‹ Le cléricalisme, questions d'éducation nationale;Chapitre 22 sur 28 · LB CLÉRICALISME. 13 /^^^^T · texte numérisé non relu

LB CLÉRICALISME. 13 /^^^^T

€ Aucune publication, est-il dit dans Farticle 1672 de cette loi, relative à une dénomination religieuse, ne peut être en usage ou distribuée dans les écoles, ni faire partie de la bibliothèque qui y est attachée; aucune doctrine religieuse ne peut y être enseignée. »

Et enfin, messieurs, la Belgique est entrée également dans cette voie. Vous savez comment elle a voté récemment une loi qui organise une sorte de laïcité de renseignement dans les écoles primaires publiques, qui a supprimé l'obligation de Finstruction religieuse et qui Ta confiée dorénavant aux ministres des cultes, tandis qu'elle était antérieurement donnée par les instituteurs.

M. DE LA Rochefoucauld, duc de Bisacqa. — Et le résultat est que la Belgique est coupée en deux aujourd'hui. (Exclamations à gauche.)

M. LE rapporteur. — Voilà, messieurs, Texemple que nous donnent la plupart des peuples qui nous entourent: le peuple suisse, les Allemands, les Hollandais, les Scandinaves, les Anglais, les Américains et les Belges.

vGoosle

Morale et rellg^lon K

Arrivons à la seule objection d'apparence sérieuse qu'on élève contre la thèse que je développe en ce moment devant vous.

On nous dit : En supprimant de l'expression légale « morale et religieuse » le second terme, vous supprimez implicitement le premier; il ne peut y avoir, ajoute-t-on, en dehors d'une religion, de morale véritable, de morale ayant une base, des règles et une sanction.

A droite, — C'est très vrai !

M. LE RAPPORTEUR. -- Je vois, à l'assentissement qui se produit de ce côté (V orateur indique le côté droit) y que je résume bien l'argument.

Et alors, nous dit-on, vous voulez donc des écoles sans morale?

Messieurs, il ne peut venir à l'idée d'aucun législateur de vouloir des écoles sans morale.

Nous savons bien que l'instruction n'est pas, par ellemême, et à titre théorique, une cause de moralisation ; nous savons bien que l'instruction est seulement une augmentation des forces que porte en lui l'individu, et

1. Discours sur V obligation et la laïcité de V enseignement pri' maire (Chambre des députés, 4 décembre 1880). Suite du morceau précédent. *

que cette augmentation de forces, il peut l'appliquer au mal comme au bien, c'est incontestable. [Très bien! à gauche.)

Mais, chose remarquable cependant, soit que chez l'homme la tendance au bien l'emporte sur la tendance au mal; soit qu'une vue plus générale des choses lui montre les conséquences du mal et le lui fasse éviter à l'avance; soit peut-être, raison plus simple et plus modeste, que dans la lutte sociale l'instruction donne des moyens d'arriver à des situations plus heureuses et fasse ainsi éviter certaines tentations : pour l'une ou l'autre de ces raisons, il est incontestable que l'instruction, à elle seule, devient, non point en thèse théorique, mais en pratique vulgaire, une cause de moralisation. (Vifs applaudissements à gauche.)

Mais ce n'est pas une raison pour séparer l'instruction de la morale, si toutefois la chose se pouvait faire. Et elle est impossible ; car la morale ressort de tous les incidents de la classe, car il n'est pas nécessaire de lui dresser une chaire particulière et de lui consacrer des heures spéciales; car l'enseignement de l'histoire, la lecture de chaque jour, le modèle d'écriture même donné aux enfants, peuvent constituer un enseignement moral.

Mais supposons que l'on puisse faire cette séparation de l'instruction et de la morale ; je dis que vous ne la faites pas, par le fait que vous rayez du programmâtes mots € enseignement religieux ». Et, ici, je reviens à l'objection dans ce qu'elle a de plus précis : Est-il vrai ou n'est-il pas vrai que la morale n'a plus de base, plus de règles, plus de sanction, si elle est séparée d'une religion positive?

Messieurs, j'avoue que je me sens ici un peu embarrassé. Une assemblée politique n'est pas une académie. Discuter de la solidité des bases de la morale devant elle, ce serait, je crois, la faire sortir de son rôle. II convient de procéder presque par voie d'affirmations, sans prétendre à convaincre, mais en appol^nt cepen

dant à l'appui des affirmations, soit des raisons, soit des autorités, mais toujours brièvement.

