C -1 Au début de la Révolution, l'idée des droits de
•^ I TEtat en matière d'enseignement qui avait dominé toute la philosophie du dix-huitième siècle semble s'effacer devant une idée plus large : l'idée de [liberté. Durant la Constituante et la Législative, le pouvoir de TEtat se présente sous les espèces du pouvoir royal, avec son antique cortège (J'abus ; il évoque le souvenir de longs siècles d'absolutisme. et d'oppression. L'autorité, c'est le mal : suivant le mot de Destutt de Tracy, c'est le chancre qu'il s'agit de restreindre un peu plus chaque jour. La liberté. sera le remède, la souveraine panacée.
Plus tard, quand la paix de la République et son existence même seront à la merci des conspirations intérieures ou de la guerre étrangère, le nouveau régime, maître du pouvoir, considérera comme un devoir patriotique et républicain, comme une obligation impérieuse l'obligation de renouer les liens de l'autorité. Le grand souci de la Convention sera d'unifier le pays, de fortifier l'Etat, de faire respecter' le pouvoir et ses prérogatives. Le bien public est la suprême règle ; l'autorité du gouvernement républicain en sera la sauvegarde. La Constituante et la Législative, assemblées bourgeoises et modérées, ennemies du régime monarchique, qu'elles acceptaient pourtant, étaient plutôt libertaires ; la Convention, assemblée démocratique, devait aimer, dans l'autorité de l'Etat, l'image, l'incarnation même de la Démocratie triomphante.
HISTjORIQUB 139
De là ces deux tendances de prime abord contradictoires, au fond, très conciliables, entre lesquelles la Révolution oscilla : la liberté d'une part, l'autorité de l'autre. Entre ces deux tendances, la politique scolaire de la Révolution parut également osciller. Sous la Constituante, Mirabeau avait préparé un travail resté inédit de son vivant et dans lequel il demandait que « l'instruction publique ne dépendît pas immédiatement du pouvoir exécutif ». Un peu plus tard, c'est Talleyrand qui, dans un mémoire célèbre, écrit sous la dictée de l'abbé Desrenaudes, son ancien grand vicaire, demandait « qu'aucun ( ordre, aucune association n'eussent le privilège : exclusif de l'enseignement. »
Le mémoire de Talleyrand fut présenté le 11 septembre 1791. Mais les Constituants ne pouvaient pas oublier que les cahiers des Etats-Généraux, inspirés par le mouvement philosophique de l'époque, avaient réclamé pour la plupart une éducation nationale, et qu'eux-mêmes, le 5 août de la même année, avaient inscrit à la suite de la Déclaration, des Droits, parmi les dispositions fondamentales de la Constitution de 1791, cet article : « Il sera créé et | Cc^ organisé une instruction publique, commune h tous ; ' les citoyens...» L'Assenîblée constituante se bornai « à témoigner son estime pour le précieux travail de M. de Talleyrand » en décidant que ce travail serait imprimé et distribué à la prochaine Chambre.
C'était une manière d'oraison funèbre. Le projet interminable et confus de l'ancien évêque d'Autun ' n eut guère que les honneurs d'un enterrement. Si libertaire qu'elle fût, la Constituante trouva sans doute que la liberté réclamée par M. de Talleyrand exigeait plus de réflexions. Elle légua à la Législative le soin d'y réfléchir.
Le projet n'admettait pourtant que la liberté d'ouvrir et de tenir des écoles ; il ne me paraît pas qu'il ? admît la liberté d'enseigner. L'instruction, telle que • l'entendait l'ancien évêque d'Autun, était liée, en effet, à l'enseignement de « la morale républicaine ■ • et de la Déclaration des Droits ». Or, qu'esi ce que la
l4f lE CLÉRICALISME ET L*KCOLE
liberté d'enseigner, si elle est enfermée, emprisonnée dans certains principes? Le projet de M. de Talleyrand ne pouvait être qu'un faux piésent aux amis de cette liberté ou une duperie et un danger pour les amis de la Révolution.
La véritable liberté d'enseignement devait être formulée à la Législative. C'est Condorcet qui, au nom du Comité d'instruction publque, en donna la
I formule. Il n'acceptait pas que l'Etat intervînt dans l'éducation politique et religieuse. Il consentait qu'on
' apprît aux élèves la Constitution, mais' simplement comme un fait historique et non pas comme une doctrine :
Si on veut, disait-il, exciter en sa faveur un aveugle enthousiasme qui rende les citoyens incapables de la juger ; si on leur dit : cr Voilà ce que vous devez adorer et croire», alors c'est une espèce de religion politique que Ton veut créer, c'est une chaîne que l'on prépare aux ' .) esprits, et on viole la liberté dans ses droits les plus sacrés (À^ » :i sous prétexte d'apprendre à les chérir.
j Excellent propos, hors de propos I eût dit Montaigne. Condorcet a mille fois raison lorsqu'il proclame qu' « aucun pouvoir public ne doit avoir l'autorité ni même le crédit d'empêcher le développement des vérités nouvelles, l'enseignement des théories contraires à sa politique particulière ou à ses intérêts momentanés. » Seulement, Condorcet, grand abstracteur de quintessence métaphysique, ne prend pas garde qu'il ne s'agit plus ici de citoyens, mais d'élèves ; et lorsqu'il insiste pour demander qu'avant tout on respecte l'indépendance des opinions, il oublie de se demander si l'enfant a
, des opinions et s'il a d'abord son indépendance. Tout le problème de l'enseignement est cans cette distinction. Condorcet ne l'a pas vue I Cet oubli seul ferait condamner sa doctrine.
La liberté la plus absolue présidait à ce système où le personnel enseignant se recrutait à l'élection. Le projet de Condorcet eut le même sort que celui de Talleyrand. L'Assemblée législative lui fit le» honneurs de deux lectures, en ordonna Timpres-
sîon, et, rayant, ainsi enterré, ne s'en occupa plus.
Le projet de Gondorcet ressuscita à la Convention, 'dans le travail que Lakanal présenta, le 26 juin 1793, à l'Assemblée révolutionnaire : « La loi, dirait Tarticle 61 du projet, ne peut porter aucune atteinte au droit qu'ont les citoyens d'ouvrir des cours et des ' écoles particulières et libres sur toutes les parties de l'instruction, et de les diriger comme bon leur semble. »
C'était bien, cette fois, la liberté d'enseignement pleine et entière qui allait être en cause. Mais déjà, ^ auparavant, quand s'étaient ouverts un premier ^ débat, une première discussion de principes sur lo ' projet présenté par Lanthenas, au nom du Comité d'instruction publique, il était bien apparu que les hommes de la Révolution n'avaient pas oublié la doctrine qui faisait de l'instruction un problème patriotique, une affaire de gouvernement. Ducos et J.-B. Leclerc avaient préconisé, au nom de l'intérêt public, une « éducation nationale ».
