‹ Le cléricalisme, questions d'éducation nationale;Chapitre 16 sur 28 · La laïcité de l'école primaire venait d'être décidée · texte numérisé non relu

La laïcité de l'école primaire venait d'être décidée

les empiétements, les tyrannies. Si vous voulez, messieurs, mesurer quelle est la portée de cet acte accompli, permettez-moi de vous lire des extraits d'un document bien caractéristique qui sera le premier de la longue série de citations que je me propose de faire dérouler devant vous. J'emprunte à la Revue catholique (Rires), qui malheureusement a parfaitement raison dans ce qu'elle affirme, l'indication des devoirs que la loi impose à l'instituteur au sujet de l'enseignement religieux. Voici l'énumération, dont je passe les articles les moins importants :

1* L'instituteur doit instruire les enfants dans la religion; il doit pratiquer la religion et le bon exemple; 3° il doit être plein de respect pour M. le curé... (Rires); 4" il doit veiller constamment sur rinnocence des enfants... {Xouveaux rires).,. 9* il doit finir et commencer toutes les classes par une prière; 10* il doit conduire les enfants aux offices, c'est-à-dire à la Messe et aux Vêpres le dimanche, et les y surveiller; 11" il doit amener les enfants à l'église pour les y catéchiser toutes les fois que M. le curé le juge nécessaire, et les y surveiller; 12* il doit surveiller les enfants à l'église et pendant les exercices de religion, et les édifier par son exemple (Très bien! et rires); 13* il doit exiger que les enfants qui savent lire aient un livre de prières approuvé par l'évêquedu diocèse;... 15* il doit apprendre tous les jours aux enfants, outre leurs prières, le catéchisme du diocèse et l'histoire sainte; 16* il doit chaque jour faire apprendre une partie de l'Évangile qui sera récité en entier le samedi; 17* il doit chaque jour faire apprendre une leçon de catéchisme, môme aux enfants qui ont fait leur première communion;... 19° il doit apprendre à lire le latin dans le Psautier ou d'autres livres en usage pour les offices publics du diocèse;... 21* il doit, à la sortie de la classe et de l'église, conduire les enfants chez eux; 22* il doit, en cas d'absence, même autorisée, en prévenir M. le curé. (Hilarité générale.)

Et croyez-vous, messieurs, que cette organisation de l'esclavage soit une simple formule théorique et inofîensive? Non, Nosseigneurs les évéques ont eu soin de la réduire en règles pratiques.

Écoutez ce que dit M. Dabert, évèque de Périgueux et de Sarlat. Voici un document par lequel il demande des renseignements confidentiels sur chaque institu-

leur ; ce questionnaire comprend une séHe de numéros dont je vous lis les plus intéressants :

3** L'instituteur fait-il toujours précéder et suivre les classes des prières prescrites? 4° Les dimanches et fêtes d'obligation, conduit-il lui-même les élèves à la Messe? 5* Les conduit-il également aux Vêpres? 6" Les surveille-t-il? V Conduit-il ou fait-il conduire les enfants au catéchisme? 8* Enseigne-t-il chaque jour la lettre du catéchisme? 9° Fait-il réciter chaque jour une partie de l'Évangile du dimanche, et le samedi TÉvangile en entier? 10° La lecture du latin fait-elle partie de l'enseignement de Fécole? 13° Le curé fréquente-tril régulièrement Técole? 16° L'instituteur fréquente-t-il les cafés, les auberges? (Rires.)

AfOche-t-il par ses lectures, ses fréquentations et ses conversations, des idées politiques subversives ou dangereuses? (iVot*veaux rires.)

Il ne faudrait pas croire que ces étranges exigences, qui franchissent, comme vous le voyez, les limites de l'école, ne s'appliquent qu'aux instituteurs publics; non, les instituteurs libres eux-mêmes y étaient soumis. J'en trouve la preuve dans un douloureux arrêt de l'ancien Conseil supérieur de l'instruction publique — vous jugerez du coup quel bénéfice cela a été d'en changer — qui condamne à l'interdiction absolue d'enseigner, c'està-dire à la mort civile en matière d'enseignement, un instituteur du Rhône, dans les termes suivants :

Considérant que l'article de la loi du 15 mars 1850 place l'instruction morale et religieuse en tête des matières qui doivent être nécessairement enseignées dans les écoles primaires..., que cette disposition est obligatoire pour les instituteurs libres aussi bien que pour les instituteurs publics, condamne le sieur Hugon à l'unanimité...

Voilà ce qu'on faisait de la liberté de l'instituteur; et celle de l'élève, la respectait-on davantage? Ah! le texte de la loi suffît! Mais pour les tyrannies de détail, je pourrais prendre des exemples par centaines; j'en choisis un tout récent, parce qu'il est intéressant par sa date même et qu'il montre ce qui devait exister dans le passé, alors qu'encore aujourd'hui pareille chose a lieu.

62 LE GLÉHICALISME

M. le préfet de Maine-et-Loire,

Vu le rapport de M. l'inspecteur d'académie, en date du 13 juillet 1881;

Considérant que M"* Vigneau, sœur Sainte-Blanche, de la congrégation de la Pommeraye, institutrice publique à Cherré, a pendant deux ans exercé une pression sur la jeune Louise Denou, en vue de Tobliger à des pratiques religieuses contraires aux vues de sa famille, en l'isolant de ses compagnes, en l'obsédant de questions indiscrètes sur le régime de nourriture adopté le vendredi par ses parents, en lui ordonnant de se rendre à l'église malgré leur défense...

Considérant en outre :

Il s'agit ici de bâillons, d'incarcération, de coups de bâton; cela ne fait pas absolument partie de renseignement religieux, dont j'ai seulement à m'occuper aujourd'hui. (Rires.)

Considérant que M""* Vigneau déclare que les lois de Dieu seul lui dictent sa conduite, etc., Révoque, etc. {Applaudissements,)

Ainsi, messieurs, s'exécutaient à la lettre ces paroles d'un homme autorisé, dans un petit livre couvert par un bref papal, d'un homme aux doctrines duquel une approbation spéciale vient d'être donnée par une lettre écrite par S. M. Henri V, de M«^ de Ségur :

Comme la famille, l'école doit être unie à l'Église ; elle doit être subordonnée à VÉglise en tout ce qui concerne la direction de l'esprit et du cœur des enfants...

Ainsi en est-il par rapport à la subordination de toutes choses à l'Église. L'école, l'éducation, l'enseignement, la famille, la société, la direction des choses publiques, le gouvernement des États, tout, en un mot, sur la terre doit être soumis à Dieu, et par conséquent subordonné à la doctrine divine, aux saintes directions de son Église.

Et lorsqu'il s'agissait pour le pauvre instituteur, pour la jeune institutrice, de subir le brevet exigé des laïques, oh! c'est alors que l'enseignement religieux se montrait dans toute sa beauté.

Voulez-vous que je vous lise un certain nombre de questions posées à l'examen du brevet, dont quelques-

vGoosle

unes dans la bonne ville de Paris? J'ai pu les obtenir, grâce à certaines intelligences dans la place. {Rires.)

