‹ Le cléricalisme et l'école: la loi Falloux, mars, 1900Chapitre 9 sur 47 · LA SANCTION DU MONOPOL · texte numérisé non relu

LA SANCTION DU MONOPOL

Le critère que je propose pour les vérités sur les-» quelles doit être basé l'enseignement de l'Etat n'est | pas de mon invention, et il n'est pas d'un profane, i Je pourrais invoquer l'autorité de Reid, le père de la philosophie écossaise. J'invoquerai de préférence rlcux autorités que ne récuseront pas, je suppose, les personnes religieuses : l'autorité d'un jésuite, le i Père Buffier, et celle de Lamennais. L'un et l'autre, | comme Ptcid, d'ailleurs, ont vu dans « le sens commun )) et « le consentement universel » le critère de la certitude philosophique.

Diverses objections ont été faites, je ne l'ignore pas, au système de Reid et du Père Buffier. Pour la plupart, elles sont justes. Il est hors de doute que certaines vérités, par exemple les hautes vérités scientifiques, sont en dehors du domaine du sens commun. Il est encore hors de doute que nombre de vérités, évidences de demain, mais paradoxes d'aujourd'hui, risquent fort de ne pas obtenir à leur naissance la consécration du consentement universel. Mais ces objections, décisives quand il s'agit de la vérité absolue ou simplement de vérités supérieures, cessent d'être justes quand il s'agit de rechercher des principes, fût-ce sur le terrain de la science. Dans cette mesure, les systèmes de Reid, de Buffier 3t de l'auteur des Paroles d'un Croyant^ restent inatr taQuables ; le sens commun, manifesté par le consen-

tement universel, a qualité pour établir la règle. Est-ce que les problèmes les plus compliqués de la Tïiétaphysique n'ont pas à leur point de départ des l^truismes fournis par le sens commun? Est-ce que ' les problèmes les plus compliqués de la science n'ont pas à leur base des axiomes fournis par Tévidence, c'est-à-dire par la raison la plus élémentaire ? ,Ces truismes ne sont pas toute la philosophie; ces axiomes ne sont pas toute la science. Mais ils en sont le fondement ; ils en sont les règles initiales et pour ainsi dire les directrices.

Ainsi doit-il «en être pour l'enseignement et l'édu- :cation.

Il ne s'agit pas évidemment de faire décider par le sens commun, incarné dans le Suffrage universel, si la théorie atomique est exacte ou si la philosophie de Locke se trompe lorsqu'elle cherche» dans la 'sensation l'unique source des idées. Nous entrons ici dans la sphère des théories complexes, par conséquent, incertaines, et que le suffrage du plus grand nombre est impuissant à contredire ou à ratifier. « La raison, a dit Reid, a deux degrés, deux offices : l'un consiste à juger des choses évidentes par elles* mômes; l'autre à tirer de ces jugements des conséquences qui, en soi, ne sont pas évidentes. » Le premier de ces offices est la fonction propre du sens commun, et la seule ; mais cela suffit pour que toutes les doctrines, toutes les théories, toutes les inventions, toutes les connaissances humaines présupposent le sens commun.^

Le sens commun, d'après la définition du Père Buffier, c'est « la disposition que la nature a mise dans tous les hommes, ou manifestement dans la plupart d'entre eux, pour leur faire porter, quand ils ont atteint l'âge de la raison, un jugement commun et uniforme » sur un certain nombre de vérités élémentaires.. Or, si on doit des vérités à l'enfancei est-ce que l'enseignement ne doit pas trouver sa base dans les principes indiqués par le consentement général, par le Suffrage universel? Sans doute, tout l'enseignement ne se bornera pas à ceg

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principes, pas plus que ja géométrie ne se rériuit aux lemmes ; mais de même qiven géométrie tous' les théorèmes .et toutes les solutions se rattachent h ces lemmes, de même dans l'enseignement en, général toutes les connaissances exposées aux élèves se devront rattacher aux vérités premières, sanctionnées par racquiescemcnt général. Elles devront, dans une démocratie, graviter autour des principes affirmés par le Suffrage universel.

