L'ENSEIGNEMENT ET LA POLITIQUE
L'enseignement privé laïque a disparu. Sur les 187,186 élèves qui formaient. Tan dernier, la popu-, lation scolaire de la France, il n'en possédait que- 9,725. Il est mort de la concurrence frelatée de Tins-. tniction congréganiste. L'enseignement clérical et celui universitaire restent donc seuls en présence. C'est entre eux que la lutte est circonscrite. Entre la prétention de l'Eglise et le droit de TEtat, la question est de savoir qui aura gain de cause.
Ce n'est pas d'aujound'hui que l'enseignement clérical a donné de l'ombrage à la puissance pul)li~ que. La Convention avait exclu résolument le prêtre. de l'Ecole. «Aucun ci-devant noble, disait un décret, aucun ecclésiastique et ministre d'un culte quelconque, ne peut être élu instituteur national ». L'ancien régime s'était déjà défié des Jésuites, les avait refrénés souvent, deux fois chassés. La monarchie moderne, celle de la Restauration, alla plus loin qwe l'ancien régime, et par les fameuses ordufinapces de Mgr Feutrier, retira à toutes les congrégations non autorisées, l'exercice de l'enseignemont. Le régime de Juillet alla encore plus loin aue ia Ues-
tauration. Il ne retira pas le. droit d'instruire Ja jeunesse aux congrégatiohs seulement; il Je.tctîra individuellement à tous les membres de rés ccrnniunautés. Encore un coup et la monarchie conslitutionnelle eût fait ce qu'avaif^Mt la premicfêrll^publique, eût été aussi radicale.
On donnait pour motif à cette rigueur que les doctrines des Jésuites et des congrégations scut fausses, pernicieuses, détestables. C'était de la poltv mique. Si l'on admet le principe de la liberté d'enseignement, c'était aussi de l'arbitraire. L'arbitn-rj n'est plus que la loi si l'on considère que l'enseigne- I ment est une prérogative de la puissance publique et ' que nul ne peut l'exercer si l'Etat hé la lùï délègue. Le mandant a toujours le droit de choisir son mandataire. L'Etat, de même. Il a le droit de dire au clergé : « Nesciovos! Je ne vous connais pas. Vous n'éduquerez point la jeunesse parce que vous n'avez pas ma confiance. Vous n'avez pas ma confiance parca que entre vous et moi il n'y a aucune communauté dev principes sociaux et d'opinions politiques. »
La politique dans l'école? Bone Deus! dira Basile.
Mon Dieu, oui, la politique dans l'école. On entend bien que je ne parle pas d'infliger à des mar- 1 mots les casse-tcte de quelque affaire Dreyfus ou de ; leur faire résoudre le problème de l'Impôt proportionnel. Si la politique n'était qu'un art étroit et la*source d'irritantes querelles, il faudrait soigneusement en préserver l'école. Je donne au mot un sens^ plus large. Prise en ce sens, la politique est le point, de rencontre de toutes les connaissances humaines, * de toutes les sciences morales. Tout y concourt, la Philosophie comme l'Histoire. Elle est en tout; elle* est partout. Comment faire pour l'empêcher de s'in,-. filtrer dans l'Ecole?... • ^
Que messieurs les cléricaux ne se récrient pas si Tite. Il y a longtemps, ai-je besoin de le dire, que la politique a envahi leurs maisons enseignantes. •
J'ai précisément sous les yeux une pubhcac^Tn pédagogique. V Ecole française^ qui s'adresse aiu^.
tÉ CLERGE HORS L*ÉCOLE 303
professeurs comme aux élèves des institutions crngréganistes. C'est un recueil de devoirs, cancvris et corrigés. J'y cueille, au hasard des CK^efiiix, cds quelques citations.
Voici, pour le cours moyen de la deuxième année, un devoir dans la famille :
■ — Qae savez-vous de la suppression de la Compagnie de lësus T
— Les Jésuites, par leur influence sur l'c^diication de la Jeunesse, par la considération dont ils jouissaient près des princes et par leur soumission inébranlable an Souvorain- Pontife, opposaient le plus grand obstacle aux desseins de la secte philosophique et révolutionnaire. Mais, par Xesprit de parti, Pascal, porte-parole des Jansénistes, avait dans ses Lettres provinciales, «mensonge immortel », forgé des armes perfides où les ennemis de la Compagnie puisent depuis deux cents ans... (Ecole française, 16 juin IbO^J.,
Il est possible que ce soit là de l'histoire ; si j n'est pas de la polémique, c'est que je ne m'y ccîinais guère.
