‹ Le cléricalisme et l'école: la loi Falloux, mars, 1900Chapitre 28 sur 47 · L'ENSEIGNEMENT AU RABAIS · texte numérisé non relu

L'ENSEIGNEMENT AU RABAIS

On a vu, par Texemple des petits séminaires, la loyauté de la concurrence faite à renseignement laïque par les maisons cléricales. On va voir, par un Becond exemple, les procédés reluisants qu'emploient ces mêmes maisons — toujours par la grâce de Dieu et la volonté de Falloux — pour détourner à leur profit la population scolaire.

La prospérité des maisons congréganistes est due, pour la plus large part, au bon marché de leurs prix de pension. Les rapports des inspecteurs sont là-dessus unanimes. En voici quelques-uns :

Académie de Besançon. — Les maisons congréganistes, dit l'inspecteur du Uoubs, offrent des prix de rabais et même i prennent les enfants gratuitement quand il le faut. |

Rapport de l'inspecteur du Jura. — Les petits propriétaires de la campagne s'adressent de préférence aux écoles primaires supérieures et surtout aux institutions congréganistes. où ils obtiennent facilement des réductions de tarifs souvent très importantes. A toutes les rentrées, les chefs de nos établissements sont obligés de rayer quelques recrues, inscrites alors qu'on espérait une beiie récolte : « La vigne n'a pas donné, écrit-on, je ne pourrais payer la pension de | mon fils au lycée ou au collège. Je suis obligé de le mettre ' dans tel établissement où les taux sont moins élevés. »

Académie de Bordeaux.— Le directeur des établissements congréganistes fixe, à son gré, le taux de i- pension de chaque élève. Cette faculté d'assouplir les frais scolaires aux besoins et aux exigences des parents me paraît avoir largement contribué à la prospérité de ces maisons dans le département de la Gironde, surtout pendant ces derniers temps, où les maladies de la vigne et la mévente des vins ont amené dans la région tout entière une gêne manifeste.

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Académie de Clermont (déparlement de la Creuse). ' — L'inspecteur raconte ceci :

Le petit séminaire d'Ajain et rétablissement ecclésiastK Que de Felietin doivent Jeur prospérité à la modicité des prix de pension. Les parents envoient leurs enfants dans ces maisons, non par principe, mais par intérêt. Un T>èr& de famille conduisait en 1888 ses deux fils au lycée de Guéret. Il comptait payer l'ancien prix. Informé par le provî- . I seur du nouveau tarif, il ramena- ses deux enfants en ^ I disant : « Je ferai 300 francs d'économie par an. •

Il est vrai que cette économie, ce sont les enfants qui parfois font les frais. Le recteur vous l'expliquera :

Rapport du Recteur. — ... Les établissements ecclésiastiques se recrutent dans l'aristocratie et la bourgeoisie ; mais 'en même temps ils attirent de plus en plus la clientèle rurale — la plus nombreuse dans ce ressort académique — par la modicité de leurs tarifs, par des concessions faites. sur ces tarifs réduits, par des accommodements de toute nature et des gratuités habilement réparties entre les enfants intelligents des familles pauvres et bien pensantes. Pour donner une idée de ces procédés, je me contenterai de citer l'extrait suivant, car il est topique, du prospectus d'un petit séminaire (trois au moins des petits séminaires de l'Académie de Clermont sont devenus des établissements i\ la mode et attirent à la fois la clientèle aristocratique et la clientèle rurale) : • La pension est de 420 francs, rétribution scolaire comprise ; de 310 francs pour certains élèves, ti qui la maison ne donne ni vin, ni dessert; de 275 francs, quand les parents fournissent le pain ou le repas de midi. » L'inspecteur d'académie du département prétend même tenir, de source autorisée, que les parents, lorsqu'ils viennent voir leurs enfants, sont nourris dans rêlabllssemeat, moyennant une très modique rétribution.

Il semble que Tidée d'établir des tables à lout ^^ \ prix, avec ou sans vin, avec ou sans dessert, n'au- — ;rait pu germer que dans Tesprit d'un gargotier de deuxième ordre. Elle a germé dans l'esprit de MM. les congréganistes. Quant à l'idée d'héberger le^ fnmilles pour quatre sous, elle n'est pas, comme dî* r.iulrc, dans un sac. Leur donne-iron, avec le bon gilp, le reste?

