‹ Le cléricalisme, questions d'éducation nationale;Chapitre 17 sur 28 · Cet article a disparu dans le texte de loi définitif · texte numérisé non relu

Cet article a disparu dans le texte de loi définitif

recueilli des cahiers d'une école congréganiste dans une exposition organisée en 1878 dans mon propre pays, à Auxerre. Ces cahiers contenaient des dessins fort soigneusement exécutés. En voici la liste :

Premier cahier. — 1° Pour Jésus : cœur enflammé, entouré d'épines et de larmes; 2° Pour Marie : cœur entouré de roses et percé d'un poignard; 3** Colombes portant dans leur bec, Tune un myosotis, Tautre une tendre pensée; 4® Enfant-Jésus dormant sur la Crèche; 5° Le nom de Marie, illustré; 6** Vierge Marie; T Dieu caché, allégorie; 8° Sainte-Famille; 9** Marie, Étoile du Matin ; 10» la Croix, avec ses attributs.

Deuxième cahier. — r Frontispice, dédié à Marie; 2* Ave Maria; 3** Tête de Christ, sanglante, avec couronne d'épines; 4® Courage! dessin allégorique, avec un aigle les ailes déployées et tenant la croix; 5® la Croix et ses attributs; 6" Aimons la Croix, allégorie; 7* Espérance dans le doux Jésus; 8® Calice sacré et burette; 9° les Cloches; 10° Croix enluminée; ir Consécration d'un enfant de Marie; 12** Pensons à la Croix; 13* TEucharistie, foyer de l'amour; 14" la Vie, « chemin escarpé où le prêtre et le magistrat devraient toujours se rencontrer »; 15** Je ne veux plus voir que Jésus, et Jésus crucifié !

Troisième cahier. — Dessins coloriés ; 1** Pensons à la Croix; 2* Croix et Évangile; 3° Ostensoir sur les nuages, entouré de pampres et de feuillages; 4** Calice surmonté de deux colombes; 5° l'Amitié d'un cœur pur; 6" Amitié chrétienne : deux cœurs rouges allumés, traversés d'un poignard; 7° Myosotis et Pensées symboliques; 8** Cœur enflammé, entouré de roses et contenant une colombe : « Je veux vivre et mourir sur votre cœur! »; 9" la Sainte Communion, colombes becquetant dans un calice.

Quatrième cahier. — Modèles d'écritures, enguirlandés et comï)osésde maximes dont je me contente de détacher seulement la suivante: «Nous devons obéissance à l'Église comme ses sujets! »

Je vous montre maintenant la manière brève et facile de soulager les âmes du. Purgatoire. (Bruyante hilarité.)

Je l'ai pris, de mes propres mains, dans une école normale de filles dirigée par une institutrice laïque. Jugez par là de celles qui sont dirigées par des congréganistes !

A côté, j'ai relevé cette jolie carte : de VOcéan de V amour divin contenant la c presqu'île de la perfection », que j'ai déjà montrée, il y a deux ans, à la tribune de la Chambre.

Étoniiez-vous maintenant des résultats obtenus par ces compositions idiotes, des superstitions, des hallucinations et, tout d'abord, de l'imbécilité.

Écoutez cette composition présentée au certificat d'étude par un élève d'une des meilleures écoles congréganistes de la Loire-Inférieure. Elle est fort instructive, non seulement par ses fautes d'orthographe et de français, mais par le reflet naïvement et sincèrement idiot qu'elle donne de l'enseignement religieux à son maximum de puissance. Le sujet de la composition était : les avantages de la propreté.

Les avantages de la propreté, c'est d'être beau, d'avoir de beaux souliers de beaux pantalons et être propre dans ses vêtements. Combien d'homme se sont damnés en n'aimant qu'euxmêmes et en étant bien propres, en ne priaient jamais Dieu ils aimaient mieux être aux cabarets à s'enivrer Un jour un jeune homme se vantait d'être si beau Dieu le punit il devint comme un aigle, ses cheveux devinrent comme les plumes d'un oiseau. Alors ce jeune homme reconnaissant la main de Dieu qui le frappait, le priait, mais il mourut peu de temps après.

Mes enfants, ne vous mettez pas si propre et plutôt, priez afin qu'il vous donne la possession éternelle qui est le Ciel. » (Sic)

Ne croirait-on pas entendre le propre fils de saint Labre, de grouillante mémoire, si l'on ne savait que les mœurs dudit saint s'opposaient à ce qu'il eût des fils? (Hilarité,)

Après l'imbécilité, la folie, l'hallucination.

Le 17 janvier 1871, à Pontmain (Mayenne), la Vierge apparaît à de jeunes élèves des Sœurs adoratrices de la justice de Dieu, La bonne Vierge a la pose miraculeuse de la Vierge de l'école ; elle porte une robe bleue semée d'étoiles à cinq pointes, comme le plafond de l'église; elle a quatre bougies, disposées comme celles de l'autel. Enfin, elle fait précisément, en parlant aux enfants, les fautes de français de la sœur Vitaline. (Rires.)

Ne riez pas. Un meunier, pour avoir ri comme vous, est mort, et un autre est devenu aveugle. {Nouveaux rires.) Non, ne riez pas.

C'est, vous le voyez, l'hallucination la mieux accusée et la mieux préparée.

Je pourrais vous parler encore de la miraculée de Saint-Jorioz, des trois fillettes de Marpinger et de tant d'autres. Mais je dirai un mot de l'hospice des petites filles de Samois, qui voient, elles aussi, une vierge qui leur parle et leur déclare que la France est coupable, qu'elle doit être punie, et que le roi seul peut la sauver; cela fît beaucoup de bruit, si bien que les administrateurs de l'hospice de Samois — impies, mais bien spirituels, — reproduisant la célèbre défense du cimetière Saint-Médard, décidèrent (23 mai 1880) c qu'à l'avenir il est interdit aux sœurs de coopérer dans l'établissement hospitalier à des miracles, sans l'autorisation expresse de la commission administrative de l'hospice». {Hilarité générale.)

Comment voulez-vous qu'on n'arrive pas à de pareilles énormités quand on lit ceci dans un petit journal d'enfants très recommandé en ce moment par le parti clérical, à propos des insanités qui se passent à Lourdes :

Si la triple phalange de la philosophie, du matérialisme et de la libre pensée n'a rien vu, n'a rien entendu, nous autres catholiques, nous n'avons pas été mieux favorisés, il est vrai, et nous savions que nous n'étions pas dignes de prendre notre part de ces communications célestes; mais nous n'avons aucune peine à y croire, du moment où notre bonne et vigilante mère la sainte Église s'est prononcée par l'organe d'un de ses évêques.

