‹ Le cléricalisme et l'école: la loi Falloux, mars, 1900Chapitre 25 sur 47 · PAR LA PEUR · texte numérisé non relu

PAR LA PEUR

ti. ^*

Romieu devait trouver le mot : c'est à Montalem-* bert qu'on doit la chose. Il inventa le « speclM rouge ».

Les cruelles journées de Juin venaient d'ensanglanter Paris et endeuillaient la France. Li'est dans le sang versé par la guerre civile que Monlalembert teignit de pourpre son fameux épouvaniail. Les gentilshommes seuls ont de ces délicatesses. L'Eglisa excella de tout temps à exploiter les catastrophes: Montalembert exploita celle-là.

Au pied même des barricades, il avait deviné que ce malheur national profiterait à sa cause. A peu de temps de là il s'en faisait des effets de tribune el réveillait dans le cœur des bourgeois les plus vils entre les sentiments qui grouillent aux replis obscurs de l'âme humaine. Il invoquait les intérêts menacés, la propriété compromise, le péril anarchique, la fin de toutes choses et même de la République. 11 soufflait la poltronnerie et se promettait d'enrôler sous la bannière de Rome les ooltions qu'il faisait.

Dès le mois de septembre 1848, trois mois après l'insurrection, ce « Jérémie de la propriété » mon- ; tait à la tribune et vaticinait en ces termes l'abomi- ' nation de la désolation prédite par les 'jcrtures :

Je dis, s'écriait-il, que Ja société est malade, qu'elle est menacée, et par quoi ? J'irai plus loin que je n'ai été tout à l'heure, en vous faisant toutefois murmurer; je dis qu'elle est menacée, non seulement par le communisme, mais ; encore par le socialisme ; et j'entends par socialisme l'en- .

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semble des doctrines et des principes qui déclarenf la guerre à la société, à la civilisation moderne, à la civilisation chrétienne telle qu'elle a été fondée sur le double principe de la propriété personnelle et de la liberté individuelle; j'entends par socialisme toutes les doctrines, grandes ou petites, qui attaquent ces deux grands principes de la liberté individuelle et de la propriété personnelle.

Je dis que la société dont nous faisons partie, la société ci'di est notre mère est menacée par un ensemble de doctriiîos qui ne sont pas nouvelles, il s'en faut, qui sont très anciennes, dont je n'ai pas besoin de vous faire la généalogie, mais qui ont aujourd'hui à leur disposition, non pas <jei> idées nouvelles, mais des forces nouvelles et des forces aussi redoutables que nouvelles, des forces qu'on avait cru » satisfaites par la solution donnée aux difficultés sociales 1 en 1789, mais qui ne sont pas satisfaites, mais qui chaque jour s'enflamment davantage, mais qui arment chaque l'^»» • contre la société, non pas dans cette enceinte — ne croyez pas que je parle ici des doctrines plus ou moins menaçantes qui ont été émises à cette tribune — mais qui, au deiiors de cette enceinte, enflamment des millions de cœur^•: et arment peut-être des millions de bras contre la société. Voilà, le danger. (Interruptions.)

A ceiix qui en contestent l'existence. J'avoue que je n'ai rien à dire. Eh bien ! comment viendrez-vous à bout de ce danger? Voilà la question.

Je le répète, je n'insiste pas sur la démonstration du danger social parce que, réellement s'il fallait le démontrer ; après les épreuves par où nous avons passé il y a trois mois, . Je ne sais pas à qui ni devant qui j'aurais l'honneur de parler. Je suppose que ce danger est un fait acquis.

Je vous demande d'examiner avec moi où est le remède et comment vous viendrez à bout d'atténuer et de neutraliser ce danger. Mais il y a une chose certaine, vous n'ea viendrez pas à bout uniquement par la force.