« Pour régénérer nos mœurs, disait Leclerc, il faut une éducation commune. » — « Tant que vous n'aurez pas acheminé à une même trace et moulé à » une même forme tous les enfants de la patrie, . s'écriait Ducos, c'est en vain que vos lois proclameront la sainte égalité ; la République sera toujours divisée en deux classes, les citoyens et les mes-) sieurs ». — « Il faut absolument, ajoutait Rabaut ' Saint-Etienne, renouveler la génération présente en formant en même temps la génération qui va venir, leur inspirer à toutes les deux la liberté, l'égalité, ," la fraternité. »
On devine l'accueil qui fut fait au projet de Lakanal. Ce fut presque de l'indignation ! « Il faut que vous sachiez, s'écriait Hassenfratz, que Lakanal n'est pas l'auteur du projet. Le père du prc-jet est le prêtre Sieyès, dont vous connaissez tous la perfidie ; ( cet homme s'est conduit avec une constante duplicité ; il a joué l'amour de la liberté quand il était gangrené d'aristocratie. »
C'était, en effet, Sieyès lui-même, secondé par
Daunou, qui avait inspiré le projet de Lakanal. Sieyès le défendait dans le Journal de L'Education sociale, Daunou, dans son Essai sur Vhistniction •publique, s'insurgeait contre les droits de l'Etat. «Beaucoup d'intérêts communs et privés, disait-il, ont semblé compromis, s'il n'existait pas d'éducation nationale pour préparer le médecin, le miliiai?e, l'homme de loi à leurs fonctions respectives. Ce préjugé a dû naître sous un mauvais régime social. Laissons à chaque industrie le soin de se former et de s'accréditer elle-même. »
Mais la Convention ne voulut pas admettre que la République se désintéressât de l'éducation des citoyens et la laissât tomber au niveau d'une industrie privée. Trois jours avant que fût déposé le projet de Lakanal, Robespierre avait fait insérer dans la Constitution un article 120 édictant que la
j République « aurait pour tous les Français une
I éducation commune ». Le 13 juillet suivant, le débat s'étant ouvert sur l'initiative de Barrère, Robespierre soutenait et faisait voter, aux applaudissements de la Convention nationale, le célèbre projet
Ide Lepelletier Saint-Fargeau, où les prérogatives de l'Etat en matière d'enseignement s'affirmaient avec une vigueur qui devait être à la fois la raison d'être de son succès immédiat et la cause de son prochain abandon.
« Dans notre système, avait dit Lepelletier, ^a totalité de l'existence de l'enfant nous appai tient ; la
.matière ne sort jamais du moule. » C'était Fétroite et rude conception de Sparte que Lepelletier mettait ainsi au service du droit de l'Etat. Et pour justifier cette mainmise absolue de l'Etat sur la di'^ection de la jeunesse et sur l'enseignement, Lepelletier invoquait, comme l'avaient invoquée les philosophes du dix-huitième siècle, la nécessité d'accorder les mœurs des futures générations aux lois du présent régime. « Tout ce qui doit composer la République, disait-il, doit être jeté dans un moule rénublicain. » L'erreur de Lepelletier était double. Elle était celle des hommes de son temps.
En considérant l'importance des intérêts qui pouvaient être lésés par la liberté de renseignement, ils avaient placé dans ces intérêts même la justification du privilège de TEtat en matière d'éducation. Les conventionnels justifiaient le monopole par l'intérêt public. Voilà la première erreur. Et comme ils mesuraient l'étendue de ce monopole à un intérêt dont les limites ne peuvent être nulle part, ils rétendirent au-delà de toutes les bornes, le . poussèrent jusqu'à l'absurde. Ce fut la seconde [ o^ erreur* des hommes de la Montagne. ^
Ils affirmaient le droit de la puissance publique en matière d'éducation, et ils l'affirmaient très justement. Mais en étayant ce droit sur- ane argumentation inexacte ils î3rêtaient le flanc à la critique, aux arguments des libertaires; en exagérant l'application de ce droit, ils préparaient le retour des idées opposées. C'est ce qui arriva au projet de Robespierre.
Le projet de Lepelletier était basé sur cet axiome . y> dont j'ai déjà signalé la faiblesse : ^enf•^nt appar- ) • tient à la nation avant d'appartenir à sa famille. C'était l'idée de Danton, de Barrère et de Saint- Just. L'idée était contestable ; on lui en opposa une autre qui, pour être aussi contestable, n'en avait pas moins toute la valeur d'une contrepartie et une égale portée. — Que faites-vous des droits du père?
Grégoire s'éleva, au nom du droit des parents, contre le système de Lepelletier :
Ce système, disait l'ancien évoque, est contraire au bonluMir et à la moralité des enfants. Rien ne remplace les bonti'S d'un père et les caresses d'une mère ; laissonsles donc anx petits enfants qui ont le bonheur de les posséder. Mallieur à celui qui, dans sa vieillesse, ne sent pas son cQ'ur palpiter en se souvenant qu'U a vécu sous le toit paternel.
Ce n'était, en effet, rien de moins qu'une sorte de • " conscription scolaire et un véritable régime de séquestration que le système emprunté par Robespierre à Lepelletier Saint-Fargeau.
144 LE CLÉRICALISME ET l'ÉOOLE
' Je demande, disait le projet, que tous les enfants, depuis
/ cinq ans jusqu'à douze, soient sans exception élevés en
commun aux frais de la République, et que tous reçoivent,
sous la sainte loi de l'égalité, mêmes vêtements, même
nourriture, même instruction, mêmes soins. Je désire que,
pour les besoins de la vie, les enfants privés de toute espèce
de superflulté soient réduits à l'absolu nécessaire. Ils seront
couchés durement. Leur nourriture sera saine, mais fru-
tgale. Leurs vêtements commodes, mais grossiers. Aucun
1 domestique ne sera employé dans la maison d'éducation
{nationale ; les enfants rempliront les diverses parties du
service de la maison. Le travail des mains formera, pour
les deux sexes, l'occupation de la journée. Les garçons
seront employés à des travaux analogues à leur âge, soit à
ramasser ou répandre des matériaux sur les routes, soit
dans les ateliers ou manufactures du voisinage.
Les écoles de Lepelletier devaient, en outre, servir d'asile à des vieillards, venus d'un peu partout, transformés en Mentors par le seul fait de leur âge, I et que devaient respectueusement servir tous ces I marmots. Le rêve était d'une philanthropie touchante ; mais la méthode d'éducation n était guère pratique qui consistait à faire tremper la soupe et laver la vaisselle par des enfants en bas âge et à leur faire empierrer les routes nationales. « Vos mai- ^^| sons seront de vraies maisons d'enfants trouvés », s'écriait un député des Ardennes. Ce député avait trouvé le mot de la situation.