Ainsi, absence de toute critique, abandon de toute intelligence et de toute spontanéité, crédulité aveugle et absurde, c'est la moralité à tirer de cet enseignement d'abrutissement et d'abêtissement. (Applaudissements.)

Mais ce n'est là que la première face de l'enseignement religieux dans sa réalité pratique.

J'avais là un tout petit dossier qui devait vous montrer ce que dans l'enseignement religieux on pense de la famille et de l'autorité paternelle ; le temps me manquerait pour l'exposer en son entier. Il se résume en ceci : Il faut respecter son père, hormis en tout ce qui touche

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aux choses saintes ; le père ni la mère ne peuvent s'opposer à la volonté monastique de leurs enfants, puisque c'est Dieu qui appelle l'enfant à lui.

L'illustre Gury a tout résumé dans ce passage caractéristique :

D. Les enfants peuvent-ils embrasser Tétat religieux malgré leurs parents ?

R. Oui, en principe. Bien plus, Tenfant agira avec plus de sagesse si, se sentant de la vocation pour l'état religieux et croyant que ses parents s'y opposeront injustement, il leur cache la chose et obéit à la volonté divine. (Traité du IV* Précepte du Décalogue, chap. i, $ 3, p. 369.)

Et le catéchisme de Ms'' Gaume émet la même idée à la portée des petits enfants :

D, l^cs pères et mères peuvent-ils s'opposer à la vocation de Itîiirs enfants?

R. Les pères et mères ne peuvent pas s'opposer à la vocation de leurs enfants, parce que, avant de leur appartenir, les enfants appartiennent à Dieu.

La non-obéissance est excusée et même ordonnée dans des cas qui paraissent moins graves. Écoutez le catéchisme flamand, rédigé après la loi sur les écoles belges :

lî. L(^s enfants sont-ils tenus d'obéir à tout ce que leurs partifUi leurs commandent?

|{. Oni, lorsque les parents n'excèdent pas leurs pouvoirs et lorsfjif ils ne commandent pas de faire le mal ou quelque chose qui pèclie contre Dieu.

D. Les enfants doivent-ils obéir lorsque leurs parents les placent chez des professeurs dépravés ou dans des maisons mal famées?

R. Certainement non, car pour faire cela, les parents n'ont reçu ili* Dieu ni le pouvoir ni le droit, et de plus les enfants ne peuvent pas, dans ce cas, obéir à leurs parents.

Dh Les enfants peuvent-ils obéir à leurs parents qui les tîdvoituit aux écoles gueuses?

R. Non, mille fois non, car les écoles gueuses sont plus dangereuses, plus néfastes pour les enfants que les maisons mal famées. Les maisons mal famées ne sont tenues qu'aOn de gjïgner de l'argent par une vie malhonnête; les écoles gueuses dont Instituées afin de gagner des âmes pour le diable et l'enfer;

dans les maisons publiques on ne gâte ordinairement que le corps, tandis que dans les écoles gueuses on gâte le cœur et l'esprit.

D. Que sont, en définitive, les mauvaises écoles?

R. Ce sont les écoles qui ne sont pas agréées et qui sont maudites par le chef de la sainte Église.

Étonnez-vous maintenant des histoires lamentables dont le récit remplit les journaux! Des familles troublées, des filles détournées de leur devoir de respect, entraînées en quelque couvent! Et ne croyez pas que la morale religieuse se cache pour cette œuvre malsaine; non, elle en fait un principe, elle s'en vante. Le Christ a dit, s'écrie-t-elle : c Quiconque aura quitté pour l'amour de moi son père et sa mère en recevra le centuple en ce monde par les biens spirituels dont il sera comblé. »

Voilà ce que la morale religieuse fait de la famille! (Applaudissements.)

Il y a plus : l'enfant s'érige en juge de ses parents; il les critique et les regarde, sous la direction d'un maître catholique, comme pervers et coupables.

Voyez cette petite image; elle a pour titre : // est là, et donne l'histoire grotesque d'un enfant qui cherche et trouve Jésus dans le tabernacle. Et le fils de Dieu lui demande ce qu'il veut :

L'enfant, d'une voix attendrie, Reprend : - Mon papa n'est pas bon, « Convertis-le, je t'en supplie, « Fais-lui connaître, aimer ton nom. »

Le lendemain, touchant mystère !

Sans même qu'un mot lui fût dit, De cet enfant le mauvais père Se confesse et se convertit.

Ceci n'est plus œuvre d'imagination, c'est une lettre d'enfant extraite de pièces relatives à l'œuvre de Notre- Dame de Séez. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il s'agit là d'une de ces entreprises de mendicité chères aux cléricaux :

J'ai appris que de mes compagnes avaient envoyé leur offrande. J'en ai parlé à maman... C'est pourquoi maman m'a donné trois francs pour vous envoyer quinze timbres-poste.

La maman est sérieuse : pour ses quinze timbresposte elle veut c une bonne et abondante récolte, puis la conservation de ses bestiaux, car il en meurt beaucoup ». Quant à l'enfant, plus désintéressée, mieux instruite, elle ne demande qu'une chose, la c conversion de papa ». (Rires.)

Voilà pour l'autorité paternelle. Je passe rapidement, car il faut me hâter.

Prenons des enseignements plus redoutables encore; passons au fanatisme. Ah! messieurs, ceci est grave. L'intolérance religieuse a dominé le monde ; le progrès civilisateur tend à la vaincre, à la détruire, tandis que l'enseignement religieux la verrait avec plaisir refleurir aujourd'hui. Il ne dépend pas de lui que l'intolérance ne triomphe en plein dix-neuvième siècle, comme elle a si longtemps triomphé pendant le moyen âge.

Écoutez-en une première preuve, empruntée, comme tout ce que je vous dis, à un petit livre de classe. Voici une Conférence pour les jeunes filles, dans laquelle une pauvre bonne discute avec sa jeune maîtresse, très bien élevée comme vous allez voir.

Mademoiselle, dit-elle, chacun sa loi; quand on est né dans une religion, on doit y rester.

L'autre lui répond — et vous reconnaissez là les aménités habituelles du langage des cléricaux; si vous ne les connaissez pas, je vous engage à lire demain le récit que feront leurs journaux de la conférence d'aujourd'hui. {Rires.)