Dans quel état ressusciteront les corps des réprouvés? (Bilarite générale.)

Nommez les douze tribus; leur disposition sur la rive droite et la rive gauche du Jourdain.

L*arc-en-ciel existait-il avant le déluge? (Rires.) Y a-t-il des processions dans le ciel? {Hilarité générale.) Je suppose que vous soyez cuisinière, dit à une jeune élève un vicaire de Rouen; votre devoir est de goûter le bouillon du potau-feu {Rires)y et cependant pour communier dignement, vous devez vous présenter à jeun; que ferez-vous? — Je cracherai le bouillon, répond la jeune fille. {Exclamations et bruyante hilafnté,)

Enfin, en voici une autre, récente, qui ne vient pas d® province et qui s'adressait à une jeune fille :

Notre-Seigneur a-t-il opéré seul dans le mystère de Tincarnation? (Murmures.)

Vous pouvez juger par là, messieurs, de la portée de la libération décidée par la Chambre; mais vous entendez bien que ce résultat n'a pas été obtenu sans des pleurs et des grincements de dents, comme dans la géhenne fabuleuse. Les injures, les menaces, les anathèmes, n'ont pas fait défaut; et l'on a vu des hommes, soudain inquiets de l'avenir de la République, nous dire : Vous la perdrez, votre République; lorsque le peuple sera convoqué dans ses comices, il saura, en vous proscrivant, vous qui avez voté ainsi, venger la religion outragée.

Et je me rappelle que je répondais : « Puisqu'il s'agit de prophétiser, je prophétise à mon tour que vous ne serez pas là, à votre banc parlementaire, pour apprécier le jugement! > {Applaudissements et rires.)

Et il s'est trouvé que moi, chétif, j'avais le don de seconde vue plus juste que les délégués officiels de l'Esprit-Saint. (Rires.)

La France a été consultée; elle nous a répondu nette-

ment : Mes enfants, vous avez bien fait! (Oui! oui! et vifs applaudissements.) Si j'ai une chose à vous reprocher, c'est de ne pas avoir été assez vite ni assez loin! {Rires approbatifs.)

Mais enfin, il ne suffisait pas de s'indigner et de vaticiner; ces choses-là sont bonnes pour la chaire : l'éloquence ogivale (Sourires) se contente de peu de chose! Mais il fallait autre chose à la tribune, à la pleine lumière de la discussion. Alors on a enfourché les grands principes et l'on a dit : < Savez- vous ce que vous faites en proscrivant l'instruction religieuse? vous supprimez la morale; car il n'y a pas de morale sans la double notion d'un Dieu rémunérateur et vengeur, et d'une âme qui peut après ce monde recevoir les punitions ou les récompenses éternelles. Or, il n'y a pas de certitude de Dieu et de l'âme que vous puissiez obtenir par les seuls efforts de la raison humaine; il vous faut l'intervention de la grâce, et, par suite, de la religion. > Voilà ce qu'on a dit.

Oh ! il n'était pas bien difficile de répondre, et il n'y a pas eu grand mérite à cela ; d'ailleurs, les réponses sont arrivées de tous les côtés de l'horizon.

Les philosophes spiritualistes d'abord se sont indignés et ont affirmé qu'ils n'avaient pas besoin de la grâce, qu'ils trouvaient en leur raisonnement la preuve suffisante de l'existence de Dieu et de l'âme. Puis, bon nombre d'entre eux, escortés de la foule trop nombreuse, hélas! des indifférents en matière de métaphysique, ont dit que ce n'était pas tant la peine de croire en Dieu et à l'âme pour avoir une morale; ils ont ajouté que ce n'était pas donner des bases à la morale que de dire que tel acte serait récompensé ou que tel acte serait puni; que ce n'était pas distinguer le bien du mal que de dire qu'il est défendu de faire ce qui déplaît à Dieu et ordonné de faire ce qui lui plaît; que c'est tout simplement, d'une part, donner une apparence sérieuse à la doctrine de Croquemitaine et que, d'autre part, comme les volontés de Dieu ne se traduisent pas par

des signes suffisamment évidents sur la terre, les faire traduire seulement par le prêtre, son délégué officiel, c'est en réalité mettre la morale non pas dans l'école, mais dans le confessionnal. {Cest vrai! — Très bien!)

Et puis, il s'en est trouvé d'autres — je suis obligé de dire que je suis de ceux-là, et de me livrer à votre jugement — qui oi>i dit que les religions n'ont pas qualité pour parler de morale ; car elles reposent sur des bases fausses, sur des hypothèses injustifiables, sur des conceptions erronées de la nature de l'homme, de son rôle dans la société et dans le monde physique; et que lorsqu'il arrive qu'elles parlent juste dç morale, c'est parce qu'elles en ont emprunté les sublimes et éternels préceptes à la conscience universelle de tous les temps et de tous les peuples. (Applaudissements.)

Mais, messieurs, je ne veux pas vous retenir sur ces dissertations ; c'est un beau thème à développer; il l'a été souvent, il le sera encore, car il est tentant. Je veux faire autre chose ; et c'est pour une autre œuvre, que je suis ici. Je vous demande de faire descendre la discussion de ces hauteurs, de la ramener dans la domaine de la pratique ; je me propose de dépouiller l'enseignement religieux de ce nimbe, de cette auréole de poésie, de philosophie, de morale, dont on l'a enveloppé, de lui faire quitter les régions théoriques, d'examiner son fonctionnement quotidien à l'école, dans le terre-à-terre de tous les jours, et de le montrer non plus à la tribune nationale, non plus dans les chaires des philosophes, non plus dans les enseignements théoriques, mais dans l'école même, en face du petit enfant.

Alors vous verrez ce qu'il est en réalité, et quand je vous l'aurai, par cette innombrable quantité de pièces que le temps m'empêchera peut-être de faire passer toutes devant vous, fait voir en action réelle et efficace, nous le jugerons ensemble, et vous prononcerez, je vous l'annonce, un jugement qui vous paraîtrait sans doute, à l'instant où je parle, une condamnation trop sévère.

Messieurs, je dis que renseignement moral et religieux est nul dans la pratique des choses, lorsqu'il est dans les mains d'un homme que la grâce n'a pas touché et qui n'a pas suffisamment l'esprit de propagande, et dangereux dans la circonstance inverse.

Nul d'abord, car il ment à son titre, cet enseignement moral et religieux inscrit en tête de la loi de 1850.

Il n'a jamais été un enseignement moral, et la preuve en est que vous chercheriez en vain dans les catalogues de nos grandes maisons de librairie, dans les listes publiées par la ville de Paris, par le ministère de l'instruction publique, des livres jqui répondent à cette partie de programme; vous en chercheriez en vain un qui porte le titre de Morale, ou qui ait un rapport quelconque avec l'enseignement moral tel que nous l'entendons tous. Voici la liste, approuvée par le ministère, des livres achetés par la ville de Paris, sous la rubrique : Instruction morale et religieuse :

Cours élémentaire :

Catéchisme du diocèse ;

Abrégé de l'Histoire sainte de M. Wallon. >

Cours moyen :

Petite histoire pour le premier âge ; Histoire sainte... de M. Wallon (Rires); Histoire sainte d'Edom.

