‹ Le cléricalisme et l'école: la loi Falloux, mars, 1900Chapitre 16 sur 47 · L*ANCIEN RÉGIME · texte numérisé non relu

L*ANCIEN RÉGIME

La politique scolaire des diverses monarchies qui ^^ sont succédé en France se présente toujours sous ceux aspects différents. D'une part, lïnstruction du peuple ; d'autre part, Tinstruction des classes dirigeantes. La première est abandonnée de parti pris au bon vouloir du clergé et à son bon plaisir ; la seconde reste toujours placée sous l'autorité du mo-. narquc, et elle est prudemment maintenue à l'abri des influences pernicieuses de Rome. Par la pre-! mière, on s'attache à former des croyants; par la seconde, des sujets fidèles, respectueux du Prmc© et du pays.

?>[i 1 Empire qui institua le monopole, ni la Restauration qui ouvrit à deux battants la porte au cléricalisme, ni la monarchie de Louis-Philippe, oui se piquait d'être libérale et voltairienne, n'ont fait exception à cette double règle.

La grande préoccupation de l'ancien régime, c'est de maintenir le peuple dans la foi du charbonnier el, de borner aux limites du catéchisme Tinstruction populaire. On a parfois reproché aux plus libéraus d'entre les philosophes d'avoir abondé dans cett« erreur. Le reproche est fondé dans une certaine nu^.

126 LK CLÉRICALIS^iIE ET lVxOLK

sure. Les philosophes voyaient d'un assez mauvais œil le développement de l'instruction populaire.

Le pauvre, disait Rousseau, n'a pas besoin d'éducation; celle de son état est forcée. Il n'en saurait avoir d'autre.

I Les Frères de la Doctrine chrétienne, qu'on appelle Igno- 1 rantins, a écrit La Chalôtais, sont venus pour achever de tout perdre ; ils apprennent «à lire et à écrire à des gens qui n'eussent dû apprendre qu'à dessiner et à manier le rabot et la lims, mais qui ne le veulent plus faire. Ce sont les rivaux ou les successeurs des Jésuites.

Voltaire faisait écho au président du Parlement He Bretagne :

Je vous remercie, lui écrivait-il, de proscrire l'étude chez les laboureurs ; moi qui cultive la terre, je vous présente requête por»* avoir des manœuvres et non des clercs ton-sures.

Mais on devine quelle était la préoccupation des, philosophes. C'était la crainte d'un encombrement' des carrières, la peur de créer une sorte de désordre social et d'anarchie économique :

Le bien de la société, disait La Chalôtais, demande que les connaissances du peuple ne s'étendent pas plus loin! que ses occupations. Tout homme qui voit au-delà de son triste métier ne s'en acquittera jamais avec courage et

.patience. Parmi les gens du peuple, il n'est presque néces- i saire de savoir lire et écrire qu'à ceux qui vivent par les '

• arts et à ceux que ces arts aident à vivre. On sait que, dans \ . une bonne institution, on ne doit pas multiplier l'espèce :

. des hommes qui vivent aux dépens des autres et qu'il faul= cantonner ces professions dans les bornes du nécessaire.

Ce qui frappait surtout ces esprits clairvoyants, 'c'est le grand nombre de dévoyés que rinstniction populaire risquait de jeter dans un milieu social où s'ouvraient peu nombreuses les carrières libérales.

; Il n'y a jamais eu tant d'étudiants, disait La Chalôtais, dans un royaume où tout le monde se plaint de la dépopulation. Le peuple même veut étudier ; des laboureurs, des artisans envoient leurs enfants dans les collèges des petites .villes où il en coûte peu pour vivre ; et quand ils ont fait de mauvaises études, qui ne leur ont appris qu'à dédaigner la profession de leurs pères, ils se jettent dans les cloîtres.

'dans l'état ecclésiastique; ils prennent des offices de jus^ tice et deviennent souvent des sujets nuisibles ù, la société. .^

Mais, dans la préoccupation qui inquiotnit les philosophes, il n'entrait pas le moindre drdain pour les classes laborieuses et le travail manuel :

Que le jeune homme, disait La Chalotais, apprenne quel pain mange un laboureur, un journalier, un artisan. 11 verra ensuite comment on leur ôte ce pain qu'ils gagnent avec t-ant de peine et comment une partie des hommes vit aux dépens des autres.