Et Justine répond :

Si une personne était née dans la boue, il s'ensuivrait donc qu'elle devrait barboter avec les oies et les canards pendant toute sa vie ?

La conversation continue sur ce ton.

Ceci est de la théorie, ou plutôt de l'imagination. Voici de la pratique, voici un fait. Un membre éminemment respectable et respecté de la Chambre des députés, M. Christophle, député de la Drôme, vient à mourir ; ses

funérailles ont lieu civilement, et l'institutrice de Saint- Romain-d'Albon donne en dictée ce devoir scolaire, où renseignement religieux s'épanouit dans toute sa beauté :

Je laisse aux esprits forts le plaisir d'assimiler à la mort d'un homme, la mort d'un singe, et de confondre le cimetière avec la voirie. Dans tout cela, il n'y a pas conviction, il y a haine... Beaucoup de personnes, en parlant de cet homme, disaient : Il a vécu en chien... D'autres disaient : J'ai bien vu d'autres fois mettre des bêtes dans un trou, ce sera la môme chose.

Voilà comment on prêche le fanatisme en plein dix-neuvième siècle, à l'abri de l'instruction religieuse!

Voici une Bible d'une grarKTmère, un livre qui est inscrit au catalogue de la ville de Paris, rédigé par une femme fort respectable, M"« de Ségur, mais que la passion religieuse entraîne aux plus étranges prédications. Écoutez comment, à propos de je ne sais lequel de ces odieux massacres si fréquents dans la Bible, elle pervertit comme à plaisir le cœur et l'esprit de sa petite-fille :

Henriette. — Comment le bon Dieu, qui est si bon, est-il si sévère pour tous ses peuples? H fait tuer tout le monde, même les petits enfants. Je sais bien que si je faisais ce que fait le bon Dieu, je me trouverais très méchante.

Grand'mère. — Chère petite, si tu te souvenais de ce que je t'ai dit il y a peu de temps, tu verrais que le bon Dieu connaissant les mauvais penchants, les faiblesses du peuple israélite, ne pouvait pas le laisser vivre avec des peuples idolâtres qui l'auraient entraîné dans l'idolâtrie et l'auraient rendu criminel.

Henriette. — Mais les enfants, grand'mère, les pauvres petits enfants?

Grand'mârb. — Je t'ai déjà expliqué que les enfants de ces peuples abominables étaient tous consacrés au démon dès leur naissance; il n'y avait rien de bon en eux, et c'était une œuvre de miséricorde de leur ôter la vie avant qu'ils pussent la souiller de crimes et adorer le démon en suivant les traces de leurs pères.

Du reste, le Catéchisme du diocèse de Paris (1876) déclare tranquillement que c la vengeance de Dieu poursuit les juifs, et partout ils sont captifs et vagabonds ». Que dites-vous des réflexions des élèves dans ce temps d'agitation anti-sémitique?

Et, du reste, lorsqu'on interroge les élèves, il est naturel qu'ils répondent absolument comme ils ont été instruits. On fait passer un examen du certificat d'études à Sainte-Foi-la-Grande (Gironde) et on donne aux enfants ce sujet de rédaction : c Quel est le personnage historique le plus détestable? Dites ce que vous savez sur lui, et indiquez les motifs de votre antipathie. » On avait à choisir; les scélérats ne sont pas rares dans l'histoire. Savez-vous celui qu'ont choisi à l'unanimité les enfants de l'école congréganiste? Henri IV! — O comte de Chambord, qu'en dites-vous? —Mais pourquoi Henri IV? Un élève plus sincère que les autres osa en donner la raison : c Je hais Henri IV, dit-il, parce qu'il a accordé l'édit de Nantes aux protestants! » (Exclamations,)

L'image vient au secours de cet enseignement monstrueux et si dangereux pour la paix publique et la tranquillité des esprits.

Voici une petite image illustrée de poésies, où l'on chante les vertus du Rosaire, inventé par saint Dominique, comme vous le savez tous. Écoutez ce récit de l'horrible guerre des Albigeois, le plus affreux épisode des massacres dus à la morale religieuse ; écoutez comment on parle d'un des plus affreux bandits dont le nom souille l'histoire, de Simon de Montfort :

L'hérésie affligeait le midi de la France

Et d'un voile trompeur l'erreur s'enveloppait.

Alby nous préparait une longue souffrance,

De ce foyer le mal partout se répandait.

Mais celui qui des flots sait calmer la furie,

Sur la barque de Pierre a constamment les yeux;

Un doux rayon d'espoir luit sur votre patrie,

L'étoile de la mer apparaît dans les cieux.

C'est la reine du ciel abaissant sur la terre

Un regard de pitié, d'ineffable douceur.

Des défenseurs du Christ elle a vu la bannière.

Et vient pour soutenir leur invincible ardeur.

Les guerriers de Montfort, pour la cause suprême,

Versent dans les combats un sang pur, généreux;

Mais il est un héros que suscite Dieu même,

Dont Marie a compté les soupirs et les vœux.

La victoire est au Christ...

La victoire est au Christ! Vous savez ce que cela signifie dans l'histoire : c'est le midi de la France ravagé et dépeuplé; c'est Carcassone en flammes, ce sont 60 000 Albigeois massacrés dans Béziers aux encouragements du légat Arnoult, abbé de Cîteaux : c Tuez ! tuez toujours ! Dieu reconnaîtra les siens ! » {Mouvement d'indignation.)

Et à l'Exposition universelle de Paris, car ces gens ont un rare cynisme et une étrange audace, on lisait une composition exposée parmi d'autres morceaux de calligraphie, par les frères de la Doctrine chrétienne, pour la gloire de l'Institut tout entier, et quelle était cette composition, cette composition infâme? — Ah! il est bien tard! (Non! non! — Lisez!)

Vous le voulez? (Oui!) La voici :

Quand nos armées, sous la conduite d*un chef invincible, allaient partout jrépandre la terreur et l'effroi; quand nos drapeaux tachés du sang des combats, noircis de la poudre de la fusillade, entraient triomphants dans la capitale des plus grands empires : quand notre empereur, qui a vu tomber à ses pieds plus d'hommes que la faux du moissonneur ne couche d'épis au temps de la récolte, recevait l'épée d'un prince vaincu ou les clefs de quelque ville prise, alors le pays était grand !

