l'autre sur sa discipline, il n'affirmât à la tribune sa grande honnêteté et sa grande franchise, l'admirable pureté de ses intentions libérales. Quel malheur que tant de loyauté ait eu pour couronnement les perfidies de ' la loi Falloux. « Droit et adroit », disait-on de lui. Quel malheur, que derrière tant de droiture se soit dissimulée tant d'adresse !

Mais un plus grand malheur, c'est que l'habileté de Montalembert a été souvent trahie par la duplicité de sa cause même. Plus d'une fois, à travers la magie du verbe, on vit percer involontairement le calcul clérical, et, si troublante que fût l'apparence de sa sincérité, la prétention insolente de l'Eglise se montrait au travers.

Ce que Montalembert, reniant le légitimisme au profit de la Révolution de 1830 et la Révolution de 1830 au profit de la Révolution de 1848, ce que Montalembei't proposait à la société moderne comme un traité d'alliance c'était tout simplement un recul

ïtu-delà même de la monarchie, un recul jusqu'au moyen âge.

' La proposition était hardie. Elle se fit humanitaire et doucereuse : Montalembert traçait le tableau de nos plaies sociales :

Vous me demandez à moi, disait Montalembert, quel est le remède que je proposa ? Eh bien ! moi qui ne veux rien Inventer, rien innover, je vous propose tout simplement 3 remède le plus ancien, mais en même temps le plus éprouvé, qui existe sous la face du soleil : c'est la morale chrétienne i telle qu'elle a été enseignée pendant quatorze siècles darxs , le pays où nous sommes.

La morale chrétienne que vous devez laisser prêcher, propager par la liberté de l'enseignement, en vertu du principe de liberté que nous réclamons et que nous voulons dans ce but-là, aussi étendue que possible. Je dis et j'affirme que cette morale donnera le remède qu'il nous faut en donnir.t une règle à toutes ces âmes égarées. Car, en effet, remir- Quez-le, ce qu'il faut à l'homme ici-bas, ce ne sont pas des problèmes comme lui en proposent la science et la philo- 1 / Sophie : ce sont des solutions. Sauf quelques esprits bieii/ i^ rentes, payés par l'Etat pour examiner à leur aise ces problèmes, pour chercher à loisir la vérité, pour tout défaire et tout refaire quand ils le peuvent, l'immense majorité Xes hommes n'a pas le temps d'user sa vie à sonder ces pro- • r blêmes ; il lui faut des solutions et non des problèmes. II » ^'■j lui faut une vérité toute faite ; il lui faut une règle morale. Or, l'enseignement chrétien peut seul lui donner cette sol'itlon, cette vérité et cette règle...

Maintenant quelle est l'application sociale et politique de ce remède?... ou, en d'autres termes, quel est l'écaci!, le danger que court aujourd'hui la société et que Téduc ition religieuse doit détourner ?

Il y en a deux, selon moi. En effet, toutes les doctrino>3 novatrices, toutes les théories modernes aboutissent £.u } désir immodéré de la jouissance, du bonheur, et à l'esp-^it de mépris et de révolte contre l'autorité sociale.

Oui, toutes les tendances antisociales qui nous menaceat peuvent se résumer sous ces deux mots : jouir et mépris-er.

Jouir d'abord et jouir non seulement de son bien, mi;3 du bien d'autrui — ou du moins ce qu'on appelle jusque • présent le bien d'autiui.

Je suis encore obligé ici de faire quelques citations trèi courtes; je sui?< obligé d'indiquer un certain nomb-o d'axiomes ou de phrases émis par des socialistes éminents, qui résument ce désir et ce besoin de la jouissance, du bonheur, qu'on prêche maintenant à la société.

Ainsi, au Luxembourg, on a dit, aux ouvriers qu'ils o-

118 LE CLERICALISME ET L ECOLB

valent aspirer au maximum fie jouissance I C'est Texpres-^ 6ion consignée dans les documents de Tenquête. Un autre orateur vous a dit ici même :

« Le peuple vous a dit par ma bouche : Je ne veux plus être pauvre, et je ne le serai plus. »

Un autre a encore dit que ce qu'il fallait aujourd'hui, c* >-

I tait le paradis sur la terre. C'est toujours, comme vous la voyez, ridée de bonheur, d.e jouissance.