Le mal. tout le monde doit le reconnaître, est dans ces

doctrines aujourd'Iiui populaires. Les milliers de fusils "qui

• étaient braqués, il y a trois mois, contre la République et

V II contre la société, ils étaient, comme on l'a dit bien des fois,

at llçliargés avec des idées. Eli bien ! quelles sont les idées que

• vous avez à leur ov)poser ? Voilà la question ; je n'eu connais

pas de phis graves.

Vous parlez de l'instruction comme d'un remède ! Permettez-moi do vous citer un fait qui doit plan»îr sur toutes nos délibérations, sur toutes nos méditations, sur toutes nos apï)réhensions : linsurrectioTi de Juin. (Agitaîion.)

Eli bien ! ces insurgés contre lesquels je ne voudrais pas dire nne seule parolr. qui pût. en quoi que ce "»it, aggruvex leur sort, ces insurgés étaient-ils dépourvus d'inslructioaT Vous les avez vus, vous les avez interrogés, quelque;â-uus d'entre vous au moins ; vous savez ce qu'ils sont, et je vous

d/^mande si ce sont ries ipnoranis? Est-ce qu'ils n'orit pas rec» celle fameuse iiisiruciioii priinaire ciuon nous donne comme le remède à tous les maux du lu soc j Clé Y (Réclamations nombreuses.)

Le remède que Monlalcnnbcrl proposent par préférence à l'instrucljon primaire, c'élail le Lalécliisme. Aux propriétaires qui l'écoulaient, il démontra, propriétaire lui-même, que sans le Caléchisme la propriété était fichue, et que sans le secours du curé, ie cadastre, inutile grimoire, allait être *nis en morceaux :

Je dis, s'écriait-il, au*à mesure que le catholicisme s*usera i en France, la proprieié s'usera au'jsi, ou plutôt que la propriélé le devancera. Il y a ici Ixwucoup de cœurs enfiam- | mes pour la défense de la propncié, beaucoup de bras armés pour la défendre ; mais qu'on en soit bien sûr, on aura beau l'adorer où la corriger, elle ne survivra pas à la pensée religieuse dans le cœur du peuple français (très bien!; et on ne la sauvera pas autrement qu'en propageant cette foi simple, complète et populaire qui a servi de base à la société pendant tant de siècles.

Oui, nous avons cherché trop longtemps à lui faire perdre de vue l'explication divine des souffrances de cette vie, de l'inégalité des conditions, du travail, de la peine. Eh bien, maintenant, ayant écouté nos enseignements, il ne veut plus accepter ni cette inégalité de conditions, ni le travail, ni la peine. Nou^ lui avons cnlin appris à ne plus attendre, à ne plus mériter sa paît dans le bonheur céleste, et il en résulte qu'il rcclanie le bonheur sur la terre et il veut ê tre hnn ronx (i nos. dopons, remarquez le bien. A la place de cette part des espérances du ciel *iue nous lui avons ôtée, il demande une part dans notre palnmoiue, et la plus lîrossc. (Vivi\s rumeurs.) Oui, oTst "ainsi que nous payons la rançon de son incrédulité. (Rumeurs diverses.)

Montalembert venait d'amorcer sa campagne.

Quand vint en discussion la loi qui lui était chère, Montalembert n'eut plus qu'à se paraphraser luimôme. Ayant semé l'épouvante, il n'avait plus qu'à récolter la faiblesse et à faire sortir de la terreur des libertés publiques, la liberté de l'Eglise.