Or, messieurs, il est vraiment difficile de soutenir aujourd'hui, et j'oserai presque dire qu'il n'est soutenu par personne, en dehors des représentants officiels des diverses religions, que la morale soit si intimement liée à la religion, que, la religion disparaissant, la morale doive disparaître à son tour.

Cela est difficile et, pour m'appuyer en ces matières sur une autorité — je vous demande pardon de ces citations : j'en ai deux ou trois à faire, et je vous prie de voir là une marque de modestie de ma part; une affirmation de moi n'aurait pas grande valeur ni grande influence, et j'ai besoin de m'appuyer sur des hommes qui ont acquis le respect et l'autorité en dehors des partis politiques et religieux, — eh bien, cette affirmation, je vais l'appuyer sur l'autorité de M. Guizot. M. Guizot n'était pas libre penseur, M. Guizot n'était pas révolutionnaire; c'était un homme profondément religieux, profondément moral. Eh bien, M. Guizot, il y aura tantôt un demi-siècle, en pleine Sorbonne et sans qu'aucune contradiction se soit élevée contre lui, dans cet auditoire d'élite, M. Guizot a dit un jour :

€ Pour ceux d'entre vous qui ont fait des études philosophiques un peu étendues, il est, je crois, évident aujourd'hui que la morale existe, indépendamment des idées religieuses; que la distinction du bien et du mal moral, l'obligation de fuir le mal, de faire le bien, sont des lois que l'homme reconnaît dans sa propre nature, aussi bien que les lois de la logique, et qui ont en lui leur principe, comme dans sa vie actuelle, leur application. »

Voilà la réponse que faisait, par avance, M. Guizot, à une affirmation que vous connaissez, que je rencontre devant moi, et qui, peut-être, se produira à cette tribune.

Elle ne s'est pas encore produite parmi les discussions nombreuses sur les lois d'enseignement, où l'on a à

198 LE GLÉRICAUSME

Favance soulevé la thèse de la laïcité, toujours pour la combattre, car, de notre côté (V orateur désigne la gauche)^ nous avons toujours attendu que la discussion soit venue...

M. Paul de Cassagnac. — Ce n'était pas à Tordre du j our. (Exclamations à gauche.)

M. Deschanel. — C'est le premier article de la loi : vous ne Tavez donc pas lue?

M. LE RAPPORTEUR. — Daus CCS discussious, on a attaqué la thèse de la morale athée, de la morale sans Dieu, on n'a pas parlé de la morale sans religion. Un jour, l'honorable M. Keller — je lui demande pardon de le citer à cette tribune, c'est une petite revanche (Sourires), — indigné d'une interruption qui lui était lancée des bancs de la gauche de cette Assemblée, s'écria : € Quant à moi, j'estime que, si l'âme n'est pas immortelle, ce n'est pas la peine de nous donner les ennuis et les embarras d'une morale. » (Oh! oh! au centre et à gauche,)

A droite, — C'est très vrai ! — C'est très logique !

M. Paul de Cassagnac. — Nous nous associons à ces paroles.

M. LE RAPPORTEUR. — Nous acccptous tous Cette pensée, me dit-on de ce côté de l'Assemblée (Vorateur indique la droite). J'en prends acte. Et ensuite l'honorable M. Keller maltraitait quelque peu les stoïciens, il les appelait des € comédiens •, eux qui ont dit : c 11 y a loin d'un calcul habile à une bonne action; l'œil ne demande pas son salaire pour avoir vu, ni le pied pour avoir marché. Fais le bien parce que c'est ta nature, et ne demande pas de salaire. » (Applaudissements prolongés au centre et à gauche.)