Jean-Jacques lui aussi a glorifié le travail. « Travailler, disait-il, est un besoin indispensable à l'homme. Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout, citoyen oisif est un fripon. » Rousseau, voulant rap-j ^ prochcr les classes et faire respecter les métiers manuels, donnait à son Emile Tétat de menuisier.

Ce n'était donc pas le mépris des pauvres gens, des travailleurs, des ouvriers qui faisait redouter à ces grands esprits l'instruction populaire. Ils se trompaient sans doute, et leurs craintes étaient vaines ; mais au fond de ces craintes il y aveit un sentiment de sollicitude pour le peuple. Ce qu'ils voulaient, ce n'était pas tant refuser l'instruction à la Démocratie que l'approprier à ses besoins. Ce qu'ils voulaient, c'était ne pas rendre au '^euple le mauvais service de lui donner plus de science qu'il n'avait de moyens de l'utiliser. Ce n'est pas h ùiré qu'ils voulussent river le peuple à l'ignorance. < Le grief de la noblesse, disait Diderot, se réduit peut-être à dire qu'un paysan qui sait lire est plus malaisé à opprimer qu^un autre. »

Toute autre était l'arrière-pensée de la monarchie. Tandis que les encyclopédistes se prôjccupaient de ne pas laisser naître des déclassés à la vie sociale, la monarchie de droit divin se préoccupait de ne pas laisser naître autour d'elle des révoltés. Diderot avait demandé qu'on enseignât au peuî..'e un caté- . chisme moral et un catéchisme politique ; la monarclîie souhaitait que l'instruction populaire n'allât pas au-delà du catéchisme catholique. La doctrine

chrétienne était toujours le prennier el pre^ que toujours l'unique article du bas enseisçiieiiicnt. L.i crainte de l'enfer et le respect de la reli^rir.;-? étaient les deux fondements de l'ancien régi'Tie aussi bien que de l'Eglise. Pour maintenir le populaire dans la foi et la .soumission aveugle, le Roi, « évêque du dehors », faisait confiance à Tévêquc de R..ine et lui abandonnait la direction des petites écoles.

Louis XIII écrivait en ces termes à levêque de Poitiers :

Monsieur Tévêque de Poitiers, comme la jeunesse se porte , ordinairement à la vertu, ou s'en détourne, suivant l'instruction qu'elle reçoit et, qu'entre les soins auxquels les rrinces sftîit obliprés, il n'y en a aucun qui apporte plus d'utilité au public que de régler les choses qui concernent Tiiducatinu dos enfants dans la crainte de Dieu et la connaissance (le la roli.c^iori et do leur devoir en toutes conditions; étant j eirivé (1( puis peu par deçà un très grand scandale en une ! rcrde où un précepteur recevait des lillcs ; et ayant fait rcfloxion snr les causes do ce mal et sur ce qui serait à fîiire ])onr rem.Drcher à l'avenir, j'ai estimé nécessaire pour cette fin dordi)iiaor que., et parce que c'est chose qui, dans votre .''lucése. rc^^'^rdo en péiiéral votre soin ; puisque c'est de l.*\ {[lie los àmos, du salut desquelles vous êtes chargé, doivent recevoir la première teinture du bien, j'ai désiré vous faire cette lettre...

Le Roi ordonne, mais c'est FEvêque qui dirige, survoilîo et exécute. Il reçoit pleins pouvoirs. La rnonarqiie po??cdc le droit. C'est le préidt qui a la ciiargo. Lisez le mandement de l'évêque ^le Poitiers:

Ilonii Léonis, par la grâce du Saint-Siège, évêque de Poitiers. ;\ CfMix q:ii ces présentes verront, salut! — Les première^, scmoîicos d'une bonne doctrine et pureté de vertu rc'L'-lent pour l'ordinaire tout le cours de la vie, et la conduii.*^(iit à une lienrouse fin lorsqu'elles sont reçues dans les i âmos i]<):^ l.>s i)i'eniiers ans après ja naissance ; et dans l'intcnd.incG fine les prélats ont reçue de Dieu, pour veiller avec soin iiir le salut des peuples, la direction des écoles leur ayont ('té commi.-.e, à ce qu'avec les sciences humaines, ils fissonl enseip:ner la doctrine clirétienne et orthodoxe, et élever la jeiniesse aux actions méritoires de la gloire du ciel, nous nous pensons obligés de rendre grâce à Dieu du juste mouvement qu'il a inspiré au Roi, de nous témoigner par la lettre que S. M. nous a voulu écrire, qu'elle désire et veut, suivant l'ordre prescrit par les sacrés décrets, statuts

'et ordonnances, que personne n'enseigne gui ne soit \ approuvé de l'évêque du lien, soient observés en notre i diocèse. A ces fins, et pour satisfaire au dû de notre charge, nous faisons très expresses inhibitions...