Quand, au cri de « Dieu le veut! » nouante mille guerriers, une croix rouge sur Fépaule et une lance à la main, se levaient en masses frémissantes pour exterminer le Sarrasin, au risque de mourir tous sous le coup de maladies terribles et d'adversaires redoutables; quand un roi, pour arrêter le progrès des idées subversives d'un moine apostat, lançait la patrie dans des guerres interminables, le pays était grand !

Pendant des siècles, la patrie sut aussi arrêter les menées secrètes des sectes ridicules qui menaçaient la société tout entière; des bûchers s'élevèrent sur tous les points du pays pour brûler ces faux penseurs qui en voulaient à notre sainte religion. Charles IX et la grande Catherine de Médicis seront toujours chers au cœur des vrais chrétiens; par leur courage et leur foi héroïque, en une même nuit, le pays fut délivré de cinquante mille huguenots.

Ah ! ne vous étonnez pas trop. Il y a quelque chose de plus horrible que de professer de pareilles doctrines, c'est d'en donner la théorie. Écoutez M. Aubineau, rédac-

teur de VUnion, parlant de ces persécutions et de ces massacres :

Les protestants de France ne furent pas des martyrs; il n'y a de martyrs que ceux qui souffrent la persécution pour la justice; il n'y a point de justice en dehors de la vérité.

C'est une grande charité de consacrer la puissance terrestre à tirer les âmes de leurs erreurs ; on ne doit pas être arrêté parce que cette sorte de persécution rend furieux ou même fait périr quelques hommes, lorsqu'on est assuré d'en sauver plusieurs.

Le voilà, je pense, l'enseignement religieux, pris en flagrant délit du plus horrible des crimes, du fanatisme féroce ! (Bravos et applaudissements,)

Ce sont vétilles à côté de cela, que les démonstrations antipatriotiques, que les manifestations de politique antirépublicaine, que la haine de la Révolution, qui forment la substance de tout l'enseignement historique religieux.

Me*" de Ségur, dont les œuvres malsaines et répandues à centaines de mille dans nos écoles, ont reçu la double approbation du pape et de Henri V, n'ose-t-il pas écrire :

La Révolution, c'est-à-dire la grande révolte, est un immense blasphème et une théorie abominable. C'est la négation impudente du droit de Dieu sur les sociétés, et du droit qu'il a donné à son Église d'enseigner et de diriger les rois et les peuples dans la voie du salut.

C'est une doctrine nouvelle, née des révoltes protestantes, de l'incrédulité voltairienne et des conspirations de la francmaçonnerie. Elle déclare que l'Église de Dieu n'a aucun droit d'enseigner ni de diriger les sociétés, d'inspirer les lois...

De là encore la fameuse et absurde théorie du suffrage universel...

D'après l'Église, le roi ne règne et ne gouverne qu'au nom de Dieu et comme exerçant les droits de Dieu ; et l'Église est toujours là pour lui rappeler ses devoirs et l'empêcher d'abuser de sa puissance. D'après la doctrine révolutionnaire, le roi ne règne et ne gouverne qu'au nom du peuple; la volonté nationale, c'est-à-dire, en bon français, les caprices de la multitude aveugle et du suffrage universel sont sa règle unique, sa lumière et sa morale; son seul frein, c'est la crainte de déplaire au peuple et de perdre sa place.

Quel patriote pourrait voir sans indignation toutes

ces petites images dont je vous présente de nombreux exemplaires, où il n'est question que des fautes et des crimes de la France, où le nom sacré de la patrie est blasphémé à chaque ligne de légendes factieuses?

Ici, le Christ pardonne à la France prosternée devant lui et qui pleure sur ses péchés, et demande pardon en montrant une pancarte où se lisent ces dates caractéristiques : 1793, 1830, 1848, 1871.

Jésus, y est-il dit, fait un dernier appel à la France coupable, car sa justice la condamne. Avant de frapper, il se souvient qu'il Ta aimée, qu'elle a été léguée à son cœur par le roi martyr.

Là, Marie pleure sur les ruines de la France; dans le lointain, Paris en flammes, et en exergue ce verset où le grotesque le dispute à Todieux :

Sainte Marie, refuge des pécheurs, qui avez averti Paris assiégé par la date mystérieuse du premier jour du siège (19 septembre, anniversaire de la Salette).

Qu'est-ce que c^est maintenant que ces amendes honorables, que cette France blessée, relevée par Marie et qui s'écrie :

Oui! depuis quatre-vingts ans. Dieu tout-puissant, je vous offense en abandonnant ma vocation.

Oui, Dieu tout-puissant, je vous offense en bannissant de mes lois et de mes mœurs jusqu'à votre souvenir.

Oui, Dieu tout-puissant, je romps presque publiquement avec vos commandements, violant vos sabbats, méprisant vos jeûnes, discutant l'autorité de votre Église.

C'est à cause de ce péché que j'ai été humiliée, vaincue et frappée de vertige.

O mère, dit ici la France blessée et relevée par Jésus, ô mère, votre adorable Fils a été justement irrité de mes ingratitudes... mes enfants vous conjurent de pardonner à leur patrie coupable.

O Vierge immaculée, refuge des pécheurs, guérison des malades!... rendez-nous cette vie de fille aînée de l'Église, qui a fait notre gloire... Rendez-nous la grâce de combattre encore... de souffrir... de vaincre... pour le règne de Jésus-Christ, le triomphe de son vicaire et la cause des opprimés.

C'est là toute la France, ô Marie !

Si elle n'est cela, elle n'est plus...

Et partout et toujours la France passant après Rome, le souverain pontife étant la préoccupation première, quasi unique de ces prétendus Français. Ne vont-ils pas, dans l'image que je vous montre, jusqu'à représenter — par une photographie ! — le Pape emprisonné derrière une grille en un cachot — dont certaines congrégations ont vendu la paille. {Rires.)

Voilà ce que l'élément religieux fait du patriotisme! Sa vraie patrie, c'est Rome! Je veux maintenant passer à un autre ordre d'idées, car le temps me presse et vous presse plus que moi. (Non! — Parlez! parlez!)

Je vais jeter un coup d'œil avec vous sur une région particulière de l'enseignement religieux que j'appelle du nom le plus poli que je puisse lui attribuer, la région du mysticisme.

Ce mysticisme, qui engendre l'hallucination, est tantôt sombre, tantôt ardent, et j'oserai dire printanier. (Rires.) Sombre, il est assez rare ; on ne prend pas les fidèles avec du vinaigre {Hilarité), et si l'on distribue bien quelques images tristes déclarant qu'on est mort à ce monde, qu'il faut mépriser cette fumée qui s'appelle l'honneur, ce fantôme qu'on nomme plaisir, cette boue qu'on nomme richesse; si chaque mois on promet de consacrer un jour à se préparer à la mort, ce n'est pas là ce qui fait la fortune de l'imagerie mystique.