' Au fond de ces chimères renouvelées de Lycurgue, il y avait une idée pratique : celle de Téducatzon commune. « Dans les écoles primaires, avait dit Léonard Bourdon en appuyant le projet de Lepelletier, nous aurons bien une instruction commune, mais nous n'aurons pas une éducation publique. En rentrant chez lui, l'enfant riche trouvera l'orgueil, l'aristocratie et le despotisme ; l'enfant pauvre, 'a superstition et les préjugés. Bâtissons donc des maisons où les enfants seront élevés en commun. » Le projet de Lepelletier n'était que l'application poussée à l'extrême de cette large et généreuse idée. Seulement il organisait si bien l'éducation en commun eue la maison d'école se transformait en cloître. Danton le comprit, et, d'accord avec Léonard Bour*
don, il proposa la création d'établissements « où les enfants seraient logés ,nôurris, instruits gratuitement, et des classes où les citoyens qui voudraient garder leurs enfants thez eux pourraient les envoyer ». L'internat forcé se transformait en inter-» nat facultatif. On demandait les enfants à leurs! familles ; on cessait de les leur prendre. Mais le droit ! de l'Etat triomphait.
C'est avec ces réserves que la Convention vota, le 17 août 1793, le projet de Lepelletier. Malheureusement, il triomphait trop, car il triomphait mal.
Les nouvelles maisons scolaires devaient s'intituler maisons d'égalité. Or, l'égalité de ces mai- | sons d'école allait ressembler vaguement à l'égaiité des prisons. On s'en «perçut lorsqu'il fallut mettre sur pied les nouveaux établissements. On recula devant la dépense probable ; on recula surtout ! devant les exagérations du système. Quelques semaines plus tard, Léonard * Bourdon était le premier à • demander l'abrogation de la loi.
La revision du décret eut' lieu le 19 frimaire. L'application si outrancière d'une doctrine juste avait . fait tort à la doctrine elle-même. Les avocats de la liberté d'enseignement reprirent courage. « Laisser faire est ici le secret et la rouie des succès les plus i certains », disait Four-croy. ' i
La Convention eut l'air de revenir aux idées de }y Condorcet. La loi du t9 frimaire débute par ceô mots : « Article premier. — L'enseignement est libre... » La liberté d'enseignement entrait dT^^ le vocabulaire des lois ; elle n'entrait pas dans les lois même. La loi du 29 frimaire, à y regarder de près, ne faisait que réagir contre les excès du système jacobin et non pas contre la doctrine. Suivant le mot de Jay de Sainte-Foy, les fondateurs de la liberté n'éprouvaient pas le besoin d'enfermer leurs enfants 1 dans 40,000 bastilles pour leur communiquer l'en- '* thousiasme dont ils étaient embrasés ! La loi du 29 frimaire ne fut donc qu'une protestation contre l'accaparement et la claustration de l'enfance. L'assemblée républicaine voulut pour ainsi dire donner
LE CLÈRICALTâ^ra Rt'l'ÉCOLB
de Tair à renseignement. L'article 2 de la loi de frî-' maire décidait qu'il serait « fait dans des salles pu-' bliques ouvertes à tout venant ».
Mais c'était si peu la liberté d'enseigner qu'apportait» l'enseignement libre » de la loi de Frimaire, que cette loi enjoignait aux institute irs ec institutrices, sous peine de déchéance, de rien enseigner « qui fût contraire aux lois et à la morale républicaine ». L'enseignement était rivé à des principes fixes. Au point de vue répressif, l'Etat conservait la surveil- . lance ; au point de vue préventif, il exigeait un cer- Itifîcat de civisme. C'était toujours le privilège de 1 Etat qui était maintenu, quoique entouré d'un peu de tolérance.
Flanquée de telles barrières, la « liberté d'enseigner » n'était qu'un mot. Si puissante, si méluctable était la doctrine du droit éminent de 1 Etat que, dans la loi de Frimaire, l'esprit contredisait la lettre, et que la Convention, croyant peut-être accorder la liberté d'enseigner, n'avait même pas accordé le' droit d'ouvrir librement des écoles I I On peut dire que, par l'existence du certificat de 'civisme, l'Etat s'était réservé un véritable pouvoir discrétionnaire. Là loi du 29 frimaire la^-^sait subsister, à tout prendre, le principe du monopole.
Il fallut les événements de Thermidor pour écar-' ter la doctrine professée par les penseurs du dixhuitième siècle et si rigoureusement mise en prati-' que par la Montagne. La liberté de 1 enseignement ne s'imposa qu'à la suite d'une réactio:i politique. Elle ne s'accrédita qu'en haine du jacobinisme.
Le 7 brumaire an III (octobre 1794), Lakanal, de-^ venu président du Comité d'instruction, reprenait I le projet rejeté l'année précédente au profit du pro- ■ jet de Robespierre. Lakanal reconnaissaif^ tous les citoyens la liberté d'ouvrir des écoles prix^ées, mais il plaçait ces écoles sous le contrôle de 1 Etat. « La' loi, disait l'article i®**, ne peut porter aucune atteinte, au ciroit qu'ont les citoyens d'ouvrir dcb écoles particulières et libres sous la surveillance des autorités constituées. » La loi de Lakanal, c'était comme la*
HISTOKIQUE!. 147
loi de Frimaire, le droit de fonder des écoles. Mais était-ce bien la liberté d'enseigner que cette liberté sujette à surveillance? En fait, oui; mais en droit,] pas encore.
La véritable liberté d'enseigner, la Convention ne la vota que l'année suivante, à la veille de sa séparation, sur le rapport de Daunou, chargé par} le Comité des Onze et le Comité de l'Instruction pu-' blique de préparer la revision de toutes les lois antérieures et d'établir une codification générale de l'enseignement. Cette fois, c'était bien la liberté absolue, « liberté de l'éducation domestique, liberté des établissements particuliers d'instruction et, de plus, liberté des méthodes. » (Moniteur du 3 brumaire an IV).
Dans l'art de cultiver les facultés de l'homme, disait Daunou, il existe un nombre presque infini de détails seciots <îui sont tout à fait inaccessibles h la loi, non seulement parcs que, dans leur extrême délicatesse, ils n'ont point encore d'expression clans ridiome du législateur: non seulement parce que, à l'égard de ces détails, la fidélité ou la / / n.^Lj^ligenco des maîtres serait trop peu apparente, et qu'il v.wv*. n'est pas bon que la loi prescrive ce dont l'exécution ne ' peut être surveillée : mais, surtout, parce qu'il ne faut point déterminer et consacrer par des décrets des procédés qui, entre les mains de fonctionnaires habiles, peuvent s'améliorer par l'expérience de chaque jour.
La thèse de Daunou, c'est la thèse de la concurrence en matière d éducation telle qu'elle est encore formulée de nos jours.
Le triomphe de la liberté d'enseisrnement ainsi k-. comprise coïncida avec le délaissement de l'instruction primaire. Plus d'enseignement obligatoire, plus de traitement à l'instituteur 1 Plus d'écoles proportionnelles en nombre au chiffre de la population ! Des sa naissance, la liberté d'enseignement coûtait cher à la démocratie. On ne tarda pas à s'c^^ercevoir nirollc coûtait encore quelque chose de nlus, et qu'il fcîiidrnit peut-être la payer du sacrifice des libertés républicaines.