Le parti pris de maintenir à renseignement populaire un caractère strictement religieux apparaît aussi bien dans la lettre du Roi que dans le mandement de TEvêque. L'essentiel, c'est d'apprendre au peuple son catéchisme ! Tout est là.

Le roi veut, dit la Déclaration de 1698, qu'il soit établi, ^ autant que possible, des maîtres et maîtresses d'école dans ' toutes les paroisses où il n'y en a point pour instruire tous les enfants de l'un et l'autre sexe des principaux mystères i et devoirs de la religion catholique, apostolique et romaine, pour les conduire à la messe tous les jours ouvriers autant 1 que possible, leur donner les instructions dont ils ont besoin sur ce. sujet et avoir soin qu'ils assistent au service divin les dimanches et fêtes, comme aussi pour apprendi'e à lire et à écrire à ceux qui pourraient en avoir besoin...

Inculquer à Jacques Bonhomme les commandements de Dieu et les commandements de rEglL2 ; renvoyer à la messe le plus souvent possible, voilà la grande affaire. C'est par dessus le marché qu'on daignera lui apprendre à lire et à écrir»^.

Le but de l'enseignement primaire, sous l'ancienne monarchie, ce n'est pas l'instruction ; Ifc but, c'est le catéchisme. Le curé n'apprend l'alphabet à l'enfant que pour l'instruire de ce catéchisme et lui apprendre à lire dans le dévot opuscule. Sans cela le lui apprendrait-il?

J'ai retrouvé cet argument dans un arrêt de la Grand'Ghambre de Paris en date du 23 janvier 1680. Un curé de la paroisse de Saint-Jacques, à Amiens, avait ouvert une école. L'écolâtre, sorte d'inspecteur d'académie, attaché au chapitre, voulait lui en faire défense. L'avocat du curé. M® de La Barre, plaida pour son client en ces termes :

Le curé de Saint-Jacques, disait-il, a cru ne rien faire qui excédât son pouvoir en établissant une école de charité pour y faire enseigner gratuitement les pauvres, puisque ce droit de tenir des écoles est aussi ancien que l'institution! ' des curés et se trouve coûflrmé par les conciles qui font

I voir que, dans la France, ce droit a toujours fait partie de I la discipline ecclésiastique; et il l'a fait construire dans le seul désir qu'il a eu que les pauvres fussent instruits dans sa paroisse des mystères de la religion qu'il leur y enseigne 'tous les jours par des catécliismes ; et, s'il leur fait aussi apprendre à lire et h écrire gratuitement, c'est pour les rendre d'autant plus capables et leur donner par ce moyen de letenir avec plus de facilité, en lisant et en écrivant, les mystères de la foi qu'il leur enseigne et afin qu'ils ne puissent jamais les oublier...

La même pensée se retrouve dans une « méthode n^ de 1719 :

Il faut donner aux enfants le goût du chant des cantiques, dit cette méthode, pour substituer les chants de piété au:c I chants profanes qui inondent le siècle et qui sont pour la 1 plupart contraires à la pudeur et à l'Eglise; il est nécessaire aussi que les maîtres sachent lire coulamment d'une Toix nette et naturelle, dans les imprimés et manuscrits ea Irançais et en latin.

On attend de Tenfant qu'il connaisse son catâ-^ cîiisme ; mais, pour savoir lire, c'est à peine si où l'exige des maîtres ! Le curé Courtalon nous a laissé ce portrait narquois et peu flatteur d'un magister de son temps (1784).