Eh bien, messieurs, je neveux relever de l'affirmation de l'honorable M. Keller que ceci, c'est qu'il a dit : Si l'âme n'est pas immortelle, ce n'est pas la peine d'avoir une morale, et elle n'a pas de base. Mais il n'a pas dit : € Si vous n'êtes pas catholique, si vous ne croyez pas à l'incarnation, à l'immaculée conception, il n'y a pas de

morale. Non, il n'a pas dit cela, et je demande si quelqu'un viendra le dire ici. Il n'a pas parlé en homme religieux, mais en métaphysicien. Aussi, à mon sens, il a fait la critique de l'enseignement religieux et, pour être logique, il devrait abandonner l'enseignement religieux et se rallier à l'amendement de l'honorable M. Lacretelle, qui demande que les preuves de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme soient inscrites dans le programme obligatoire de l'enseignement.

Messieurs, il faut laisser de côté toutes ces affirmations qui ne prouvent rien qu'à ceux qui croient déjà, ces affirmations auxquelles nous ne pouvons croire qu'avec le secours de la grâce, quand il s'agit de religion, ou avec les lumières particulières que croient posséder, dans ces matières, certaines écoles métaphysiciennes.

Mais en dehors de ce qu'il est permis d'appeler des hypothèses, pour ceux qui ne croient pas, il reste tout un monde de règles sur lesquelles nous sommes tous d'accord; il reste tout un monde d'idées morales, de pratiques morales, contre lesquelles il n'est pas à craindre qu'aucune discussion s'élève, ni dans un parti religieux, ni dans un parti politique.

Cet ensemble de règles existe depuis l'origine du monde, ou du moins des sociétés. Les sociétés antiques l'ont connu. {Interruptions à droite,)

M. LE COMTE DE M AILLÉ. — Ellcs out eu dcs aberrations !

M. Deschanel. — Ce sont elles qui ont créé la morale chrétienne.

M. LE PRÉSIDENT. — Mcssicurs, je vous prie de ne pas interrompre. Vous n'ajoutez rien au discours de l'orateur, et vous en suspendez le cours. {Très bien! très bien .')

M. LE RAPPORTEUR. — La preuvc en est, messieurs, que lorsque la Constitution de l'an 111 inscrivit dans sa déclaration des droits, article 2, à la fin du siècle dernier, la formule suivante :

€ Tous les devoirs de rhomme et du citoyen çlérivent de ces deux principes gravés par la nature dans tous les cœurs : — Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. — Faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir. »

Lorsque la Constitution de Tan III, dis-je, écrivait ces paroles admirables, elle ne faisait que traduire et répéter, en la condensant, une formule qui datait d'une dizaine de siècles.

Trois mille ans avant J.-C, Zoroastre écrivait : c Ne regardez pas comme agréable pour autrui ce qui vous serait désagréable à vous-même. »

Cinq cents ans avant J.-C, Confucius disait : < On peut se borner à pratiquer cette maxime : Ce que Ton ne désire pas qui vous soit fait, il ne faut pas le faire aux autres. »

Trois cent cinquante ans avant J.-C, un autre philosophe chinois, Meng-Tseu, disait aussi : c Faites aux autres ce que vous voudriez qu'ils vous fissent à vousmêmes. » {Applaudissement à gauche.)

La Constitution de l'an III ne faisait que répéter des paroles sublimes qui étaient venues de l'extrême Orient, bien avant que le Christ les ait répétées, et qu'elles aient reçu la consécration de la religion catholique.

Voilà, messieurs, les principes et la base de la morale laïque que nous voudrions voir enseigner à l'école! Voilà celle sur laquelle nous serons tous d'accord, croyants ou incrédules !

Voilà la morale universelle, toujours une, toujours identique au milieu des variations innombrables que lui imposent les temps, les lieux, les races. Celle-ci est éternelle, et non suspendue à telle ou telle croyance religieuse, parce qu'elle pousse ses racines au fond de la conscience humaine.

Cette origine de la morale dans la conscience et non dans la foi, qui l'a plus éloquemment indiquée qu'un homme qui n'est pas non plus un révolutionnaire ou un libre penseur, que le célèbre Jouffroyl

€ Nous avons, dit-il, pour la philosophie, le code pénal et les sermons, tout le respect possible; mais nous tenons à laisser chaque chose à sa place. Et puisque le paysan, sans être philosophe, distingue le bien du mal, juge les dispositions du code, approuve ou désapprouve les préceptes de son curé, nous pensons qu'il porte en lui une règle d'appréciation morale qu'il ne doit ni au catéchisme, ni au code, ni à la philosophie . que cette règle, vulgairement appelée conscience, puisqu'elle n'en dérive pas, les précède; puisqu'elle rectifie leurs décisions, leur est supérieure, et, puisqu'elle a sur eux le double avantage de la priorité et de l'autorité, pourrait bien rendre compte de leur origine, au lieu de leur devoir la sienne. » {Applaudissements à gauche et au centre,)

M. Keller. — Monsieur Paul Bert, si c'est Jouffroy le philosophe que vous avez cité, je vous rappelle que personne n'a affirmé plus éloquemment que lui la nécessité de l'enseignement religieux dans les écoles. Je me réserve de vous le citer.