Cours supéneur :

Epitres et Evangiles... de M. Wallon;

Histoire sainte de Tabbé Drioux.

D'enseignement moral, pas un mot. Cela ne peut suffire. Aussi vous dit-on : Nous n'avons pas besoin de faire des livres pour l'enseignement moral; nous en avons un qui répond à tout, qui résout tous les problèmes, qui donne toutes les solutions ; ce livre, il est inspiré, c'est le Catéchisme. Et cela est vrai, il y a de tout dans le Catéchisme, comme dans le Coran : de la théologie, de la métaphysique, de l'histoire naturelle, de la physique du globe, du droit civil et pénal; il y a même de la morale ! (Rires.)

Je ne m'occuperai que de celle-ci ; car vous entendez bien que je ne suis pas ici pour faire la guerre à la religion, que je ne m'occupe ni de dogmes ni de mystères. Vous ne m'entendrez donc parler ni de la rédemption, ni de la trinité, ni de l'incarnation, excepté dans quelques cas particuliers où, comme vous venez de le voir, on l'a fait descendre de sa hauteur nuageuse pour l'introduire sur le terre-à-terre des solutions humaines. Non, je ne vous parlerai que de morale.

Or, qu'est-ce que je vois dans les catéchismes? J'en ai beaucoup lu; je ne veux pas dire que je les ai tous lus, mais il ne s'en faut guère. J'y ai cherché en vain ce qui correspond à l'amour de la patrie, au respect de la dignité personnelle, à la croyance au progrès, au sentiment de la solidarité sociale, au culte de la liberté, de la tolérance; et j'y ai trouvé en revanche, et à foison, tout ce qui sert à la servitude, tout ce qui prêche le fanatisme.

Mais, dit-on, on y lit lés commandements de Dieu, qui interdisent le mensonge, le vol, l'homicide : je le sais bien ! Mais je vous demande si ces prétendus commandements de Dieu n'ont pas toujours existé de tout temps ; je vous demande si tous les peuples, toutes les nations, toutes les consciences, n'ont pas protesté contre les actes qu'ils condamnent; je vous demande si toutes les sociétés n'ont pas inscrit dans leurs codes l'interdiction d'actes qui seraient la destruction même de la société. En vérité, ce n'était pas la peine de déranger pour cela Dieu le Père! (Rires,)

Mais à côté des commandements de Dieu il y a les commandements de l'Église, et vous savez ce que cela est ; ils consistent dans l'injonction de rites et de cérémonies dont, si nous étions sectateurs de Mahomet, de Bouddha ou de Fo, nous aurions le droit de rire. Or, la violation de ces rites, le manque à ces cérémonies, comment sont-ils appréciés dans la morale religieuse? 11 y a une punition suprême, le péché mortel, qui retire l'état de grâce et rend digne de la mort et de la damnation éternelle.

Or, cet état de péché mortel s'applique indistinctement aux crimes les plus odieux réprouvés par la conscience publique, et à ces manques aux rites et aux cérémonies de l'Église catholique ! Le lâche empoisonneur, le faussaire misérable, sont passibles du péché mortel, absolument comme le pauvre homme qui, un jour de Quatre-Temps, s'est oublié jusqu'à faire un repas de plus que ceux qu'autorise l'Église ! {Rires,)

Aux yeux du Catéchisme, il vaut mieux avoir commis vingt actes que le Code pénal punit de la réclusion et des galères, que de s'être débauché, le vendredi, jusqu'à manger du saucisson ! {Rires et applaudissements.)

Veuillez le remarquer : c'est là le seul livre de morale que les enfants aient en mains, et hélas! dans une grande partie de la France c'est le seul qu'ils lisent ; car les rapports des inspecteurs généraux de l'enseignement primaire de cette année sont terribles sur ce point. L'inspecteur général qui a visité la Bretagne nous dit : € On passe là pour un petit savant quand, ne sachant ni lire ni écrire, on peut réciter la lettre du catéchisme en breton! > (Rires.) Eh bien, je vous le demande, que voulez-vous que devienne l'enfant? Quelle idée morale lui mettez-vous en tète? quelle mesure lui fournissezvous pour la distinction et la hiérarchie des bonnes et mauvaises actions? Il voit que la pratique quotidienne de la vie est en contradiction incessante avec ce que lui dit le Catéchisme; il voit qu'on maudit autour de lui, qu'on flétrit et qu'on punit justement et universellement des actes qui ne sont frappés que de la même peine que d'autres actes, qui ne sont dans l'opinion publique que de simples peccadilles. Quelle ressource lui reste-t-il? Quelle base a-t-il? Quelles notions? Quel juge, si ce n'est le prêtre? C'est ce que l'Église voulait.

Il fallait arriver à cet état de choses, où toute règle de morale manquant, on eût besoin de conseils incessants et continus. Et en pouvait-il être autrement avec cette morale du Catéchisme qui se résume dans ce mot terrible et puissant d'un homme dont le nom est bien

connu et dont l'Église aurait dû faire un saint, de Jean Gerson, — qui disait : « Dieu ne défend pas tels actes parce qu'ils sont mauvais, et il n'ordonne pas tels autres parce qu'ils sont bons; non, au contraire, ces actes sont mauvais parce que Dieu les défend, et ils sont bons parce que Dieu les commande. » Et qui donc saura qu'ils sont bons ou mauvais et que Dieu les ordonne ou les défend? C'est le prêtre, qui seul sait où commence et finit le péché. J'avais donc raison de vous le dire, c'est la morale du confessionnal qui s'impose. (Applaudissements.)

Mais sur ces actes que tout le monde réprouve, actes visés par les célèbres commandements de Dieu, sur ces actes, la morale du Catéchisme est-elle en rapport avec notre morale à tous? Elle défend le vol, l'homicide, soit. Mais examinez les choses de près, et vous allez trouver ceci, c'est que, tandis qu'il est d'une sévérité implacable pour tout péché qui touche aux intérêts de l'Église, le Catéchisme est tout de sucre pour ceux qui ne menacent que la société civile...

Voici le Catéchisme de Monseigneur Gaume, qu'un grand nombre de vous ont eu entre les mains et qu'heureusement ils ne se rappellent plus. Celui-ci s'occupe d'abord de l'histoire naturelle, et il en fait de bien agréable... J'hésitais un instant, parce que le hasard fait qu'en ouvrant le volume, je tombe sur les preuves de la Providence, qui sont :

Le spectacle de l'univers, le témoignage de tous les peuples et Tabsurdité du déisme...

Je renvoie cela au fameux article de la loi voté par le Sénat, et qui ordonne d'enseigner dans les écoles la pure doctrine déiste *. (Hilarité générale.)

Mais passons aux choses sérieuses :

D. Que fît Dieu après avoir placé la mer dans le lit qu'il lui avait préparé?

1. Cet article, on le sait, n'est pas resté dans le texte de loi défînitif.

R. Après avoir placé la mer dans le lit qu'il lui avait préparé, Dieu fît paraître la terre. {Éclat de rire général et applaudissements.)