1 Vn maître d'école ?.. .C'est un garçon qui sort de Fécole et craint le sort de la milice; il a été enfant de chœur dans son village et sait lire jusqu'à trouver l'office du jour dans lui livre d'église : il chante au lutrin ; il écrit quoique macliinaloment et sans principes ; il fait tant bien que mal les premières règles de l'arithmétique; 11 se présente, il fait éclater une voix de stentor. On le croit habile ; Il est reçu avec applaudissements. M. le magister se pavane dans l'église avec une chape sur \^ dos, et peu s'en faut qu'il no veuille faire la loi au cura à3 la paroisse.

Tels maîtres, tels élèves. Un pareil eD'-eignemeïît était propre à former des enfants de chœur, noa des hommes.

Développer le respect religieux : c'ét-iit le commencement et la fin de l'instruction primaire qui, de la sorte, devenait à la fois l'instrument de rèirne du monarque et celui du clergé. Tant et î^i bien que l'instruction primaire a été proDOséo et employée

comme un moyen de ramener aU bercail de l'EslUè les enfants des religionnaires.

La Déclaration de Fontainebleau s'exprime ainsi :

Louis, par la grâce de Dieu, etc.. Nous avons, par l'artfcle 10 de notre Déclaration du 13 décembre 1698, ordonné que les enfants qui ont été de la R. P. R . (religion prétendue | Téforméc) seraient envoyés aux ecoies et catéchismes par leurs pères, mères, tuteurs et autres personnes chargées de leur éducation, à peine de condamnations d'amendes ou de plus grandes peines s'il y a lieu.

On comprend que la monarchie ait laissé au clergé carte blanche. Un arrêt d'avril 1695, renou- , vêlé d'un édit de 1606, place les petites écoles souj> \ la coulpe des curés. L'article 25 de cet édit est for mel : ;

Les régents, précepteurs, maîtres et maîtresses d'école des petits vilages seront approuvés par les curés des paroisses ou autres personnes ecclésiasticiues <rdi ont le (Lmt de le faire ; et les archevêques ou évOques, ou les archidiacres, dans le cours de leurs visites, pourront les interroger, s'ils le jugent à, propos, sur le catéchisme, en cas qu'ils l'enseignent au'k enfants du lieu et ordonner que l'on ' en mette d'autres à leur place, s'ils ne sont pas satisfaits de leurs doctrines ou de leurs mœurs.

Les curés approuvent, surveillent et destituent les maîtres d'école. En revanche, ils ont pour euxmêmes le droit d'ouvrir, sans que nul s'en mêle, dcs , écoles di tes « de charité ». Là, comme on vient de ! ^^^' le voir p'^FTarfêt de la Grand'Chambre, le clergé laïque fait au peuple l'aumône d'un r)eu d'instruction et de beaucoup de catéchisme. Il apprend à liro au pauvre comme il lui donnerait deux liards : parce que tout l'ancien régime et l'Eglise elle-même reposent sur l'organisation de la mendicité. Le peuple — précieux résultat au dire de Monialembert. mais précieux à ceux qui possèdent — le peuple en est réduit à mendier en même temps son pain etf son instruction. En 1774, le compte-rendn des finances inscrit au chapitre de la mendicité 1,200,000 livres. Au chapitre des écoles, rien ! En 1775, 1,150,000 fr. sont inscrits au chapitre de la mendi-

132 \e CLERICALISME ET L*éCOLÈ

cité, et 160,000 au chapitre des travaux de charîc^/ Au chapitre des écoles, rien ! En 1785, la mendicii4 absorbe trois millions. Rien encore pour les écoles f Résultat : à la veille de la Révolution français c>, il y avait vingt provinces sur vingt-nouf où la moitié des hommes ne savaient pas signer. Dans vingtsept provinces, la moitié de la population féminine se trouvait dans le même cas. Il y avait même une dizaine de provinces où la proportion des homm:^^ ne sachant pas signer était de 75 %, et celle des fem* mes, de 90 %.