M. LE PRÉSIDENT. — MonsicuT Kcllcr, n'interrompez pas, vous aurez la parole à votre tour.

M. LE RAPPORTEUR. — Voilà, messieurs, les bases de l'enseignement moral que nous voudrions voir donner dans les écoles et qui restera lors même que l'enseignement des religions en aura disparu.

Et la chose est bien simple. L'instituteur parlera de la morale, mais nous laissons toute liberté au prêtre de parler religion ; nous laissons toute liberté au père de famille, qui considère que cet enseignement moral laïque est insuffisant, ne le satisfait pas, et qu'il a besoin d'être complété, nous lui laissons toute liberté de le faire compléter, et auprès de qui? auprès de celui qui a autorité pour le compléter, puisqu'il parlera au nom de la religion qu'il représente et qui lui est chère.

L'instituteur dira à l'enfant : Tu ne mentiras pas ; cela est mal d'abord parce que tu te dégrades à tes propres yeux, ensuite parce que tu te dégrades aux yeux de tes

camarades qui tôt ou tard connaîtront ton mensonge et te feront rougir de ta mauvaise action ; tu ne mentiras pas, au nom de ta dignité, au nom de ton propre intérêt et de celui des autres !

Voilà ce que dira l'instituteur. Que dira le prêtre? La même chose, d'abord, car sur ce terrain il n'y aura pas occasion de dispute, et ainsi précisément notre projet de loi a pour but de ramener la paix là où s'agitent aujourd'hui les querelles. Puis il ajoutera ceci : Tu ne dois pas mentir, parce que Dieu l'a défendu ; tu ne dois pas mentir, parce qu'un jour le créateur de toutes choses, le maître du ciel et de la terre, est apparu à Moïse, son serviteur fidèle, et lui a remis, gravées sur les Tables de la Loi en caractères de feu, ces paroles : Tu ne mentiras pas. Et si tu enfreins cette règle, tu seras jeté aux flammes éternelles... à moins que je ne puisse t'absoudre auparavant. (Applaudissements et rires brvyants à gauche et au centre. — Exclamations à droite,)

M. Paul de Cassagnac. — Nous n'avons pas entendu la fin de la phrase.

M, LE RAPPORTEUR. — Voilà, messieurs, ce que dira le prêtre; c'est-à-dire qu'il complétera par l'enseignement dogmatique, l'enseignement de la morale primitive. Mais du moins l'enseignement dogmatique ne sera pas seul à donner l'enseignement moral. Et cela sera juste, et cela sera bon, car l'enseignement religieux pour porter ses fruits, suppose la foi, la foi suppose la grâce, et, la grâce, ne l'a pas qui veut; et combien qui, l'ayant reçue, la perdent en route !

Or, s'ils ont simultanément perdu la morale, que leur restera-t-il, je vous prie? Tout s'écroulera dans leurs âmes.

Une voix à droite, — Oui, que leur restera-t-il s'ils sont malades?

M. Paul de Cassagnac. — Il ne leur restera rien!

M. LE rapporteur. — Mais, messieurs, les argumentations sur Tabsence de la morale là où n'est pas enseignée la religion, les grands mots à effet sur l'école

athée, sur l'école sans Dieu, tout cela ne sont que des apparences, ce ne sont pas les raisons véritables. La raison véritable des attaques à la loi, la voici, je vais la dire :

Il y a une antique conception de l'école. Dans cette conception l'école fait partie de l'église, l'instituteur est le prêtre lui-même ou un délégué choisi par lui. Il s'agit dans ces écoles, sans nul doute, de former des honnêtes gens — il n'y a pas de discussion sur ce point, il n'y a pas de société sans cela ; — mais il s'agit aussi de faire un chrétien fidèle. C'est alors la maîtrise de l'église par rapport à l'école :

C'est l'antique formule : l'école servante de l'Église.