Deux ans ne s'étaient pas écoulés depuis la loi de
I brumaire qu'on pouvait constater les résuîiats détes- ; tables de la liberté d'enseignement. Elle avait fourni ' des armes à la réaction renaissante.
Les fonctionnaires trahissaient. Les ci-devant étaient revenus, intriguaient, conspiraient sous Foeil complaisant des tribunaux. Le clergé, ayant repris espoir, se mettait en révolte contre la lu publique et ses lois. Le V brumaire an VI (22 octobre 1797), le ministre de la police générale invitait par circulaire les administrations centrales « à lui envoyer \dL liste de tous les ministres du culte catholique qui étaient un sujet de trouble et de désordre cans leurs départements ». Le Moniteur ajoutait avec mélancolie :
Celle des Vosges est encore la seule qui se soit empressée de répondre à la sollicitude du gouvernement ; aussi, d'après les mesures prises, ce département jouit-il depuis de la tranquillité la plus parfaite. Les autres administrations ne tarderont sans doute pas à suivre cet exemple, et leurs administrés leur devront également le bonheur et le repos.
Si inquiétante était l'attitude du clergé que le Conseil des Cinq-Cents avait nommé une Cimmission chargée d'unifier les lois relatives au culte « pour tranquilliser les amis de la République, ôter à ses ennemis les dernières ressources et fixer les fonctionnaires publics sur les devoirs qu'ils avaient à remplir à cet égard ».
Le rapporteur Chollet ne se dissimulait pas que les prétentions de l'Eglise restaient irréductibles :
Lorsque la Nation française entreprit de .se régénérer, disait Chollet, les ministres du culte catholique, le seul (|ul fût alors reconnu, formaient un ordre puissant dans l'Etat. Libres de tous les liens qui attachent le plus puissamment les autres citoyens à leur famille et à leur Patrie, comblés d'honneurs, de dignités, de biens, de tout ce qui peut contribuer aux douceurs de la vie, exempts de toutes les chargiis de la société, ils n'ont vu dans tous les actes qui les ont privés de tant d'avantages qu'une usurpation de droits, qu'ils s'étaient toujours efforcés de faire regarder comme nécessaires par la religion elle-même.
Il était sans doute facile de prévoir qu'au moyen' du crédit
iQu'lls se flattaient d'avoir sur l'esprit des peuples, de leurs liaisons puissantes au dehors et au dedans, de leurs ressources et des ressorts secrets qu'il leur était facile de faire jouer, ils disputeraient pied à pied le terrain pour défendre les prérogatives et les biens qu'on leur enlevait. (Séance du 14 frimaire an IV).
Chollet réclamait pour les Etats, ces grandes asso- 1 dations liées par un contrat, le droit de se défendrai « contre tous ceux qui refusent d'accepter l'autoriv:» i ^ ou les clauses du pacte social ». Il réclamait pour la i République le droit de se défendre contre îes empiètements de l'Eglise, et plus particulièrement dans le domaine de l'éducation :
« L'Etat, disait Chollet, l'association générale peut faire \ surveiller d'une manière plus spéciale ceux qui, voués nar état à l'instruction des autres citoyens, acquièrent sur eux, par le travail ou la confiance qu'ils leur inspirent, une sorte d'autorité capable de diriger leurs actions ou leurs volontés. Elle le peut; les simples lumières du bon sens le démontrent ; mais, de plus, la Constitution l'établit lorsqu'elle dit, à l'article 356, que la loi surveille particulièrement les professions qui intéressent les mœurs publiques,] la sûreté et la santé des citoyens : objets également importants à ses yeux, puisqu'elle les place tous sur une même ligne.
» Cette surveillance doit donc s'étendre sur tous ceux qui . se vouent, soit à l'instruction de la jeunesse, soit à l'enseignement des sciences relatives à la morale et à la législation ; car toutes ces professions intéressent essentiellement les mœurs publiques, et c'est au Corps législatif à déterminer, par une loi expresse, de quelle manière cette surveillance devra être exercée .
» Cette loi, rendue ainsi générale, ne blesse en rien les principes de l'égalité constitutionnelle, et s'applique natu- ! Tellement aux ministres des cultes; car, ils sont essentiellement des instituteurs de morale, et c'est principalement .' ""■ sous ce rapport que la loi doit les considérer.
» Il est donc indispensable de s'a-^surer que les principes, professés et enseignés par tous les instituteurs, des sciences relatives à la morale, à la législation ou au droit public, ainsi que par les ministres de tous les cultes, ne sont point en contradiction avec les principes du gouvernement établi ; et la société a le droit incontestable de leur demander, à cet égard, une garantie contre l'abus qu'ils pourraient faire de l'empire qu'ils exercent sur les esprits ou sur les consciences. »
La loi Daunou avait laissé désarmée la puissance
150 tE CLERICALISME ET L*ECOLE
publique en matière d'éducation. Le Conseil de3
Cinq-Cents, devinant la République en péril, invo
I quait pour la défendre contre les mauvais institua
. I leurs de la jeunesse le salut public et la Constitution.
-^j C'était la thèse, toujours étayée d'arguments con-
itestables, mais c'était, en somme, la juste thèse du
privilège de l'Etat, qui, sous le Directoire, prenait
déjà sa revanche !
Le péril était devenu si grand qu'il fallait aviser d'urgence. Le 2 ventôse an VI (20 février 1798) la loi expresse réclamée par Chollet était apportée à la tribune des Cinq-Cents par Luminais «^ au nom de la Commission des institutions républicaines concernant le mode de sur\'eillance à établir sur les chefs d'établissements particuliers d'instruction et d'éducation et sur tous les individus qui enseignent soit chez eux, soit chez les autres. »
Le rapport de Luminais indique avec une énergie extrême le mal et le remède. Remède violent s'il en fût, car il consistait à placer les maisons libres d'enseignement sous la coulpe de la police ! La Montagne elle-même n'aurait pas trouvé mieux. On j eût dit que le droit de l'Etat se vengeait soub le Directoire d'avoir été méconnu vers la fin de ia Convention.
\ « Si nous voulons, disait Luminais, assurer la perpétuité de notre gouvernement, de nos lois, de nos institutions, i.i. faut tirer l'éducation de cet état de torpeur et d'anéantissement où elle se trouve. Il faut faire plus, il faut la créer, il faut lui donner la vie et la vigueur ; il faut aiguillonner les instituteurs par l'amour de la gloire, de cette gloire solda
■ que les hommes vertueux recherchent, parce (qu'elle est le prix d'une vie laborieuse et utile ; il faut \.\i encourager par l'attrait des récompensées ; il faut exciter l'émulation parmi leurs élèves, enflammer leurs jeunes cœurs pour tout ce ci ai est hc»n, pour tout ce qui est beau et honnête, embrass'^r leurs âmes de l'amour de leur patrie, de leur gouvernemi^v.» et de leurs lois, faire naître chez eux 1^ désir ardent d'imiter ces illustrer patriarches de la vertu, dont le nom ne se proriunco qu'avec un atti}a(Irissement presque religieux, qui vivront éternellement dans la mémoire des hommes, et cîui ne cesseront jamais do leur servir de modèle.