Le but était bien atteint I On avait chargé le prêtr.^ d'organiser l'ignorance. Le prêtre s'en était chargé et il avait assez bien réussi dans son œuvre. La monarchie en avait pour le blanc-seing accordé â TEglise, car dans l'enseignement primaire le prêtro était le maître absolu. Le monarque l'avait mis à l'abri des critiques et des atteintes des Parlements. On pourrait citer en ce sens un grand nombre d'arrêts du conseil d'Etat refusant aux Cours et aux. ! Présidiaux « la connaissance des petites écoles réser- ,' vée à l'Evêque ou à son officiai ». L'arrêt le plus curieux en ce genre est un arrêt enres'jsiré à Toulouse et qui concerne l'évoque de Cahors. Karrjt A est du 20 août 1668 :

Sur ce qui a été représenté au roi, en son conseil, que Tinstruction des enfants a toujours été jugée si importante que de tout temps les lois civiles, aussi bien que les ecclésiastiques, l'ont particulièrement commise aux soins des évêques ; en sorte qu'il n'est permis à qui que ce soit de I s'en ingérer, ni de tenir des écoles qu'il n'ait obtenu la per- I mission et l'approbation de l'évêque diocésain. Ce néanmoins, plusieurs régents ou régentes s'immiscent à enseigner la jeunesse dans les salles et paroisses du diocèse de Calibrs, sans avoir été auparavant approuvés de Tévôquo de Cahors...

Sa Majesté, étant en son conseil, a ordonné et ordonna * flue ceux qui voudront tenir de « petites écoles » pour Tinstruction de l'un et de l'autre sexe, dans l'étendue du diocèse de Cahors, seront tenus de prendre la permission et Tapprobation expresse dudit sieur évoque de Cahors, et observer exactement les règlements qu'il leur donnera pour cet effet, •ans qu'aucuns autres que ceux qui auront ladite permis- •lon le puliMil Mtoepreudre, eu quelque manière et «ous.

quelque rétexte que ce soit. Et Sa Majesté a fait et fait inhibitions et défenses aux officiers de justice du ressoit des Parlements de Toulouse et de Bordeaux de troubler ceux qui auront ladite approbation et la direction des petites écoles et aux cours desdits Parlements de Toulouse et de Bordeaux de prendre connaissance des ordonnances dudit sieur évêque de Cahors sur le fait desdites petites écoles, si ce n'est par les voies de droit à peine de nullité.

Pour les écoles de charité, pour les « petites écos les », en un mot pour les écoles du pauvre, rancieaj régime abandonne à l'Eglise les pouvoirs du monarque. Il ne s'agit ici que de l'enseignement du peuple 1 Pour se garer contre ceux d'en bas et pour base? sur l'ignorance la servitude populaire, la monarcluà peut faire alliance avec l'Eglise ; le marché sera bon- ^ Mais dès qu'il s'agira de l'éducation des classes diri- \ c,v.i géantes, la monarchie craindra d'être dupe. Elle ' revendiquera tous ses droits. • \,

Avec l'enseignement secondaire, le problème change de face. Le roi, qui se désintéresse des écons du peuple appelle l'Université « sa fille ». Il la coiu-' ble de franchises et privilèges.

Désirons de tout notre cœur voir en notre temps notre | dite Fille continuer, croître et multiplier abondamment es • Vertus, mérites et biens des susdits et être souverainement exaucée et estimée au temps advenir, comme elle a été par ci-devant en biens, honneurs, grâces, franchises et libertés ; voulons aussi ensuivre à notre pouvoir les louables et vertueuses œuvre"s de nosdits prédécesseurs et inclinons pour ces causes à la supplication et requête de notre dite fille ; de notre certaine science et grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, tous et chacuns leurs dits privilèges, etc.; (Edit de François I", avril 1515).

L'autorité de l'Etat est restée intacte et souveraine. Le droit régalien d'enseignement réclame sa préséance sur le droit de l'Eglise. Celle-ci ne peut rian en matière d'Universités sans l'agrément royal.

Le cardinal de Lorraine, adressant au Roi une harangue, lui tient respectueusement ce langage (Fontainebleau, 28 mai 4673) :

Aydez-nous, Sire, à réformer les Universités de votrei | royaume et spécialement celle de Paris ; nous avons prié

al

134 LE CLÉRICALISME ET t'ÉCOLÎÈ

M. le cardinal de Bourbon, qui est conservateur des prfvr-»" lèges apostoliques et autres qui entendent ce fait, d*y vouloir vaquer avec tels de votre cour de Parlement qu'il vous plaira de députer, car nous ne pouvons le faire sans votre autorité, ni sans vos lettres et intercession à Notre Saint- Père le Pape, pour sur ce dépêcher sa commission.