Vous applaudissez comme si c'était là une découverte? Eh bien, ce n'en est pas une; car il y a longtemps que, dans les écoles d'artillerie, on a défini ainsi la fabrication du canon : Prendre un trou, et mettre du bronze autour. (Nouvelle hilarité.)

Je continue :

D. Et de quoi couvrit-il ensuite la terre?

R. Il la couvrit d'herbes vertes.

D. Et pourquoi vertes?

R. Parce que le vert est la couleur qui repose le mieux notre œil. (Rires.)

Je n'en finirais point avec ce curieux livre, et malheureusement j'en ai encore beaucoup à dire!

Cette excursion dans le Catéchisme de Ms'' Gaume m'amène sur le terrain des innombrables niaiseries et puérilités qui forment la plus grande partie de l'enseignement religieux dans nos écoles. Car je vous ai dit que je le prendrais dans l'école, et je me permets de vous rappeler que si je n'élève pas la discussion, c'est volontairement; je vous ai dit que j'examinerais cet enseignement en face du petit enfant.

En voici assez pour les catéchismes ; il y a un autre procédé d'enseignement que le livre, le plus habile de tous, celui qui laisse dans l'esprit les traces les plus durables : c'est l'enseignement par les yeux, par l'image. Or, l'enseignement religieux n'a pas manqué d'y avoir recours.

Quels sont ceux d'entre vous qui n'ont pas vu ou reçu toutes sortes de petites images distribuées à profusion aux enfants? Ces images, j'en ai pris aussi. (Rires.)

J'ai besoin de vous dire que tous ces livres, tous ces documents que je vous présente ont été pris dans les écoles, qu'ils ont servi, ou, pour parler plus juste, qu'ils ont nui. (Très bien! et applaudissements.)

En vérité, il est difficile de conserver son sang-froid devant ce tissu d'absurdités, de niaiseries, avec lequel on tend à abêtir Tesprit des enfants sous le prétexte d'instruction. Cela est risible et cela est odieux! Tenez, en voulez-vous? j'en ai là en quantité. Je ne dis pas que je les ai pris absolument au hasard ; mais il y avait de quoi choisir.

Voilà un < Billet d'entrée pour le ciel >/ {Hilarité générale.) Le voilà !

Voilà un € Passeport pour la sainte cité » avec le signalement !

Voilà des t Indications pour les voyageurs se dirigeant vers le paradis » !

Départ à toute heure : arrivée quand il plait à Dieu. Rapide. — Première classe ; Pauvreté, chasteté, obéissance. Direct. — Première et seconde classes : Piété, sacrements, dévotion.

Omnibus...— (iltrff5.)

En voilà une autre :

Prix des places :

Première classe : Générosité.

Cela ne s'oublie jamais. {Hilarité générale.)

Seconde classe*: Confiance. — Troisième classe ; Résignation. (Rires.)

Et les moyens de transports. En voilà un autre qui enseigne à aller au paradis :

En palanquin, en gondole, à ânes {Rires), en chemin de fer, à la nage, sur un volcan ! Le départ a lieu en tous lieux, à toute heure; le prix des places, entrée en Paradis comprise, tout ce qu'on voudra, fût-ce un verre d*eau; point de billets d*aller et retour; et enfin composition des trains, pas de wagons-lits à ces trains; deux locomotives : l'une en tête,

ceci a plus de portée que cette sottise n'en a Fair,

c'est l'amour; l'autre, à l'arrière, c'est la crainte. Cette dernière est toujours là pour suppléer à l'impuissance de la première.

Et quels procédés de raisonnement! Parole prophétique :

Si Marie n'est pas la mère de Dieu, comment a-t-elle pu prophétiser, il y a dix-huit cents ans, que toutes les générations rappelleraient bienheureuse?

Et la vierge de la grotte déclarant qu'elle s'intitule elle-même Tlmmaculée Conception !

Et te portrait de la vierge Marie! L'original de cette image, est-il dit en vers dignes d'un mirliton sacré,

L'original de cette image Est un chef-d'œuvre si parfait, Que le Dieu puissant qui Ta fait S'est renfermé dans son image.

Cette Image procure toute sorte d'avantages dont on peut jouir moyennant la modique offrande de vingt-cinq centimes. Je n'insiste pas sur cet appel à la caisse, que l'on rencontre toujours au fond de toutes ces manifestations.

Des catéchismes, des images — et vous voyez combien j'en laisse, — voulez- vous passer à l'histoire sainte ! Oh! je ne vous parlerai, je l'ai dit, ni de miracles, ni de dogmes, ni de mystères. Ils me sont parfaitement indifférents, et s'il est vrai que Jonas a été avalé par la baleine, est resté trois jours dans son ventre sans être digéré, ce qui peut m'embarrasser, moi, comme physiologiste, je suis tout disposé à admettre, si l'on veut, que c'est lui qui a avalé la baleine! (Hilarité générale.)

Ce n'est pas là ce qui m'occupe; c'est l'instruction religieuse et la prétendue instruction morale dans récole. Voici une Histoire sainte racontée aux enfants par ]y|me la vicomtesse de Virie (ouvrage approuvé par l'archevêque de Paris, et qui, en 1876, en était à sa 9® édition), et voyez-vous le début?

Le bon Dieu peut faire tout ce qu'il veut; s'il ordonnait en ce moment qu'il y eût un jardin à la place de cette maison, il y aurait un jardin! (Rires.)

Eh bien, tout d'un coup il dit qu'il voulait qu'il y eût le ciel,

la terre, des arbres, des poissons, des fleurs, etc., et à mesure qu'il disait : « Je veux qu'une chose soit », elle paraissait.

Voici un autre livre célèbre, signalé dans toutes les écoles depuis vingt ans, par les inspecteurs; c'est l'Histoire de VAncien et du Nouveau Testament de M. de Royaumont, connue sous le nom de Bible de Royaumont.

Ah! messieurs, j'aurais dû renvoyer cela à la dernière partie de cette conférence, car ce n'est pas seulement l'absurde qui s'y trouve, c'est l'odieux; et je ne pourrais pas vous lire tout ce que j'y ai noté sur l'histoire de Joseph, sur le lévite de Gabaar, sur Sodome et sur la chaste Suzanne. Et ce que l'honnêteté ne me permettrait pas de vous lire ici, est appris par cœur par de petits enfants !

Voici une publication qu'on distribue à foison dans toutes les écoles. Ce sont les Annales de VCEuvre de la Sainte -Enfance. Si je n'avais pas tous ces autres volumes sous la main, je vous dirais que je ne connais pas de tissu d'absurdités plus complet : mais il y en a qui réclameraient! (Rires.)

Il suffit de donner quelque argent à l'œuvre de la Sainte-Enfance pour arriver à des choses très précieuses.

