IZ CLÉRICALISME
2i0 LE CLÉRICALISME
user des moyens efficaces pour lui imposer silence. » (Rires à gauche,)
Je pense que voilà la question pratique. Et si vous ne comprenez pas ce texte, eh bien, vous n*avez qu'à vous tourner du côté du moyen âge, et à lire cette phrase à la lueur des bûchers de Vanini et de Giordano Bruno! (Applaudissements prolongés à gauche et au centre. — Rumeurs et interruptions ironiques à droite,)
Telle est la thèse, messieurs! Et s'il y en a un de vous qui proteste et qui rie, je lui dirai :
€ Anathème ;
€ Anathème à qui dira : Toute la direction des écoles publiques, dans lesquelles la jeunesse d'un État chrétien est élevée, si Ton en excepte, dans une certaine mesure, les séminaires épiscopaux, peut et doit être remise entre les mains de Fautorité civile; et cela de telle manière qu'on ne reconnaisse à aucune autre autorité le droit de s'immiscer dans la discipline des écoles, dans la direction des études, dans la collation des grades, dans le choix ou l'approbation des maîtres.
€ Anathème à qui dira : Des catholiques peuvent approuver un système d'éducation en dehors de la foi catholique et de l'autorité de l'Église, et qui n'ait pour but, ou du moins pour but principal, que la connaissance des choses purement naturelles et les intérêts de la vie sociale sur cette terre. »
Voilà la vérité, voilà la situation*
Avais-je raison de vous dire que lorsque vous prononcez € liberté », lorsque vous dites c liberté », nous ne pouvons pas nous comprendre? Avais-je raison de dire que lorsque vous dites c liberté », vous entendez et nous comprenons c monopole ». (Très bien! très bien! au centre et à gauche,)
Ah! je sais bien que les temps sont durs et difficiles, qu'on est parfois obligé de composer avec l'esprit du siècle et qu'alors il faut se contenter de demi-libertés.
Oui, M. de Ségur le dit encore :
« L'Église peut se trouver face à face, soit avec des
pouvoirs ennemis, soit avec des pouvoirs indifférents, soit avec des pouvoirs amis.
€ Elle dit aux premiers : Pourquoi me frappez- vous? J'ai le droit de vivre, de parler, de remplir ma divine mission, qui est toute de bienfaisance; vous avez tort de me faire du mal, de ne pas me laisser libre.
€ Elle dit aux seconds : Celui qui n*est pas avec moi est contre moi. Pourquoi demeurez-vous indifférents à la cause de votre Dieu? Pourquoi traitez-vous le mensonge comme la vérité, le mal comme le bien, Satan comme Jésus-Christ? Vous n'avez pas le droit de rester dans cette indifférence.
€ Elle dit aux troisièmes : Vous êtes dans le vrai et vous laites la volonté de Dieu ; aidez le plus qu'il vous est possible à faire régner Jésus-Christ et, par lui, la vérité, la justice, la paix, le bonheur; aidez-moi à faire disparaître le plus complètement possible tout ce qui est contraire à la très sainte volonté de Dieu et au vrai bonheur des hommes.
< Tel est le langage de l'Église au milieu du monde : au fond, elle ne demande qu'une seule et même chose : 4a liberté du bien, la seule vraie liberté. >
Messieurs, je maintiens que lorsque vous dites € liberté », vous voulez dire « monopole ». Et je dis que lorsque nous faisons une loi de l'ordre de celle qui vous est apportée à cette tribune, vous pouvez peut-être, au nom de la logique de nos principes, nous attaquer, nous dire : Vous êtes en contradiction avec vos principes, vous les violez, vous n!ètes pas logiques et nous allons vous le montrer. C'est votre droit, c'est de la discussion. Mais il y a une chose que vous n'avez pas le droit de faire : c'est de vous indigner, parce que cette indignation se retourne contre vos propres principes. Eh ! messieurs, la preuve de ceci se trouve dans l'histoire de la liberté de l'enseignement en notre pays.
Avant la Révolution, était-il question de la liberté d'enseignement? Il y avait alors une grande université florissante, celle de Paris, un certain nombre d'autres
petites universités, la plupart en déchéance, quelquesunes même à peu près fermées. Aucune école ne pouvait, en dehors d'elles, s'ouvrir sans Tassentiment du roi. Et ces universités ne donnaient àes grades que par une délégation directe de la puissance séculière; il n'était pas question de la liberté d'enseignement. Çà et là des congrégations ouvraient quelques collèges; on leur interdisait sévèrement toute collation de grades, quelquefois même toute préparation aux grades, et elles n'ouvraient leurs établissements qu'après avoir reçu des licences du roi.