» Fror^que partout des instituteurs mercenaires ,dôs longtemps façonnés à des inclinations serviles et viiiiJlis sous ia
rouille des préjugés, ne se cloutant pas même de la dignité l de leur profession, plus attendris à un solide intérêt qu'au * t}oux espoir de former des hommes libres et vertueux, laibf ent, sans s'Jnquiéter, couler dans les cœurs tendres de , leurs jeunes élèves les poisons corrupteurs du royalisme et' de la superstition. D'autres plus éclairés, mais non moins ' coui)ables leur font, de dessein prémédité, avaler ces poisons i à pleines coupes. Complices des éternels ennemis de la 1 France^ et cent fois plus criminels que ce pédagogue de Falère assiéjjrôe, qui, par la plus noire des trahisons, livra 1 lâchement les enfants confiés à ses soins, ils font un trafic ' impie, non des corps, mais de l'âme et des affections de. ces intéressantes victimes. Votre commission, citoyens représentants, a senti que cet état de choses ne pouvait subnister plus longtemps sans mettre en danger la liberté, publique : elle a cherché un remède k un si grand mal. Elle a pensé d'abord que tout individu qui enseigne une science, une doctrine, un art libéral quelconque, est sous l'inspection de la police:
» D'après la façon de penser de tous ceux qui, par intérêt, ou par haine de la République, censurent tout ce qui émane de son gouvernement,^ et détestent tout ce qui peut assurer, le triomphe de la liberté et de l'égalité, vous pouvez être sûrs qu'ils fuiront les écoles publiques, qu'ils en fermeront l'entrée à leurs enfants, à tous ceux sur qui ils ont ^n eni-. piie, et qu'ils en peupleront les maisons particulières d'cdu-l cation et les pensionnats ; mais si vous astreignez ces eta-' blissements, comme je vais vous le proposer tout à l'heure,. à (les renies tellement sévères que ni les instituteurs, ni lcs| ♦îlèvcs, Jie puissent échapper à l'enlacement des principes^ d e républ icanisme dans lesquels' vous vouiez les prendrecfie^ retcnîr,'Tès pères et les mères n'auront plus d'autres' ressources pour éluder la loi, que de faire donner à leurs enfants une éducation privée dans leur propre maison. Ces* un fort qu'ils croiront d'autant plus inexpugnable, que cette Constitution môme q'i'ils détestent leur sert de rempart.
» Eh ! bien, c'est là, c'est dans ce dernier retraRchcment, que nous voulons les forcer, sans porter atteinte à l'acte constitutionnel. La précaution qui vous est proposée remplit ce but, car il est J3ien évident que si vous mettez sous l'iûHlC.ctiQn de la. police tous ceux qui enseignent une. science ou une doctrine quelconque, vous empêcherez par Iti qu'aucun royaliste ne distille ses poisons par la voie ds 1 on-3eignement ou qu'il ne les distille h aussi grande abondance ; vous arrêterez par là l'effet des manvai.'-:es' intentions de ceux qui donnent des leçons particulières hors Ue 3licz eux ; mais comme les pères et mères pourraient encore^ trouver un subterfuge adroit pour corrompre l'er^prit de là loi en s'attachant à la lettre et que, sous le, prétexte de ne faire donner à leurs enfants que des leçons de musique, ae danse, de dessin, d'escrime et de déclamation, ils pourraient leur faire donner dcslcçons de grammaire, de belles-lettres, de mathématiques et de physique, nous étendons ririSpèc*-
tion de la police sur tous ceux qui se permettraient de n*en-^ seigner même que les arts libéraux.
» Quant à votre commission, sa tâche sera remplie si elle na laissé échapper aucune des précautions que l'amour d'i bien public a pu lui suggérer pour empêcher que l'enseignement des beaux-arts ne puisse servir à éluder les iuis et à corrompre la jeunesse en propageant les principes dix royalisme et de la superstition. C'est pour atteindre ce bui avec plus de certitude que nous nous proposons, dans l'ar-
I ticle 11 d'astreindre à un serment tous ceux qui s'occupeni
I d'enseignement...
» Dans un Etat quelconque, on peut légitimement forcer
Iun homme à être fidèle au gouvernement sous lequel il «it et à obéir aux lois qui- y sont en vigueur, quoiqu'on ne puisse sans tyrannie le contraindre à aimer l'un et l'autre si son Gœur y répugne, parce que l'amour ne se commande pas ; mais on doit pouvoir contraindre tout individu qui se mêle d'enseignement, d'inspirer aux enfants qu'il enstigne l'amour et le respect pour les lois de son pays et tous les sentiments que le législateur croit être utile de faire , naître.
» L'âme et les affections de l'eni'ance sont le domaine do
la société entière. Personne n'a le droit d'en changer 'a
direction et de la détourner de la ligne que les lois et les
institutions lui ont tracée. Pour s'en assurer, il est donc
nécessaire de le faire promettre aux instituteurs, et de ies
I attacher à cette obligation par les liens d'un serment soien-
i nel qu'ils doivent répéter tous les ans, en présence de leurs
élèves.
» L'artijcle 9 du projet de loi consiste à empêcher qu'au-
\ cun citoyen ne puisse enseigner la morale, ni être chef d'un
! établissement particulier d'éducation, s'il n'est veuf ou
marié.
» Au premier aspect, cette disposition paraît peu impor-" tante, minutieuse peut-être, mais lorsqu'on l'examine avjc attention sous ses rapports moraux et dans ses • oriséqu,^r ees politiques, il est aisé de se convaincre que c'est une ùts plus fortes garanties que vous puissiez donner à la socij'4 contre le royalisme, la superstition, et l'immoraliTé des instituteurs... »
L'article devait visiblement atteindre le clergé ; il indique ou était le péril :
« Mais lorsqu'on réfléchit sérieusement sur la iiatuie d<j3 cultes, ajoutait Luminais, il n'est personne de vous. citoyens représentants, qui ne puisse se convainc! -3 qu'un culte n'est autre chose qu'une manière particuiiôra fi'adorer Dieu, et non l'art d'enseigner la morale, et 'i le les cultes ne diffèrent les uns des autres que par les accdssciros qui accompagnent l'acte d'adoration.
» Vous ne devez pas souffrir qu'aucun citoyen ^nseî^ne la morale sans l'attache du gouvernement, et sans que celui qui enseigne vous donne une garantie suffisante de sa moralité et de sa fidélité aux lois : il ne peut vous en donner de meilleures qu'une femme et des enfants.
