FOUTRIQUET
Le plus hardi des pirates que Monî.alembert cm* barqua sur son radeau et aussi dans la galère qui portait César et son coup d'Elat, fut sans contredit M. Thiers, le petit père « Foutriquet », comme on disait en ce temps-là.
Il avait eu, quelques années auparavant, des apostrophes bien altières, le petit père Foutriquet I 11 avait jeté à l'Eglise cette formelle déclaration do guerre :
— Si le clergé, comme tous les citoyens, so'js les mêmes k lois, veut concourir à l'éducation, rien de plus juste ; mais, ! ' comme individus, à égalité de conditioijs et pas autre- ' meut.
Veut-il autre chose? Alors, il nous est impossible d*y consentir
Ou'adviendra-t-il de cette lutte î Rien 'jue ie triomphe do la raison si, vous renfermant dans les limites du bon droit er de votre force, vous savez attendre et persévérer.
L'F.crlise est une grande, une haute, une auguste puissance; mais elle n'est pas dispensée d'avoir le bon droit pour elle. Elle a triomphé de la persécution à des épncimîs antérieures, cela est vrai, et ceia devait être pour l'honneur de rinunaïuté. Elle ne triomphera pas de la raison, calme,; respectueuse, mais inflexible. >
M. Thiers avait menti. Elle triompha, en tous ras, de la raison refroidie et soumise du petit Foutriquet.
Comment 1 Eglise avait-elle pu ramener ce pécheur qui prometlait de se draper d ms soi: droit et ciaiis sa force et de mourir dans l'impcnitence finale? De la même façon qu'elle co-^verlil les mou-
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rants : dans les affres du danger, le désarroi ée VeP prit et les défaillances de Tâme.
Le matin du 24 février avait été pour M. Thiers une sorte d'agonie.
î « On veut me massacrer, on veut me massacrer»,
' répétait-il en se raccrochant aux basques d'un député, M. Talabot. Il gesticulait, sangloîait, prononçait des paroles incohérentes, demandajit, devant une porte ouverte, par quelle porte il pourrait s'enfuir des Tuileries. « Il me parut privé de son bon sens », racontait M. Talabot.
M. Thiers ne fut pas massacré une minute, mais la peur qu'il avait eue décida au repentir le petit Foutriquet. Il se prit à regarder la religion catholique comme le suprême rempart où devaient se rencontrer les défenseurs de Tordre et les troupes éparses de la monarchie de Juillet. Il abjuiait tout. Tout jusqu'à son attitude dans la question de l'enseignement : « Je l'admets, écrivait-il le 2i mai 1848 à M. Madier de Montjau. Je suis changé. Je le suis, non par une révolution dans mes convictions, mais
j par une révolution dans l'état social. Quand l'Université représentait la bonne et sage bourgeoisie
' française, donnait la préférence aux saines et vieilles études classiques sur les études physiques et toutes matérielles des prôneurs de l'enseignement professionnel, oh ! alors, je lui voulais sacrifier la liberté d'enseignement. Aujourd'hui, je n'en suis plus là. Et pourquoi ? Parce que rien n'est où il était. L'Université, tombée aux mains des phalanstériens, prétend enseigner à nos enfants un peu de mathématiques, de physique, de sciences naturelles et beaucoup de démagogie. Voilà pourquoi je ne vois de salut, s'il y en a, je ne vois de salut que dans la
vliberté d'enseignement. »
Le petit Foutriquet n'avait pas seulement, pour raisons de se convertir, les angoisses de son cœur orléaniste. Il y avait aussi un intérêt. Ce n'était pas tant pour faire son confiteor qu'il avait sollicité de Montalembert une entrevue, que pour lui demander le concours électoral de l'Eglise. Il avait échoué par-
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tout, même à.Marseille, son pays natal. Il se réfugia dans la Seine-Inférieure. Son élection dépendait, des électeurs catholiques. Le 10 mai. 184^, il sup-^ pliait Montalembert ; « Tout dépend à Rouen du. comité religieux, lequel comité est conduit par M. Hellot, docteur-médecin, homme influent et très^ actif... Si vous pouvez lui communiquer le désir que' vous avez bien voulu m'exprimer à moi-même, l'effet sera considérable... ^ Montalembert ne demandait certainement pas mieux que d enchaîner, le pauvre homme et de le compromettre. Le jour môme, il écrivit à M. Hellot :« J'ai ia certitude, lui disait-il, Que les idées de M. Thiers ont été modifiées dans un bon sens... Je sais qu'il est décidé à. défendre à outrance le traitement du clergé... Quant* à la liberté d'enseignement et à la liberté d'association, il ne les attaquera plus... Il ne redoute plus les Jésuites depuis que les clubs jouissent d'une liberté sans limites. Telles sont, du moms, les assurances formelles qu'il m'a données. Elles suffisent pour m'inspirer un vif désir de le voir entrer i l'Assemblée, où une fusion. des anciens partis peut seule assurer le triomphe de l'ordre et de la liberté. » M. Thiers fut élu. Il paya à Montalembert et à TEglise sa dette de reconnaissance en décidant à accepter un portefeuille M. dç Falloux, qui hësi-^j tait, légitimiste flairant le prochain coup d'Etat, ll'l la leur paya doublement en donnant à Louis Bonaparte le conseil de faire appel au concours du royaliste angevin. Seulement, ce fut M. Thier.' qui, luimême, solda les frais de cette douT3le démarche. Il dut s'engager de part et d'autre à soutenir la liberté; d'enseignement !.