C'était le monopole. Et pourquoi l'Église le supportait-elle avec tant de patience? C'est parce qu'elle en était maîtresse; c'est parce que ces universités recevaient l'institution canonique, parce que rien n'y pouvait être enseigné, absolument rien, qui sentît Phérésie. C'est parce que la composition du corps enseignant, la surveiltance des évêques et la surveillance du roi lui-même y garantissaient l'orthodoxie des doctrines; c'est parce que les bûchers de la Sorbonne, bien que devenus assez bénins, puisqu'ils ne brûlaient plus, au siècle dernier, que des livres, étaient encore une protection efficace.
Et d'ailleurs le roi, conservateur, protecteur, défenseur, exécuteur des droits de l'Église catholique — ce sont, je crois, les expressions de Domat, — le roi qui jurait, à son sacre, d'exterminer les hérétiques, protégeait suffisamment l'enseignement contre toute velléité dangereuse. Et qui donc aurait osé demander alors la liberté de l'enseignement? Les philosophes en étaient réduits aux presses clandestines ou aux presses de Hollande; et quant aux protestants, encore en 1787, ils en étaient à demander l'état civil pour leurs enfants.
M. DE LA Bassetière. — Louis XVI le leur donna!
M. Paul Bert. — Oui, Louis XVI le leur accorda; mais à la presque unanimité les cahiers du clergé en 1789 protestèrent contre cette mesure. {Applaïuiissements et rires à gauche et au centre.)
ET l'École 213
C'est à la Révolution qu'apparaît la thèse et la doctrine de la liberté d'enseignement. Elle est implicitement contenue dans la déclaration des droits de 1791 ; elle est formellement inscrite dans la législation par le décret du 29 frimaire an II, dont l'article 1®»" porte « L'enseignement est libre. »
Mais en même temps des conditions étaient imposées à ceux qui voudraient donner l'enseignement; et c'est là le véritable terrain.
La liberté d'enseignement, de droit naturel, telle que l'entendait la Révolution, telle que nous l'entendons, consiste à exprimer ses pensées librement. Donc toute liberté doit être donnée, toutes facilités doivent être laissées par la loi à celui qui, publiquement, s'adresse à des citoyens semblables à lui, à des esprits faits, mûrs, qui leur expose certaines doctrines, certaines théories, tend à les enrôler dans certains partis scientifiques, historiques, littéraires ou doctrinaux.
Mais lorsqu'il s'agit de s'adresser, non pas à des adultes, mais à des enfants; lorsqu'il s'agit, non plus de parler en public, mais de parler dans une classe, dans une école à huis clos, lorsqu'il s'agit de tenir de jeunes esprits en chartre privée, de les éloigner de tout contact, d'avoir sur eux une influence unique, souvent même isolée du contrôle de la famille; lorsqu'il s'agit, à cet âge si tendre, sur cette cire malléable, d'imprimer une marque qui restera toujours, oh! alors, le législateur intervient. Il intervenait dès frimaire an II, et il imposait certaines conditions de capacité, de dignité, sans lesquelles il n'était pas permis d'ouvrir des écoles ; l'école une fois ouverte, il fallait que certaines précautions fussent prises pour surveiller son fonctionnement.
Le législateur y introduisait des inspecteurs pour savoir si rien dans les doctrines ou dans les actes ne constituait un danger pour la paix et la moralité publiques. Voilà la véritable thèse, telle qu'elle a été proclamée par la Révolution. {Très bien! très bien! à gauche, — Rumeurs à droite»)
On proteste encore contre ce que je dis ; je sais bien qu'aujourd'hui ces protestations n'ont pas une grande énergie; mais quiconque a suivi les campagnes pour les lois d'enseignement secondaire et primaire qui ont commencé en 1830 pour se terminer en 1850, sait dans quels termes on s'élevait alors contre cette doctrine. On disait qu'elle portait atteinte au droit des pères de famille — comme on le dit aujourd'hui, — en les empêchant de choisir les maîtres qu'ils voulaient donner à leurs enfants, en forçant ces enfants et les professeurs désignés par les pères de famille à subir certaines inspections. On disait que l'État se substituant aux pères de famille avait des prétentions dont il était indigne, car il n'avait pas de doctrine et ne pouvait pas avoir d'autorité pour l'enseignement.