Comme il n'y a pas deux manières de dire aux hommes qu'ils doivent être justes, prudents, courageux, humains, sincères, tempérants, nous vous proposons de faire com-| poser un livre élémentaire de morale uniforme qui puisse; servir dans toutes les éc^des. <
Pour fortifier le bon elf n '^m? nous attendons de la propagation de ces livres élémentaires, nous vous proposons d'ordonner que, dans toute- les écoles, les droits et les i devoirs de l'homme et du citoyen soient exposés dans an l^ tableau, ainsi que la loi dont je vous détaille les dispor-i-: tions. Il faut que les yeux des instituteurs et de= élevas soient sans cesse frappés du tableau de leurs obligat .ns et des châtiments qui les attendent s'ils cherchent à s'y soustraire.
C'est ce moyen qu'il faut employer pour accoutumer les enfants à prendre part aux affaires publiq'jes. à s'in»-resser au bonheur de la patrie, à se chagriner de .se?- rev\:r.-, h ne sentir, à ne s'affecter que par elle e: pour elle, ^x confondre perpétuellement leur existrnce avec la r,I^nne. r '. r tout dire, en un mot. pour le'ir apprendre ?i dfrv-rnjr citoyens. Un phlljsopie illustre l'a dii ave--; un .T^r,-> ':,.-: i profond : « Lîusqîje dans un gouvernement, en par-ar.t ' e la chose publique. :hacun dit que mimpone ! Ja ch*>e publique est perdu*?.
Le rapport de -luminais, dégaçé de ses exag'ér^ fions, celait en .3mme le retour au pnndr, . flirte ^ éducation nationale. Il dut faire tressaïU'iT de joie U-s ' mânes de Robespierre. L'expérience donniit tort au premier essai de la liberté d'enseignement.
A la fin du Directoire, les abus de la liberté, ir, figurée par la loi de Brumaire, creraient 1er. yeux f;n mùme temps que la conspiration royalirA^ e* I ::.solence cléricale. L*en=eienement était le Icrr^'.r. '-';r lequel l'Eglise catholique portait î'effort de =e= »* aque? contre l'esprit nouveau. Déjà en Tirj.ra.re an VI (novembre 1797}. l'administration c^^n^raîe du département de la Seine avait dû ordonrier a'ix administrations municipales de son arrondi s ==ernerit de surveiller avec sévérité, non seulement les institutions primaires, mais encore tous îes établisse^ ments particuliers d^éducation et d'insirudion.
154 LE CLÊRICALIÎSME ET l/ÉCOLE
Examinez, disait-elle, quelle morale on y prol£s.se, quels sont les livres qu'on y met entre les mains des enfants; sachez si on leur fait apprendre la Constitution, si on ne .leur enseigne rien de contraire aux mœurs républicaines; ayez soin qu'on y honore le décadi, qu'on s'y honore du titre de citoyen.
Vous voudrez bien faire de cet objet l'un de vos devoirs les plus essentiels, et nous rendre d'abord, dans quinze jours au plus tard, un compte détaillé du premier examen que vous avez fait des maisons d'éducation établies dans votre arrondisement, et ensuite, à la Ihi de chaque mois, un compte particulier des résultats de votre surveillance.
En province, loin des yeux du pou/oir central, le clergé ne cachait plus ses rancunes et ses prétentions, devenait plus insolent, se faisait plus agressif. Le député Pérès, de la Haute-Garonne, montait le 9 ventôse an VI (28 février 1798) à la Irbune des Cinq-Cents et montrait, par un seul exemple, comment l'Eglise entendait respecter les lois du nouveau régime et l'importance qu'elle attachait à avoir ses écoles particulières pour y combattre l'esprit de la Révolution.
Ne croyez pas, disait Pérès, ne croyez pas, citoyens représentants, que je me complaise ici dans de vaines et subtiijs déclamations et que je vous expose des terreurs mal fondées. Je parle d'après les faits.
Je vous dénonce et je remets sur le bureau une brochU;-e de quarante-huit pages, ayant pour titre : Instruction des vicaires généraux à Toulouse. Le département de la Haute- Garonse en est inondé, et il n'est point de moyen que ses abominables auteurs ne mettent en usage pour enlacer dans leurs filets les citoyens simples, faibles et crédules. Mais j'ai pour moi cette tribune qui vaut bien des presses contre-révolutionnaires des infâmes suppôts de Pie VI et de Louis XVIII, et je crie à mes concitoyens: «Déflez-vous de ces charlatans, ils ne cherchent à vous tromper que pour leur avantage. »
Mais il est bon, mes collègues, que je vous cite quelques passag^es de cet écrit pour vous prouver combien le venin qu'ils distillent est dangereux.
Sur quoi repose la République ? Sur la liberté et Tégalité. Eh bien ! c'est par ces bases que la République est sapée dans ces instructions prétendues pastorales.
« Depuis^ est-il dit page 43, que l'on sait que ledit serment, « celui de la liberté et de l'égalité », est blâmé par nos premiers pasteurs, il ne peut plus être permis à aucun prêtre
lîISTORIQUlîî ^ 155
Yil à aucun fidèle de le prêter, ni même de faire aucune démarche qui en suppose la prestation. »
Monstres, que vous êtes ! L'auteur de la religion que vous enseignez ne répétait-il pas sans cesse que les hommes sont frères ? Cette fraternité ne suppose-t-elle pas Tégalilé? et l'égalité peut-elle exister sans liberté? Ainsi donc, la République est dans l'Evangile, et vous n'avez jamais dans la bouche que la monarchie et le despotisme.
Nous avons deux moyens puissants de consolider et de 1 ^\ faire chérir la République : l'instruction publique et les = institutions sociales. Nos traîtres l'ont senti, et voici com- • ment ils présentent à leurs fidèles les fêtes décadaires et les écoles nationales.
Page 40 : « Ceux qui ont cessé le travail le jour de décadi, afin de se mettre àl'abri d'un dommage notable, ne sont point rendus coupables d'apostasie, mais on n'a pu, sans lin crime plus ou moins grand, prendre part aux prétendues fêtes célébrées lesdits jours. »
Page 12 : « Les parents ne peuvent point envoyer leurs i enfants aux écoles nationales sans se rendre très coupables i devant Dieu. Les principes qu'on y enseigne, les erreurs qu'on y débite, la science qu*on y préconise, l'impiété qu'on y édifie mettent la foi et les mœurs trop en danger pour qu'on n'ait pas à redouter le poison de pareilles institutions. La liberté d'avoir des instituteurs catholiques doit i déterminer les parents à faire tous les sacrifices nécessaires i pour s'en procurer. »
Faut-il 6'étonner d'après cette doctrine, Qui est celle Je tous les réfractaires, que vos décadis soient si mal observés et que le royalisme s'empare partout de la génération qui s'élève ? Prêtres superstitieux ou méchants, vous faites toujours le fléau de la nation ; l'humanité ne sera vengée que quand la religion- d*un cœur droit et d'une âme pure remplacera partout vos fatales erreurs et vos impudents mensonges.