Eh bien, l'Église ne peut pas abandonner ce droit. Je ne dis pas seulement : ne le veut pas, je dis volontairement : ne le peut pas. Et elle le proclame en toutes circonstances, elle veut garder l'école, non seulement pour l'enseignement religieux — ce qui est son droit, ce qui est son rôle, et c'est pourquoi elle devrait demander à le faire donner personnellement, directement, par ses ministres eux-mêmes, et non par des délégués laïques, — non seulement pour l'enseignement religieux, mais pour l'enseignement tout entier.

Vous connaissez tous la déclaration solennelle qui a été faite en Belgique.

Que dit l'article 1®^? « L'Église seule a le droit d'enseigner la religion. >

C'est évident, et c'est précisément ce que nous demandons. (Rires à gauche.)

€ Art. 3. — L'Église a le droit de contrôler tout autre enseignement qui vient se joindre à l'enseignement religieux. (Très bien! à droite.) Sinon, comment l'enseignement religieux serait-il respecté et efficace? >

€ Art. 4. — Tout gouvernement qui s'occupe d'éducation doit reconnaître ce droit de l'Église, sans lequel il n'y a pas pour les catholiques de véritable liberté de culte. »

Un membre à gauche. — Et pour les autres?

M. LE RAPPORTEUR. — Voilà une déclaration autorisée, absolument sincère; TÉglise ne veut pas abandonner l'école, elle trouve qu'il y a danger pour elle-même à l'abandonner; elle ne peut pas l'abandonner, et alors, devant la pression des circonstances, devant la marée montante, pourrait-on dire, du bon sens et de la liberté... (Très bien! très bien!) qu'a-t-elle fait? Elle a inventé des systèmes intermédiaires : celui de la loi de 1850 en est un; l'ancienne loi belge de 1842 en est un autre; l'introduction dans les écoles publiques de fonctionnaires particuliers, mi-religieux parce qu'ils font des vœux et sont congréganistes, mi-laïques parce qu'ils sont nommés par l'autorité laïque, toutes ces institutions intermédiaires sont purement et simplement l'expression de la résistance énergique et justifiée de l'Église à ce bon sens public et laïque qui veut lui arracher l'école. (Applaudissements à gauche et au centre.)

Eh bien, nous avons une autre conception, et nous la considérons aujourd'hui comme la conception, non plus de l'avenir, mais du présent. (Très bien! à gauche.)

M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — Ce n'est pas trop tôt.

M. le rapporteur. — Nous ne voulons plus l'école esclave de l'Église, mais indépendante.

Nous ne voulons plus l'instituteur dépendant de l'Église, mais l'instituteur libre dans son école. En même temps nous laissons le prêtre libre dans l'église. (Très bien! à gauche et au centre,)

A l'un nous attribuons la science, ce qui se démontre, à l'autre nous donnons plein pouvoir dans le domaine de la foi, de ce qui se croit; à l'un le domaine de ce que l'on comprend avec les seules lumières de la raison, à l'autre celui dans lequel il faut faire intervenir la lumière de la grâce. A tous deux la protection, le respect, la liberté. De cette manière, nous séparons ces deux domaines, nous laissons chacun libre, nous évitons les conflits et nous assurons la paix publique. {Applaudissements prolongés à gauche.)

La liberté de renseig^nement ^

... Nous employons les mêmes mots, mais ils n'ont pas le même sens. {Nouvelles interruptions à droite,)

Nous ne parlons pas le même langage, nous, les fils de la Révolution, je Tai déjà dit — et ce mot suffît, — et, d'autre part, les représentants, les champioùs et les défenseurs de l'Église catholique, puisqu'elle est seule en cause dans le débat.

Nous employons des mots qui sont semblables, mais qui ne signifient pas la même chose; nous faisons appel à des principes qui ont la même étiquette, mais qui n'ont ni la même origine ni le même but. (Très bien! très bien! à gauche.)