]']t quand j'avance que l'Etat seul a qualité pour enseigner, c'est en vertu de la même loi de nccesbUé tiociale qui soimiet les minorités à la vol"):n:3 du plus grand nombre. En fait de vérités premières, les l'aisons individuelles n'ont plus qualité et s'effa-. cent devant la raison de tous. De même, en matière (J. en:cigïiemcnt, aucun individu n'est à mené. coûtant que la société, représentée par l'Etat, de; distribuer les connaissances qui s'adressent à de jc'îiOG esprits, et qui doivent essentiellement êtro ba?cc3 sur le sens commun.

Qui d'-^nc, en effet, prêtre ou laïc, peut offrir pour scr.i eiîscigiicnicnt une sanclion égale à celle qu'offre Vïi^lrA^ une garantie aussi large, aussi sûre? Per-^ sonne.

tSans doute, il est possible que tel ou tel indivxdu — un homme de génie, je suppose — découvre et | apporte des vérités primordiales insoupçonnées! jusqup-Ià. Mais où est la garantie que ce sont des' vérités? Les vérités trop discutées, par conséquent trop discutables, peuvent être un aliment pour la r:ii.-cn des adultes, mais non pas pour l'esprit de Icnfance. Ce qu'il faut à l'esprit de l'enfant, ce , sont des vérités admises, classées, et, pour tout dire, orthodoxes. Le reste ne lui doit être soumis. qu'à titre documentaire.

C.ar l'Etat, lorsqu'il refuse aux particuliers la lil^crté de l'enseignement, n'a pas le droit de la leur refuser par ce motif que les doctrines qu'ils professent lui semblent bonnes ou mauvaises. Ce serait tenter un impossible départ entre la vérité et l'erreur, et c'est une tâche h laquelle les politiques

CO ^♦E CLÉRlCALIsilB ET L^ÈCOLB

comme les philosophes se sont toujours 'épuîsi^^^ Non ! L'Etat dit aux particuliers ceci :

« Je ne sais pas et je n'ai pas à savoir si vos principes sont faux ou justes. Exercez sur l'adultlt. .votre propagande ; c'est affaire entre vos arguments ,^ .. ' et sa critique. Peu m'importe I Mais votre liberté; s'arrête à l'enfant, qui n'est libre ni devant la raison jii devant la loi. L'enseignement est un pouvoir 1 réservé. Si je me l'attribue, c'est par une sorte de ;. préemption. Je ne vous écarte pas parce que vos idbctrincs me sont odieuses; je vous écarte parce- .que je suis sûr que mes doctrines ayant reçu la sanction du consentement général sont les mieux établies et, partant, les préférables. C'est parce que •les vôtres ne présentent pas les mêmes garanties que les miennes ; c'est parce qu'elles n'ont pas été soumises à une aussi puissante pierre de touche ; c'est, jen un mot, parce que mes vérités sont les plus ■incontestées et, à dire d'expert, les plus exemptes (d erreurs ; c'est parce que l'enseignement de l'enfance doit tourner dans le cercle de vérités de cette •nature ; c>st pour tous ces motifs que je m'arroge, et que je m'arroge exclusivement, le droit d'ensei- |gner la jeunesse. »

] L'Etat tiendra ce langage en vertu de l'axiome que f j'ai posé plus haut:"^

a ' , «L'enseignement de l'enfance, doit avoir cssen-

' '.. - - ;'ticllement des vérités pour bases, et à celui-là doit

'être remis le droit d'enseigner, à celui-là seul qui

•possède les vérités les mieux contrôlées, les vérités

ries mieux établies. »

11 y a encore d'autres raisons que l'Etat pourrait învoquer contre l'industrie particulière. Les indilA'idus, quels qu'ils soient, sont sujets, même invo^ jlontairement, au paradoxe, au parti prjs. L'Etas a* jle droit d'objecter aux individus que rien ne lui, •répond de leur impartialité, ni leur capacité, ni' -même leur vertu. On a vu des personnes très-