Je retrouvais dans le discours de l'honorable M. Boyer une trace de cette pensée quand il disait que l'État n'a pas de doctrine, que l'État n'a pas de morale; et c'est là une chose qui m'étonnait de la part d'un esprit aussi sagace, de la part d'un homme aussi considéré dans la Chambre et dans le pays. Dire que l'État n'a pas de morale! Mais que sont donc nos codes, et qu'est donc l'ensemble de notre législation? (Vive approbation.)
Et ne pourriez-vous pas, en tète de nos codes, de même qu'en tète d'autres livres où on inscrit ces mots : < Commandements de Dieu et de l'Église >, ne pourriezvous pas, en tète de nos codes, mettre ceux-ci : < Commandements de l'État! >
L'État a donc une morale et des doctrines. Ce que vous pouvez dire, ce qu'il aurait fallu dire, au lieu de la.célèbre phrase de Royer-Collard sur l'État enseignant, c'est que l'État n'a pas de religion ni de métaphysique. (Nouvelle approbation.)
On prétendait que les conditions préalables et la surveillance portaient atteinte aux droits des pères de famille. Oh ! ces droits des pères de famille, nous avons bien le droit de les invoquer, nous; mais nous nous demandons comment on ose les invoquer de l'autre
côté. On a exprimé en termes éloquents cette passion et ces douleurs du père de famille obligé d'envoyer ses enfants dans une école où il leur sera enseigné des doctrines qui offensent sa conscience, qui compromettent, à ses yeux, leur salut éternel et leur moralité terrestre.
On a dit tout cela et on a eu raison; mais ceux qui s'indignaient ainsi, devaient s'estimer heureux de parler au xix* siècle et d'être catholiques, car s'il leur fût advenu de vivre en 1686, et d'être protestants, ils auraient subi les effets de cet édit de Louis XIV, qui enlevait, dès l'âge de cinq ans, les enfants des protestants pour les envoyer de force dans les écoles catholiques !
M. Bourgeois. — Cela prouve que nous voulons être de notre temps !
M. Paul Bert. — Est-ce que vous voulez pactiser avec le progrès et la civilisation moderne?
M. Bourgeois, et plusieurs autres membres à droite. — Oui! Oui!
A gauche. — Ah ! ah !
M. Bourgeois. — Il y a place pour Dieu et la science, dans le monde !
Un membre à gauche. — Le pape dit : Non!
M. ChÉUESCEAXjyir uniquement, — La science esthérétique!
M. le comte de Maillé. — La liberté de conscience a été donnée pour la première fois en 1814 par la Charte, et je défie n'importe qui de dire et de prouver le contraire! {Bruits divers.)
M. Paul Bert. — On nous dit que les choses vont changer, qu'il y a de nouvelles doctrines, qu'on est de son temps, qu'on peut pactiser avec la liberté, avec le progrès, qu'il y a un libéralisme catholique. Je ne veux pas vous renvoyer à V Univers ou à la Civiltà cattolica, mais écoutez le dernier anathème du Syllabus de 1864 :
€ Anathème à qui dira : Le pontife romain peut et doit se réconcilier et se mettre en harmonie avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. » (Vive approbation et applaudissements répétés à gauche et au centre.)
M. Bourgeois. — Il ne faut pas citer cet anathème sans Texpliquer.
M. Paul Bert. — Vous n'avez pas le droit de l'expliquer.
M. Bourgeois. — Je l'expliquerai. ,
M. Paul Bert. — Le Pape, dans un bref de 1869, a déclaré qu'il n'appartenait à personne d'expliquer ou d'interpréter ses paroles, qu'elles devaient être appliquées à la lettre.
Je vous lirai ce bref si vous voulez !
M. DE SoLAND. — Il a félicité l'évèque d'Orléans qui en a donné un commentaire!
M. Paul Bert. — Lisez jusqu'au bout la lettre de félicitations ; elle est de celles dont on n'a pas lieu d'être très heureux. (Ah! ah! à gauche.)
Le droit de l'État, qu'on a contesté, peut-il être mis en doute? Non. Comme je le disais, l'État n'a pas de doctrines scientifiques : il laisse à l'Église le soin d'avoir une astronomie, une géologie, une physique, une histoire à elle... (Sourires à gauche.) Il n'a pas de doctrines scientifiques : il a des doctrines morales, des doctrines de conservation sociale.
