LE MENSONGE DE LA LIBEIITH
C'est à la fois la gloire et le malheur du parti républicain d'avoir couvent prêté une oreille troji .confiante aux nobles phrases, ■ aux mots grandilo- 'cucnts, pourvu qu'à ces phrases pompeuses cL à ces mots sonores une idée généreuse eût l'air de correspondre. C'est ainsi que nous avons connu un . temps où la plupart d'entre nous se croyaient tenus d'être libre-échangistes, simplement parce que dans ' ce vocablô :' libre-échange, il entrait ce substantif : '. liberté. Nous avons fini, cependant, par regarder derrière l'expression; nous avons examiné la chose, et aujourd'hui chacun de nous se détermine pour
• ou contre le système par des. raisons économiques et
• non plus par des sentiments.
11 doit être permis d'avoir une égale audace en
: ce qui concerne .la liberté de l'enseignement; il dni':
être permis de chercher ce qui réellement se cache
• derrière ce grand mot. De très bons esprits, et des plus démocrates, en sont dupes. S'ils y avaient
. regardé de plus près, peut-être se seraient-ils aperçu ; qu'il y a là un non-sens et que là où on nous engage à voir une liberté, la liberté n'a pas grand •. chose à voir. .
24 LE CLERICxVLISME ET L'kCOLB
Le grand argument des cléricaux est de prétert- , 'dre que la liberté de renseignement est comme le corollaire de la liberté de conscience et que le droit d'enseigner est un droit primordial au même titre que le droit de manifester sa pensée. Ce serait un de ces droits naturels consacrés par la Déclaratioa des Droits de THomme, par toutes les Constitutions républicaines, un de ces droits que tout homme apporte au monde en naissant et qui sont, pour ainsi parler, l'accompagnement indispensable du droit de vivre.
Telle est, fidèlement résumée en deux phrases, la thèse qui a été soutenue plus d'une fois à la tribune de nos Parlements. Montalcmbert essayaii, mais en vain, de l'introduire dans un article de la Constitution de 1848. On la retrouve, à cinquante 'ans de distance, dans les CG;:its et les discours des polémistes cléricaux.
Voici comment s'exprimait au dernier congrès de VAsscclafion cdthdique de la Jeunesse française^ le
25 mai 1899, M. Henry Taudière, délégué de 1» Société gcntrale (VEducation et d" Enseignement :
Sur le terrain de la liberté, disait M. Taudière, nous som mes, semMe-t-il, inattaquables, étant couverts par les prin cipes mf^mes du droit français que nos adversaires dé riaient fondamentaux et intancribles.
Parler, écrire, enseigner, leur disons-nous, sont les trois formes essentielles de la manifestation de la pensée. Que ne leur assurez-vous à toutes trois l3 même traitement 7 Vous consacrez la liberté presque illimitée de la presse parce que, selon vous, la presse a une mission éducatrice ; nous ne discutons pas ici la règle et le motif qui vous Ta fait établir, mais pourquoi restreignez-vous ia liberté de l'enseignement dont le bui cet le môms ?
La question est nettement posée. La réponse sera faci:le.
Oui certes, nous voulons la liberté de parler. Mais cette liberté que nous réclamons pour nous-mêmes, qui donc vous la refuse ? Nous autres Républicains, nous n'avons que les tribunes improvisées de nos réunions publiques et de nos conférences. Vous autres cléricaux, vous avez les mômes tribunes, et, de
LES SaPnx&HES 25
filus que nous, vous élevez à demeure, dans chaque ville, dans chaque village, dans le moindre hameau, les chaires de vos églises 1 Nous discutons : vous sermonnez. Qui donc est le plus libre ?
Oui, certes, nous exigeons la liberté d'écrire. Mais cette liberté que nous exigeons pour nous-mêmes, qui donc vous la dénie ? Nous avons le livre : vous l'avez. Nous avons nos journaux : les sacristies ont )es leurs. Nous acceptons, nous autres laïcs, la responsabilité de nos polémiques ; trop souvent vos l'édacteurs ensoutanés s'abritent derrière leur soutane. Nous appelons la controverse : vous imposez Je dogme. Nous ne demandons qu'à éplucher vos leuilles étant certains d'avance d'y découvrir l'erreur ; vous excommuniez les nôtres, et c'est sans doute par peur qu'elles ne révèlent l'absurdité de vos doctrines. Pour qui donc est la liberté ?
Ces libertés-là, nous vous les accordons sans peine. La Liberté reconnaîtra les siens ; la Raison également. Mais ce que nous ne pouvons pas vous accor- , der, c'est qu'il y ait une assimilation possible entre ;, la liberté de la presse et la liberté d'enseigner.