Voilà une pauvre servante à qui on demande 25 francs, un mois de gages; elle est tombée du haut du grenier, a perdu connaissance et rendait le sang; on lui donne l'extrème-onction et le médecin déclare qu'il en désespère. — C'est toujours comme cela !

Alors on donne pour elle 25 francs à l'Œuvre de la Sainte-Enfance pour le rachat d'un pauvre enfant nègre. Immédiatement elle se confesse, communie et entre en convalescence.

Et n'allez pas dire qu'on pourrait interdire cette mendicité coûteuse et grotesque, car le livre enseigne que dans le duché de Bade, où il est défendu de recueillir les annuités dans les écoles, les enfants se refusent de témoigner devant le magistrat pour dénoncer la mendicité; bien mieux, comme on leur donne pour leur

comparution une petite pièce d'argent, ils se hâtent de la porter au curé pour les petits Chinois! (Rires,)

Cette Œuvre de la Sainte-Enfance partage avec diverses autres une vertu qui doit nous toucher, particulièrement aujourd'hui, alors que sous la grande règle de Tégalité républicaine^, les situations publiques ne sont acquises qu'à force d'examens et de concours.

Je trouve dans le numéro que je vous montre l'histoire de grands élèves qui déclarent n'avoir obtenu leur brevet que pour avoir promis 25 francs à l'Œuvre de la Sainte-Enfance! (Exclamations.)

Ce n'est pas tout!

Voici ce que dit un vicaire apostolique qui prêche à Siam l'Œuvre de la Sainte-Enfance. On est au lendemain de l'année terrible; il vient d'apprendre les sanglantes douleurs de la patrie; il sait en même temps qu'elle commence à se relever.

Savez-vous comment ce Français parle de la France, de notre patrie humiliée?

L'humiliation la sauvera : plus elle boira l'eau du torrent, plus elle lèvera la tête; et quand on voudra connaître les causes de cette résurrection inespérée, entre toutes les bonnes œuvres régénératrices qui appartiennent à la France, on citera avec bonheur l'Œuvre de la Sainte-Enfance comme l'une des plus fécondes et des plus propres à obtenir le pardon de la nation.

Ah! vous ne vous en doutiez pas! vous ne le saviez pas! Au lendemain de tant de souffrances et de douleurs, quand la patrie sanglante et mutilée se relevait; quand par sa sagesse, son travail, son application à se refaire, elle conquérait l'estime et l'admiration du monde entier et même de ses ennemis, vous croyez que c'était au travail de ses enfants, à leur économie, à leur assiduité lente au sillon, qu'elle devait son relèvement? Détrompez-vous; c'était l'OEuvre de la Sainte-Enfance qui avait fait cela ! Et voilà comment ces gens-là parlent de la Patrie! (Applaudissements.)

Mais je suis sorti de mon rôle actuel. En ce moment,

ce sont seulement les absurdités que je relève. Je rentre dans ce domaine.

Je vais vous montrer un petit livre donné en distribution de prix et à un grand nombre d'exemplaires : c'est VHistoire du curé rf'Ars. Ce petit livre, distribué aux enfants de nos écoles publiques, est un tissu d'hallucinations grotesques et dangereuses, car vous savez avec quelle facilité elles se communiquent. On raconte sérieusement à cet enfant qui a vu si peu de livres, pour qui le livre est une chose sacrée — c'est imprimé^ — que des troupes de démons venaient la nuit secouer la porte du saint curé Vianey.

Ils parlaient comme une armée d'Autrichiens! {Hilarité générale.)

J'ai fait le signe de la croix; ils sont tous partis.

Ce serait bien commode ! (Rires.)

Satan apparaissait sous la forme d'un gros chien noir, d'une chauve-souris, imitait le grognement de l'ours ou du loup, le mugissement du bœuf, roulait M. Vianey dans son lit, le précipitait à terre, arrachait les rideaux, se glissait sous l'oreiller en criant : * Vianey, mangeur de truffes, nous te tenons. » Le pauvre curé tremblait de frayeur dans le principe; mais il s'habitua bientôt aux manœuvres du Grappin, surnom qu'il donnait au diable, et il disait plus tard : « Je n'en ai plus peur, parce que je sais que c'est le Grappin, Gela me suffit. »

Il y en a comme cela plein le livre! Vous voyez l'absurde se mêlant à la terreur : c'est un des grands moyens d'action de l'instruction religieuse.

Voici un vieux livre qui a eu une édition toute récente. J'ai préféré vous apporter le vieux livre, la vieille édition, qui est plus caractéristique et qui montre combien il a servi.

C'est le Miroir des âmes, dans lequel des images représentent les tentations des démons, des danses de squelettes, et aussi, t par une peinture légère », la situation des pécheurs plongés dans les flammes de l'enfer.

Remarquez quelle puissance peut avoir sur l'esprit

de l'enfant un récit interprété, appuyé par l'image, par l'image qui ne quittera plus jamais sa mémoire.

C'est le but que le prêtre veut atteindre, car lorsqu'on aura été terrifié, on viendra faire appel au sorcier qui vous débarrassera du diable. En effet, ce sorcier a mille moyens d'action contre l'esprit malin; il a des scapulaires, des cordons bénits, des médailles, des prières; et, surtout, le meilleur moyen pour combattre le satan, ce sont des offrandes. (Rire général.)

Vous n'avez que l'embarras du choix, et on se demande comment, avec un si grand nombre de croyants sur la terre, il peut encore arriver des malheurs. Ils n'ont qu'à choisir, pour se protéger, entre le cordon séraphique de saint François, qui protège de tout — il ne daigne pas donner d'autres détails {Rires),— et ceux qui, étant moins connus, sont obligés de s'expliquer et de citer des faits.

Ce petit livre a pour titre Médaille de saint Benoît. C'est une médaille qui fait des choses véritablement admirables. J'aurais espéré qu'en lisant tout cela j'aurais fini par me convaincre. J'y ai mis beaucoup de patience et une grande bonne volonté : eh bien, je n'y suis pas arrivé. [Hilarité générale.)

Et cependant, au xix® siècle, cette médaille de saint Benoît « produit toutes les guérisons, donne les grâces spirituelles, protège contre les embûches du démon, assure la préservation contre les dangers, secourt des animaux utiles à l'homme » ; tout cela, c'est une table des matières que je vous lis. Je ne vous donne pas la série des anecdotes; elle est bien amusante, mais cela nous mènerait trop loin.

En voilà pour les saignements de nez, pour la fièvre typhoïde, pour le mal de dents, pour une jambe cassée, pour le choléra, pour les maux d'yeux, pour la diphtérie, le mal d'oreille, le cancer au front. Une personne était atteinte de paralysie; elle se procure une médaille de saint Benoît et, soudain, elle se lève et va jouer... J'allais dire qu'elle va jouer à la fossette, mais c'est dans Molière. {Hilarité générale et vifs applaudissements.)

Les grâces spirituelles sont du même ordre. Et ce qu'il y a de charmant, et ce qui est bien digne de nous inspirer le respect et l'espérance, c'est qu'il n'est pas nécessaire de savoir que Ton a sur soi la médaille de saint Benoît pour en ressentir les heureux effets. Oui, il est inutile de le savoir, ça agit tout de même. (Bruyante hilarité.)