Sur ce terrain, il est souverain maître : sur ce terrain, il doit scrupuleusement examiner si les hommes auxquels il confie ou il laisse confier l'enseignement des jeunes citoyens, sont dignes de cette confiance; il aie droit d'examiner si leurs doctrines ne sont pas périlleuses pour la paix publique, pour l'ordre social; il a le droit d'examiner si, en leur remettant ces jeunes hommes, il ne prépare pas la guerre civile dans un délai plus ou moins rapproché. (Très bien! très bien! à gauche et au centre.).,.
Nous sommes ici sur un terrain de doctrine générale, où s'est placée la royauté, avant que la République l'y suivît, à savoir que l'État, d'une manière absolue, d'une manière abstraite plutôt, a le droit de se préoccuper des conséquences des doctrines qu'on imprègne dans les jeunes esprits. Ce n'est pas douteux.
Ah! je comprendrais vos protestations s'il s'agissait d'un monarque! Je ne sais si vous les feriez alors, mais je les comprendrais. Il s'agirait d'une volonté unique, suprême, de la volonté d'un homme arrivé au trône par le hasard de l'hérédité ou par l'usurpation. (Applaudissements à gauche et au centre, — Protestations à droite,)
Je suis en pure doctrine, et j'avoue que je ne comprends pas vos protestations ; ceci me fait présager des orages pour le moment où j'arriverai dans la région des faits.
Je dis qu'il pourrait être à craindre que cette puissance de l'État, si elle est remise entre les mains d'un monarque, ait des conséquences funestes, qu'elle dégénère en tyrannie — nous en connaissons des exemples — mais cette défiance, justifiée par l'autorité d'un seul homme, comment poùvez-vous l'avoir dans une République démocratique? Qui donc ici est le maître, sinon la nation? Qui donc édicté des lois, impose ses conditions, sinon l'universalité des citoyens consultée et en quelque sorte condensée dans une ou plusieurs Chambres? Et qui donc sera souverain dans la nation sinon la nation? Qui donc pourra juger la nation sinon la nation?
Direz- vous que c'est l'Église?
Avouez donc alors que vous rentrez dans votre thèse d'absolutisme, vous serez dans la vérité; mais ne me parlez pas de liberté d'enseignement!
A la liberté proclamée par la Révolution succède l'Université.
C'est là une conception qui, certes, avait sa grandeur; elle l'a montré, elle le montre encore. Mais cette Université portait dans ses flancs un vice : le monopole! Et le monopole consistait en ce que, au lieu de dire, comme le disait la thèse républicaine : Vous aurez la liberté d'enseigner, sous la condition d'avoir accompli préalablement certaines formalités et montré certains certificats de capacité et de moralité, elle disait : Alors même que vous aurez ces certificats de capacité et de
moralité, vous n'ouvrirez d'écoles qu'avec mon autorisation.
Voilà le monopole !
Cependant, l'enseignement donné par les écoles de l'État était si sage, si modéré, tellement en rapport avec les besoins moraux de la majorité de la nation, que les esprits libéraux ne protestèrent pas. L'Église seule protesta, et avec une ardeur, une intolérance sans pareilles.
Aujourd'hui on a bien adouci la thèse, on en a bien rabattu! On dit volontiers qu'on respecte l'Université; on s'honore d'avoir été son élève, de compter des amis parmi ses maîtres. Tout cela est fort bénin. Mais il n'en était pas ainsi lorsque autrefois on l'attaquait en face.
M. Bourgeois. •— Je ne sais pas. Je n'étais pas né!
M. Paul Bert. — En ce temps-là l'Université, c'était l'école de pestilence, c'était — car cette expression a été une sorte de mot d'ordre — le grand bazar de l'instruction publique. Écoutez comment on en parlait. C'était € la négation, l'anéantissement de toutes les notions du bien et du mal, de toutes les lois divines et humaines, de toute sanction véritable : le fatalisme, le suicide, les crimes de tout genre, la destruction de toute morale. » (Le Monopole universitaire. Paris, 1843.)
Voilà un extrait entre mille.
Des évèques, par leurs insultes, se faisaient décréter d'abus.