Ce n'est pas assez pour les fabricateurs de cet écrit per fîde d'avoir essayé d'ébranler les colonnes qui supporteni l'édifice républicain ; ils y flétrissent encore toutes vos lois, ils y prêchent à chaque page la désobéissance et la révolte. Ici, les ordres religieux, supprimés par le fait, sont déclarési exister encore dans le droit, et on leur trace un plan de vie et de conduite. Là, est lancé l'anathème contre le divorce, . et le nouveau mariage, absolument nul, est un véritable, adultère. Plus loin, on permet à ceux qui ont succédé, cni vertu des nouvelles lois, de jouir des héritages échus, maisi provisoirement, et à la charge d'exécuter dans la suite ce qui sera de droit, c'est-à-dire à la charge de rendre quand. la République no sera plus. ^
Je me hâte de finir pour abréger le dégoûtant tableau des machinations de nos pieux conspirateurs ; ils sont irrécon- . ciliables avec la liberté, et si vous ne les anéantissez, ils .vous anéantiront. Cependant, je le répète, je ne veux point
156 LE CLERICALISME ET L'eCOLB
' de mesures générales contre les prêtres insoumis, parcd que l'erreur ou la bonne foi ne doit jamais être confondue avec le crime. Mais je manifeste ici ce désir que, quant aux prêtres qui ne devraient plus être sur notre territoire, qui n'y sont encore que par le soin --ii'ils prennent de se cacher, le Corps législatif fournisse au gouvernement le moyen de les atteindre, soit par des dispositions pénales contre les receleurs, soit en permettant les visites domiciliaires pendant un temps déterminé. En attendant que cette idée mûrisse dans le Conseil, je demande le renvoi au Directoire par un message, et de la Pétition des citoyens de Toulouse et de l'écrit que je vous dénonce, persuadé que son zèle n'a besoin que d'être averti pour remédier au mal qu'on lui fait connaître, et que, d'après ces ordres, les autorités constituées redoubleront de surveillance pour l' exécution des lois.
Un tel état de choses, cette impudente révolte contre les lois, cette prétention d'élever la jeunesse dans la haine de la République devaient naturellement soulever un concert de dénonciations patriotiques. La tribune des Cinq-Cents en retenlit pendant plus d'une année. Le Directoire avait fini par s'apercevoir que la liberté de l'enseignement avait coïncidé avec le complet abandon de l'instruction popuir - ovirt^ut-Lamerville fut chargé de présenter * un projet relatif à sa réorganisation.
C'est à propos du projet Heurtaut-L?/nerville que les plaintes éclateront, nombreuses et éncigiques.
Lisez le Moniteur de Tan VIL
C'est Bonnaire qui ouvre le feu. Il constate que « presque nulle part les écoles primaires ne sont en activité. »
Ne voyons-nous pas, dit-il, que les écoles de la monar- I chie se nourrissent et s'engraissent des pertes et de la 1 ruine des écoles nationales; qu'on y perpétue les préjugés et la haine de la République ; et que si nous n'y prenions garde, les enfants de la liberté, si tourmentés, si calomniés, si persécutés pendant les phases de la Révolution, ne trouveront pas même à se reposer dans le sein des générations naissantes. (16 Rrumaire an VII.)
Le 24 nivôse, c'est Duplantier, de la Gironde, qui plaide la nécessité d'une éducation nationale.
Il faut; disait Dupliantier, former des hommes libres
HISTORIQUK 157
pour la République, des amis de l'égalité surtout; il faut ».
garantir les jeunes âmes du s qufQe impur du préjugé et /^ V H . défendre l'entrée aux sentimeiits de l'orgueil et à l'envie —
de dominer. Or, la jeunesse française ne sera entièrement ^U * façonnée au joug de l'égalité, elle n'acquerra des mœurs, des habitudes, des formes républicaines que dans une éducation uniforme et commune. Là, les caractères ap-, prennent à être ployants sans bassesse et sans orgueil ; là» l'habitude de ne connaître que ses égaux se contracte; là, la certitude de ne connaître aucune faute impunie s'acquiert ; U., les progrès de l'émulation sont rapides, parce que les peines et les récompenses sont impartialement particulières...
Voulez-vous accomplir les espérances que nos ennemis fondent contre nous sur l'armée? Voulez-vous préparer le rétablissement du trône, laisser la jeunesse se coi*rompre, s'énerver et prendre toutes les habitudes de la mollesse dans les éducations particulières ? Laissezlui prendre des leçons qui rendent son âme vaine, au lieu I de lui donner une véritable élévation ; rendez une partie de cette jeunesse orgueilleuse de n'avoir pas passé ses premières années confondue avec l'autre ; laissez-lui connaître la distinction et affecter la supériorité, vous connaîtrez trop tard qu'elle ne sera pas composée de véritables succès» seurs de la jeunesse qui défend aujourd'hui la patrie. Ca que le fanatisme a de dangereux, l'aristocratie de funeste^ i l'oligarchie de ridicule, s'acquiert dans les éducations par- J ticulières.
En vain le projet présenté, en les tolérant, semble-t-il» par quelques dispositions, offrir une garantie à la société ; le vice de l'institution sera plus fort. Il neutralisera les efforts de vos professeurs républicains. Ils ^mberont dans la solitude, l'abandon et l'avilissement : leurs chaires seront désertes et leur doctrine méconnue, et votre édifice s'écrou- Jera faute d'avoir étayé ses fondements sur une base inébranlable. Cette base est l'éducation commune. Je ne prétends pas faire des jeunes Français, des Spartiates, ni môme des Athéniens ; mais, destinés un jour à vivre en République, il faut que ces jeunes citoyens soient formés à l'école de la liberté et de l'égalité ; il faut déclarer que la France reprendra ses rois, ou former des républicains capables de soutenir votre ouvrage.
Je soumets au conseil les propositions suivantes :
r Nulle personne, autre que les instituteurs nationaux^ ne pourra enseigner les éléments de la morale ;
2* Aucun établissement particulier d'instruction no pourra recevoir de jeunes citoyens avant l'âge de douze ans;
3* Tous les jeunes citoyens sont tenus de fréquenter, jus- . Qu'à cet âge, les écoles primaires de leur arrondissement.*
Le 28 nivôse, Joubert, de THérault, souienaît IS tnême doctrine que le précédent orateur.
Il me semble, disait-il, que le projet ne remplit pas entièrement le vœu de la Constitution. Les jeunes citoyens doivent trouver dans les écoles primaires tout ce qui peut faire naître et développer dans leur cœur l'amour de la Patrie et les sentiments conservateurs de la liberté. Les législateurs de tous les peuples se sont appliqué? à pénétrer le premier âge de l'esprit de leurs institutions. L'instruction primaire doit porter le flambeau jle la rai- I son dans le fond des campagnes comme dans les cités xe» : plus populeuses. Or, ce point paraît oublié dans le projet. ■ Ce n'est pas assez d'organiser des écoles et de solder les instituteurs ; notre éducation dépend des circonstances qui I nous environnent, des objets qui nous frappent, plus que » de nos maîtres. Les prêtres avaient senti cette vérité. Que cette expérience ne soit pas perdue pour nous ! Semblables aux Romains, adoptons les armes de nos ennemis, si elles sont, au combat, plus avantageuses que les nôtres. Pensezr vous que le fanatisme ne soit que le résultat d'une routine pesamment enseignée ? Non ; il est celui du prestige dont le sacerdoce sut éblouir l'enfance.