11 ressortit sa jérémiade :

— Le mal, disait-il, le voici, et je crois Que depuis la

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Révolution de Février, il doit être évident à tous. En parlan de la Révolution de Février, ce n*est pas le fait seul de le I Révolution dont je parle, c'est l'état social qui nous a eU I révélé par la Révolution de Février, et qui subsiste depuis Or, ces symptômes nous prouvent que rexpérjjnce tentée par l'Etat, en matière d'éducation, que le monopole de l'enseignement exercé par l'Etat a mal réussi. On nu saurait la nier : la jeunesse est élevée contre la société et «ontre nouâ. L'éducation pubiique, telle qu'on la donne en France, fomente une fouie innombrable d'ambitions, de vanités et de cupidités dont la pression écrase la société. Elle développe des besoins factices qu'il est impossible de satisfaire. Ella divise la plupart de ceux qu'elle élève en deux grandes catégories : les médiocres et les mécontents, et elle fait una foule d'élèves qui appartiennent aux deux catégories à (a lois. (Hilarité générale.)

Elle crée une nuée de prétendants qui sont propres A touf;

et bons à rien. (Nouveaux rires.) Et ceci n'est pas seulement

j vrai de l'Instruction primaire, cela est vrai écralement. et

. peut-être plus encore, de l'instruction secondaire. Je vous

■ demande la permission de vous citer, à ce sujet, un passage

Ê du travail remarquable qui a été publié récemment par le

fils d'un (le nos plus illustres collègues, M. de Broglie.

Voici comment il qualilie le baccalauréat : « Le diplôme

de bachelier, dit-il, est une lettre de change souscrite par

la .société et qui doit être tôt ou tard payée en fonctions

publi'ques ; si elle n'est pas i^ayée à l'échéance, nous avons

cette contrainte par corps qu'on appelle une révolution! »

(Mouvement à gauche.)

Ne l'oublions jamais, messieurs, cette société, si dédaigneuse de tout secours spirituel, si flère d'elle-même, cette société qui datait à juste titre de 1789, qui se croyait si sùra de son avenir, de sa grandeur, de sa prospérité, que lui est-il arrivé, messieurs? D'être minée, ébranlée, menacée, envahie, conquise en un jour, dans un clin d'œil, par des hommes à qui elle ne faisait pas même l'honneur de les craindre. (Sensation.)

Aujourd'hui, qu'est-ce qui la menace, cette société si civilisée et si inte ligente ? Qu'est-ce qui la menace et qu'est-ce qui lui inspire cette terreur si légitime et qui se traduit, comme on nous le reproche fort à tort, dans presque toutes les mesures que nous avons à voter ? Qu'est-ce qui la menace ? Sont-ce des hommes austères et- purs, comme lea martyrs d'autrefois, qui ont changé la face du ni^ •• i

y Introduisant le cléricalisme? Non, certes. Sont-ce même dès sc élérn itfi gT'^n^^^'^^" qui ont renversé l'ancienne société jtrançaise et créé la République de 1793? (Vive et longue interruption sur quelques bancs de l'extrême gauche.) Une voix à droite. — Oui, scélérats, et pas grandioses. Une voix à gauche. — Les scélérats sont les hommes de 1815.

M. le président. •— Ils avaient changé de couleur.

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Une autre voix à gauche. — Les scélérats sont les Jésuites I

M; de Montalembert. — Rien de pareil; la société menacée par des conspirateurs de bas étage, par d'affreux petits rhéteurs dont la médiocrité est aussi incontestée gue, malheureusement, elle est puissante, est bouleversée par des hommes dont le succès et l'influence seront, aux yeux de l'histoire, le phénomène le plus incompréhensible de notra • siècle. (Approbation à droite.)

Et que faut-il encore ? Qu'est-ce que cette société est occupée à défendre contre ces affreux petits rhéteurs 7 (Hilarité.) I Faut-il vous le dire ?

Voix à gauche. — Vous eh avez cependant bien peur !

M. de Montalembert. — Oh ! vous avez bien raison. Oui, fen ai peur, j'en ai excessivement peur; et c'est pourquoi >e désire que la France ne tombe pas sous leur j^ug.