Écoutez ceci : vous allez voir dans quelles conditions intéressantes la médaille a opéré.

Voilà une pauvre femme qui habite un hospice d'incurables; on ne nous dit ni le lieu, ni le nom, ni la date :

Ses sentiments étaient ceux d'une impie forcenée, et des propos dégoûtants sortaient sans cesse de sa bouche, au milieu des blasphèmes les plus audacieux, à ce point que beaucoup de personnes la considéraient comme possédée du démon. On se doutait — les bonnes sœurs — qu'elle tenait en dépôt, dans son lit, certains objets capables de l'entretenir dans ses dispositions perverses.

Je vous lis cela parce que, peut-être, vous comprendrez; moi, je n'ai pas compris. {Rires,)

Alors on l'enlève un jour de son lit et on trouve sous son matelas un sac rempli d'objets d'une origine et d'une destination très suspecte.

C'est textuel.

Les sœurs déposèrent, à la place du sac, une médaille de saint Benoit et, peu après, la malade fut rapportée dans son lit sans qu'on l'ait instruite de ce qui avait été fait pendant son absence. Mais l'esprit mauvais le lui révéla sans doute, car au moment oîi elle approchait du lit, elle apostropha les sœurs avec violence, se plaignant de l'enlèvement du sac.

A-t-on idée? Elle se plaint, cette femme, qui est dans un hospice, qu'on lui a pris quelque chose!

On la couche et, tout à coup, un calme inusité succède à ses cris; la joie apparaît sur ce visage qui n'avait offert jusqu'alors que des traits horriblement contractés. La pauvre créature demande un prêtre.

En voici une autre. C'est un ivrogne qu'il a été impossible de guérir de sa funeste habitude. Que fait sa

femme? Elle touche la bouteille avec une médaille de saint Benoît — ça ne coûte que 1 franc (Rires), — et à peine l'ivrogne a t-il bu, qu'il est guéri et s'écrie : « Ce vin est exécrable, j'aime mieux boire de l'eau. » (Éclat de rire général.)

La médaille de saint Benoît n'agit pas que sur les ivrognes et les impies; elle peut encore agir sur les gens très savants et très croyants, car voici un docteur puzéyste, un docteur anglais, jeune ministre rempli d'instruction, qui discute avec un zélé catholique, et vers le milieu de la soirée lui dit : « J'en ai assez, n'en parlons plus, vous n'obtiendrez jamais rien. > Le catholique est d'abord interdit du coup; mais soudain il se rappelle qu'il a sur lui la médaille de saint Benoît, et il la met dans la poche de son interlocuteur. Tout à coup, celui-ci reprend en ces termes : t La lumière brille à mes yeux, j'ai eu tort de discuter si longtemps avec vous; je n'ai plus à m'occuper que de mon abjuration ».

La protection contre les embûches du démon n'est pas moins intéressante : la sainte médaille vous sauve des dangers qui résultent de la croyance aux tables tournantes et au spiritisme. Mais de plus, elle empêche les voitures de verser, les chevaux de s'emporter, les verres de lampe de casser... Voici qu' t en 1848 un camion chargé de nombreux colis se trouvait arrêté devant le numéro 4 de la rue Royale-Saint-Honoré. > Cela est précis, j'espère, et les incrédules n'ont pas beau jeu. Il est vrai qu'on ne dit pas le jour. Le cheval ne veut pas avancer, un pieux fidèle qui se trouvait au nombre des témoins et qui savait par expérience combien est puissante l'intervention de saint Benoît, recourt secrètement à la médaille, et aussitôt le cheval fait comme le puzéyste de tout à l'heure : « Je vois, je sais, je crois, je suis désabusé », et il se met à marcher. (Hilarité générale.)

Messieurs, ce livre est plein de sottises pareilles. Je feuillette, et j'en trouve à chaque page. Comment choisir?

Voici une bonne qui conduisait à la promenade un

enfant « en très bas âge », et qui, à un moment donné, laisse l'enfant, Pabandonne, pour aller voir passer l'empereur. Alors cet enfant en très bas âge n'hésite pas; il rentre chez lui, rue Saint-Florentin, après avoir traversé l'affluence considérable des équipages : il arrive chez ses parents, consternés de le voir rentrer seul à la maison sans sa bonne. Ils demandent ce qu'est devenue la bonne. « Eh ! s'écrie l'enfant en très bas âge, n'avaisje pas sur moi la médaille de saint Benoît? Quand j'ai été pour traverser la rue, les voitures ont fait frrou! frrou! et m'ont laissé passer. »

Oh ! ce n'est pas tout. La médaille en question accomplit bien d'autres merveilles. Ici, c'est une communauté dont elle consolide la maison demi-écroulée ; là, elle arrête les incendies, protège contre la foudre. Et enfin, dans un autre chapitre : t Secours aux animaux utiles à l'homme », nous la voyons guérir les chats galeux, les poules qui ne pondent pas, les vaches et les chevaux malades.

La seule chose intéressante à relever dans ce tissu d'inepties, c'est que la sorcellerie y est reconnue comme chose sûre, si bien que, pour conjurer les sorciers diaboliques, la médaille du grand sorcier sacré intervient et triomphe. Écoutez plutôt.

Uécurie était Tobjet des poursuites malicieuses de la part d'un homme fort suspect dans le pays.

Étonnez-vous, après cela, qu'on ait brûlé jadis tant de pauvres gens sous prétexte de sorcellerie! étonnezvous que certains fanatiques regrettent cette expéditive méthode, et que la police soit encore obligée de se mêler tous les jours de faits monstrueux!

Et n'oubliez pas que tout cela s'adresse à l'enfant, sur qui l'impression première qu'on aura produite durera pendant la vie entière.

Quand on vous montre une médaille qui guérit les chats galeux, qui bat le beurre — car j'avais oublié cela (Rires), — qui purifie les eaux d'égout — et comme j'ai

l'honneur d'avoir auprès de moi, en ce moment, plusieurs conseillers municipaux de la ville de Paris, je pense que cette révélation ne sera pas perdue pour eux {Hilarité générale); — si, dis-je, on vous montre une médaille qui purifle les eaux d'égout et détruit le phylloxéra, vous vous demanderez comment il se fait que tout le monde n'achète pas cette médaille. Ah! c'est que les temps sont mauvais, c'est que les conférenciers pervertissent l'esprit public (Rires), c'est aussi parce que, malgré la multiplicité avec laquelle la médaille de saint Benoît est répandue, elle n'arrive pas à la connaissance de tout le monde. Et puis, il y a la concurrence. Il y a les scapulaires, les cordons, l'eau bénite, les reliques et divers autres fétiches.

Entre tous ces bibelots sacrés brille au premier rang le cordon de saint Joseph; car la vertu miraculeuse de saint Joseph dépasse de beaucoup celle de saint Benoît, et c'est bien justice. (Rires et applaudissements.)