Jô compte bien que la gargote paie patente. Son

tk RAPINE ^ ^9

exemple a, d'ailleurs, été suivi par les Eudistes de Saint-Martin, dans llle-et-Vilaine.

Académie de Nancy. — L'inspecteur de la Meuse écrit :

I.es établissements libres sont maîtres de leurs tarifs comme do leurs pro^^rammes. Le prix de Ja pension varie avec la situation de rortunc des familles; il est toiiioors inférieur à celui des lycées, et même de presque lous les collèf,'es. A luvigny surLoison. un interne ne paye pas plug de 400 francs, frais d éludes compris Ce chiifre fxuit desceiid-re à 300 francs et même a(i-<Jessous. Dnns cerlaïus élahlissements, les familles pauvres sont admises a s'acquiiter des frais de pension en fnnniissunt eu lutlarv, des olf)r.ffi de 1 Ciinfiorrimatiuii, fruits, lâyunics, de Grâce à ces accuminodéments, le recrutement des internes se lait sans trop de peine.

Echanger du civet de lalin contre des choux, des navets et des carottes, ce n'est pas une idée banale. Celle lîl a dû être fournie par quelque compagrîon anarchiste. Donne-moi de quoi que t as, je le donne-| rai de quoi que j'ai ! C'est la doctrine de la «f mise au' tas » et le retour aux trocs primitifs de l'âge du renne.

Le procédé était trop ingénieux pour n'avoir pas d'imilaleurs. Le bruit en est venu de Nancy jusqu'à Montpellier. 11 y a, là aussi, des établissemenls qui se font payer l'instruction en sacs de pommes de terre.

Je pourrais continuer la série des citations. On peut prendre un point queiconqijo du territoire, n'importe quel département; partout c'est la même doléance des inspecteurs d académie. Dans les Basses Alpes, comme dans TAriège, dans le Loiret Cher comme dans le Gers, dans la Haute-Loire comme dans la Gironde, "^artout en un mot, ces fonctionnaires signalent les avantages que consentent aux familles les maisons ecclésiastiques, et des accommodements qui vont jusqu'à la pure gratuité. Dans la Vendée les petits séminaires reçoivent gratuite- ^ ment fous les élèves ; c'est la règle. Au surplus, les inspecteurs sont d'accord pour reconnaître que sur ce terrain des tarifs la concurrence est ruineuse à rUniversité et la lutte impossible.

2G0 LE CLÊRICALISIkIE ET l'ÉCOLE

Et quel mal, objectera-t-on, voyez-vous à celUf concurrence si elle profite à la bourse des familles ; quel mal à la gratuité ?

Je ne crois pas, tant s'en faut, qu'il y ait le plus petit mal à rendre l'instruction économique ou gratuite, à la mettre de cette manière à la portée de tous. Je ne vois aucun inconvénient à une concurrence qui aurait de ces effets. Je demande seulement que cette concurrence soit loyale.

SuDDOsez deux marchands rivaux. L'un a ses ba* lances, ses bascules, tous ses instruments de pesage soumis à un contrôle sévère. L'autre a licence entière de débiter sa marchandise à. faux poids. Le second pourra vendre à meilleur compte et c'est le premier qui se ruinera.

Je viens de résumer en six lignes la moralité de la concurrence congréganiste.

Par quelle combinaison magique les congréganistes parviennent-ils à donner l'enseignement à vil prix, presque pour rien? Ouvrez la loi Falloux. Elle vous livrera le secret.

Ce secret est tout simple. La loi de 1850 exige du

chef de tout établissement secondaire libre le diplôme

! de bachelier. De ses professeurs, rien du tout ! Ces

professeurs professent en vertu de l'investiture que

leur donne un prête-nom.

C'est incroyable, mais c'est ainsi I

Le ministre de l'instruction publique, disait- M. Dubois, de la Seine-Inférieure, à propos de la loi de 183G, le ministre n'a pas le droit, à lui seul, de créer des professeurs d'histoire, des professeurs de philosophie, des professeurs de sciences ; il faut des épreuves publiques, il faut des concours ; il ne nomme que les hommes qui ont fait leurs preuves. Et voilà au contraire un particulier revêtu, il est vrai, d'un brevet de capacité, qui, à lui seul, a le droit de créer des professeurs de tous les genres, de tous les degrés ! Pouvez-vous laisser toutes les chances ouvertes à l'ignorance, h la spéculation et peut-être à des entreprises plus dangereuses encore ?