Mais que sommes-nous occupés à défendre «^ontre eux? Ef-î-ce par hasard, quelque raffinement de la civilisation ? Quelque perfectionnement indéfini de la liberté politique ou constitutionnelle ? Non, non ; vous le savez tous, c'est, au contraire, FA, B, C, de la vie sociale, ce sont les premiers, éléments de la vie civilisée, de la vie sociale : c'est la pro-l priété et la famille. •

On a cru ne détruire que là foi religieuse, et Ton a détruit, sans le vouloir, la fol sociale (à droite : C'est vrai I) I Oui, c'est vrai ! Ce n'est quèlrop* vrai ! et savez-vous ce qui ' en est résulté? C'est que, sans le vouloir, on a donné au peuple le socialisme pour religion, parce qu'il faut une | religion au peuple : vous le dites tous. Eh bien, quand on ' lui a ôté la foi au Dieu fait homme de l'Evangile, savezvous ce qu'il y a été substitué ? Il y a été substitué la foi à » l'homme fait Dieu du socialisme.:*. (Rumeurs et rires à ' gauche ; vive approbation à droite.)

Car qu'est-ce au fond, que le socialisme? C'est Thomme se croyant Dieu, en ce sens qu'il se croit capable de détruire le mal et la souffrance. (A droite : très bien ! Exclamations à gauche.)

Messieurs, il est impossible de le méconnaître, nous mar- 1 chons vers l'anarchie. Comme sous le régime de Juillet nous i marchions vers la République sans qu'on s'en doutât, ainsi ' sous la République nous marchons vers l'anarchie sans que tous s'en doutent ou veuillent s'en douter. Je me souviens que dans les premiers jours qui ont suivi la Révolution de Juillet une voix éloquente et que ceux qui l'ont entendue n'ont jamais oubliée, la voi^ç de M. Laine, se fit entendre un jour à la Chambre des Pairs pour dire cette parole.: « Les i rois s'en vont ! » et vous savez comme cette prédiction a été ' âustiflée. Eh bien 1 je le dis avec douleur, à en juger par les symptômes qui se manifestent de toutes parts, si M Laînô vivait aujourd'hui et qu'il employât sa voix prophétique à dénoxKîer nos maux, il dirait : La France s*en va, la société

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ÎLE CLÉRïCALTg&fE ET l'ÊCOLE

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fî'on va L'Europe moderne s'en va I (Violenles exclamations A lîaitrhc )

McssuMjrs. vons connaissez ce fleuve fie TAmc^rlquo qui roulis SOS omlps fi travers lf*s il^scrls, li>s villes, les lacs, les forOrs, et puis qni. tout fi ronp, se précipitant avec un Irrfrsistihie oiixf) et (riin»» bnnicur effroyable, forme la rhiit(> la plus formlfioble du momie, la chute du Niagara. ^Rirea ot chuchnroini'uls f\ K'auche ) Malheur h ceux qui sont eraljarqii(''s sur ce iIouvjî cl qui ne sarrflent pas h temps pour nlH>rri(»r au rivu^'c ou pour remoutur Je courant; ils sont eu^rloutls I

f.n hicn ! messieurs, malheur h nous! car nous sommes embar(|N{\s sur un llruve semblable, et il ne faut pas prôtcr une orcjlie bien niieutive pour erilendre de loin les mugi*- Bcmcnts de la cataracte qui dult nous engloutir tous.

Malheureusement pour Monlalembert, il y avait à la Législative un pauvre homme qui St-ns doute débarquait de sa province el qui n'entendait pas malice à Ja lactique. C'était un catholique, nommé Bcchard. Le Béchard mangea le morceiu.

Jl appuyait le projet Falloux, adjurant ses collègues de lui donner leur vote. En peine d'arguments, il crut en trouver un décisif, et il eut alors ce cri du cœur :

« — On dit que les circonstances ne sont pas propices... Mais qu'attend raton? Est-ce que le pays n'est pas parfaitement tranquille? »

Cet imbécile venait de donner, sans ie vouloir, la mesure de la sincérité de M. Monlalembert. Oa n'est jamais trahi que par les siens.

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