Une autre école a pour but de rendre le travail attraya/it, jde changer ainsi dans l'esprit du peuple la notion même' du travail. Au lieu d'une obligation et d'un avertisseme ï^ d'un châtiment et d'un remède pour l'âme, on en fait, on^ veut en faire une jouissance ou un droit. On supprime, en'

.môme temps, la notion du dévouement et du sacrifice; on'

I y substitue celle du bonheur. On donne pour but à l'homme sur la terre, non plus le devoir et le mérite, mais le bonheur ; et non pas seulement le bonheur moral, qui consiste essentiellement dans le sacrifice et le dévouement, mais le bonheur matériel.

Voilà le but qu'on promet, qu'on offre à l'homme en sênè.rai, et à l'ambition du peuple français en particulier, ht à oôtô de cet esprit de jouissance démesurée et matérielle, oji propose et on enseigne le mépris de toute autorité et l'esprit de révolte contre toute autorité...

Eh bien ! y a-t-il maintenant de par le monde un systèirie, un enseignement, une force qui oppose une barrière à cette double tendance que je viens de signaler et que je résuma

Ijpar CCS deux mots : jouir et mépriser ? Et cette force, quel la est-elle ? Est-il une philosophie qui puisse él?ver dans le cœur du peuple cette barrière ? Est-il une législation vjui Bufflse pour maintenir cette barrière, pour l'élever dans le fond du cœur ?

Xon, ce n'cr,t ni la philosophie ni la législation qui rctnplissent cette tâche. Qui la remplira donc ? Je vais vous le dire : c'est la doctrine chrétienne, c'est lEglise chrétienne. .je dis que renseignement de l'Eglise, qu'il s'agit de rendre au peuple par la liberté, opposa précisémenî; un do ii/Ie remède à ce double danger, et qu'aux grands mots : jouir cît mépriser, l'Eglise oppose une dc^ctrina qui peut se résu-

\ mer dans ces deux autres mots : s'abstenir et respecter. Et J'ajoute que ces deux mois résument son action sociale et politique et que, encore une fois, je n'envisage la questlca qu'au point de vue social et politique.

■■ S'abstenir d'abord

')ui, elle l'a enseigné de tout temps au riche comme au p:i:ivre ! Elle a dit au pauvre : « Tu ne déroberas pas le bien d'autrui, et non seulement tu ne déroberas pas, mais tu ne convoiteras pas ». C'est-à-dire : Vous n'écouterez pas ciîs enseignements perfides qui soufflent sans cesse dans VoS âmes le feu de la convoitise et de l'envie. Résignez-vous à

. la pauvreté ei vous en serez récompensés et dédommagi^s éternellement.

Voilà ce qu'elle a dit depuis mille ans aux pauvres ; et les pauvres l'ont cru Jusqu'au jour où l'on a arraché la foi de

. leur cœur, où est entré aussitôt après l'horreur de Y^A l social.

Mais immédiatement après, cette Eglise qui n'a pas de x morales, qui n'a pas deux lois, qui n'a pas deux freins.

- l'un pour le riche et l'autre pour le pauvre, cette Epriise s'est retournée vers le riclie et, après avoir dit au pauvre :

■ « Ahstiens-toi du bien d'aiitrui », elle a dit au riche : « Abstiens-toi de ton propre bien », c'est-à-dire, sache bien quo tu es responsable de l'emploi de ton dernier sou, non pas vis-à-vis des lois ou de la société, mais vis-à-vis de Dieu ; que tu lui rendras compte de l'euiploi de la moindre parcelle de ta fortune, et que, si tu en as détourné quelque chose pour des jouissances superfluc'3 et coupables, tu k^h seras puni.» Voilà ce qu'elle dit au riche.' et le riche l'ai écoutée. Il l'a écoutée pendant mille ans.

