L'ÉTAT ENSEIGNANT
J'ai dit que le droit d'enseigner ne pouvait êtrd qu'une fonction dévolue par la loi et que tout la problème était précisément de savoir à qui cette fonction devait être dévolue.
Le problème devient facile à résoudre, si l'on consent à admettre cet axiome développé dans le discours d'un défenseur des plus ardents de la loi de 1850, dans le discours de M. Thiers, axiome qui, à mes yeux, est l'évidence même, à savoir que :
« L'enseignement de l'enfance doit avoir essentiellement des vérités pour bases et qu'à celui-là doit être réservé le droit d'enseignement, à CE- LUI-LA SEUL qui possède les vérités les mieux contrôlées, les vérités les mieux établies. »
Et j'ajoute tout de suite que celui-là, c'est l'Etat.
Je sais qu'une pareille thèse va à rencontre de toutes les idées reçues ; que mon idée d'une « orthodoxie » officielle est faite pour surprendre et semblera un peu paradoxale ; qu'elle a même par avance provoqué bien des réfutations.
Je laisse la parole à un homme qui fut, en même temps qu'un ardent démocrate, un catholique sincère. Le passage qu'on va lire est un extrait d'un
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^>'' fen 1850 par Arnaud de TArîège.
/ noble langage, avec une grande
^e et une' parfaite logique, les l^ressent devant la doctrine de
Ivolution, Condorcet avait refusé jublique le pouvoir .d'établir un Jqui dût être enseigné exclusi-
imus de Condorcet qu'Arnaud de TAricge paraphi'ase, en fc plaçant au point de vue de la Révolution accomplie :
*r Tona les prr.bli'jmes moderne?, disait Arnaud de l'Ariège, viennent se- r(''sumer dans la question de l'Etat, du rôle de ri'^tat. Si nou.-i nous fai:.ion^ une juste idée de la mission qu'il a à leniplir, des inodiliiatioiis que la puissance de l'Etat a subies par l'effiit djs révolutions (lui se sont succédées, nous aurions Ij lil des traditions Jiistoriques, nous aurions la clef de tous les problèmes sociaux : problème de rens.î:;:nenieat, problvMne du travail, problème de l'autorité, prt)blèriie de la libe;'ié.
On s'abiH'j ^^'iii-iaL-niL^nt sur la portée du mouvement révolutionnaire qr.i s'est opéré dans le sein des sociétés modernes, on se liaire que cotîe rtvoluîion a consisté seu-' lem-'.nt eii \\\\ dépl;i.:eni.nit de la souvf»rain;*îé, dans la souver:/iieté tran^poioe du inonani'.î-î h la naii-)n,.dans tousi ses (lioifs et peut-èîi'c des droits i)lus c<.;nsi(!erables encore. Car e:iiin, il seîuhL' que, lorstjue la nation elle-mênie est rbt'riiiviiî {\Ki ce i).;Uvori' souvciain; lor:(iue elle ne fait que rentrei' (i.'ius ia p;)ss.»ssion de ce qui n'auiait jamais dûlui élre l'.il.^vé, il i juible que, t-mt au moins, elle hérite de la succe^^ion tMit entière; il semble que, t)ut au moins, elle rec>n'iuieit t(/vis les droits cui ontiaient dans la notion de la souveraine:/', lorsque la souveraineté était entre ^es" mains du jiouvoir de^pdique.
\\\\ ])iiMi ! il n'eii csi, rien. ^
Assurément, c'est déjà iuimen^c que ce côté de la Révolution ; c'est (iéjà immense que t-'us les citoyens soient appelés î\ la souveia:n:^té ])ar le suîïi'a.q:e universel.
IVIais ce n'est pas t:,iut ; ce ne^t p;is 1.» rôté le ]-lus radical ;;■ ce n'est jias le s^us le plus décisif de la Révolution, si je puis lo dire. La liévolution a porté sur le domaine de l'Ktat ; ce domaine se trouve restieint: le souverain, aujourd'hui, n'a pas les mêm s droits, n'a pas les mêmes facultés qu'avait lo souverain avant la Kévolutiou de 1789.
Dans les sociétés antiiiues, toutes les facultés humaines,tous les droits de l'homme étaient résumés dans la personne du citoyen ; l'homme entr-ait donc lout, entier dans- la»
tE PRIKClPE!
