‹ Le cléricalisme et l'école: la loi Falloux, mars, 1900Chapitre 36 sur 47 · LE BUT FINAL · texte numérisé non relu

LE BUT FINAL

J'aime laisser parler les documents. Quand on prend à partie des adversaires et qu'on veut découvrir au public leur pensée, rien n'est tel que d'alTor arracher cette pensée aux feuilles de leurs journaux, i aux pages de leurs livres et de la traîner toute nue ' sous les regards de la foule. Le polémiste prouve ainsi sa franchise. -Il prouve sa prudence. M'étant promis de dévoiler les desseins de l'Eglise, je ne voudrais pas que le lecteur pût me prêter un excès d'imagination. Je préfère en appeler au témoignage dé l'Eglise elle-même, de ses avocats et de ses écrivains.

Mgr Gaume, et avec lui tous les pédagogues cléricaux qui ont écrit depuis la loi Falloux, ne se sont pas gênés pour laisser voir, au lendemain de la victoire, l'importance du butin conquis et le but final à atteindre.

Le but final, c'est la souveraineté de l'Eglise. Simplement

« — Les sagea de tous les temps l'ont proclamé, écrit - Mgr Gaume. A' nos yeux, disent-ils, l'unique moyen de réformer ]e genre humain, c'est de réformer l'éducation de la jeunesse. L'éducation est le seul levier avec lequel on puisse soulever le monde. L'éducation c'est l'empire, parce Que l'éducation c'est l'homme, et l'homme c'est la société. »

Quand les sages n'auraient pas rendu cet hommage unanime & l'impérissable vérité que nous signalons, il suffirait^ pour n'en pas douter, de voir l'acharnement opiniâtre avec lequel, dans tous les temps et dans tous les lieux, les deux puissances du bien et du mal se disputent l'em^re de

(-.t. fil/

200 L£ CLERICALISME ET L'eCOLEI

réducation. Sous la question, en apparence fort secondaire, de savoir qui approchera de Tenfant pour lui enseigner la lecture, l'écriture, le calcul, le grec ou le latin, se cache, en dernière analyse, une question de souveraineté : • La férule du maître est le sceptre du monde. » *

Oui, la férule du maître est le sceptre du monde i Mais ce monde lui-mcmc que serait-il devenu le jour où le sceptre du monde ce serait le goupillon du prêtre? Que serait Thumanité; que serait notre France le jour où TEglise romaine les aurait pétries à son image, frappées à son effigie ?

Le prêtre ne règne et ne peut régner qu'après une révoluHon dans les mœurs, un bouleversement radical de la vie sociale. Pour fonder sa suprématie, il hii faut la table rase. Rien ne devra subsister, soit ' en haut, soit en bas, de ce qui fut Tesprit de la Révolution et le Droit des temps modernes. L'école congréganiste a commencé ce bouleversement par le . faîte ; TEglise a fait ce calcul que le peuple se trans- .\ j formerait au contact de ses classes dirigeantes :

Quelque profond que soit le mal qui désagrège la société actuelle, écrit labbé Demenihon, nous pouvons arriver à y remédier, peu à peu, par notre influence sur la jeune l^énération qui grandit à nos côtés.

Non, cette espérance n'est point présomptueuse. D'après la dernière statistique offlcieUe pour Tannée 1892, la population scolaire des divers établissements de ? renseignement secondaire en Franco, ne comprend pas tooins de 175,000 jeunes gens. Eh bien ! supposez que, sur les bancs de la classe d'instruction religieuse, cette jeunesse d'élite apprenne à mieux connaître et, dès lors, âi aimer ou au moins à respecter notre belle et sainte religion, quelle transformation prochaine dans notre vie sociale ! Quelle rénovation dans le peuple lui-même, puisque ce sont les classes éclairées qui font le peuple, par l'influence de leurs idées et de leurs sentiments!

Ne dût-on même compter que sur les élèves des institutions ecclésiastiques, où l'action de l'enseignement religieux est mieux secondée, quels gages d'espérance pour l'avenir de notre pays, si le cours de religion y portait tous ses fruits ce salut! Le nombre des élèves de nos quatre cents sémit.- paires ou collèges dépasse le chiffre de 75,000. Calculez leur nombre dans dix ans, et dites ce que pourrait alors celle armée de chrétiens instruits, se faisant apôtres au mUieadenos assemblées politiques, dans les carrières libé-

LES DESSEINS DE L*EGLISB 207

raies et les mille fonctions de l'Etat — quand même les défaillances en enlèveraient la moitié à la cause du catho- | licisme pur !