Oui, elle a enseigné aux riches qu'il fallait se faire pardonner leurs richesses par la cliarité. Elle leur a dit : « Dépouillez-vous, songez à vos frères, dépouillez-vous de toit ce dont vous pouvez disposer en faveur de vos frères », et ils l'ont fait, et ils ont. pendant mille ans, couvert l'Europe •

• de fondations, rl'aumôneries, d'hospices, d'œuvres de charité de toute nature, qui ont été pendant mille ans la cais^.e d'épargne inépuisable du peuple, le patrimoine pcrpctuil . des pauvres, la véritable liste civile des indigents, et qu'une !

• législature fatale, selon moi, empêche seule de renaître.

Tel était ridéal propose par Mor.talembert à la ) seconde République. En bas, et croupir*sant dans son obscurité misérable, le peuple des gagne-petit, des souffreteux (A des crève-la-faim, résigné à £.*3s souffrances et content des miettes qui daigneraient tomber de la table du bon riche.

En haut, l'aristocratie des classes dirigeantes, abandonnant aux humbles et aux pieuvres son superflu, faisant la charité comme on paie une prime d'assurances, par peur de la mort et de son au-delà ; Taristocratie capitaliste responsable de l'emploi de ' sa richesse devant Dieu, c'est-à-dire devant l'Eglise.

Entre ces deux classes, le prêtre ; le prêtre, mtendant, au nom du ciel, de toutes les fortunes, objur gant le riche, obligeant le pauvre, trouvant dans ce double rôle un double bénéfice pour son autorité, s'enrichissant au besoin de l'argent Qui passait paj» ses doigts.

120 LÉ CLÊRlCAtlSME ET l'ÊCOLÏT

Voilà ridéal de Montalembert. C'était Tidéal ffo^ Tan Mil.

Montalembert se défendait, à vrai dire, de prêcher la résignation au pauvre dans l'intérêt du riche. Il était trop avisé pour ne pas s'en défendre. Mais comment croire à la sincérité d'une telle déclaration quand elle accompagne cette tirade dépouilléoi d'artifice :

Quel est le problème d'aujourd'hui? disait Montalembert, C'est d'inspirer le respect de la propriété à ceux qui ne sont pas propriétaires. Or, je ne connais qu'une recette pour inspirer ce respect, pour faire croire à la propriété ceux q.i* ne sont pas propriétaires : c'est de leur faire croire en Dieu, et non pas au Dieu vague de l'éclectisme, de tel ou tel autre système, mais au Dieu du catéchisme, au Dieu qui a dic->i le Décalogue et qui punit éternellement les voleurs. Voilà la seule croyance réellement populaire qui puisse protéger efficacement la propriété.

Le Code civil n'est pourtant pas inclément aux propriétaires. Il leur assure, si je suis bien informé, pas mal de privilèges. Mais cela ne leur suffit p.oint. Il faut encore que le ciel et l'enfer garantissent à M. Vautour son repos.

Au surplus, c'est vainement que Montalembert nous eût voulu donner le change sur son intime pensée. D'autres se seraient chargés de la trahir. Cette pensée, c'est la pensée suprême de l'Eglise.

L'Eglise n'eut jamais d'autre politique que de fonder sa suprématie d'une part sur l'amitié opu- |. t lente des puissants et d'autre part sur la reconnaissance humiliée du pauvre. Ce fut sa tactique de tous les temps. C'est encore sa tactique d'aujourd'hui. Elle se propose comme intermédiaire entre celui qui possède et celui qui n'a rien ; elle s'offre pour secourir « le peuple maigre » et rassurer du même coup « le peuple gras ». Seulement au pauvre elle offre, pour tout remède à ses souffrances, la pauvreté et le respect du riche ; au riche, elle offre, avec le salut dans l'autre monde, cet instrument de règne en celui-ci : la pitié et l'aumône.