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société temporelle ; 11 entrait, par conséquent, tout eiitie. BOUS la flomination, sous le ffouvernement des pouvoirs^ humains. Mais lorsque la révolution chrétienne s'est accomplie, il y a un côté de la personnalité hunmine qui s'est trouvé dégagé, affranchi, qui a été proclame^on domaine, inaliénable ; en sorte qu'à partir de ce moment l'homme n'est plus entré dans la société temporelle que par un côté de sa nature ; par un côté de sa nature, il est resté maître de lui-même, maître de ses croyances, maître de sa fol. C'est ce qui se résume dans le principe de la séparation des pouvoirs dans les matières religieuses. Et qu'est-ce qu'il en est résulté ? ^
Selon moi, le sens radical de la Révolution consiste en ce sens que le domaine de la souveraineté a été restreint. Quand je dépose mon vote dans l'urne, je ne délègue pas à un représentant toute ma puissance ; je ne le charge pas de professer pour moi un culte, une doctrine philosophique quelconque. Il n'a pas par conséquent cette mission, et, s'il veut entrer dans ce domaine, s'il veut s'immiscer dans le \ domaine spirituel ou scientifique, il est usurpateur ; il 1 usurpe une puissance que je ne lui ai pas déléguée.
Eli bien ! dire que l'Etat ne résume pas maintenant en lui toutes les facultés, toutes les forces d'une nation, tous les droits qui constituent la personnalité humaine ; dire qu'il n'a pas à intervenir dans les questions spirituelles, dans les questions de philosophie, qu'il n'a pas le droit \ d'affirmer la vérité, n'est-ce pas dire qu'il a perdu toute direction morale? n^est-ce pas dire qu'il n'a plus le droit' d'intervenir dans renseignement? ne devons-nous pas dire à l'Etat qu'il n'a plus le droit de s'emparer des jeunes génératiors, afin de former le cœur et l'esprit des enfants. Je crcjis (uif3 la conséquence est rigoureuse. Or, je dem'inda comment, chez une nation qui est constituée démocratiquement, dans an régime où la séparation des pouvoirs est accomplie, où l'Etat n'a plus le droit de s'occuper de riili-i gioii, d'afRvmer en philosophie, je demande sur quoi l'onl pourrait asseoir son droit d'intervenir dans l'enseignoment ' public. Par conséquent, j'ai le droit de dire que, lorsque l'Etat se présente pour donner renseignement et qu'il propose h une autre puissance usurpatrice une alliance, il est usuri>ateur aussi et qu'il entre dans un domaine qui ne lui appartient pas.
L'Etat n'a pas le choit (V affirmer la Vcritc ! En cette \ ^* phrase se résume toute Fargumcntation qu'on vient " de lire. En cette phrase se condensent toutes les objections qu'on peut faire au monopole de l'enseignement par l'Etat. Non, certes, lEtat n'a pas lo droit d'affirmer la Vérité ! Si l'Etat avait ce droit, la société n'aurait plus qu'à se laisser vivre dans une
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idéale Salente, gouvernée par la douce dictature d'une despotique sagesse. Mais qui donc a le droit d affirmer la Vérité ? Pas plus TEtat que tout autre, pas plus un autre que TEtat. Le prêtre seul a ]a irétention de détenir, par un divin privilège, la Vérité suprême. Mais cette prétention voisine avec ri.fsolence, car celui qui connaîtrait la vérité dernière connaîtrait les causes de tout, dans l'espace et dans le temps, et, par là, ce rare mortel s'égalerait à Dieu même ! Il faut laisser cette '^rétention aux augures. La vérité absolue n'est pas et ne peut pas êtro cLe ce monde. C'est pourquoi tous les crit^^riums proposés par les diverses philosophies pour rc^iiquérir la certitude font sourire le philosophe.. Ma:s, .en marge et à distance de Tincognoscibie Vérité, il y a les vérités humaines qui sont par rcippOxC à la X Vérité une et définitive, ce que sont en mathématiques ces lignes asymptotes qui, prolongées à l'infini, se rapprochent toujours sans se confondre jamais. Les vérités que l'homme peut se flatter de détenir ne sont jamais que des vérités relatives ; et de là vient le malentendu. Arnaud de l'Ariège avait raison de prétendre que l'Etat n'a pas le droit d'affirmer la Vérité, car ce droit n'appartient à personne. Il f n'en est pas moins vrai de dire que 1 Etat a le droit d'affirmer les vérités humaines les mieux établies, ' car lui seul, sous un régime nopulaire, a le critérium qui convient pour établir ces vérités : la consécration du sens commun, affirmée par le consentement général, c'est-à-dire par le SUFFRAGE UNIVERSEL.
' Lie PRINCIPE