Donc, seule, l'Église protesta contre le monopole universitaire. Et pourquoi donc prôtesta-t-elle, elle qui acceptait si volontiers le monopole de l'ancien régime? Tojut simplement et toujours par la même raison : c'est qu'elle était maîtresse de l'ancien enseignement, et que l'Université, sans l'exclure de la direction — tant s'en faut, — ne l'avait laissée souveraine absolue ni des programmes, ni de l'enseignement, ni du personnel.
Et cependant, le législateur de 1808 avait écrit en tète de la constitution de l'Université : c L'enseigne-
ment sera donné suivant les doctrines de la religion catholique. »
Et cependant, en 1814, l'Église catholique étant devenue Église d'État, ces principes s'imposaient encore davantage.
Mais qu'importe ! Le temps avait passé, la Révolution avait fait son œuvre. L'idée de liberté de conscience était entrée dans les mœurs et, tout en respectant les dogmes généraux de l'Église, on faisait à l'enseignement de la religion une place à part dans l'enseignement universitaire. Il ne dominait pas en souverain. De là cette querelle, de là cette levée de boucliers au nom de la liberté, de là la campagne de 1831, de là la campagne triomphante enfin de 1850.
Si l'Église avait osé, alors, formuler ses réclamations dans les termes que j'indiquais au début de ce discours, nul doute qu'elles n'eussent été repoussées par le bon sens et la sagesse du pays. Mais on s'abritait derrière la liberté du père de famille, derrière cette liberté sacrée dont le moindre froissement porte atteinte à ce qu'il y a de plus intime, de plus vibrant en nous. Cette liberté servait de bouclier à ceux qui venaient demander le monopole de l'Église, à ceux qui en seraient revenus, s'ils eussent été les maîtres, à la déclaration de 1686, c'est-à-dire à la suppression de la liberté du père de famille.
Vous savez par quelle complicité d'illusions généreuses, pour ne pas dire plus, la loi de 1850 fut votée. Avait-on alors la liberté? Est-ce la liberté d'enseignement qu'on a proclamée en 1875? Il est facile de reconnaître que non, et cela à un seul caractère.
Je vous ai dit que, pour nous, la liberté d'enseignement procède du droit individuel. Or il est de règle dans la législation française que, lorsque les droits individuels se réunissent, ils ne s'additionnent pas totalement : toujours, par le fait seul qu'ils s'associent, ils perdent quelque chose de leur plénitude. L'État intervient.
220 LE GLÉRTCALISME
Or, chose étrange, il est arrivé pour cette loi de 1875 un phénomène unique dans notre législation ; le droit individuel est réduit par la loi de 4875 à des conditions véritablement misérables, au point qu'il n'a pas été possible de l'exercer, — à preuve les dénonciations de certains journaux contre les conférences de rÉcole d'anthropologie! — Eh bien, ces limites imposées à chaque droit individuel ont disparu quand ces droits individuels se sont réunis; de cette juxtaposition, de cette union de droits incomplets sont nés des droits plus complets, des droits qui vont jusqu'à empiéter sur le domaine même de la puissance publique. {Très bien! très bien! à gauche,).,.
Je n'ai pas vu d'un bon œil la création de cette liberté de l'enseignement supérieur. Non pas que je sois hostile à son principe...
M. DE LA RocHETTE, ironiquemenL — Au contraire 1
M. Paul Bert. — Mais j'en redoutais, je l'avoue, les conséquences.
Je me suis expliqué sur ce point à la tribune de l'Assemblée nationale, et je vous demande la permission de rappeler l'hypothèse que j'indiquais alors.
Je disais, parlant d'abord du régime du monopole : Voici deux enfants qui naissent dans le même village, fils de deux amis ; ils iront ensemble à l'école du village» de là au collège royal, de là à la faculté d'État. Ils se retrouveront sur les mêmes bancs, suivront le même enseignement; ils ne seront pas coulés dans le même moule, comme on l'a dit, ils ne seront pas les. effigies d'une même empreinte — et nos dissensions à nous qui avons été élevés dans ces conditions en sont la preuve suffisante, — mais du moins ils auront appris à se connaître, à s'aimer.
Parmi leurs professeurs, parmi leurs condisciples plus avancés en âge, ils auront rencontré l'expression de sentiments, d'opinions, de doctrines différentes ; ils les auront comparées avec celles qui leur étaient directement enseignées dans le sein de la famille; et alors
Is se seront fait une doctrine à eux, une conviction à eux, qui pourra être une erreur, mais qui au moins sera imprégnée de cet esprit de tolérance qui est le fruit de la contradiction sincère. (Exclamations à droite,)
Voilà la conséquence du monopole. Il avait des inconvénients, je Tai dit, mais vous voyez qu'il avait aussi son utilité et sa grandeur.