Certes, dj^sait récemment M. Keller à l'assemblée solear

Voilà ce qu'elle a dit depuis mille ans aux pauvres ; et les pauvres l'ont cru Jusqu'au jour où l'on a arraché la foi de

, laur cœur, où est entré aussitôt après l'horreur de 1'^^ t social.

Mais immédiatement après, cette Eglise qui n'a pas de x morales, qui n'a pas deux lois, qui n'a pas deux freins.

- l'un pour le riche et l'autre pour le pauvre, cette Ecriise s'est retournée vers le riclie et, après avoir dit au pauvre : « Ahs tiens-toi du bien d'autrui », elle a dit au riche : « Abstiens-toi de ton propre bien », c'est-à-dire, sache bien quo tu es responsable de l'emploi de ton dernier sou, non pas vis-à-vis des lois ou de la société, mais vis-à-vis de Dieu ; que tu lui rendras compte de remploi de la moindre parcelle de ta fortune, et que, si tu en as détourné quelque chose pour des jouissances superfluc'3 et coupables, tu k^h seras puni.» Voilà ce qu'elle dit au riche. 'et le riche l'a I écoutée. Il l'a écoutée pendant mille ans.

Oui, elle a enseigné aux riches qu'il fallait se faire pardonner leurs richesses par la charité. Elle leur a dit : « Dépouillez-vous, songez à vos frères, dépouillez-vous de to it ce dont vous pouvez disposer en faveur de vos frères », et ils l'ont fait, et ils ont. pendant mille ans, couvert l'Europe •

• de fondations, d'aumôneries, d'hospices, d'œuvres de cliarité de tuute nature, qui ont été pendant mille ans la caisse d'épargne inépuisable du peuple, le patrimoine pcrpétu-;! . des pauvres, la véritable liste civile des indigents, et qu'une 1

■ législature fatale, selon moi, empoche seule de renaître.

Tel était Tldéal propose par Montalembert à la | seconde RépulDliquo. En bas, et croupir^sant dans son obscurité misérable, le peuple des gagne-petit, des souffreteux c^l des crève-la-faim, résigné à l*3s souffrances et content des miettes qui daigneraient tomber de la table du bon riche.

En haut, l'aristocratie des classes dirigeantes, abandonnant aux humbles et aux p^aivres son superflu, faisant la charité comme on paie une priine ■ d'assurances, par peur de la mort et de son au-delà ; Taristocratie capitaliste responsable de l'emploi de ' sa richesse devant Dieu, c'est-à-dire devant l'Eglise.

Entre ces deux classes, le prêtre ; le prêtre, mtendant, au nom du ciel, de toutes les fortunes, objur gant le riche, obligeant le pauvre, trouvant dans cô double rôle un double bénéfice pour son autorité, s'enrichissant au besoin de l'argent Qui passait pa;, ses doigts.

120 LÉ CLÉRlCAtlSME ET l'ÉCOLÏT

Voilà ridéal de Montalembcrt. C'était l'idéal 'â& Tan Mil.

Montalembert se défendait, à vrai dire, de prêcher la résignation au pauvre dans l'intérêt du riche. Il était trop avisé pour ne pas s'en défendre. Mais comment croire à la sincérité d'une telle déclaration quand elle accompagne cette tirade dépouilléoi d'artifice :

Quel est le problème d'aujourd'hui 7 disait Montalembert.. C'est d'inspirer le respect de la propriété à ceux qui ne sont pas propriétaires. Or, je ne connais qu'une recette pour inspirer ce respect, pour faire croire à la propriété ceux q.il ne sont pas propriétaires : c'est de leur faire croire en Dieu, et non pas au Dieu vague de l'éclectisme, de tel ou tel autre système, mais au Dieu du catéchism.î, au Dieu qui a dic->j le Décalogue et qui punit éternellement les voleurs. Voilà la seule croyance réellement populaire qui puisse protéger efficacement la propriété.

Le Code civil n'est pourtant pas inclément aux propriétaires. Il leur assure, si je suis bien informé, pas mal de privilèges. Mais cela ne leur suffit p.oint. Il faut encore que le ciel et l'enfer garantissent à M. Vautour son repos.