La liberté de la presse s'exerce en plein air, à, ciel-ouvert. Elle s'exerce sous l'œil du magistrat. Elle s'exerce sous l'œil du public. Ses délits, puisque délits il y a, sont facilement saisissables ; ses erreurs, quand elle se trompe, sont visibles et vite * combattues. Elle apporte avec elle son propre cor^ rectif : la publicité. Peut-on lui comparer l'ensei* gnement qu'un maître distribue avec toute l'auto^ rite de l'homme fait à de jeunes esprits encore en formation, qu'il distribue sans contrôle, sans débat, à huis clos, entre les quatre murs d'une école ?
Car là gît la différence capitale, qui distingue l'enseignement des libertés naturelles dont on le rapproche. La liberté de la presse s'adresse à des adultes ; la liberté de l'enseignement — l'enseignement supérieur mis à part — ne vise que la jeu** nesse et l'adolescence. L'adulte a son libre arbitre, ' et il peut se défendre contre la propagande. Il peut réfléchir, discuter, accepter ou rejeter les doctrines.
20 LE CLÊUICALIS-ME ET. lJÊCOLE
qu'on lui propose: l'enfant,- inrapabte.tie f ontrôlc, * les accepte sans débat, les endosse, bon gré, mal gré, ■ les subit presque.
Nous avons là-dessus le témoignage des cléricaux : eux-mêmes.
Voici le témoignage de Mgr Gaume, dans son ^ livre le Ver rongeur des Reçûtes motUrnes, 11 étudie • le problème de l'éducation :
L'eniolgiiomcnt, dit-il, qui fait l'homme, C[ni forme pour
l:i vie sl]i esprit ci r/ui" <œ::î', snccoiiiplif dans la période
ciîi srpaij le b'jrrcau de rp.-'i l-B-Ctnice, suivant rette parole
ifi vraij ([u'elle t'-tait proveil>îaJvi il. y a trois mille ans:'Tel
U'iU'il fut aux jours do son adolu-ceuce, terriiominfe sera ciux
Ijijurs (le Fa vieillesse, et il n;î cl^'uiîrora pas. ^Prov. XXII. 6).
î.'i vie de rh--mnie se parta:j:.; eu ci^u-\ «'poquos parfaite- ; iri.Mit distinctes: Tcp'^q'ie d:\ recvoir ot rnoniiiie de -trans- Ki.'r'r.\ La iiremière comprend le temps de reducation ou de i'euseisiï-iii^'nt.
Ainsi, Tenfant, en qui l'esprit d'imitation domine, ne choisit pas dans i éducation qu'on lui offre ! 11 la reçoit. Et comm ent la reçoit-il ? i
C'est un pédagogue clirélien,. IM. Tabbé Dementîicn, recteur de la FacuUj catholique de Lyon, qui . va nous l'apprendre en un livic récent : Le Direcii/rrc de VEns/ignein^nt rel'ifjitux :
I/honim3, dit-il, est ce qu'on le fait : l'esprit Immain reste d'c-vdinaire tel (lu'cn 1? fibrine, et c'est daii- les écoles Ci:r.'il actiuieit les idtcî qui diriLr.-i--uc sa vie iurjUectuella ' et morale. Si l'on veut .'ravoir pourquoi ;elle généiation . I)3ns3 ceci ou cela, f.n n'a f;u'à piéter l'oreille a ce que lui l<uil enseii.;né ses maiires. « I) nu.'Z-uioi l'instruction j^en- - Ulant un quart de siè'^le, disait Lji])n!tz, et Je clriui^'eiai le - '.rn uide. » Jamais mieux que de notij temps on n';i c(.mpris l'inlluence profonde que rin-=truction exerce sur l'intelligence, et c'est pourquoi tous les partis mettent t:>nt d'ardeur à se disputer la direction intellectuelle de Ij. jeunesse.
Ils se la disputent, en effet, et Ton ne saurait mieux dire. L'enfant, aux yeux des cléricaux, ce ' n'est guère qu'une proie. C'est la chose sur laciuellt •. en peut faire main-basse.
Qu'on ne se récrie pas ! Voici Taveu :
L'enfance, dit l'abbé GuibiTt dans son Educateur av^>tre^ l'enfance est souple, docile à toutes les inHuences. Dans un.
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. milieu salutairo, elle est saine> et yertueusp ;.dans un milieu pervers, elle\se corrompt prompteoîant. Comme une cii^ inolle,ell3 reçoit intégralement le Caractère du scoau qu'on
i lui applique. Suivant la gracieuse comparaison de saint Grégoire de Nazianze, elle est dans les mains de l'éducateur comrne une branche flexible d'osier...