Et maintenant, dans l'état actuel des choses, que va-t-il, ou que peut-il arriver? L'un de ces enfants suit cette évolution dont je viens de parler; il va à l'école laïque, au lycée d'État, à la faculté d'État; et sur son chemin il reçoit cette instruction à laquelle je faisais allusion, cette éducation toute imprégnée de tolérance... (Rires à droite.)
Oui, messieurs, c'est précisément parce qu'elle est toute imprégnée de tolérance, parce qu'elle est ennemie de tous les fanatismes, que les fanatiques ont prétendu qu'elle amène l'affaissement des caractères.
L'autre enfant ira à l'école congréganiste, au collège des jésuites, enfin, à la faculté catholique, sans plus revoir son camarade avant de longues années. Et quelle espèce d'enseignement aura-t-il reçu? Je ne parle pas de l'enseignement scientifique; cela intéresse peu la Chambre, bien que je ne puisse m'empêcher de me rappeler cette maxime dont l'esprit aura dominé toute son éducation, cette maxime d'un célèbre et éloquent docteur qui, s'il vivait aujourd'hui, défendrait les universités catholiques, Joseph de Maistre : « L'ignorance vaut mieux que la science, car la science vient des hommes et l'ignorance vient de Dieu. > (Rires et applaudissements à gauche et au centre.)
M. DE LA BiLLAis. — Il ne mettait pas cette maxime en pratique! [Exclamations à gauche.)
M. Paul Bert. — Oh! monsieur, ce sont des maximes qu'on met en pratique sur les autres, sur ceux qu'on veut dominer et dont on veut faire des instruments de pouvoir. {Nouveaux applaudissements à gauche et au centre.)
M. DE LA Bassetière. — Citez-nous les paroles de
Voltaire qui ne voulait pour le peuple que raiguillon, un joug et du foin!
M. LE PRÉSIDENT. — N'interrompez pas!
M. Paul Bert. — Messieurs, si vous ne voul^ pas que je vous cite de Maistre, je vous raconterai des faits dont j'ai été témoin, et je vous parlerai de ces élèves se présentant au baccalauréat et mettant dans leur encrier quelques gouttes d*eau de Lourdes afin d'être reçus. {Double salve d'applaudissements à gauche, — Protestations à droite,)
M. Bourgeois. — Et le professeur ne sera peut-être pas assez savant pour en faire l'analyse chimique !
M. Paul Bert. — L'enseignement moral, nous en parlerons à l'article 7, quand nous le discuterons spécialement, et nous verrons si la casuistique moderne a suffisamment repoussé les répugnantes maximes de Sanchez et de Liguori... (Vives réclamations à droite.)
Vous verrez si le mot est excessif; comme je n'en donne pas la preuve aujourd'hui, je le retirerai, si vous voulez; mais quand j'en viendrai à l'expliquer, vous me demanderez vous-mêmes de le rétablir. (Très bien! à gauche.)
Voilà pour la science, voilà pour la morale; mais nous sommes une assemblée politique; voyons ce que l'enfant aura appris au point de vue politique.
Il aura appris que l'Église doit être maîtresse souveraine et dominer de haut les gouvernements laïques, qui n'ont que des devoirs envers elle, alors qu'elle a tous les droits, car elle est reine ou elle n'est rien, comme disait M. de Montalembert.
Et pour peu qu'il ait été à l'école de droit de Lyon, il aura appris que, c même dans les questions de simple utilité sociale, le Gouvernement ne peut rien faire s'il n'a pas l'assentiment de l'Église >.
Il aura appris que < la loi, telle que la Révolution nous la fait pratiquer, est une séduction satanique plus dangereuse que toutes les violences >.
Il aura appris — ce sont des paroles sacrées — qu'il
y a € anathéme contre quiconque prétend qu'il appartient au pouvoir civil de déterminer quels sont les droits de l'Église et dans quelles limites elle peut les exercer >.
Il aura appris de la bouche de Grégoire XVI que la liberté de conscience est un délire : deliramentum.