Je vous montre plusieurs volumes consacrés aux miracles du père putatif. Ce sont toujours les mêmes niaiseries, amusantes dans les détaits, écœurantes par leur accumulation. Ce sont des gens convertis, des omnibus arrêtés, des fièvres typhoïdes guéries, des poitrinaires rappelés à la santé. Je tombe, en feuilletant, sur une chose intéressante; c'est < la conversion soudaine d'une sœur très aimée de ses supérieures et qui avait manifesté tout haut la coupable résolution de quitter l'état religieux ». On essaye de tout — et vous savez ce que cela veut dire dans les couvents de femmes, — et seul, le cordon de saint Joseph réussit. (Rires,)

Étonnez-vous maintenant que saint Joseph soit appelé dans ce beau livre, un livre de prix, Vavocat des causes désespérées! En effet, il est bon à tout. Ici, nous le voyons qui vient au secours des petites sœurs des pauvres. Elles n'ont qu'à mettre à ses pieds un simulacre de ce qu'elles désirent : bois, grain, linge, fruits, etc., et immédiatement elles l'obtiennent. Voici un exemple : En 1866, la maison de Poitiers avait besoin d'une vache : t On en

prend une en carton qu'on dépose aux pieds de saint Joseph, et les vieillards prient avec ardeur, car il y allait de leur intérêt! Le lendemain, saint Joseph envoie une bête dont le lait fait les délices des vieillards. > {Bruyante hilarité,)

Plus loin, voilà saint Joseph qui, à la prière d'une bonne sœur, directrice d'un établissement qui ne paraît pas prospère, lui envoie un certain nombre d'élèves. Elles les reçoit aussitôt. Et je me demande, vraiment, comment, dans de pareilles conditions et avec de pareilles protections, des congréganistes incrédules ont pu penser à se plaindre des conséquences de l'article 7. 11 est certain qu'il suffirait d'un peu de foi dans le bon saint Joseph pour faire affluer les élèves dans la maison de la rue des Postes. (Rires.) Voici un trait d'esprit qui mérite d'être cité : Il s'agit de deux jeunes filles protestantes qu'on avait eu l'imprudence de placer dans un couvent, et qui manifestèrent l'intention de se convertir à la religion catholique.

Elles écrivirent à leur père qui, pour toute réponse, envoya une feuille de papier blanc, t Me' l'évèque pensa que le père lui laissait carte blanche, et reçut l'abjuration. » {Applaudissements et rires.)

Voilà qui ouvre des horizons tout particuliers sur la manière dont se font les conversions dans les couvents.

Un peu plus loin, saint Joseph fait réussir une loterie, fait amener le gros lot, remplit de spectateurs payants une salle de concert. Je me demande, à ce propos, si nos amis, qui ont si bien réussi aujourd'hui à faire salle comble, n'auraient pas eu recours à l'intervention de ïavocat des causes désespérées. (Hilarité et applaudissements prolongés.)

Ne cherchez pas dans ces livres une idée quelconque de la justice. Un jeune garçon tire un bon numéro, mais on l'annule en faveur de celui qui a eu recours à saint Joseph, et le pauvre garçon est obligé de partir à la

s 2 LE CLÉRICALISME

place du pieux conscrit. Ce devait être un libre penseur. (Rires,)

Enfin, saint Joseph a ses entrées au ministère de la guerre. 11 me semble que cela ne vous étonne pas assez. (Rires.) Oui, il suffît de porter le saint cordon, de faire une neuvaine, et on obtient ce qu*on veut. Ainsi, le 5 octobre i873 —je ne sais quel ministre de la guerre nous avions alors, — on exempte un séminariste qui n'a pas accompli les formalités voulues. Mais celui-ci avait pris l'engagement de porter le cordon de saint Joseph, de s'abonner au Propagateur, et de donner 30 francs. Il est vrai qu'il avait eu soin de bien poser ses conditions. Il déclare carrément que t si, après la neuvaine finie, il n'a pas été exempté, il ne fera rien et ne donnera rien ». Voilà comment on parle à saint Joseph. Et saint Joseph a obéi. (Rire général,)

Saint Joseph est — cela n'étonnera personne ici — le meilleur t protecteur des vierges ». (Rires,) Ainsi parle l'ouvrage que je vous montre, les Soirées des serviteurs de saint Joseph, autre livre qui court les écoles. Mais voyez quel usage le saint fait de son utile pouvoir, ou, plutôt, car cela est plus intéressant, voyez quelle idée l'enseignement religieux donne du monde, de la famille, et quelle précocité il éveille dans les jeunes esprits. Une enfant entre en classe toute joyeuse, le visage tout couvert de boutons et de rougeurs. La maîtresse, étonnée, l'interroge : t Ah! madame, répond l'enfant, j'ai gagné ma cause auprès de saint Joseph. Il doit y avoir des fêtes à la maison, à l'occasion du mariage de ma sœur; j'ai craint d'y souiller mon innocence et d'y perdre la grâce, et j'ai dit à saint Joseph : t Bon père, empêchez que je ne sorte. » De quelle façon ces célibataires souillent les plus pures joies de la famille! (Vive adhésion et bi^avos.)

Il suffit d'invoquer saint Joseph pour passer sans encombre les examens les plus variés, pour triompher sans souci de nulle justice dans les concours les plus difficiles; qu'il s'agisse du baccalauréat, du brevet de

ET l'École 83

capacité, de Texamen de notaire, de la licence en droit, de Saint-Cyr, à tout il est bon. Si bien que deux des Soirées ont pour titres : < Saint Joseph protège les jeunes gens à l'époque des examens » et « Les bacheliers de saint Joseph ».

Notez qu'il y a des témoignages sérieux. Voici l'abbé Robelin, directeur du petit séminaire de Meximieux, qui déclare que depuis près de dix ans, il a souvent recommandé aux élèves d'invoquer saint Joseph pour le succès de leurs études, et que jamais ils ne l'ont fait sans fruit. Oh ! il s'agissait de t neuvaines faciles, tous leurs moments étant pris >. 11 suffit de dire neuf fois : t Saint Joseph, homme juste », pour que le bon saint commette la plus révoltante injustice. Ainsi, un élève de troisième vient lui dire : t J'ai été premier; j'ai été tellement surpris et honteux d'avoir été bien placé, que je n'osais pas venir vous le dire. — Eh bien, lui dis-je, faites une neuvaine encore pour remercier saint Joseph ! » Ce brave jeune homme fera un bon prêtre selon le cœur de Dieu. Un autre déclare avoir gagné, grâce à la neuvaine seule, seize places.

Remarquez qu'on n'a nul souci de celui qui a été mis à l'écart. Il peut avoir le mérite, l'intelligence, le travail; ce sont là des qualités inférieures : rien ne vaut la confiance au sorcier, pardon, au saint. Mais qu'arriverait-il s'ils y avaient tous recours? {Rires.)

Voici pour le brevet d'institutrice. Sept jeunes filles du cours normal de N... devaient concourir. < Un membre de la commission d'examen leur témoignait sa bienveillance; il était venu trois fois leur donner une dictée afin de les habituer à l'épreuve. > Mais elles ne savaient rien, et le bon monsieur dit : t II n'y a aucune espérance. > Cependant, on allume deux cierges devant la statue de saint Joseph, on invoque ce grand patriarche et, le lendemain, elles ont des compositions d'orthographe excellentes, et elles sont reçues.