Et lorsque nous parlons de liberté, nous ne pouvons ni nous entendre ni nous comprendre; il faut définir. (Très bien! très bien! à gauche,)

La liberté pour nous... — oh! je ne ferai pas de métaphysique, je ne veux pas parler d'autre chose que de la liberté d'enseignement, — la liberté d'enseignement pour nous, c'est la mise en jeu d'une liberté personnelle.

1. Extrait du Discours sur la liberté de renseignement supérieur (Chambre des députés, 21 juin 1879). Publié dans Discours parlementaires^ 1 vol. de la Bibliothèque Charpentier.

M. Charles Floquet. — C'est cela!

M. Paul Bert. — C'est un cas particulier de celte liberté précieuse qu'avait consacrée la première Déclaration des Droits de 1791, de cette liberté, pour tout citoyen, d'exprimer sa pensée par toutes les formes et dans toutes les circonstances possibles, sous la tutelle et la surveillance des lois.

C'est cette liberté qui, pour nous, est la liberté d'enseignement; pour nous qui croyons au progrès, pour nous qui croyons à la perfectibilité, traduire, enseigner à nos semblables ce que nous avons appris, c'est notre droit, je dirai plus : c'est notre devoir.

Et je m'honore d'avoir écrit, il y a déjà longtemps, cette parole : c On parle du droit d'enseigner ! c'est le devoir d'enseigner qu'il faut dire; nul ne peut, sans être égoïste, sans être coupable, garder par devers lui une part de la vérité. > (Très bien! très bien! et bravos à gauche.)

Cette liberté, messieurs; comme toutes les autres, dans sa mise en jeu, dans son exécution ne connaît qu'une limite — définie encore par la Déclaration des Droits, — la liberté des autres; elle ne s'arrête que là où elle froisse la liberté des autres citoyens.

En est-il de même de la liberté comme l'entend et doit l'entendre l'Église catholique? Cela ne se peut pas. Nous procédons du droit humain; l'Église catholique procède du droit divin. Elle a reçu son investiture d'en haut; elle a reçu une institution sacrée; elle a reçu l'ordre d'enseigner. Il lui a été dit : Ite et docete.

M. LE COMTE DE Perrochel. — C'est là de la théologie!

A gauche. -— N'interrompez pas !

M. LE PRÉsmENT. — Vraiment, monsieur de Perrochel, vous m'obligerez à vous rappeler à l'ordre, et je le regretterais beaucoup pour vous, car d'habitude vous n'interrompez pas. Je vous demande de vouloir bien avoir la patience d'écouter M. Bert, puisque vous vous êtes proposé de lui répondre.

M. Paul Bert. — On me dit : C'est de la théologie!

Messieurs, est-ce qu'on voudrait me dire par là que ce n'est pas de l'histoire? S'il en est ainsi, j'accepte l'interruption. (Rires à gauche,)

Je disais que l'Église catholique déclare qu'elle a la mission, la mission divine, d'enseigner la vérité, qu'il lui a été révélé la vérité tout entière sur les faits terrestres et sur les secrets d'en haut ; que nul ne peut la contredire, qu'elle a le signe sacré, que la lumière ne lutte pas et ne daigne pas lutter contre Tobscurité, que l'erreur doit disparaître devant la vérité. Elle possède la vérité absolue, immuable, éternelle, suprême; par conséquent, elle est intolérante, et c'est son droit.

Messieurs, par cela seul qu'elle puise son investiture dans des régions où nous n'avons pas pénétré, par cela seul sa liberté n'est pas seulement, comme la nôtre, le droit de dire le vrai, d'enseigner tout ce qui constitue sa doctrine ; sa liberté se trouve froissée par le fait seul qu'en face d'elle quelqu'un dit et enseigne quelque chose qui contrarie sa doctrine. {Très bien! à gauche,)

Cette liberté ne peut pas supporter la concurrence, elle ne le doit pas, elle s'y refuse.

M. LE COMTE DE Maillé. — - La concurrencc ! mais c'est ce qu'elle demande !

M. Paul Bert. — Prenez garde à l'hérésie, si vous demandez cela ! (Rires à gauche,) Car il est écrit que nul ne peut limiter les droits de l'Église catholique, que l'Église catholique doit avoir la direction et la surveil lance de tous les enseignements ; que lorsque les écoles de pestilence — ce sont celles qui ne sont pas exclusivement catholiques — se dressent devant l'Église, c'est un outrage à sa liberté!