Il aura appris de la bouche du dernier pape, que le suffrage universel est un mensonge universel; que c'est un délire de prétendre que les citoyens ont droit à la liberté de manifester leur opinion; il aura appris, en un mot, à mépriser —- et de là, à les haïr, il n'y a qu'un pas — tous les principes sur lesquels repose notre état social, notre état politique. Et bien heureux s'il n'a pas été élevé, par exemple, dans le diocèse de Toulouse, et si l'on ne l'a pas enrégimenté dans la milice sacrée, dans la milice papale, si on ne lui a pas dit, dans des ordres du jour enflammés, que l'heure est venue, que la trompette a sonné, que le drapeau est déployé, et qu'il est temps pour les nouveaux Macchabées de tirer l'épéeetde marcher au triomphe ou au martyre.
Eh bien, je vous le demande, lorsque celui qui aura subi cet enseignement retrouvera son camarade, de quel œil le regardera-t-il? Quelle préparation aurez-vous faite pour la paix publique? Je vous le disais, et je vous le répète, vous aurez préparé la guerre civile dans les esprits! (Vifs applaudissements à gauche et au centre,) Oui, vous aurez préparé la guerre civile dans les esprits! Fasse Dieu que le sentiment national et le bon sens public l'empêchent d'aller plus loin! {Très bien! très bien! à gauche.)
Mais on nous dit : c'est la conséquence de la liberté!...
M. DE Baudry d'Asson. — Mais il y a ici deux ministres qui ont été élevés chez les jésuites !
M. Bourgeois. — Ceux qui viennent de vous applaudir mettent leurs fils chez les jésuites! Ils sont bien inconséquents!
M. LE PRÉsmENT. — • Veuillez ne pas interrompre!
M. Paul Bert. — Je vous demande, messieurs, si les citations que je vous ai faites tout à l'heure, émanant de
bouches autorisées et parfois de bouches sacrées, n'ont plus cours dans l'enseignement des congrégations? Je vous demande s'il n'est pas vrai, le mot d'un homme que je regrette de ne plus voir ici, car il n'était pas de ceux qui dissimulent leur pensée, l'honorable comte Albert de Mun...
A droite, — Vous n'en avez pas voulu ! — Vous l'avez invalidé!
M. Paul Bert. — Je l'ai invalidé, oui, par les nécessités de la justice, mais avec un profond regret, car son caractère et son talent honoraient cette Chambre. (Trè% bien! très bien! sur plusieurs bancs à gauche.)
Eh bien, vous savez ce qu'il disait à cette tribune; vous vous rappelez cette parole qui a été recueillie, publiée dans les enseignements donnés dans les facultés catholiques, notamment à la faculté de Lyon : t II ne vous est pas possible à vous, Gouvernement, de dire où commence et où finit l'Église catholique. Son autorité s'étend sur tout. >
Mais on nous dit : Ce sont là les conséquences de la liberté. Je ne le crois pas; je crois qu'on pouvait faire la liberté dans d'autres conditions; je crois qu'on pouvait organiser la liberté môme dans les établissements de l'État.
Je l'avais rêvée tout autre. J'avais rêvé la liberté en plein soleil, en pleine lumière, en pleine contradiction; j'avais pensé que nous pourrions rouvrir les grandes universités dans lesquelles toutes les doctrines auraient été enseignées, toutes les théories, toutes les opinions se seraient fait jour. Je n'avais pas peur de la contradiction. Un de mes honorables collègues me le disait hier encore : Vous ne seriez pas digne du nom d'homme de science, si vous craigniez la contradiction. Je n'en ai pas peur, mais à une condition, je le répète : c'est que la contradiction se fasse à armes égales, en pleine lumière, en plein soleil. (Applaudissements à gauche,)
M. Anisson-Duperron. —- Il ne fallait pas exclure vos adversaires !
M. Paul Bert. — Ce n'est pas là ce qu'on a voulu; ou a voulu tenir les esprits en chartre privée ; on a monté la garde autour d'eux; on n'a voulu qu'aucune contradiction ne parvînt jusqu'à eux, parce que c'était le meilleur moyen d'être sûr de se préparer des hommes pour les éventualités de l'avenir. (Très bien! à gauche.)