. Les cérémonies de l'Eglise catholique ont plus fait que !le catéchisme et les sermons. Ce culte n'eût eu qu'une existence éphémère, s'il se fût borné à exposer, des dogmes inintelligibles, à répéter de tristes exhortations. Cherchons doue, comme les prêtres,* à enflammer l'imagination des jeunes citoyens ; ce qu'Us ont fait pour la servitude, faisons-le pour la raison, pour la liberté.
Je voudrais donc trouver plus de rapport entre le système de l'instruction et celui de nos institutions, dans le projet présenté.
Tout nous avertit de corquérir à la République les affecj tions du jeune âge et de former des citoyens. Une lacune I de dix années existe dans notre instruction publique • nos jeunes citoyens ne connaissent de la République que l'obligation qu'elle impose, et qu'on ne sait jamais leur présenter sous des formes aimables.
L'éducation privée, d'ailleurs, aura une influence redoutable ; il faut donc en prévenir les effets par la force de nos institutions, liées à l'éducation publique. '
Celte instruction sera toujours le partage des citoyens aisés ; mais l'instruction primaire est le patrimoine et le besoin de la grande masse du Peuple. C'est d'elle surtout que vous c>vez vous occuper. De grands événements politiques se préparent ; les gouvernements qui n'ont d'autres bases que les préjugés et le fanatisme sont prêts à s'écrouler ; si un Peuple reste doué d'un caractère national élevé
-par le sentiment de la liberté, ce Peuple atteindra le faîte de la gloire, de la grandeur et de la prospérité.
Dans la même séance, le général Sherlock demande n qu'on revienne au système de l'éducation commune.
La République est fondée, disait Sherlock, c'est à nous à former des citoyens. «C'est dans le gouvernement repu- \\ J>, blicain, dit Montesquieu, que l'on sent le besoin de l'édu- j cation. » Mais je crains que le résultat du projet présenté ne soit pas de faire dire à nos enfants, comme Montaigne : « Nous savons décliner vertu, si nous ne savons l'aimer. Si vous voulez assurer le sort de votre République, disait le divin Platon, ne cherchez d'appui et de moyen de défensa que dans la vertu de vos citoyens. »
Si donc vous voulez former des républicains, méflez-vo is de la faiblesse des parents et de la dépravation des mœurs | Actuelles
A moins de renoncer à toute idée de donner aux Français une éducation nationale, vous devez leur en donner une commune. Ayez le courage de porter cette décision ; osez entreprendre, et vous pourrez. Ce sont les circonstances, , et non le courage, qui empêchèrent la Convention de tirer ^ cette conséquence hardie du système de l'égalité. L'infor- ^ tuné Ducos était pénétré de cette vérité : il avait demandé à la Convention une éducation commune. « Il faut opter, ; disait-il, entre l'éducation commune et la liberté ; vous ' n'aurez pas formé des enfants à la patrie tant que vous n'aurez pas rapproché le pauvre du riche, et le faible du puissant. »
Vos commissions n'ont pas consacré ces principes salutaires, et leur projet, contre leur intention, consacrera l'inégalité, dès les premières années de nos citoyens
Je me résume, et je demande que vous rendiez l'éducation commune, en appelant tous les enfants aux écoles primai- i res, depuis sept ans jusqu'à dix...
Quant aux professeurs d'enseignement, je demande que le gouvernement les surveille mais que le trésor public ne les paie pas, qu'ils soient indemnisés par les parents des enfants...
Je demande, en terminant, que le conseil ouvre la discus- • sion sur la question de. savoir si l'éducation nationale sera commune, et que If^s projets présentés soient ajournés jusqu'après une décision sur cette question.
Enfin, le 1* ventôse, c'est Santhonax qui prononce? : . à la tribune ce long cri de détresse : j
Vos écoles primaires ont éprouvé l'influence funeste des
ICO LE CLÉRICALISME ET L*ÉCOLB
ennemis de la République, s'écriait Santhonax ; les maisons d'éducation se sont multipliées et vos instituteurs républicains sont punis par le plus triste abandon. Il faut donc cfue l'instruction publique soit entièrement aiiachée à l'aristocratie et aux suprsrestions du royalisme ; il faut fermer cette foule de pensionnats où les préjugés politiques et religieux sont enseignés, qù les enfants sont élevés
I comme s'ils étaient destinés à marcher aux croisades, ou
I comme les eût désirés Louis XIV. Qu'attendez-vous d'une génération grandie sous de tels auspices? N'aurions-nous sacrifié tant de saiig que pour les descendants indignes des héros qui les ont précédés. Regarderont-ils la liberté comme un fardeau, l'échangeront-ils contre de stupides distinctions? Le projet de notre collègue Heurtaut-Lamerville contient d'excellentes dispositions ; mais il ne semble pas donner à l'enseignement toute la latitude, toute la force qu'exigent Igs besoins d'un peuple qui, venant de recevoir une existence nouvelle, ne doit conserver ni ses anciennes erreurs, ni ses anciens préjugés.
Vous n'avez qu'un moyen à prendre pour assurer le succès de vos institutions républicaines : c'est de forcer les enfants des riches à recevoir la même éducation que les enfants du pauvre. Peut-être craindriez-vous de faire violence à l'autorité paternelle ; mais ici il faut sauver une génération
S entière. Je connais les droits des pères sur les enfants ;
■ mais aussi je connais les droits de la République sur les citoyens. Ses droits sont les premiers de tous ; elle est la
\ mère commune.
Cette mère commune avait, hélas ! bien des enfants ingrats. Nombre de fonctionnaires étaient à son service qu'elle avait conservés de l'ancien régime ; beaucoup d'autres la desservaient qui étaient entrés dans les emplois publics, en affectant les dehors d'un républicanisme ardent. Parmi les politiques, les modérés préparaient déjà leur trahison. Dans le pays, les grands bourgeois, ceux-là même que la Révolution avait enrichis, les acquéreurs de biens nationaux, n'avaient plus que sur les lèvres le nom de la République. Ces grands seigneurs se sentaient humiliés de vivre dans une démocdratie ! Ils envoyaient leurs petits aux écoles '. cléricales. La société française, à la fin de la première République, était l'image trop fidèle de la société que nous ont faite, sous la troisième République, les faiblesses de quelques ministres, lea
msTORI^UB.
lôf.
complaisances de quelques autres, la duplicité de certains.
Mais le coup d'Etat de Brumaire vint couper courS aux doléances que provoquaient les résultats de la liberté d'enseignement. Le moment était arrivé, de rétablir dans ses droits la puissance publique, j Ce que la République aurait dû faire, ce qu'elle | allait faire — ce qu'elle eût fait — l'Empire se chari ' gesL de l'accomplir. '
1Q2 LE CLÊRIOALISAE *r £*ÉC0LÏ3