. L'admonestation s'adressait à M. Guizot. Le ministre de Louis-Philippe comprit; il accepta l'amendetoent Dubois et s'empressa de réparer son erreur.

fRi. de Fallouic, lui, ne demandait qu'à la commettre. }l fit décider sciemment que les chefs de maison [géraient, seuls, les éditeurs responsables de leur enseignement. Il donnait aux congréganistes un pavil- !lon à couvrir toutes sortes de marchandises. I L'Université réclame de tous ses maîtres, quels [qu'ils soient, et même des simples surveillants, des (diplômes et des titres. Les maîtres des maisons clé-j .'ricales n'ont besoin d'aucun grade.

." Connaître sa profession et savoir ce qu'on enseî- (gne : c'est la loi de toutes les carrières. On exige d'un étudiant le baccalauréat, et, pour enseigner, !on n'exige de ces gens-là aucune épreuve ! Le parjchemin d'un monsieur qui, lui, distribue aux enifants des portions plutôt que de l'enseignement, isuffît à tout ; les professeurs qui, eux, enseignent, ces professeurs, n'ont pas subi d'examen ! C'est •comme si l'on exigeait d'un cuisinier quil passât sa licence, et qu'un professeur de Faculté pût être choisi parmi les marmitons.

1 On devine si les maisons congréganistes ont fait fleur profit de cette volontaire omission de la loi We 1850. Dans quelle proportion, par rapnort à leur personnel enseignant, ces maisons possèdent-elles ;des maîtres gradués? Il est impossible de le savoir. iLes professeurs ne sont pas astreints à des diplômes; •'étant libres d'en avoir ou de n'en avoir pas, ifs ne •sont pas obligés de dire s'ils en ont. Et naturelleiment ils ne s'empressent pas de faire des confidenîces aux inspecteurs officiels qui visitent leur établissement ! Nous n'avons donc, sur ce chapitre, aucune (statistique probante.

1 Mais depuis quelques années et, en ce moment ^même, un phénomène se passe qui est pour nous édifier à cet égard. La loi du 16 juin 1881 sur Tinsttruction primaire a coupé aux congréganistes les' fponts sur lesquels les faisait passer la loi Falloux. I Qu'ont-ils fait? Vous croyez qu'ils se sont mis m •règle et qu'ils ont pris leurs grades? Ca, c'est bon pour des laïcs. Les congréganistes ont fait mieux. -Ils ont transformé en établissements secondaire^

202 LE CLÉRÏC\LISME ET L'ÉCOLE

tous co.ijx de Inurs olablissements primaires qwi p6 ropondciiont pas aux exigences de la loi du 16 Juin.

Il a suffi pour cette métamorphose d'une simple déclaration.

A Ihcure on j'écris, au mois de mars 1900, on

connaît cinquante et une de ces maisons possédant

un personnel scolaire de 11,577 élèves qui ont fait

de la sorte peau neuve. Leurs professeurs n'étant

pas capables de donner 1 instruction du premier

dee:ré, on les transforme en professeurs qui donne-

V I ront l'instruction du degré supérieur. Le procédé

î[' j est comique. Malheureusement il est efficace. On a

C^'j> oublié de corriger la loi Falloux. du côté de Tenseii-

gncment secondaire !

Les supercheries, hélas ! légales qui en résultent sont dénoncées dans les rapports des inspecteurs et des recteurs. Quelques exemples nous renseigneront.

Académie d'Aix (départenient des Alpes-Manlimes). — L'inspecteur écrit :

L'institntioTi Sain*-Loni<?. dn Nicf». n'pf^i airune ^colo primaire confrrôsanisto qui a pu (^tro rnj^'ôe en ôcoln seconj dairr T>'ir le seni fait qnf> son flut^rfcnr. pourvu du brevet ; éb^mcntairc. a étn romplncr^ par un nouveau directeur pos- S(Vlant le certiQrat d'aptitude à Vraseiprneaient spécial. ï)u même coup, màcc à l'inrohprenre de nos lois scolaires, l'établis^eracnt peut employer des maîtres dôpouivus de tout diplôme.