On ne s'en est pas extrêmement caché, je ne dis pas dans les assemblées politiques où l'on est plus prudent, mais dans certains livres où l'on dit : < Notre devoir à tous est de profiter des pauvres libertés étranglées que nous avons encore pour préparer un noyau de générations chrétiennes fortement trempées dans la foi, ardentes pour la cause de l'Église, intelligentes de la vraie liberté, afin que l'avenir, du moins, soit meilleur que le présent et qu'un beau printemps succède à notre interminable hiver! > (Très bien! à droite.) t Hélas! pauvres enfants! pauvre jeunesse! que d'âmes perdues parla fausse liberté d'enseignement! » (Très bien! à droite.)
M. DE LA BiLLiAis. — Nous avous besoin de songer à l'avenir pour nous consoler du présent.
M. Paul Bert. — Voilà ce qu'on a voulu et ce qui peut se résumer en un mot : On s'est mis à l'abri derrière la liberté afin de préparer la servitude. (Très bien! très bien! à gauche et au centre»)
Je vous demande à vous, assemblée politique, si, lorsque de pareilles doctrines sont enseignées à huis clos, vous pouvez vous désintéresser à ce point de désarmer l'État de ce pauvre et insuffisant drpit qu'il aura de s'enquérir, en interrogeant les élèves, si ces doctrines ne les ont pas empêchés d'acquérir au moins des connaissances positives.
Je demande si, lorsque certains hommes ont refusé de se soumettre aux lois de l'État, de lui apporter leurs statuts pour obtenir son autorisation...
Voix à droite, — On ne les leur a pas demandés! •
M. Paul Bert. — Vous vous figurez donc que c'est au gouvernement à demander les statuts d'une société secrète? Mais voilà une étrange doctrine!
LE CLÉRICALISME. ^^ r^
Est-ce que vous pouvez contester au gouvernement le droit de refuser à ceux qui veulent enseigner la jeunesse la possibilité de faire ce que j'ai indiqué tout à l'heure t (Murmures à droite.)
Ce que vous voulez, c'est un gouvernement sourd, un gouvernement impuissant, un gouvernement incapable, c'est le nihilisme gouvernemental, c'est l'abdication gouvernementale. {Exclamations à droite.)
Eh bien, nous ne souscrirons pas à cette abdication, et tant qu'il nous restera un souffle, nous combattrons pour que la nation soit souveraine chez elle et ne reçoive d'ordres de personne. {Interruptions à droite.)...
Je crois avoir démontré que vous devez restituera l'État une prérogative qui lui appartient, et dont le retour n'excitera pas même une surprise légitime; je crois avoir démontré qu'il y a des doctrines dangereuses, que vous avez le droit d'empêcher ceux qui les prêchent et qui ne se sont pas mis en règle avec l'État, de les inculper à la jeunesse nationale. C'est là toute la thèse de la loi.
Maintenant, avant de descendre de cette tribune, voulez-vous me permettre, je ne dis pas un conseil, vous ne le supporteriez pas, mais une sorte d'avertissement. Cet avertissement, je me suis permis de le donner lors de la discussion de la loi présentée par l'honorable M. Waddington ; il n'a pas été écouté. J'ai dit alors à beaucoup d'entre ses adversaires qu'ils feraient sagement d'accepter cette loi... : Vous pouvez perdre beaucoup pour n'avoir pas su abandonner un peu.
Un membre à droite. — Nous pouvons gagner beaucoup.
M. Paul Bert. — On ne m'a pas écouté. On ne m'écoutera pas davantage si je répète à peu près dans les mêmes termes le même avertissement.
Messieurs , la loi qui vous est soumise peut se résumer par cette formule donnée par l'illustre Locke : € La liberté n'est pas due à ceux qui ne veulent s'en servir que pour enseigner à haïr et à renverser toutes les libertés. > {Très bien! à gauche et au centre.)
Voilà le sens du projet de loi actuel.
Et je vous dis maintenant : Prenez garde! car si le projet de loi était repoussé, si Tintolérance des sectes, si les menées jésuitiques et ultramontaines continuaient à surexciter le sentiment public, il pourrait arriver quelque jour, dans une autre enceinte peut-être, que des hommes plus audacieux à coup sûr, moins prudents sans doute, moins sages, je penche à le croire...
M. Bourgeois. — Plus logiques !
M. Paul Bert. — ... Mais plus logiques, comme on me le suggère, demandassent qu'on traduise en langage législatif et administratif la fin de la formule du grand philosophe : c La tolérance elle-même n'est pas due aux intolérants. > (Applaudissements répétés à gauche t-t au centre. — L'orateur, en retournant à sa place, est félicité par un grand nombre de ses collègues.)
vGoosle
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