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Bévotes prtchant le régicide ; on trouve d'honnêtes i gens qui prônent l'anarchie et la propagande par le l fait. L'Etat seul, organe du corps social, a qualité '^ .pour donner impartialement, au nom de tous, l'en- • geignement et l'éducation. Suivant la belle définition de Royer-Collard, « il distribue l'éducation et l'enseignement comme il distribue la justice » en iVertu d'un pouvoir éminenl qui lui est propre.

Chose curieuse, cette impartialité même a été invoquée contre le monopole de l'Etat. De ce que la philosophie mi derne et la Révolution française ont proclimé la neulralité de l'Etat entre les diverses opinions, on en a conclu assez !og< rement que l'Etat ne devait pas avoir d'opinion du tout. Il ne [faudrait pourtant pas confondre la tolérance et l'indifferentisme I Loin que l'Etat doive s'abstenir de professer une doctrine, un Elat sans doctrine ne se comprendrait point. Eh quoi 1 un Etat n'aurait môme pris l'opinion (fu'il ?if firme par sa politique, par se- lois, par sa Constitation? Un Elat qui ne « pensoiaiL » point sor-iit un Etat inerte.

Toute politique ?e dnuble, qu'on le veuille ou non, J'nne phiiosopliie. S'il en ctait aulremor.t, que signifier:^ ient ces Déclarations des dA^ils ou des devoirs qai iHi'vent de préface h la plnpart de nos Constitutions rt'pnblicaines? De mC-me, toute manifest^licn rlectorale se double d'imo doclrine.

11 est facile de dire, avec Arnaud de l'Ariègo, quo l'électeur, en di^po-ant son bulletin dnns lurne, ne char.-Te p.ns se? reprd.^r'Utants de professer un culte, une do-'lrlne i-hilo^opbiçne qnelccnqiie. Assurément, on ne noinn-ie ^.as na dt-puté pour qu'il célèbre la fncsse on qi:'il ait une o;»i.niorj sur la Logique de i^ort-'R jyal, Ma:s on le noinme .^ur un programme e» qui dit pro.çrariMue dit forcément dcctrine.

Quand le corps élecU.ra] élit une nîoiorité, il 1 ^ sff rme, conscicmirient on ;n:UinctiVï'nient, une \ cuc^rine. i^>i la doctrine qui devient ensuite la : doctrine de^l Fiat. C'est celte doctrine que l'Etat '" enseigrant a le droit de professer.

• Wais. dira-ton avec M. Tliiers, Locke viendrai |

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l'avec un ministère et Lcibnitz avec un autre. » Urï. jour, c'est rEncyclopodie qui entrera au cabinet, et demain, c'est le Catéchisme qui montera au pouvoir. Votre doctrine sera variable comme les fluctuations du Sufiragc universel, j Eh! sans doute. Mais pourquoi pas? Est-ce que , ; vos lois SOUL stables et définitives? Est-ce qu'elles 0-. ne varient pas avec la doctrine de TEtat et le progi^ès du temps? Cette mobilité, c'est le cours môme de Jesprit humain. Et, au surplus, ces variations ne sont pas pour inquiéter. Elles peuvent porter sur les détails, mais sur les principes le sens commun et avec lui le Suffrage universel se tienntot fermes., Dans un régime d'opinion, il faut savoir comï>ter sur la volonté populaire ; Texpérience démontre. t que Terreur de la veille est promptement effacée |par la réflexion du lendemain. Ayons donc confiance au sens commun et proclamons que dans les sources .\ives du Suffrage universel, où lEtit républicain ! puise sa raison d'être et son autorité, TEtat puise 'aussi le droit de former les jeunes générations, / l'autorité pour enseigner, la raison d'être de sou ^ < monopole.

Les Raisons de Tartufe

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