Ce qui fait sa fortune, c'est le côté printanier. Oh! là, dans cette passion mystique, il est d'une richesse et parfois d'une crudité d'expressions qui rendent bien difficile la lecture de ces textes même devant une assemblée d'adultes, alors même qu'on réfléchit que cela est destiné à être lu par des jeunes filles en leur particulier. Voici le langage du céleste fiancé :

Tu me tiens lieu de tout, de trésor, de patrie. Tout ce que j'ai laissé, tu le deviens pour moi. Mon amour, mon seul bien, ma liberté, ma vie, Ma famille, c'est toi !

Adieu, petites créatures; adieu, riens de la terre, je vous abandonne à jamais.

Il s'agit d'une jeune fille qui devra vivre dans le monde et qui devra cependant tenir pour quelque chose les biens de la terre, sa liberté et sa famille.

Je me lasse, dit la fiancée du Christ, de discourir, de m'agiter, de chercher mille et mille moyens d'être à vous. Je les réduis tous en un. Cet un nécessaire, c'est V amour, l'amour qui ne veut que vous, ne tend qu'à vous, ne travaille et ne souffre que pour vous. Et cette grande science de l'amour, je l'apprends dans la fournaise ardente de votre divin cœur.

En voici une troisième :

Écoutez le langage du crucifix, il ne fait entendre que cette parole : Amour! Lisez ce livre ouvert à tous; sur toutes les pages, sur toutes les plaies, vous y trouverez toujours ce mot : amour.,.

Je vous ai aimé, aimez-moi.

Uamour est le commencement, le milieu, la fin de l'accomplissement de la loi :

La loi n'est que V amour qui croit,

L'expérience n'est que Vamour qui attend.

L'adoration n'est que Vamour qui se prosterne,

La prière n'est que Vamour qui demande,

La miséricorde n'est que Vamour qui pardonne,

La charité n'est que Vamour qui se dévoue,

La mortification de martyrs n'est que Vamour qui s'immole.

Celle-ci parle sur un mode un peu plus léger :

Je ne vivrai pas un instant Que je ne le passe en aimant.

C'est l'âme fervente qui comprend l'oracle du divin Sauveur : « Je fais même apporter le feu sur la terre. » Son cœur est une fournaise toujours ardente dont une partie des flammes s'élève vers le ciel, et l'autre s'échappe de toutes parts pour gagner les âmes, afin de les brûler du même feu qui la consume.

A V Aridité, maintenant :

Divin Jésus, vers toi mon âme aspire.

Seul tu connais l'angoisse de mon cœur, C'est pour toi seul que mon âme respire.

Et cependant je ne suis que froideur!

Qu'il est cruel le mur de l'impuissance!...

vGoosle

El les cantiques! je ne vous en lirai qu'un, emprunté aux Perles de saint François de Sales, joli petit livre, très en faveur dans les écoles congréganistes :

Vive Jésus! vive sa loi!

Vive Jésus, ma douce vie ; Vive Jésus, ma seule amie ; Vive Jésus, de qui Tamour Me va consumant nuit et jour!

Vive Jésus en ma poitrine!

Vive son image divine!

Vive Jésus en tous mes pas !

Vive ses amoureux appas!

Vive Jésus, lorsque sa bouche D'un baiser amoureux me toucjie!

Vive Jésus, lorsque pâmée Je me trouve en lui transformée!

Vive Jésus, quand sa bonté Me réduit dans la nudité!

Permettez-moi de n'en pas dire davantage. Mais que pensez-vous de ce mysticisme, qui tend à devenir singulièrement corporel et tangible? (Bravos.)

J'aime mieux vous lire les titres des divers chapitres de ce petit livre,... parce qu'il y en a la moitié en latin. (Rires,)

Quel est celui de vous qui ne connaît ce merveilleux chant d'amour qu'on appelle le Cantique des Cantiquesl il ne brille pas précisément par la pureté des images et la délicatesse des expressions. Mais vous savez tous quelles ardeurs orientales il révèle.

Je vous demande s'il vous serait venu à l'idée, à vous, pères de famille qui m'écoutez, d'en faire un abrégé pour vos filles? Or, cette idée est venue à un coryphée de la morale religieuse. Ce Cantique des Cantiques a été mis à la portée des jeunes personnes dans un tout mignon petit livre qui fait partie d'une collection charmante : Les glanes d'or des enfants de Marie ; et pour que vous n'en doutiez, Me"* François de la Bouillerie, arche-

vêque de Perga, fait compliment à Tau teur de sa jolie publication et lui dit :

Les jeunes et pieuses âmes pour lesquelles vous écrivez préféreront certainement vos petits livres, qui leur diront beaucoup, à une foule, etc.

Je crains, moi, qu'elles ne les préfèrent trop. Voici les titres des chapitres; c'est tout ce que je puis vous lire :

Premier chapitre. — Le baiser du Seigneur : «« Donnez-moi un baiser de vos lèvres divines. » — Deuxième chapitre : «« Mon amie, que vous êtes belle à mes yeux! » — « Que vous êtes beau, mon bien-aimé ; notre lit est couvert de fleurs. » — « Ascendam in palmam et apprehendam fructus ejus. » — «Je languis d'amour. • — « Dexlera illius amplexabitur me. » — « Dilectus meus mihi, et ego illi. » — * Lève-toi, hàte-toi, mon amie, ma colombe, ma toute belle, et viens. » — « Anima mea liquefacta est. »

Je passe.

L'Église catholique et son enseignement religieux que j'attaque -— et personne ne peut se plaindre que je me serve des armes qu'elle me fournit, — l'Église catholique a de grandes prétentions à la pureté. Ses saints sont très susceptibles sur cette matière.

Moi, je trouve qu'ils le disent trop et que ces considérations tiennent trop de place dans l'enseignement dit religieux.

On raconte gravement que le jeune et bienheureux Berchmann rougissait au sein de sa nourrice! {Hilarité générale.)

Saint Louis de Gonzague allait plus loin, car il rougissait quand il était obligé de rester auprès de sa mère ! Quelle aberration odieuse! A quel laïque serait venue cette honteuse idée?