J'ai tort de m'arrôter à' des vérités si connues. De tout temps, on a été persuadé que, pour agir sur une société, il'i ac laut saisir l'enfance. . '
Vous entendez bien. Saisir Fenfanco ! L'assouplir comme la branche . d'osier ! La pétrir comme une cire vierge! La soumettre durant toute la vie aux influences premières ! Quelques-uns s'émanciperont sans doute. Voltaire fut élève des jésuites. RobesjPierre eut pour précepteur un cvêque. Mais pour "dix qui se libèrent des enseignements de l'école, soit ;par l'action d'un nouveau milieu, soit par la seule force de leur intelligence ou la vigueur de leur caractère, combien gardent l'empreinte initiale, sont ■incapables de s'affranchir et, sans s'en douter, ne pensent que par leurs maîtres !
Ainsi l'éducateur — quel qu'il soit, au surplus, qu'il soit clérical ou libre-penseur, qu'il fasse appel à la croyance aveugle ou qu'il excite la raison naissante de son élève — l'éducateur, en mettant la • main sur une jeune intelligence, en la formant comme ils disent, urépare et fait l'homme mûr. Ainsi, l'éducation peut donner le moyen de capter, dans la faiblesse de l'enfant, les croyances, les opinions et l'esprit du futur c^^toyen ; et c'est un droit,, à ce point redoutable, qui serait une liberté naturelle ! C'est cette liberté qui se trouverait inscrite parmi « ces principes mêmes du droit français, quo nous déclarons fondamentaux et intangibles », c'est-à-dirr. dans la Déclaration des Droits dô l'Homme I ".
L'article XI de la Déclaration des Droits proclame que : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme et que fout citoyen peut parler .écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus do celte liberté dans les cas déterminés oar la loi »il
2i iJL CUHKlCAllSMK KT L^COLB
Serait-ce de cet article que les cléricaux prétendent faire dériver la liberté dVnseignemenl K)n peut d fi- Jbord faire la remarque que, parmi les divers mod «s do libre ccmmunication de pensées et d'opinions, 1 article n'énumèrc nullement le droit d'enseiçner. Mais ce qu'il faut remarquer surtout, c'est que cet article est précédé d un article IV qui slipple que îà liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui, et qu'ainsi « l'exercice des droits natuiels de chaque homme n'a de bornes que celles nui assurent «lux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. »
lin d autres termes, la liberté de Tun doit avoir <*o:/jrrrj contrepartie la liberté de l'autre. La liberté <U: f'orn rnuniquer des opinions suppose, exige chez i'':Un iL.u\\uA on les ccmmuniquo, la liberté de les iL <- i\('V ('[ rrîlc de s'y soustraire. Cette liberté existe r\,iz \'!\(lu\U'\ oxiste-t-clle chez l'enfant? On vient ^'f. ■.oi,' riii<; !r.s cl('ricanx eux-mêmes confessent Je roiitivurr-. S'il:-: o-i/njui le prétendre, ils seraient déi/:' ..Ij;-; |;.''.r ](t Co^ic (|ui consacre un chapitre à la i:i.:n.ri\<'', l'iMiioilf. au ro^^'-ard des juristes, répond «••. " Nij^' j./ .-'.miAi'jii lû'^-ale d'incapacité inteJiec-
tHî île ...
'ir. : il y a. jiri-.omption légale que Tenfanl, pour ^' := -'' -■ '''■<< ; (\(t yii vie enfantine, est dépourvu du '■'■ ■■• • i'.';ii.'''. ^îii libre iiFaçe et de la jouissance de i" •• •■■' n. ( o/.'ji.U'jit u'Imcltre, en ce qui le concerne, ' ' ■' ''■'■' i^ <'<■ . ■' Jj'cver à sd raison et de la diriger ^'.^' '■ ::»,' .' ;' ;.; liin-lle?
-■ ■-'-'='' '':• 1 Mj .^:.' nement n'est donc qu'une ^■". :-' ■ ' ' ■ './.'i'.f. Ci 4 lo contraire d'une liberté, ' ' '' '- - - '' ' ■^' '"•; J"<'''iucalion est un acte d'asservisser '■ ' \ : J '•;-<.•. :--f..»/j<. ni -- salutaire ou coupable, >■ ■ •■'' '^- <•'.- - ■ 'U: ]<-])i'ii de celui qu'on éduque
i y.\' a l'xi (]h liLert'i d'enseignement. Le droit <\' <-.:,, <:WjL<:r ent \\n iJOuvr;ir, un office, une fonction. Le législateur institue le pouvoir, règle rcffioe, confère la fonction. Tout le problème eslt de s.^voic à qui cette fonction doit être dévolue.
£r,3 aOJî'HiSMES