D'ailleurs, ce n'est pas seulement sur le nombre des élèves dans les établissements libres que reposent nos espérances de régénération sociale par l'instruction religieuse... Une autre base de nos espérances, c'est le rôle que peuvent aspirer à remplir plus tard les élèves de l'enseignement secondaire. C'est parmi eux, en effet, que se recrutent la plupart de ceux qui, dans quinze ou vingt ans d'ici, se trouveront à la tête de la société dans chacune des plus importantes carrières ; et ce sont eux qui exerceront une toute-puissante action sur l'opinion et les affaires, par la presse, par le rang social.

...Puisque c'est dans nos maisons que se prépare la jeunesse qui est l'avenir, semons dans les esprits ce que nous voulons récolter dans la société... '

Ce que renseignement aura fait, d'autres œuvres le compléteront. Le réseau du filet que le Cléricalisme a jeté sur la France compte plus d'une maille. L'enfant que l'école des congrcl^anistes a saisi est ! une proie qui ne doit plus échapper à l'Eglise. Au sortir de l'école, de nouveaux hommes noirs la guettent. S'il est pieux, enclin au sacerdoce, il aura affaire à « l'Œuvre des vocations religieuses ». S'il est apparenté et riche, on l'affiliera à « l'Œuvre do Persévérance pour les étudiants et jeunes gens du monde ». Enrôlé sous les drapeaux, il sera enrôlé aux « Œuvres militaires ». Plus tard, quand il aura pignon sur rue, on le fera entrer à « l'Œuvre des j mariages » ou à « l'Œuvre des Saintes-Familles ». Est-il répandu, intrigant, avisé ? Il a sa place i , « l'Œuvre des renseignements et consultations », à,' « l'Œuvre de défense religieuse et de propagation ». Il sera des « Œuvres d'assistance », des « Œuvres de retraites et pèlerinages ». Il sera en même temps de « l'Œuvre des catéchismes et premières communions », côté des adolescents ; et, côté des adultes, il sera des « Conférences de Saint-Vincent-de-Paul ». ■

Est-il de condition plus humble? Vit-il de son labeur? Le clergé lui ouvrira les «Ecoles professionnelles catholiques », les « Cercles d'ouvriers et d'emplovés de commerce ». Il trouvera du travail aux

298 LE CLÉRICALISME ET l'kCOLE

« Œuvres de placement ». En attendant, il trouvera du pain à « l'Œuvre des Fourneaux ». (Voir le Guide pratique de V Homme d^ œuvre ^ Rondelet, éditeur ; le Manuel gémral des Œuvres charitables et sociales, Poussielgue, éditeur).

, - I La prétention de l'Eglise, c'est de prendre Thomf « I me au berceau et de ne le rendre qu'à la tombe. L'homme doit être sa chose. Celui que le cléricalisme a engrené, le cléricalisme ne le lâchera plus que forcé et contraint ; aux esprits que l'Eglise a formés, l'Eglise veut toujours être présente. S'ils allaient échapper à ses rets et à ses ordres ?

A rassemblée de la « Société générale d'Education et d'enseignement » en 1898. M. Keller exprimait le regret et le tort que causent à l'Eglise certaines désertions, certaines timidités. Le coupable, bien entendu, c'était toujours l'Etat. Toujours lui !

[ Elevés par l'Etat, gémissait M. Keller, nos étudiants, môme les plus chrétiens, ont presque tous le fétichisme de la loi, fût-elle injuste et impie, le culte de TEtat-Providence, d'où l'on attend toute initiative, toute âîrection, toute assistance ; la peur du prêtre et de sa légitime influence ; l'horreur irréfléchie de la mainmorte et des fondations religieuses et charitables qui peuvent seules garantir l'indépendance de l'Eglise, de sa hiérarchie et de ses . oeuvres.

Elle est là tout entière, enfermée en quelques lignes, Tarrière-pensée cléricale ! A l'Eglise, il faut appartenir corps et biens. 11 lui faut des âmes soumises et des esprits dociles qui se courbent sous son joug, qui respectent toutes ses prétentions, qui l'approuvent dans tous ses actes, l'admirent dans toutes ses entreprises et qui surtout n'aient pas « l'horreur irréfléchie de la mainmorte ! »

Cette horreur irréfléchie de la mainmorte, la vieille France l'avait, même au temps de la monarchie absolue ! A défaut de la Cour, qui trop souvent était complice, les parlementaires se fâchaient, regimbaient et mettaient le holà. Ce qui suit est extrait des registres du Parlement de Toulouse :