Voici encore de l'histoire. C'est une leçon pour le cours supérieur. Il s'agit de l'Edit de Nantes :
Les ennemis de l'Eglise affectent de dire que c*^ qu'elle repousse dans redit de Nantes, c'est l'esprit de tolérance dont il est imprégiié, et qu'elle n'aurait voiihi rien autre cliose aue l'extermination des hérétiques. C'est un prinripo fondamental de la civilisation chrétienne que la vérité seule a des droits et qu'en accorder à rerroiir c'est violor ce qu'on doit à la vérité. L'Eglise n'a donc jamais pu approuver et n'approuvera jamais le législateur qui, parlant Implicitement ou explicitement de l'idée païenne de l'indifiérence en matière de dogmes, la formulera prati(|iu?ment '.dans les règlements civils. On peut subir l'empire do la 'force ou la contrainte de l'upinion égarée ; il n'est pas 'permis d'établir l'égalité de la vérité et de l'erreur r^muie le principe même du gouvernement et la clef de voûte de •r ordre social.
j Mais à côté de ce principe invariable et inflexible, n'y -a-t-il pas de place pour le ménagement d(»s personnes ou pour l'accommodement aux exigences des faits ? (Ecole française, 6 mars 1898.)
• Si les rapports de l'Ep^lise et du léf^islatonr envi- ,sagés par ce commentaire ne sont pas de la poli- -tique, où donc la politique sera-t-elle?
804 LE CLÊRiaVLISME ET l'ÊCOLE
Toujours rhistoire à la façon de VEeole française. Voici une autre leçon du cours moyen sur la philosophie et les philosophes du dix-huitième siècle :
— Par philosophie, au dix-huitième siècle, dit VEcole fTançaisc, on entend l'esprit d'irréligion, d'incrédulité et d'indifférence qui, s'emparant d'abord des classes lettrées et cultivées, se répandit malheureusement dans toute la société. Ce beau nom, dont le sens véritable est étude, recherche, goût de la sagesse, doit malheureusement être, à cette époQue, pris comme syiionyme de haine de l'Eglise, haine de la révélation, haine de la religion. Cette philosophie est née du protestantisme qui, ayant rejeté le pouvoir enseignant de l'Eglise, laissait au libre examen et à la raison seule le droit de reconnaître le sens des Ecritures.
Ce déplorable nK)uvement, né en Angleterre, fut introduit î en France par la traduction des ouvrages anglais et bieRtôt ceux qu'on appela philosophes en vinrent aux opinions les plus extrêmes ; par essence, la libre-pensée ou rationalisme détruit l'autorité des Livres saints, la foi aux miracles, l'inspiration des Ecritures, enfin, la divinité de Jésus- Christ...
Toutes ces erreurs subsistent, sous des formes et des noms divers, encore aujourd'hui, et c'est le rationalisme, I lui-même impie, et qui les engendre toutes, que l'on prétend donner pour base à la morale neutre. (Ecole française 8 juin 1898.)
Nous touchions déjà à Tactualité politique. Maintenant nous y voici en plein. La citation qu'on va lire est empruntée au cours moyen, deuxième année. C'est un devoir dans la famille sur les « erreurs modernes » :
La franc-maçonnerie, d*origine ténébreuse et ancienne, a été organisée en Angleterre et introduite en France en 1725. C'est elle qui a préparé et accompli la Révolution et qui en perpétue l'esprit. Son but est double : la guerre à Jésus et le bouleversement de l'ordre social ; son moyen double aussi : le secret absolu et l'obéissance passive imposée h ses membres, dont, un grand nombre ignorent à quels desseins on les fait servir ; puis, l'action sur la jeunesse au moyen de l'enseignement dont elle cherche à s'emparer partout pour le laïciser, c'est-à-dire pour le déchristianiser. La Ligue de VEnseignement est sa fille. Les papes n'ont cessé de condamner cette secte. Léon XIII, en particulier, l'a flétrie plusieurs fois.
Le socialisme et le communisme, qui rêvent le bouleversement de la société au mépris de la justice et de l'hoanô-
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teté la plus élémentaire, sont l'expression vivante des dan- • gereux principes contenus dans cette secte. L'Eglise a condamné ces erreurs à plusieurs reprises. (Ecole fran* Caise,.14 juillet 1898.)
Voici le bouquet. C'est un devoir extrait du cours moyen :
Notre génération est née encore dans les jours de deuil. On nous appelait des vaincus. Certes, la défaite avait été terrible, car la patrie en restait longtemps abattue, faible ' et divisée. Ne semblait-il pas, d'ailleurs, qu'elle oubliât ses origines et reniât ses traditions, qu'infidèle à son Dieu, au - lieu de se tourner vers Lui, elle voulut l'éloigner d'elle en . le chassant de ses écoles, en l'écartant du chevet des malades, en effaçant son nom de ses institutions, en refusant de l'associer à ses joies et à ses deuils ? Mais ce n'était pas la France qui le voulait ainsi. Elle a pu hésiter sur les moyens de le dire, craignant d'abandonner les institutions qu'elle s'est donnée. Dieu a discerné le cœur de ses enfants et depuis qu'à l'appel d'une voix auguste, la France chrétienne comprend mieux qu'elle ne doit avoir qu'un seul drapeau, le relèvement de la patrie fait de grands pas... (École française, 11 novembre 1897.)