Le fameux Labre, déguenillé et couvert de crasse et de poux, pour la béatification duquel la France a donné iOOOO francs, avait une grande horreur des femmes. Le petit livre que je vous montre dit :

On ne peut donner qu'une faible idée de Fhorreur qu'il eut toujours pour tout ce qui pouvait ternir ou affaiblir Téclat de

cette vertu angélique : il ne parlait aux personnes du sexe que lorsqu'une nécessité ou un motif de charité l'y obligeait; il prenait même de grandes précautions en parlant aux hommes, et surtout aux jeunes gens.

Quant aux saintes, qu'il s'agisse de la répugnante Marie Alacoque, de sainte Catherine de Sienne, de sainte Rose de Lima, dont les histoires constituent les innombrables petites brochures de la Bibliothèque des enfants pieux, elles se hâtent de bien bonne heure d'être au courant de maintes choses que les jeunes filles laïques ne savent pas si tôt, et de promettre de se garder de dangers que d'ordinaire nos filles ignorent. (Rires ei applaudissements.) C'est à quatre ans que Marie Alacoque fait vœu de chasteté perpétuelle; Rose de Lima fait ce vœu à cinq ans. (Rires.)

Mais cette précocité n'a rien de bien étonnant, puisque dans un asile de l'académie de Toulouse, toutes les demi-heures, les enfants chantent en refrain : c Mon Dieu, conservez-nous notre innocence jusqu'à la fin de nos jours! i (Hilarité générale.)

Je ne puis vraiment vous lire... cependant, il faut que je vous la lise, puisque c'est une dictée donnée aux enfants d'un collège ; nous pouvons bien lire ici ce qu'on donne à des élèves de huitième au nom de Dieu :

Dieu envoya un de ses anges à une humble vierge de la race de David, qui s'appelait Marie et qui habitait la petite ville de Nazareth. Gabriel, c'était le nom de l'archange, annonça à Marie que Dieu l'avait choisie pour en faire la mère de son fils divin. La vierge, après avoir reçu de l'envoyé céleste l'assurance qu'elle garderait intact le privilège de sa virginité, donna son adhésion au grand dessein de Dieu. * Je suis la servante du Seigneur », répondit-elle, et par l'opération de l'Esprit-Saint, qui la couvrait de son ombre féconde, elle conçut dans son sein virginal le fils du Très-Haut.

A cet instant le Verbe de Dieu prit en Marie, devenue sa mère, notre propre nature; il s'incarna, c'est-à-dire se fit chair.

Ces aberrations redoutables ne sont pas involontaires, elles ne tiennent pas seulement à la situation particulière que la discipline de l'Église impose à ses ministres.

Ce ne sont point les erreurs d'un maladroit ou d'un coupable. Non, cela est de principe dans l'enseignement religieux. La preuve en est que ce que nous, laïques, touchons avec tant de délicatesse, cette région des choses que nous, pédagogues laïques, nous tenons avec tant de soin en dehors de nos enseignements, le pédagogue religieux la place au premier rang de ses préoc- <;upations :

11 faut, dit Rousselot, grand vicaire de Grenoble, s'efforcer de saisir les occasions fréquentes d'inspirer l'horreur de ce péché, de mettre devant les yeux des enfants ses débuts, ses progrès, ses suites funestes, d'en citer des exemples tragiques... Il faut montrer les innombrables manières dont on peut être réduit à y tomber; il faut en décrire les diverses espèces, non pas en détail, mais avec une demi-obscurité qui ne puisse scandaliser les âmes innocentes.

Or, c'est là, de l'aveu de tous les pédagogues laïques et pères de famille, le meilleur moyen de faire naître dans les jeunes imaginations des idées dangereuses.

Je vous présente la preuve douloureuse que cet enseignement redoutable et pervers est en réalité donné dans nos écoles sous le couvert de l'enseignement religieux.

Je vous montre un cahier de classe écrit par un pauvre enfant de treize ans, sous la dictée d'un aumônier de collège» Il est consacré à l'explication des sixième et neuvième commandements de Dieu, qui défendent le péché de luxure ; l'enfant y traite en quatre chapitres, avec une richesse de détails monstrueux et qui ne remplissent pas moins de huit pages d'une écriture serrée^ de la variété, de la gravité, des conséquences, des causes et des remèdes du péché de luxure. {Mouvemen général d'indignation.)

Mais il semble que l'écriture ne suffise pas à ces pédagogues étranges : le graphique intervient. Je vous ai montré tout à l'heure une carte ridiculement absurde ; en voici une véritablement odieuse, intitulée V Empire du vice. Elle représente l'empire du vice et les sept péchés capitaux qui se le partagent en sept provinces,

le tout, VOUS le voyez, avec un certain luxe, une certaine habileté calligraphique : chacun des péchés a là son domaine, son département, son chef-lieu, ses arrondissements, ses communes; chacun de tous ces lieux a son titre et son nom. Or, le chef-lieu du département de la luxure s'appelle Timpudicité.

Les chefs-lieux d'arrondissement s'appellent : la débauche, la volupté, rimmoralité, Tadultère, l'inceste, la prostitution, le cynisme, le viol, l'impureté.

Les communes sont : la séduction, les mauvais désirs, le relâchement, la turpitude, la fornication, la dépravation, les faux plaisirs, l'orgie, la sensualité, l'impudeur, le rapt.

Et quand je vous dirai que ceci est écrit, dessiné par une jeune fille âgée de quinze ans, qui y a appliqué peut-être quinze de ses soirées, vous jugerez quels sont dans ce domaine les fruits de l'enseignement religieux que je combats! {Applaudissements.)

Messieurs, je n'irai pas plus loin, je n'irai pas plus bas. Aussi bien, nous sommes en pleine fange. (Bravos et applaudissements répétés.)

Je vous ai dit que je ne laisserais rien à la déclamation. J'ai tenu parole. Je vous ai volontairement fatigués d'une énumération de faits; j'ai voulu vous en lasser, pour qu'il n'y ait pas seulement de la fatigue, mais que l'irritation, le dégoût et l'indignation vous saisissent! Maintenant, je puis vous dire, appuyé sur ces preuves — et vous le sentez bien, il y en a bien d'autres que j'ai laissées volontairement de côté, — je puis vous dire ce qu'il est, cet enseignement. Personne ne me démentira quand j'affirmerai qu'il devient aisément et quasi fatalement l'école de l'imbécillité {Bravos et applaudissements), l'école du fanatisme, l'école de l'antipatriotisme et de l'immoralité! (Nouveaux applaudissements.)