La religion qui préside à tout peut bien présider encore à la naissance des Universités. Le Pape peut les consacrer de ses bulles. Mais l'intervention de TEglise restera purement platonique, subordonnée à rintérôt public.

Ce qui suit est extrait d'un arrêt du Parlement, en date du 30 mai 1548 :

Après avoir vu par la Cour les bulles de Notre Saint-Père le Pape conteaant l'érection do l'Université d'étude générale en la ville de Rlieims, faite et octroyée h la prière et TÏÏciLîète du Roi et du cardinal de Guize, archevêque dudit Rheims...

i La^.Cour, avant que de procéder à la vérification desdites !builes~'et lettres patentes, a ordonné qu'il sera préalablement informé cx-ofticio, à la requête du procureur général du Roi, sur la commodité, profit, dommage et incommodité qui pourrait avenir par le moyen de ladite érection d'icelle Université en ladite ville do Riieims et .si ladile ércclion est titilc et commode pour le bien de la chose publique et état du royaume..,

La juridiction des Parlements ne s'arrête plus ici ! devant les pleins pouvoirs de Tévêque. Les Parlements, gardiens autorisés des prérogatives royales, proclament devant Rome la prééminence du monarque. L'arrêt de vérification des bulles de rUniver? site de Reims, intervenu quelque temps après Tarrêt qui précède, contient ce curieux passage ;

Premièrement, en ce que par lesdites bulles et absous du Roi, quant à l'effet d'icelles, de toutes sentences, excommuniements et censures qu'il pourrait avoir encourues, l'on n'a pu, ne peut et ne pourra-t-on inférer, ne conclure le Roi avoir été et être par le présent et à l'avenir aucune-

. ment, ne pour quelque cause que ce soit, sujet aux excomamniements et censures apostoliques, ne préjudicier, ne «iéroger aux droits, privilèges et prééminences du Roi et du

' Boyaume. (30 janvier 1549).

Maïs c'est surtout à partir de Tinstitution du Gesu

•que s'affirment Kintérêt publier et le droit du monar- k <^ que. La question va se poser avec les Jésuites de ! (^ savoir si l'enseignement est affaire d'Etat ou affaire 1 / de religion. L'Ordre avait été fondé pour combattre l'hérésie naissante, pour propager la«foi par des missions dans les pays étrangers, pour la maintenir par l'enseignement dans les pays chrétiens. Le rôle des Jésuites devait être surtout un rôle d'éducateurs. Dès le premier jour, les compagnons Je ,, • Loyola se qualifièrent maîtres es arts de l'Uni ver- ! sité de Paris ; dix ans plus tard, en looO, ils obte^ n naient du pape le droit de délivrer les grades de bachelier, de licencié et de docteur. Les empiète- ; ments commençaient.

Naturellement, l'Université protesta I En 1593, elle , plaidait devant les Parlements contre les Ignaciens. ^

titï

Il est auourd'hui question de savoir, disait l'avocat de l'Université, si l'on doit chasser du milieu de nous des prêtres étrangers qui, sous prétexte de piété et de dévotion, sapent peu à peu les fondements de l'Etat, dérobent au Prince le cœur de ses sujets et débauchent le peuple de l'obéissance qu'il doit à son roi. Ceux qui manifestaient des craintes, il y a trente ans, n'en parlaient que par conjecture. Mais aujourd'hui le ressentiment du mal qu'ils oni fait, l'appréhension du mal qu'ils peuvent faire encore obligent à recourir au remède.

L'attentat de Châtel vint donner raison aux uni- r versitaires. Les Jésuites furent expulsés. Ils devaieni ! l'être plus tard une seconde fois. '

On peut dire des Jésuites qu'ils ont servi grâcr \ à leurs usurpations insolentes, à populariser, parJ effet de contraste, la notion des droits de l'Etat.! Avec eux la lutte éclate autour de la direction de l'enseignement entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Les prétentions congréganistes se heurtent au droit séculier. La prérogative du Prince et la liberté du pays sont professées comme une doctrine : l'idée de patriotisme est peut-être née de " cette querelle.