Ce fut dans le sein de la commission officielle instituée par M. de Falloux pour préparer cette loi que le petit père Foutriquet commença. sa pénitence. A parler franc, il se vengeait quelquefois de son abjuration en causant de fausses frayeurs à ses nou* veaux alliés. Peut-être aussi s'en consolait il en laissant, par moments, ressusciter le vieil homme. Il était converti au fond et converti au. moms pour la
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durée de la République. « Malheur, s écriait-il, à qui dort quand la mer est houleuse, la tempête déchaînée, car la perte devient imminente. Nous y sommes sur cette mer agitée ! » (Débats de la Commission de 1849, par H. de Lacombe). Il repoussait la gratuité. Il repoussait Tobligation. Dan^ son prosélytisme, il demandait même, à rencontre de certains catholiques, la suppression des écoles norma-
1 les, qu'il traitait de « clubs silencieux » et de
I « foyers de mauvaises passions ».
« — Que m'importe, disait-il, qu'il y en ait de bonnes ! La suppression est le seul remède efficace... Je ne reculerai pas. Je m'engage à me faire casser, s'il le faut, bras et jambes à la tribune de TAssem- I blée nationale... J'aime mieux rinstituteur sonneur I de cloches que l'instituteur mathématicien... » (Ibi-! dem).
Il affichait la haine de l'instituteur : « Ce sont, disait-il, trente-sept mille socialistes et communistes, de véritables anticurés. Il faut confiar à l'Eglise l'instruction primaire, entièrement et sans réserves. » (Ibidem).
— « Prenez garde, disait Cousin : toutes les critiques que vous adressez à rinstruclinn primaire s'adressent encore mieux à Tenseigncnent secondaire. » — «Alors, nous la sacrifierons aussi, ripos- ■ tait le petit homme; il faut tout sacrifier au salut de la société. » (Ibidem).
Le vieux diable n'hésita sincèrement que sur un point: ce fut sur la question des Jésuiles. Il mit cependant les pouces. « Mais, dit-il, luand l'Assemblée discutera cette question, vous 'Me permettrez - de me cacher sous la iable. » (Ibidem).
M. Thiers avait promis à Mgr Dupanioup de servir la liberté d enseignement jusqud extinction. Foutriquet tint sa parole.
Le rusé compère avait appris depuis longtemps l'art de duper tout le monde. Il se lournai» vers so.s amis devenus libéraux : « Vous voyez bien, disait-
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il, que les évoques se plaignent, qu'ils ne sont pas satisfaits ! Notre loi n'est donc pas si mauvaise. » 11 allait, le bon apôtre, protestant auprès des voltairiens de la veille que la loi n'accordiil à l'Eglise nulle faveur, que c'était une loi d'égalil.. Lt dernierj jour de la discussion, il intervint, eL ce fut pour emporter le vote. Ce fut aussi pour se démasquer. <« Oui, dil-il en s'adressant à la :^auclie, oui, j'ai tondu la main à M. de iVlontalembert. Je la lui tends encore... .lai tendu la main à ceux qui m'avaient combattu, que j'avais combattus; mamain est dans la leur, elle y restera, j'espère, pour a défense commune de cette société qui peut bien vous être indif- . foronte, mais qui nous louctie profondément. »> (Scance du 18 janvier 1850).
Montalembert a consigné dans son Journal le souvenir reconnaissant de cette intervention décisive. " La loi est sauvée, quant à présent, par ce' ' ^^ discours, Falloux et moi, nous sommes oien justiliés de notre couliance dans cet homme élonnant et cliarmant, malgré ses faiblesses et ses inconséquences. )• Il avait la reconnaissance joliment ironique ce M. de Montalembert!
Le châtiment (\i^ M. Thiers, c'est que son succès fut béni en ces termes épiscopaux par Mgr Dupanloup : « C'est aujourd hui, écrivait le prêtai à Montalembert, c'est aujourd'hui le 24 février, il y a deux ans, à pareil jour, je lisais dans mon bréviaire CCS paroles que je viens d'y relire. Je vous les envoie comme une consolation et une espérance : « Si le » méchant abuse de tous les bienfaits divins. Dieu » sait, en retour, faire sortir le bien des fautes des » méchants. >• Quand la République n'aurait été ' faite que pour ramener les Jésuites, toutes les congrégations religieuses et la liberté d'enseignement . "*~ en France — et tout cela par M. Thiers — je comprendrais pourquoi Dieu l'a permise. Quiconque ne voit pas là visiblement la Providence, n'y verra jamais rien.» (Lettre inédite: le R.-P. Lecanuet).
Un évêque peut, en effet, y voir la Providence, Nous autres, nous y voyons simolement l'apostasie.