Nous avons bien fait de le chasser de l'École; il est absolument contradictoire sur tous les points avec l'enseignement scientifique, l'enseignement civil, dont

nous avons la charge et la responsabilité. (Applaudissements,)

Et maintenant, écartons-nous de toutes ces immondices; de toutes ces sottises; prenons du champ, prenons du recul ; regardons-les en face, et voyons en quoi tout cela diffère de l'enseignement vrai de TÉcole.

En toutes choses, il y a antagonisme, contradiction incessante entre les deux enseignements.

Dans le domaine matériel, l'enseignement de l'École montre que la nature est soumise à des lois permanentes, éternelles, inviiriables ; que, par suite, pour pouvoir se servir de cette nature et la dominer, il faut étudier et utiliser ses lois.

L'enseignement religieux ne reconnaît pas les lois naturelles, ou s'il les reconnaît, il les fait incessamment contredire et violer par le caprice des puissances surnaturelles, bienfaisantes ou malfaisantes; pour dominer la nature, ce sont ces puissances qu'il faut solliciter ou conjurer.

Ainsi l'enseignement \aïque incite l'homme au travail et lui donne confiance dans ses propres forces, dans le progrès personnel, le progrès social, le progrès humanitaire, tandis que l'enseignement religieux le tient en défiance de lui-même, et au lieu du travail et de l'instruction, le pousse à se prosterner et à prier.

Et à prier qui? Ah! sans doute le Tout-Puissant d'en haut, mais aussi et surtout l'innombrable série d'intermédiaires qui se sont placés entre lui si grand et vous si chétifs, la vierge, les saints, avec la myriade de grotesques superstitions que j'ai énumérées devant vous, et enfin celui qui est là toujours présent : le prêtre, le délégué de Dieu, qui a le secret de sa volonté et qui même se prétend plus puissant que lui, puisque d'une parole il le force à descendre sur l'autel. En telle sorte que tandis que l'enseignement laïque développe l'activité, la science, le progrès, l'enseignement religieux engendre l'inaction, l'inertie et la superstition! Dans le domaine moral, égales différences. En histoire,

renseignement religieux ne juge pas les hommes par les services généraux qu'ils ont rendus au monde; l'Église se soucie peu qu'ils aient travaillé au progrès, au développement de la civilisation et à la libération de l'humanité; non, elle les estime par les services qu'ils ont rendus à l'Église. Elle canonise Constantin, l'incestueux; elle célèbre Clovis, l'assassin; elle encense Simon de Montfort, le massacreur!

En morale, l'enseignement religieux met sur le même rang, je l'ai démontré, et l'infraction aux rites bizarres de l'Église catholique et la violation des règles éternellement reconnues par la conscience humaine. Tandis que l'École dit à l'enfant : Tu as en toi ton juge, développe-toi et travaille; c'est ta conscience qui, aidée de la consultation d'autres consciences, t'indiquera la voie du bien et te protégera contre le mal, l'enseignement religieux lui crie : Tu ne le peux, car tu es gâté, dès le germe, par le péché originel, et tu as besoin, pour te relever, de la grâce; et comme la grâce peut t'abandonner, tu as besoin du prêtre^ qui seul sera ta règle, ton appui dans ta conduite de tous les jours.

Tout diffère entre l'enseignement de l'Église et celui de l'École.

Ils diffèrent par la doctrine d'abord, car le premier procède de la grâce, qui est la forme suprême du caprice; et le second procède de la justice, qui ne reconnaît que la loi.

Ils diffèrent par la méthode, car l'enseignement religieux affirme, et en affirmant il s'appuie sur la foi, mère de la superstition ; l'enseignement de l'École, lui, démontre et s'appuie sur la raison, qui engendre la science.

Ils diffèrent par le but : l'enseignement religieux dédaigne cette terre : il prétend n'y voir qu'une vallée de larmes, qu'un lieu d'épreuves où le premier souci doit être d'essayer de se rendre digne du ciel ; il méprise, en apparence du moins, toutes les grandeurs de ce monde, et en arrive, pour prouver son renoncement aux

choses de la terre, jusqu'à considérer le mariage comme un état inférieur! L'enseignement de l'École, tout au contraire, soutient l'enfant, l'encourage, lui montre le progrès, lui enseigne à se dévouer à tout ce qu'il y a de grand, à tout ce qui peut travailler au développement de l'homme, et il fait de la famille à la fois le premier des devoirs et la première des joies.

Ils diffèrent enfin par le résultat ; car pour tout résumer en un mot, l'un tend à former un moine paresseux, ignorant et fanatique, tandis que l'autre tend à former un citoyen instruit, travailleur et tolérant! (Bravos et applaudissements . )

Depuis assez longtemps ces deux enseignements marchent côte à côte, ou plutôt, depuis trop longtemps l'un d'eux est dominé et étouffé par l'autre! En vérité, que de génie, de force, de véritable vertu, il a fallu à ce noble et grand pays pour résister à cet enseignement, pour rester la France de Molière, de Rabelais, de Voltaire, et pour être la première entre les nations à secouer les épaules en y sentant passer le grand frisson de la liberté! {Applaudissements prolongés.)

Noble et généreux pays qui marches à la liberté malgré tes gouvernements, qui marches à l'instruction malgré tes écoles, de quel essor t'élanceras-tu vers le progrès, vers la lumière, quand sera coupé ce boulet, enlevé cet éteignoiri (Bravos.)

Il était temps! Nous avons déjà beaucoup fait, il nous reste beaucoup à faire; nous travaillerons, nous combattrons; car nous sommes en plein dans le bon combat, celui qui ne finira que par le triomphe définitif de la justice, du droit, de la science, de la liberté. (Vifs applaudissements.)

vGoosle

L'instruction dans une démocratie '.

... Voyons ce que doit être, dans une ^ démocratie, l'instruction du peuple.

On peut concevoir deux états sociaux logiques : l'autocratie et la démocratie. Considérons ces deux sociétés à leur maximum de développement.

Dans Tune se dresse un maître absolu; il détient le pouvoir suprême qu'il a conquis le fer en main, ou reçu par l'hérédité, et qu'a consacré le droit divin. Dans ce dernier cas, surtout, il s'appuie sur le prêtre, dont il a acheté le secours en lui concédant une part de ce pouvoir qu'il prétend tenir de Dieu, à moins cependant qu'il ne se proclame Dieu lui-même. Il commande ainsi souverainement aux corps par le glaive, aux âmes par la religion d'État. Cette forme de société a existé dans ces grands empires d'Orient plus extraordinaires encore par leur disparition totale que par leur immense développement.