Académie do Rennes (département de la Loire- Inférieure). — L'inspecteur écrit :

Un seul établissement, appartient A des congrégations i le pensionnat Saint-Joseph, k Nantes.

Cet établissement appartient à la congrégaUon des Frères i de la Doctrine chrétienne.

Jusqu'au mois d'août 1894. U <^tait classé dans renseigne- i ment primaire comme école primaire supérieure privii^e; 1 Enai<? alors il s'est transformé en établissement secondaire S d'en*ïei.Grnement moderne, transformation purement nominale, car rien autre n'a été changé.

Académie de Poitiers (département de la Vendée). i^ L'inspecteur écrit :

te seul chajigement, mais celui-ci de gramde lmportanc^

que nous ayons à relever dans la marche de renseignement privé pendant la mêma période, ^'est produit en 1895, par suite de la transformation dU pensionnat primaire de Saint- • Gabriel en institution seco.ndaire. Grâce à une simple déc\a- , ration du directeur, cette maison, gui n'avait été jusque-là qu'une école primaire élémentaire, prit rang parmi les établissements secondaires et vint rompre en faveur de l'enseignement privé l'équilibre qui' avait existé jusque-là entre ce dernier et l'enseignement public. Il a suffi d'une seule ♦ condition pour opérer cette soudaine transmutation ; c'est que le nouveau directeur fût bachelier, conformément à la loi du 15 mars 1850. Le reste du personnel est demeuré le môme. Il est muni des mêmes titres, à savoir le brevet élémentaire. Il peut, en vertu de la même loi, n'en posséder aucun.

Tout est là ! Esquiver Tobligition d'un diplôme qu'on est incapable d'obtenir ; donner l'enseignement i au rabais au moyen d'un personnel de rencontre qu'on rémunère à vil prix ; voilà le double bénéfice des maisons congréganistes. Elles s'ouvrent à loutes sortes de maîtres et de surveillants. Un rapport en fait foi. ' '

Académie de Besançon. — L'inspecteur du Jura écrit ;

L'enseignement congréganiste recrute ses collaborateurs comme il lui plaît. Nul grade n'est exigé, si bien (lue certains établissem'mts secondaires sont devenus le refuga de professeurs libres que l'enseignement primaire avait rejetés parce qu'ils ne possédaient même pas un brevet simple.

Ne doutez pas, d'ailleurs, que la transformation soit purement apparente et nominale. L'enseignement est le même : c'est toujours l'instruction --rimaire qu'on distribue sous le couvert d'une nouvelle étiquette.

L'inspecteur d'académie de l'Aveyron parle def deux maisons congréganistes, Saint-Joseph et "Saint- Louis :

C'étaient, dit-il. des pensionnats d'enseignement primaire et primaire supérieur qui furent transformés en écoles secondaires, le premier pendant J année 1893, Je second î'annoc suivante. Sur les 992 élèves que comprennent ces dsux insli tutions, 275 seulement appartiennent en réalité à Tensei- • gnementsëcoiidàire moderne.

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f Mêmes constatations dans les départements dô

I rOuest. L'inspecteur de Maine-et-Loire parle d'un

i établissement d'Angers, tenu par les Frères de la

u doctrine chrétienne de Nancy, et qui, en 1898, comp-

\ tait 334 élèves :

^ Cet établissement, dit Tinspecteur, fut fondé en 1861comrae :

i école primaire supérieure, et transformée en 1867 en éta-

I blissement d'enseignement spécial, puis d'enseignement

. moderne.' Le directeur est pourvu du brevet supérieur st

^ du diplôme de l'enseignement çpécial. Au regard de la loi,

I la situation est donc régulière. Il reste à examiner si cet

A établissement est réellement un établissement secondafre,

ou s'il n'est pas toujours une école primaire supérieure.

• Tout d'abord, en dehors des classes primaires et élémen-

\ taires (7% 8', 9* et 10') dont les maîtres n'ont pas tous le

i brevet, sur les neuf professeurs chargés de l'enseignement

; secondaire, de la 6' à la V\ six ne possèdent que le brevet f ' simple, deux ont le brevet supérieur et le diplôme de l'en-

\ seignement spécial, un a le brevet simple et la première

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