Si ce petit dithyrambe sur les « directions pontificales » et la politique des Ralliés incarnée dans le ministère Méline n'est pas de la politique toute pure, je ne sais plus, vraiment, ce qu'on entend '^ar ce mot.
Remarquez que je ne m'étonne ni ne m'indigne' | de ces enseignements. Je les constate à seule fin de ' démontrer que la politique s'est glissée dans Técole ; je vais plus loin et je prétends que, si elle ne s'y était , pas introduite, c'est nous-mêmes qui devrions l'y introduire.
Ceci n'est pas un paradoxe, encore moins une innovation. Tous les gouvernements s'en sont préoccupés. Déjà, à la Constituante, Talleyrand demandait qu'on fît des Droits de VHomme le catéchisme d'une éducation nationale. Le conventionnel Lakanal demandait, en Brumaire an III, qu'on apprît à la jeunesse française l'histoire toute palpitante de la Révolution. Le Premier Empire déclara . que « toutes les écoles de l'Université devaient
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prendre pour hases de leur enseignement la fidélité V TEmpereur, à la monarchie impériale et à la dynastie napoléonienne, conservatrice de toutes les idées proclamées par la Constitution ». Sous Louis XVIII, une ordonnance du 27 février 1821 proclamait que « les bases de Téducatiori devaient être la religion, la monarchie, la légitimité et la Charte ». Sous Louis-Philippe, Guizot, qui repoussait pourtant l'amendement Salverte, n'en déclarait pas moins \ que les droits et les devoirs du citoyen seraient corn- Ipris dans l'enseignement de la morale générale, Enfin, au lendemain du 24 Février, le projet de Car- ■not voulait V éducation civique dans les écoles primai- . res. Quel serait donc, à ce point de vue, le devoir de la troisième République?
Un article de la Revue Foliiigue et Parlementaire du mois d'octobre dernier, sur la Réforme de l'Enseignement, l'indiquait en excellents termes :
n'est un fait constant, écrivait le rédacteur, c'est que nos bacheliers d'aujourd'hui n'ont aucune notion des problèmes économiques et de très vagues données sur les constitutions d'Europe, sur les diverses constitutions modernes • et même sur celle de 1875 qui nous régit. De telle sorte que, plus tard, des gens qui prétendent s'occuper de politique, qui non seulement votent et affichent encore, en se décorant du titre de classes dirigeantes, la prétention de faire voter les autres, sont incapables, s'ils n'ont pas eu la patience de compléter eux-mêmes leur éducation, de discuter sainement la plupart des questions agitées aux Chambres et même de les comprendre. Les conséquences en sont immédiates : la seule politique qui intéresse ces gens, la seule qu'ils peuvent apprécier, c'est celle des incidents de séance, des interpellations violentes et vaines. Qu'on traite du privilège de la Banque de France ou du système protectionniste, cela ne les passionne guère, mais un bon inci- .dent Déroulède, ou les hurlements savamment nuancés de la droite sur le déplacement d'un curé, voilà qui est intéressant, voilà qui est capital ! Cette étrange aberration de J'opinion publique ne disparaîtra que du jour où Ton aura permis à la majorité des gens instruits d'apprécier une , discussion sérieuse. Et voilà pourquoi des notions de droit > constitutionnel et d'économie politique sont nécessaires dans les programmes futurs do rensei^irnement secondaire...
Ce xïui est vrai, de l'enseignement secondaire,
■ LE CLERGÉ .HORS /!;.■ ÉÇOl^E
n'est pas moins vrai du bas enseignement. La poli-» tique est désormais la chose de tous les électeurs. Depuis rhumble prolétaire jusqu'au bourgeois huppé, tous ont les mômes droits et tous ont les mêmes devoirg. Tous participent et concourent également à la vie politique et tous en doivent être instruits. L'intérêt social exige que les enfants fassent, dès récole et dans Técole, l'apprentissage de la vio | de citoyen.
Or, si les portes de l'école doivent s'ouvrir à la politique, elles doivent se fermer à l'homme noir. 1 Entre lui et nous il y a-incompatibil.ité. de^docjtrirjes sociales et de croyances politiques ! Que 'chacdn reste dans son. domaine : l'instituteur dans l'enseî-* Qnement et le moine dans la prédication de la foi. « Hors dé Téglise, point de salut », dit le prêtre.* Nous autres, laïcs et républicains, nous sommes moins exclusifs. Nous disons simplement ceci : e i clergé dans son Eglise, mais l'Eglise hors de l'école. ' |
SOS LE CLERICALISME ET l!ÉCOLQ