Au moment cii commence à poindre la Révolution française tout le monde est d'accord pour reconnaî-

tre que Téducation doit être nationale et que TEtat doit exercer sur ce domaine un souverain contrôle. Que l'Eglise se contente de ses petites écoles 1 Aux évoques, aux curés, aux jésuites d'en bas, aux Frères de J.-Bf de La Salle, la monarchie abandonne encore l'enseignement du peuple. Mais pour l'éducation des classes dirigeantes, l'idée qui domine à la fin du dix-huitième siècle c'est la sécularisation, de l'enseignement, sa nationalisation.

Montesquieu avait remarqué que « les lois de éducation doivent être relatives aux principes de Etat ». Voltaire affirme à son tour : « L'éducation est une affaire de gouvernement. » Rousseau précise : « L'éducation nationale n'appartient qu'aux peuples libres... C'est l'éducation qui doit donner aux âmes la forme nationale et diriger tellement leurs opinions et leurs goûts, qu'elles soient patriotes par inclination, par passion, par nécessité. » (Considérations sur le gouvernement de la Pologne).

« Je veux, écrivait Bernardin de Saint-Pierre, une éducation nationale, sans laquelle il jie peut y avoir aucune espèce de législation ni de patriotisme durables. » (Etudes de la Nature). Duclos exprimait la môme pensée : « Il est constant, disait-il, que, dans l'éducation qui se donnait à Sparte, on s'attachait d'abord à former des Spartiates. C'est ainsi qu'on devrait dans tous les Etats inspirer les sentiments du citoyen, former des Français parmi nous, et, pour en faire des Français, travailler à en taire des hommes ». (Considérations sur les Mœurs du siècle).

Helvétius et Diderot réclament l'éducation publique et dénoncent l'enseignement des prêtres. « Ce sont, dit Diderot, des sujets équivoques, toujours suspendus entre le ciel et la terre... Si l'on demandait au prêtre : Qu'est-ce qu'un roi ? et s'il osait répondre franchement, il dirait : « C'est mon ennemi ou mon licteur ».

Et ce ne sont pas seulement des novateurs comme Helvétius, des révolutionnaires comme Diderot qui flétrissent l'enseignement congréganiste. Des modérés comme le président Rolland s'en inquiètent, en

prennent omorage. Rolland félicite TUnivei'sité de \ Paris des statuts par lesquels elle excluait tout régu- ^ lier de l'enseignement (1776). ,

Par là, disait le président Rolland, rUniverî5ité, si elle se prive de quelciues sujets distingués que les cloîtres pouvaient lui fournir, est du moins sûre de ne pas admettre dans son sein des préjugés d'école, des jalousies dangereuses, des opinions étrangères et une foule importune d'hommes médiocres, d'autant plus difficiles à conduire que, indépendamment des chefs de l'Université, ils ont encore d'autres supérieurs et une autre dépendance.

Et ce ne sont pas seulement des parlementaires, des modérés qui veulent séculariser l'éducation, l'arracher aux mains du prêtre. Au pied môme du. trône, la défiance de l'enseignement congréganiste se fait jour, est formulée à voix haute. Turgot, dans ses Mémoires au Roi, revendique les privilèges du pouvoir temporel :

Votre royaume, sire, est de ce monde. Sans mettre aucun obstacle aux instructions dont l'objet s'élève plus haut, et qui ont déjà leurs règles et leurs ministres, je crois ne pouvoir rien vous proposer que de faire donner à tous vos sujets une instruction qui leur manifeste bien les obligations qu'ils ont à la société et à votre pouvoir qui les protège, les . devoirs que ces obligations leur imposent, l'intérêt qu'ils | ont à remplir ces devoirs pour le bien public et le leur ' propre.

Ainsi, même sous cet ancien régime qui abandon- . nait au clergé l'enseignement primaire réduit au j "^^^ catéchisme, sous ce régime qui livrait à l'Eglise le ' peuple, l'idée d'un enseignement plus sérieux et destiné à former des classes politiques se liait à la notion de l'intérêt public, de l'intégrité de la patrie ci des droits du pouvoir temporel 1

1789 a passé par là. Les classes dirigeantes commencent aujourd'hui au dernier des manœuvres. L'éducation d'un simple gâcheur de plâtre devrait ; bien éveiller, chez nous autres Républicains, les mêmes scrupules qu'éveillait dans l'ancienne monarchie l'éducation des petits nobles et des petits bourgeois I

138 LE CLÉRICALISME- ET- l'ÉCOLB

Page 1