Je vois bien que votre silence prouve que vous acceptez cette doctrine. {Dénégations à droite,)

Un membre à droite, — Pas du tout! L'Église n'a jamais dit cela.

Voix (i gauche, — Laissez donc parler !

M. DE Baudry-d'Asson. — Que notre président nous permette de répondre, alors !

M. LE COMTE DE Maillé, s' adressant à V orateur. — Si c'est là votre théologie, je ne vous en fais pas mon compliment!

M. Paul Bert. — Puisque vous n'acceptez pas mon raisonnement, puisque vous pensez que je traduis mal — et cela ne m'étonne pas — la pensée de l'Église catholique et ses doctrines, vous voudrez bien me permettre de m'abriter derrière des autorités plus compétentes.

Je disais que l'Église catholique doit avoir non seulement la liberté, mais le monopole; elle le veut, elle l'exige. Je dis qu'elle a raison, car l'intolérance est une des marques de la certitude, et, en matière religieuse, la tolérance est une des formes du scepticisme. Elle l'exige et elle exige aussi que les gouvernements viennent à son aide et la débarrassent de ce qui l'offusque, la froisse et lui fait injure. (Rumeurs à droite,)

Écoutez, puisque vous ne me croyez pas :

€ Le devoir de l'État est d'assister l'Église... dans le travail de l'éducation et de l'enseignement publics... Il a parfaitement le droit de susciter et de fonder des écoles publiques, des chaires pour toutes sortes de facultés et de branches d'enseignement; il peut confier l'enseignement à toutes sortes de personnes, aux laïques, comme aux religieux, comme aux ecclésiastiques; mais toujours à la condition que l'Église, seule dépositaire de la foi et des intérêts du Christ et des âmes, surveille l'enseignement, empêche l'erreur de s'y glisser sous prétexte de science, ou de littérature, ou d'histoire... (Sourires à gauche), et puisse trouver dans ses maîtres des auxiliaires pour la grande œuvre dont Dieu l'a chargée.

€ Telle est, dans toute son ampleur, la thèse de la liberté d'enseignement et d'éducation.

€ Nous sommes heureux, quand nous jouissons véritablement de cette misérable égalité entre le mensonge et la vérité, entre l'hérésie et la foi, que dans le style

moderne on appelle liberté d'enseignement. Pour nous, c'est bien de la liberté, quoique ce ne soit pas la pleine et entière liberté; pour les autres, pour les maîtres rationalistes, protestants, libres penseurs, ce n'est que de la licence. Quand ils demandent la liberté d'enseigner ce qu'ils veulent, ils demandent, non la liberté d'enseignement, mais la licence d'enseignement. Ils réclament et ils obtiennent, non le beau droit d'user, mais la désastreuse faculté d'abuser de l'enseignement.

€ Dans notre pauvre France, c'est le cas de l'enseignement universitaire. »

Voilà la doctrine.

A droite, — Quel est l'auteur de ces lignes?

M. Paul Bert. — Je suis tout disposé à vous le dire. L'auteur est un dignitaire ecclésiastique distingué et fort connu, Mk' de Ségur, et le livre que je cite est approuvé par un bref papal. (litres et applaudissements à gauche.)

M. LE COMTE DE Maillé. — Vous coufoudez toujours la question dogmatique avec la question pratique. {ExclamèLiiom et nouveaux rires à gauche.)

Paul Bert. — L'honorable M. de Maillé a raison, et je le remercie de son interruption, non que je confonde la question théorique avec la question pratique, mais enfin je devais parler de l'une avant l'autre.

Il s'est ouvert à Rome, cette année, des écoles dirigées par des protestants ou même, paraît-il, par des libres penseurs.

Eh bien, il ne s'agit plus ici de Ms^ de Ségur, il s'agit du pape lui-même. Il ne s'agit plus ici de théorie; il s'agit d'un fait. Que dit le pape?

€ Nous ne pouvons taire qu'avec une impudence étrange on en est venu jusqu'à ouvrir des écoles anticatholiques sous nos propres yeux, aux portes du Vatican...

€ ... La situation qui en résulte pour nous est telle que nous sommes contraint de voir l'erreur libre d'élever sa chaire dans notre ville sans qu'on nous laisse

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