Au surplus, c'est vainement que Montalembert nous eût voulu donner le change sur son intime pensée. D'autres se seraient chargés de la trahir. Cette pensée, c'est la pensée suprême de l'Eglise.

L'Eglise n'eut jamais d'autre politique que de fonder sa suprématie d'une part sur l'amitié opu- |. (. lente des puissants et d'autre part sur la reconnaissance humiliée du pauvre. Ce fut sa tactique de tous les temps. C'est encore sa tactique d'aujourd'hui. Elle se propose comme intermédiaire entre celui qui possède et celui qui n'a rien ; elle s'offre pour secourir « le peuple maigre » et rassurer du même coup « le peuple gras ». Seulement au pauvre elle offre, pour tout remède à ses souffrances, la pauvreté et le respect du riche ; au riche, elle offre, avec le salut dans l'autre monde, cet instrument de règne en celui-ci : la pitié et l'aumône.

Certes, disait récemment M. Keller à rassemblée soigne-

tielle de la Société Générale d'Education^ certes, dans une société qui cesserait d'être chrétienne, il y aurait deux canip^ ennemis : d'un côté, les riches, cantonnés dans leur égoïsme ; de l'autre, la masse croissante des pauvres et des prolétaires, animés d'une haine farouche contre ceux qui possèdent. Loin d'augmenter cet antagonisme qui nous conduit à la guerre sociale, réducatioii chrétienne peut, seule, le faire cesser en touchant le cœur du riche, cn\ apaisant la jalousie du v(^nvrc, en comblan' par de géné-l reux et héroïques dévouements, le fossé qui les sépare, et en faisant pénétrer partout, dans les mœurs et dans la loi, l le ciment de l'amour fraternel. I

Apaiser la jalousie du pauvre ! Il semble qu'il y ait d'autres moyens pour éteindre la jalousie du pauvre que de l'obliger à tendre la main. Les cléricaux, eux-mêmes, sont obligés parfois d'en convenir. Quel est le 'droit de Fhomme au travail? Quel ordre social assurera à l'ouvrier le moyen de vivre en travaillant, de gagner son pain de tous les jours, de lecevoir le prix de sa bonne volonté, de ses efforts, de son intelligence? de conquérir pour sa famille un peu plus de bien-être, de s'élever à l'aisance? Comment se réglera son labeur? Quelle 5.era sa part dans les bénéfices de l'atelier? Comment sera prévu le sort de sa vieillesse? Comment le protéger dans sa santé ? Comment protéger sa femme, protéger ses enfants contre l'exploitation patronale !... Autant de problèmes qui exigent d'être résolus et que la liberté, V('(/ah't(\ la fraternité républicaines doivent résoudre et résoudront.

La liberté, FEglise n'en veut que pour elle-même. L'égalité, elle l'ignore et, au besoin, elle la maudit. A la place de la fraternité, elle met cette chose avi-; lissante : l'aumône.

Je crois, dit l'abbé Guibert dans VEducaieur Apôtre, je crois que la justice et le droit strict ne conjureront point ]e mal. 11 faudra que la charité intervienne pour adoucir le cœur du patron et l'incliner vers l'ouvrier qui le sert, pour ftcindro dans l'ouvrier des haines profondes et modérer des revendications outrées. La conciliation du capital et du travail ne sera faite que par la condescendance du mai-'tre et la soumission de l'ouvrier. Qui abaissera la morgue • du riche, qui ennoblira l'âme du pauvre, sinon le respect mutuel?

122 LE CLERICALISME ^T L*KCOLE

Entre ces deux mondes qui vont à l'assaut l'un de l'autre, il faut que le respect s'interpose, de peur que la collision ne brise tous les ressorts de la société. Si nous laissons aux économistes le soin de rechercher le rapprochement des classas, disons-leur qu'ils bâtissent une œuvre ruineuse, h

I moins que lejespect ne lie comme un ciment indestructible

I tous les éléments de leur édifice.