Maintenant voici la démocratie complète : Tous les citoyens vivent dans des conditions réelles d'égalité; tous participent équitablement aux charges sociales comme aux avantages sociaux; leur part individuelle

1. Conférence faite au Havre (Cercle Franklin), le 21 mars 1880. Publiée dans Leçons, Discours et Conférences, 1 vol. in-18 de la Bibliothèque Charpentier.

d'autorité, ils la délèguent, dans des conditions déterminées, à des hommes par eux choisis, et qui viendront à des époques fixées rendre leurs comptes, afin* que leurs mandataires jugent s'ils sont dignes de recevoir une investiture nouvelle. Voilà l'état démocratique. Personne n'y commande, parce que tout le monde est partie du souverain et que la nation souveraine ne fait qu'obéir à ses propres décisions. Ici, plus de religion d'État, mais respect absolu de la liberté de conscience. Le prêtre ne commande plus ; il obéit à la loi comme les autres citoyens, et s'il reste maître dans son église, il ne met plus les pieds sur la place publique. (Applaudissements.)

Or, que devra être l'instruction du peuple dans ces deux états sociaux? N'est-il pas évident qu'elle sera réduite au minimum dans l'autocratie, et devra être, au contraire, développée à son maximum dans la démocratie?

Mais de ces deux états sociaux logiques, l'un a disparu dans les ombres du passé; l'autre est dans l'avenir, et nous n'en jouissons pas encore, bien que nous marchions à pas de géant vers sa réalisation. Entre deux ont évolué et vivent encore à l'heure actuelle des états intermédiaires.

Ici, c'est une monarchie autour de laquelle vient se grouper une noblesse héréditaire; ailleurs, une monarchie constitutionnelle parlementaire, bourgeoise et censitaire; ailleurs, des institutions diverses, qui semblent les épaves du passé et tendent chaque jour à disparaître pour se noyer dans l'unité et la logique démocratiques : telle, dans notre constitution, l'incompréhensible institution des sénateurs inamovibles *. (Rires et applaudissements.)

Mais quittons l'idéal, et, pour comparer utilement les nécessités de l'instruction dans la démocratie et dans

1. On sait que cette institution a disparu ^ la revision de 1884.

no LE CLÉRICALISME

les autres états sociaux, considérons l'état social qui a précédé immédiatement en France celui dans lequel nous vivons.

Avant la Révolution, voici un roi, oint du Seigneur, qui règne de par le droit divin. Le prêtre catholique lui garantit Torigine sacrée de son pouvoir; en échange, le roi lui a promis protection et monopole pour son Église, et à son sacre, il a fait le serment d'exterminer les hérétiques. Au-dessous du roi, la noblesse, qui descend ou se figure descendre de la race conquérante, qui croit avoir dans les veines un sang d'une nature plus noble que celui du reste de la nation, et qui jouit de privilèges spéciaux, conquis par ses ancêtres à la pointe de l'épée; plus bas, la bourgeoisie, qui s'occupe d'affaires, de négoce, d'industrie, de banque, qui remplit certains emplois dans les administrations, dans la magistrature même, un peu partout, excepté toutefois dans l'armée, car l'épée de commandement ne peut être tenue que par une main noble.

Puis au-dessous, bien loin, des masses grouillent dans la pénombre : c'est le peuple, chargé des besognes les plus humbles, des travaux les plus bas, selon les idées de ce temps. Il n'a pas autre chose à faire qu'à fouiller le sein de la terre, à l'ensemencer, à recueillir les fruits, puis, dans quelques grandes villes, à se servir de ces fruits de la terre pour les employer aux usages sociaux; il tissera des étoffes, confectionnera des vêtements, etc. Ainsi, tous les droits sont en haut, tous les devoirs en bas.

En haut, le privilège, en bas l'obéissance, obéissance au roi, obéissance au prêtre. La notion du droit n'existe pas; tout vient de la grâce d'en haut. Peuple, bourgeoisie, noblesse, tous lèvent des mains suppliantes vers le maître qui distribue les faveurs. La grâce est pour ainsi dire le nœud de cette organisation sociale. Si bien que si j'avais à faire un tableau symbolique de l'ancien régime, je représenterais le peuple et le tiers état à genoux — comme cela se passait, du reste, dans

ET L'ÉCOLE 11 i

les anciens états généraux, — - et le roi debout, inclinant la tète devant le prêtre qui bénit. (Très bien ! très bien ! — C'est cela!)

Dans cet état politique, quelle sera l'instruction des diverses classes sociales? Pour la noblesse, elle sera à son maximum de développement ; mais peu productive, parce que ces hommes ne s'en serviront pas beaucoup, ne sentant pas la concurrence derrière eux. Développée aussi chez la bourgeoisie, qui l'utilisera davantage, car elle est en plein dans la lutte pour la vie, et accomplit mille offices difficiles. Quant au peuple, il n'a droit à rien. Bien plus, c'est un danger de l'instruire; on risque de lui inspirer des idées inutiles pour la situation inférieure à laquelle il est condamné. Ne peut-il pas arriver parfois que certains esprits imprudemment appelés par l'instruction à l'habitude de la réflexion, finissent par s'apercevoir que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes? Et l'instruction n'aura-t-elle pas servi à préparer des révoltés? La lecture même de l'Évangile ne peut-elle pas enseigner la rébellion contre le prêtre et contre le roi?

Non, non! il n'y a qu'une chose que le peuple doive apprendre : à obéir. L'instruction doit se borner à en faire un sujet docile et un bon catholique ! C'est assez ! (Vifs applaudissements.)

Cela est tellement vrai, cette opinion est si généralement répandue, que dans toute la première moitié de ce xviii* siècle qui a vu naître tant de grands hommes et de grandes idées, on ne croit pas à l'utilité d'instruire le peuple; on redoute cette instruction, qui voit se réunir contre elle et Montesquieu et La Chalotais et Voltaire et Rousseau lui-même, le démocrate Rousseau! Tant on se tenait ferme dans la logique du gouvernement royal ! tant on était convaincu que pour le maintien de ce régime de privilèges dont on reconnaissait cependant les abus, il fallait s'opposer au développement de l'intelligence des masses, il fallait les laisser ignorantes et aveugles! Et, comme d'instinct, on mettait en pratique le mot 'que

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