Çur ce qui a esté représenté, que depuis quelques années

LES DESSEINS DE L*EGLÏS13 '" 200

les Maisons Re.ligienses de la présent Ville ont fait dès acquisitions si considôrabic/iî tant dans lad. ville qu'aux environs d'icelle de plusieurs Seirgneuries, Possessions ê.t''rer.rè3 Nixbles en Justice de. grande ^e notable valleur ; (ïuU est à craindre que dans peu de temps tout le Domains qui estoit ci'-devant le patrimoine des meilleures maisons de la Province né devint enfin l'héritage' pèrpôtuel desditos ]Mais.;ns Beligieuses, si. par une prévoyance digne de la providence dff la Cour il n'y estoit pourvu. La Cour a fait et fait inliibîtions et deffenses à tous les Syndics desclitcs Maison3 Religieuses de par-cy après fiaire de nouvelles Acquisitions! daiis la présent Ville, n'y d'aucunes terres et pos.sossionsî À.-dix lieues aux environs d'icelle, à peine de dix i)i;l livres et de cassation des Contrats de vente. Auquel elfiict Ordonne ladite Cour que le présent arrest sera publié en Ja " présent Ville et partout où besoin s^ra à la diligi^nce du Procureur Général du Roy. Prononcé à Tolose. en Parlement, le cinquiesme May mil six cens soixante-cinq. Monsieur De Papus, rapporteur.

Les Parlementaires du dix-septième siècle avaient/ au moins le mérite de trancher dans le viî. Leui'S; arrière-neveux, plus timides, osent à peine parler* dfe mesures fiscales. Le droit d'accroissement leur fait Teffet d'une rigueur énorme. Quant à ces pauvres congrégations, elles hurlent comme si on les voulait écorcher, dès l'instant qu'on les prie d aller faire un tour chez M. le percepteur. Les plus c. torchés ne sont pourtant pas ceux qui hurlent le plus fort ! Ce que l'Eglise aime le mieux dans ses brebis, | c'est la laine, et Dieu seul peut savoir si elle les; tond ras et court ! Les brebis se IpJssent faire. On les' a "dressées pour être tondues Car l'Eglise, en formant des personnes pieuses, ne les forme jamais pour d'autres dieux que le sien, et ce Dieu est Uxi Dieu jaloux qui veut l'homme tout entier. Si elle s'est appliquée dès l'école à semer l'ignorance dans le cerveau des enfants, ce n'est pour récolter les révoltes de leur raison mûre. Si elle s'est appliquée a cultiver la soumission dans ces jeunes esprits, ce n'est pour récolter un peu plus tard leurs critiques. Son prestige et sa richesse sont faits précisémenc et de cette ignorance et de celte soumission.

Ils sont faits aussi de la condescendance des pou-

▼oirs publics, et les petits profits de l'Eglise se mesurent au cléricalisme de TEtat. Sous Napoléon, depuis 1802 jusqu'en 1815, les dons et legs ne dépassèrent pas 2,900,060 francs pour une période de douze années. En 1814, ils étaient de 133,000 fr. En 1818, BOUS la Restauration, ils bondissaient à 1,473,640 fr. En 1819, toujours sous la Restauration, mais sous le ministère libéral de Serre, ils retombèrent à 771,000 fr. En 1820, époque de réaction, ils remontèrent à 1,331,900 fr. En 1822, ils progressaient et montaient au chiffre de 1,925,000 fr. En 1823, lis atteignaient le chiffre de 2,677,000 fr. En une seule année, l'Eglise en empocha pour 11,287,500 fr. La moyenne des quatre dernières années fut de quatre millions par an.

La Kévolutiou de Juillet survenant, les bénéfices de l'Eglise dégringolaient aussitôt à 628,000 fr. •chiffre de 1831.

Le relevé de ces dons et legs était public sous le premier Empire. Le gouvernement de Louis X\rJII mit bon ordre à cette indiscrétion si fâcheuse pou/ le clergé, et c'est seulement par une bonne chance qu'on peut en être informé aujourd'hui, sous la troisième République.

On trouvera, d'autre part, une carte de ces biens de mainmorte pour lesquels M. Keller réclame le respect. On y verra comment la tache de la spoliation s'est étendue à mesure que s'étendait la tache noire de l'obscurantisme. Voilà le résultat de leii- Beignement clérical ; le voilà, le paiement de ses . écoles gratuites ! Regardez ça, bourgeois de France, vous dont Montalembert exaltait jadis la peur et rassurait l'égoïsme. Reconnaissez votre œuvre ! Regardez donc ! Regardez ! Et voyez la belle morsure que la dent de l'Eglise a imprimée dans le bien d»*3 ^y^/ dévots, dans vos patrimoines, 'Messieurs...

Le Clergé hors T École

Page 1