L'Eglise prétendrait vainement qu'elle poursuit dans cette réconciliation sociale, par Taumône, le bonheur et Fennoblissement des pauvres gens qui souffrent.

Non ! Ce qui ennoblit Thomme, ce n'est pas de vivre de la pitié du prochain ; c'est de vivre de luimême. C'est de lutter, de prospérer par l'effort et de sortir de la misère, bien loin de s'y enfermer. Est-ce donc cela que conseille l'Eglise? 'Non. Elle dit au pauvre de redouter le bien-être , le bien-être, qui sans doute lui rendrait le repos et la clarté de 1 esprit ! Elle lui dit d'aimer la souSrance ; la souffrance, qui déprime Thomme, l'abrutit, amollit ses bras et son cœur. Elle lui commande de respecter la prospérité du riche, mais elle lui conseille de haïr cette prospérité pour lui-môme. Elle lui fait de l'aisance un noir tableau :

Voyez ce qui se passe, dit l'abbé Guibert. Au lieu du pain noir, mais pur et substantiel, que mangeaient nos pèreis, nous voulons un pain étincelant de blancheur, peu nutritif, souvent mêlé de produits chimiques qui nous empoisonnent. Nous chargeons nos tables de viande, nous enivrons notre sang de chair animale, et nous manquons du combustible végétal d'où nos anciens tiraient leur chaleur. Le vin de nos caves épuise nos nerfs en les surexcitant. Nous étouffons privés d'air dans nos chambres trop bien closes. Nos appartements tapissés deviennent des repaires de m • crobes malfaisants. Des lits de plume et des habits trop délicats amollissent nos membres. Depuis que la marche nous est épargnée, nous ne trouvons plus dans le mouvement le foyer de la vie. L'alcool épuise l'ouvrier en l'abrutissant ; et le bourgeois trouve, dans les raffinements de sa table et dans la facilité de son repos, la cause de toutes les infirmités qui l'assiègent.

Que les aspirations de l'homme sont donc singulières ! Vous le voyez par ces exemples, ce qu'il souhaite en fait de bien-être, c'est précisément ce qui le tue. Ce sont des douceurs enviées et pour lesquelles on travaiUe : en fait

tEâ RAISONS DE TARTUFE 123

ce sont des poisons. Aussi, la Providence se met pour nous | en lutte contre nous : en nous privant, elle nous sauve. Où , sont les peuples forts, sinon là où l'on souffre ? Qui alimente les villes où l'on jouit, sinon les campagnes où l'on peine? Sur un sol avare grandit une race forte, comme sous lai main des persécuteurs progressent les sociétés éprouvées, i. ^ C'est le commentaire de la parole du Maître : « Bienheureux ^ ceux qui souffrent 1 1^ \ ^

Bornez donc vos ambitions à vos misères, vous autres, pauvres gens que la Providence oublia ! C'est la Providence elle-même qui, par la bouche de ses prêtres, vous y exhorte. D'autres sont riches pour vous. Vous autres, courbez-vous sous la malechance du sort et sachez accepter silencieusement vos destins. Il le faut pour la paix publique telle que la comprennent les riches, pour l'ordre social tel que l'Eglise le rêve. Car c'est sur cette base que leur .règne est fondé.

D'autres, des philosophes, des socialistes, des ^républicains, en somme des idéologues ! vous montreront vos droits en même temps que vos devoirs, vous diront, ô déshérités de ce monde, que la lutte élève et grandit l'homme et qu'en elle fut toujours la source de tout progrès. L'Eglise est là qui, elle, vous enseigne, ô misérables, la seule, la vraie doctrine, la doctrine de la charité qui éteint dans le pauvre toutes les énergies vivifiantes, qui le dispose à l'abrutissement, le met sous la dépendance du riche et le prépare pour la servilité.

Un riche, un mendiant, un moine : voilà l'état | \ Bocial suivant le cœur de l'Eglise. '

Et c'est pour enseigner au peuple cette doctrine, 'd'où la liberté est absente, que l'Eglise a réclamé et obtenu la liberté d'enseigner. puissance des mots I duperie \

Historique

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