Et c'est saint Joseph que M"»® Thérèse Rescoussié, directrice, encense et vénère. Elle est peut-être un peu

ingrate pour le c bon monsieur », membre de la commission dont on a parlé. En voilà un qui n'aura pas volé la révocation, dont, je Tespère, on Taura gratifié! {Rires.)

Trois jeunes filles de Foix ont eu les trois premiers numéros, grâce à saint Joseph, sur quinze autres qui paraissaient remporter sur elles. Au Cours normal du Mans, elles ont toutes réussi à l'examen, quoique faibles, grâce à saint Joseph. Et il y a ceci de piquant, que ce cours normal est encore subventionné, à l'heure où nous parlons, par le ministère de l'instruction publique. (Mouvement.)

Je n'en finirais pas si je voulais tout lire, car ce saint Joseph est d'une fécondité incomparable... (Hilarité générale) en miracles terrestres ; il l'est également en miracles célestes. Comment serait-il possible qu'on refusât un simple bachelier à la toute-puissance d'un saint qui dispose du paradis? Car il en dispose souverainement. Vous allez voir.

Regardez cette brochure bleue, elle est intitulée La cour d'honneur de Marie. Elle a été publiée sous la direction du révérend père Louis de Gonzague, de l'ordre des Prémontrés de la Primitive Observance, dont le monastère a eu à soutenir un siège que vous connaissez. (Rires.) Ce brave moine avait déjà eu maille à partir avec la force publique, car il avait été condamné, en 1861, par le tribunal de Poitiers, à un mois de prison pour vol. (Mouvement. — Rires.)

Mais ce saint homme, qui non seulement rédige la € Cour d'honneur de Marie », mais vend des cierges, des bougies, et un chocolat particulier (voyez l'annonce au verso), raconte un fait qui va vous donner idée à la fois de la pmissance de saint Joseph, de la confiance que ces gens ont dans la sottise de leurs clients, et du respect avec lequel ils parlent de ce qu'ils appellent les choses saintes :

Un jeune homme venait de mourir. Sa vie n'avait été rien moins qu'édiflante; mais dans ses écarts il avait néanmoins conservé certaines pratiques de dévotion envers saint Joseph. Le

voilà donc à la porte du Paradis! Saint Pierre ouvre le guichet et, Tapercevant : « Mon cher ami, lui dit-il, en conscience je ne puis vous recevoir. — Oh! oh! répond notre pécheur, vous ne pouvez pas me recevoir!... faites venir, un instant, mon patron saint Joseph. — Le bon patriarche pousse la complaisance jusqu'à descendre auprès de son pauvre client et, du guichet, il écoute patiemment ses réclamations. Ensuite, il se présente devant le trône de Dieu.

Remarquez que je lis le texte même, et, véritablement, j'ai besoin de vous le dire. (Rires.)

« C'est inutile, inutile, dit le Père Éternel en colère -- semper irascibilis, disait la Bible; — cet homme n'a pas observé ma loi! Jamais aucun pécheur n'entrera dans mon royaume. — Mais, réplique saint Joseph, il m'a invoqué tous les jours, tous les jours il m'a recommandé son salut éternel; vous avez dit vous-même que jamais on ne me prierait en vain!... — Et ma justice! interrompit le Père Éternel, ma justice! qu'en faitesvous?... »

Le dialogue fut long, et il remplirait notre Cour (Vhonneur si je voulais l'écrire en son entier.

Pour en finir, saint Joseph s'écria : « Vous voulez donc que je trompe la confiance de mes serviteurs? En ce cas, c'est mon honneur qui est engagé; je n'ai donc plus qu'un parti à prendre. 11 m'est impossible, je le vois, de faire admettre mon client là où je suis; eh bien, j'irai où il est. •» (Hilarité générale.)

On ne dit pas ce qu'a répondu le bon Dieu, mais saint Joseph continue :

« Mais comme Marie est mon épouse et Jésus mon enfant, j'emmène avec moi ce qui m'appartient : nous allons vous laisser en paix, vous et votre justice! » (Nouvelle hilarité. — Applaudissements.)

Ainsi, voilà ce que fait cet enseignement même des choses qu'il déclare sacrées ! Et nous pouvons répéter ici la forte parole du Père Éternel : Et ma justice! et ma justice! — Non, il n'est pas question de justice dans renseignement religieux, il n'est question que de la grâce, que du caprice. (Bravos.)

J'avais rassemblé une quantité de ces niaiseries; voyez cette liasse devant moi ; mais le temps me manque pour les lire. J'aurais pourtant voulu vous raconter l'entrée de Pie IX au ciel... (Oui! oui! Lisez!) parce que

saint Joseph y joue un rôle triomphal, ce grand saint , qui non seulement est le protecteur des vierges, mais dont la sublime mission est d'enseigner la jeunesse : ut filium educaretf disait saint Thomas.

Pie IX, dit le Pèlerin, est entré au Paradis immédiatement après sa mort, et il y a été reçu avec des honneurs exceptionnels. La Vierge Marie, qui lui doit la solennelle définition de sa conception immaculée, lui fit, de sa main, hommage d'une couronne, en récompense de celle qu'il lui avait décernée pendant son passage sur la terre.

Il est probable que sainte Anne, qui ne lui doit pas moins de reconnaissance, puisque c'est elle que le dogme de 1854 a purifiée du péché originel, lui a fait aussi quelque précieux cadeau. Mais nous manquons de renseignements à cet égard. (Rires.)

En revanche, il est positif que saint Joseph s'avança à la rencontre de Pie IX et lui serra cordialement la main en le remerciant de Favoir nommé protecteur et patron de TÉglise.

Un hymne de bienvenue fut alors chanté par les habitants du céleste séjour. Saint Pierre donna le ton en soufflant dans sa clef... (Hilarité générale,)

Ces niaiseries n'existent pas que dans les petits livres et les images; on les retrouve dans les procédés d'enseignement, dans le matériel pédagogique des écoles même. Dans le si intéressant rapport de M^^ Duplessis- Kergomard sur les salles d'asile, je trouve une mine de niaiseries et de sottises de môme ordre; en voici une vraiment charmante que je puis encore renvoyer au fameux article premier voté par le Sénat, sur c les devoirs envers Dieu » *.

A Auch, un peintre plein d'imagination a orné les murailles des armes du Saint-Siège et de celles de l'évêché; puis il a tracé, en face du gradin, un rond au milieu duquel est placé un œil gigantesque (l'œil de Dieu qui suit tous les mouvements des enfants); à quelque distance de l'œil, une oreille démesurée écoute ce qu'ils disent; enfin, une main armée d'une plume inscrit leurs péchés. Ils doivent en rêver la nuit.

Et les devoirs d'élèves — j'en ai une quantité entre les mains — témoignent dans le môme sens. J'ai

Page 1